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Full text of "Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789"

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HISTOIRE ^^^ 



DE FRANCE 



)r.I'LlS LES TEMPS LES l'LLS UECULÉS JISUL'EN 1789 



HENRI MARTIN 



Piilvis vetcrum tr)wi'ahitur 



TOME Vil 



OUATlilÈME KOrnON 




PARIS 

FURXE. JOUVET ET C", ÉDITEURS 

se rcscrvent le droit .1c tra'iurti..n .>t .le reproduction 
à rKtranser. 






HISTOIRE 

DE FRANCE 



QUATRIEME PARTIE 

FRANCE DE LA RENAISSANCE 

(suite) 



LIVRE XXXIX 

LUTTE DES MAISONS DE FRANGE ET DE BOURGOGNE 

(suite) 

Louis XI et Chaules le Téméraire (suite). Le traité de Saint-Maur rompu. — 
Le roi reprend la Normandie. — La France de ta Meuse. Liège et Dinaat. — iMort 
de Philippe le Bon. Avènement de Charles le Téméraire. Victoire de Charles sur 
les Liéj^eois. — États généraux de Tours. — Liamovibilité des offices. — Louis XI 
à Péronne. Honteux traité extorqué à Louis par Charles. Ruine de Liège. — Le 
cardinal Balue. — Charles de France, duc de Guyenne. — Guerre des Deux Roses. 

— Louis X! favorise la bourgeoisie et le commerce. — Mort du duc de Guyenne. 

— Guerre entre Louis et les ducs de Bourgogne et de Bretagne. Siège de Beau- 
vais. Invasion bourguigonne repoussée. Trêve. Charles le Téméraire change s;i 
politique. 

1465 — 1472. 

Le conseil de France, nous ne voulons pas dire le conseil de 
Charles VII, avait achevé l'œuvre daffranchissement commencée 
par Jeanne et réglé la France à l'intérieur en même temps qu'il 
l'affranchissait de l'Étranger. La partie de son œuvre qui regarde 

VII. i 



2 FRANCE ET BOURGOGNE. [1465] 

l'intérieur est renversée, parce que le prince qui en a hérité a 
voulu la compléter trop vite et trop violemment, en la faussant à 
quelques égards. Le traité de Saint-Maur est la ruine du royaume , 
s'il s'exécute et s'il dure. La France royale est resserrée entre la 
Bourgogne et la Lorraine, au nord et à l'est, la Normandie et la 
Bretagne, à l'ouest, c'est-à-dire entre quatre états à peu près 
indépendants , dont l'un est une puissance de premier ordre ; au 
dedans même, elle est partagée entre les nouveaux grands vas- 
saux. Il y a impossibilité de vivre pour le roi et pour le royaume, 
et ni l'un ni l'autre ne sont résignés à mourir. Les grands n'ont 
su que dissoudre et non refaire ; ils n'ont pas su fonder un ordre 
politique contre l'ordre qu'ils ont abattu. Cet ordre se relèvera 
donc, pourui qu'il soit repris en sous-œuvre par une forte tète et 
par un bras fort. 

Cette tète et ce bras se trouveront chez Louis XL Louis est de 
ceux qui n'oublient jamais et apprennent toujours, pour lesquels 
toute faute est enseignement, et nulle expérience ne se perd. Il a 
frappé trop de gens et trop de choses ensemble ; il en a même 
frappé sur lesquels il eût dû s'appuyer. Il a rallié contre lui aux 
princes cette élite de la petite noljlesse et même du tiers- état qui 
avaient été les énergiques appuis du gouvernement royal sous son 
père. Il a compris les causes de ses revers, et ces hommes et ces 
classes, qu'il a réunis contre lui, il saura désormais les diviser. Il 
saura, non-seulement détacher des princes les gentilshommes et 
la bourgeoisie , que ces princes ont sottement oubliés dans la 
curée du royaume, mais jeter la discorde entre les princes eux- 
mêmes, et, en déchirant un traité qu'il n'a pas eu un moment la 
pensée d'observer, il saura enqiècher que jamais la ligue qui l'a 
imposé se refasse pour le maintenir. 

Les princes s'étaient séparés dans les premiers jours de no- 
vembre : le nouveau duc de Normandie et le duc de Bretagne 
prirent la route de Rouen ; le comte de Charolais se dirigea vers 
la Picardie; le roi accompagna son frère jusqu'à Pontoise, et le 
comte Charles jusqu'à Yilliers-le-Bel, à quatre lieues de Paris. 
Louis XI quitta, avec maintes démonstrations d'amitié, ceux qui 
venaient de le dépouiller; il n'avait pas cependant attendu leur 
départ pour protester secrètement contre le traité de Saint-Maur, 



[1465] POLITIQUE DE LOUIS XI. 3 

que le parlement et la chambre des comptes n'enregistrèrent que 
sous toutes réserves et en se déclarant « contraints, » comme 
l'était le roi lui-même*. Louis minait et sapait déjà de toute sa 
force le terrain envahi par ses vainqueurs. Il choisit les trente-six 
« réformateurs ^ » de façon à n'en devoir rien craindre. Il prodi- 
gua les dons, les caresses, toutes les ressources de l'esprit le plus 
insinuant et le plus délié pour s'acquérir une .partie de ses enne- 
mis et s'en servir contre les autres. Vaincu pour avoir embrassé 
trop d'objets à la fois , il comprit qu'à chaque jour sufllf. son 
œuvre, et dirigea d'abord toutes ses pensées vers la « recouvrance » 
de la Normandie. Le 3 novembre, en se séparant du comte de 
Charolais, veuf depuis peu d'une sœur du duc de Bourbon, il lui 
avait offert la main de sa fdle, enfant de deux ans, qui fut la 
célèbre Anne de France, avec la Champagne et le Laonnois en 
dot : tous les droits et revenus de la souveraineté dans ces con- 
trées devaient passer à Charolais par ce mariage, si la Nonnandic, 
« ]iar mort ou autrement, » revenait au roi. 

L'acceptation de cette offre par le comte Charles équivalait à un 
consentement implicite à la rupture du traité de Saint-Maur. Le 
roi regagna ensuite le duc de Calabre et ce duc de Bourbon, qui 
venait de lui faire tant de mal : le premier était très -renommé 
par ses talents militaires ; le second était puissant par lui-même et 
par ses trois frères, l'archevêque de Lyon, l'évêque de Liège et le 
sire de Beaujeu. Bourbon coûta cher au roi : Louis le nomma 
son lieutenant général dans l'Orléanais, le Blaisois, le Berri, le 
Lyonnais, le Limousin, le Périgord, le Rouergue, le Qucrci, puis 
enfin dans toutes les sénéchaussées languedociennes, dont le gou- 
vernement fut ôté au comte du Maine, qui avait fort mal servi le 
roi durant la guerre civile. Le roi maria une de ses bâtardes à un 
frère bâtard du duc de Bourbon, et fit son gendre amiral après 
la mort du sire de Montauban. Les Bourbons, la grande maison 
princière de la France centrale, ayant du roi plus que les autres 



1. Extrait des registres du parlement, dans les Preuves de Comines, édition de 
Lenglet. — Dufresnoi, n"' lxvii et lxxii. — L'opposition du parlement était fondée 
sur la grande aliénation du domaine^ et sur ce que le roi se soumettait aux censures 
du pape en cas d'infraction. 

2, La commission de réformation imposée par le traité. 



4 FRANCE ET BOURGOGNE. [H6o] 

princes ne leur eussent donné, furent assurés à Louis, qui n'eut 
plus rien à craindre sur toute la ligne de Paris à Toulouse. Le 
duc de Nemours, le comte d'Armagnac et le sire d'Albret avaient 
aussi obtenu pleine satisfaction, et, par acte du 5 novembre, ils 
s'engagèrent à servir le roi envers et contre tous, sans excepter 
le nouveau duc de Normandie : ils jurèrent lîdélité à Louis XI sur 
les reliques de la Sainte-Chapelle. Le nouveau connétable, Saint- 
Pol, et le vieux Dunois commencèrent aussi de se laisser ébran- 
ler. Les grands, comme ils le firent toujours en France, sacrifiè- 
rent à l'avantage du moment leur avenir politique : le fantôme 
de l'oligarchie s'évanouit ainsi de lui-même ; la ligue des princes, 
impuissante à constituer une aristocratie gouvernante, n'avait été 
qu'une coalition d'intérêts privés. 

Tandis que les chefs de la rébellion se laissaient séduire les 
uns après les autres, les conseillers du dernier règne, les mé- 
chants comme les bons, pourvu qu'ils fussent capables, revenaient 
au pouvoir : Guillaume Jouvenel des Ursins reprit l'office de 
chancelier, en remplacement de ce Morvilliers dont les emporte- 
ments avaient si gravement compromis le roi; l'ex-procureur 
général Jean Dauvct passa de la première présidence de Toulouse 
à celle de Paris ; un d'Eslouteville redevint prévôt de Paris. Dam- 
martin lui-même ne devait pas tarder à rentrer en faveur; Louis, 
malgré ses justes ressentiments, appréciait trop les hommes 
habiles et sans scrupule pour ne pas se rattacher celui-là ', 

Louis XI n'attendit pas longtemps l'occasion d'agir : les ducs 
de Normandie et de Bretagne, ou plutôt les courtisans qui gou- 
vernaient ces deux faibles princes, se brouillèrent durant le tra- 
jet de Paris à Rouen ; François de Bretagne, qui avait « porté la 
plus grande mise et les plus grands frais dans la guerre du bien 
public, » voulait s'en dédommager en exigeant pour ses créatures 
le commandement de Rouen et les principaux offices civils et 
militaires du duché de Normandie : ce n'était pas le compte des 
gens de l'hôtel du jeune duc Charles. Après trois semaines de 
tiraillements, un coup de main décida la querelle. Les deux 



1. Jean Je Troies. — Trcuves de Comiues, \\°* lxxvi-lxxix. — Histoire Je Lan 
guedoc, 1. XXXV. 



[14(55] LOUIS EN NORMANDIE. 5 

princes s'étaient arrêtés au couvent du mont Sainte-Catherine, 
avant de faire leur entrée dans Rouen ; le peuple, soulevé par le 
comte d'Harcourt', se porta au monastère, enleva le jeune prince, 
et l'entraîna dans la ville, en criant que les Bretons avaient voulu 
s'emparer du duc pour « faire les maîtres » en Normandie (25 no- 
vembre). Le duc de Bretagne et les siens, irrités de cette démon- 
stration hostile des Rouennais, se replièrent sur la Basse-Norman- 
die : Caen, Bayeux, Coutances, Avranches, Saint- James de Beuvron, 
Pontorson, ouvrirent leurs portes aux Bretons. 

Le roi était prêt : il avait prévu et fomenté ces discordes; il 
convoqua sur-le-champ les compagnies d'ordonnance, les francs- 
archers et l'arri ère-ban, et envahit la Normandie avec trois corps 
d'armée : le duc de Bourbon entra dans le comté d'Évreux; le 
sire Charles de Mclun se jeta sur le Vexin normand et le pays de 
Caux ; le roi en personne s'avança dans la Basse-Normandie et 
alla s'aboucher avec le duc de Bretagne à Caen. Le 20 décembre, 
le duc François, tout chaud encore de son affront de Rouen, 
signa l'engagement de servir le roi à l'avenir en bon parent et 
vassal, de ne donner aucun aide ni « confort » à ses « malcontents 
et malveillants, » et de le défendre contre tous ; Louis renouvela 
la cession des régales de Bretagne , donna au duc 120,000 écus 
d'or, et confirma au duc et à ses conseillers, alliés et serviteurs, 
Dunois, Dammarfin, Lohéac et autres tous les avantages du traité 
de Saint-Maur; puis il marcha sur Rouen, et rejoignit devant cette 
ville le duc de Bourbon et Charles de Melun. Aucune place ne 
s'était défendue. Les Rouennais, séduits par la résurrection sou- 
daine de la vieille indépendance normande ^, avaient fait de 
grandes promesses à leur duc Charles; ce rêve s'évanouit au 
premier aspect des gens du roi , et Rouen n'eut pas la folie de 
soutenir un siège pour son fantôme ducal : Rouen se remit aux 

1. L'héritage des Harcourt avait passé dans la branche de Lorraine-Vaudemont. 

2. A l'inauguration du due Charles , on avait renouvelé toutes les formes tradi- 
tionnelles; le comte de Taiicarville, connétable « hérédital » de Normandie tenant 
l'épée ducale; le comte d'Harcourt, maréchal « hérédital » tenant l'étendard, etc. 
Le duc avait « époubé la duché » par l'anneau ducal que lui passa au doigt l'évêque 
de Lisieux, Thomas Basin , remplaçant l'archevêque de Rouen. Floquet. Hist. du 
Parlement de Normandie, t. I, p. 250. Plus tard, Louis XI fut très-préoccupé de ravoir 
cet anneau et de le faire briser. 



6 FRANCE ET BOUIIGOGNE. [1466] 

mains du roi. Charles et ses principaux conseillers, le comte 
d'Harçourt et l'évoque de Baveux, avaient quitté la place; Charles 
avait envoyé demander un saul-conduit au duc François, qui vint 
au-devant de lui à Honfleur et l'eumicna en Bretagne. La recou- 
vrance de Normandie fut l'affaire de quelques semaines ; le 21 jan- 
vier 1466, le roi déclara par lettres patentes qu'il « rcmettoit en 
sa main » son pays et duché de Normandie, attendu « que ladite 
duché étoit annexée à la couronne, et ne s'en pouvoit séparer sans 
grandes peines et censures ecclésiastiques » ; l'ex-général des 
finances de Normandie, qui avait livré Rouen aux princes, et 
quelques autres ennemis du roi, furent noyés ou décapités; puis 
il ne resta plus trace de l'éphémère domination du duc Charles'. 

Le duc de Normandie avait invoqué en vain l'assistance de ses 
anciens alliés : les ducs de Bretagne, de Bourhon, de Calabre ne 
lui ofliiient qu'un arbitrage pacifique pour lui obtenir un autre 
apanage; le comte de Charolais, malgré le projet de mariage 
avec la fille du roi, fût probablement inter\enu; mais il était 
engagé dans une grande affaire au sein même des Pays-Bas : il 
•^vait entrepris de réduire définitivement sous le joug bourguignon 
les communes liégeoises. 

C'est ici le lieu de s'arrêter un moment sur le plus sombre épi- 
sode du règne de Louis XI, sur les tragiques destinées de cette 
petite France de la Meuse ^ , que la France royale va si cruellement 
abandonner, au grjmd délrimcnt de l'intérêt national et au grand 
déshonneur de la couronne. La principauté épiscopale de Liège, 
aussi française de langue et de mœurs, plus française de cœur 
que Nanmr et que le Hainaut, est, dans le nord de notre Gaule, 
l'avant-garde du pays wallon , du pays gaulois , entre les Teutons 
de l'ouest (Flandre, Brabant) et les Teutons de Test, les Thiois 
des provinces rhénanes. La race gallo-romaine, recouverte , dans 
le pays marilime, autour du bas Escaut, par l'alluvion germa- 
nique, s'est conservée intacte dans les verts abris de la forêt cel- 



1. Coinines, 1. i, c. 15, et les /'rfurw, ii<" i.xxxi-LXXXll, éd. Lcn;jlct. — Jacques 
Duflercci, 1. v, c. 5."<. 

2. Miclielet, Hisl. de France, t. Yl, p. 135. — M. Mieliclet a traité ce sujet avec 
un tel développement et une telle supériorité, qu'il ne reste qu'à glaner après lui, el 
qu'à résumer les principaux traits de son large tableau. 



[14G5] LIËGE ET DINANT. 7 

tique, de la vieille Ardenne; puis elle en a débordé, quand s'est for- 
mée la civilisation du moyen âge, et, s'organisant par l'action 
d'un double principe sacerdotal ' et industriel, elle a semé toute 
une traînée de villes wallonnes le long du val de Meuse. Tandis 
que la Flandre dispute à l'océan le sol où elle édifie ses comptoirs 
et ses ateliers, Liège et les villes ses sœurs arracbcnt leur fortune 
aux entrailles de la terre. L'industrie des mines et des métaux, la 
houillère et la forge éclosent dans ce riche bassin de la Meuse et 
y prennent des proportions inconnues -. La fabrique liégeoise 
remplit le nord de la France des produits de son marteau , et la 
ville de Dinant, plus voisine du royaume que la grande cité, 
donne son nom, chez nous, à toute cette industrie du cuivre 
battu, qui comprend depuis la chaudronnerie domestique jus- 
qu'aux plus beaux ouvrages en métal repoussé ^. 

Le droit féodal enchaîne le pays liégeois à l'Allemagne; le sen- 
timent et l'intérêt le ramènent incessamment à la France. Les 
rapports politiques se combinent avec les rapports commerciaux. 
Aux xnie et xiv* siècles , les rois de France étendent à plusieurs 
reprises une main protectrice sur Liège. Les seigneurs wallons de 
la marche ardeimaisc, les La Marche ou La Mark, les fameux 
sangliers des Arclennes, établis à Bouillon et à Sedan, fiefs du 
royaume ■*, relient le Liégeois à la France. Durant les premières 
périodes des guerres anglaises, le Liégeois est tout français. Quant 
à l'intérieur, un esprit singulièrement démocratique et novateur 
agite ces énergiques populations. Le mouvement n'est pas seule- 
ment chez elles dans les actes, comme en Flandre, mais dans les 
idées et dans les institutions , mobilité qui leur fait donner , par 

1. L'asile fondé à Saint-Lambert par douze abbés devenus chanoines fut le ber- 
ceau de Liège. Le cliapitre de Saint-Lanibevt attira l'évéque de Totigres à Liège, et 
fonda la justice du j)éron (perron) de Liège pour le maintien de la paix de Dieu. Le 
pe'ro» était une colonne surmontée d'une croix et d'une pomme de pin ; au pied de la 
colonne se rendaient les jugements. Tout le vaste diocèse liégeois y ressortissait. 
V. Michelet, \l, 140. 

2. La légende liégeoise veut qu'un ange ait révélé la première houillère. 

3. La dinanderie. Depuis la marmite du pauvre jusqu'à ces magnifiques fonts bap- 
tismaux qu'on voit encore à Saint-Barthélemi de Liège. La taillanderie, les ouvrages 
de fer ne se répandaient pas moins que la dinanderie du Liégeois dans la France 
royale. 

4. Les La Mark tenaient Bouillon en arriére-fief de l'évéque de Liège , qui , lui- 
même, tenait Bouillon en fief du roi. 



8 FRANCE ET BOURGOGNE. [1465] 

leurs stationnaircs voisins, le surnom de haï- droits, d'ennemis 
des lois. Les bourgeois prennent l'ordre de chevalerie (ce qui 
arrivait parfois aussi en Flandre); les nobles se font agréger aux 
métiers, condition nécessaire, à partir de certaine époque, pour 
parvenir aux magistratures; la grande cité traite les petites villes 
en sœurs, en confédérées, non en vassales, comme font Gand et 
Bruges '. Elle abat la féodalité autour d'elle, avec des circon- 
stances qui rappellent l'histoire des républiques italiennes; elle 
obtient l'élection populaire des magistrats ; elle cherche à enchaî- 
ner l'arbitraire dans les mains du prince-évéque par la responsa- 
bilité des ministres; mais il est un dernier pas qu'elle ne peut 
franchir. En cas de rupture avec la ville, l'évèque y met l'anarchie 
d'un seul mot, en suspendant la loi (les magistrats) et en empor- 
tant hors de Liège le bâton de justice. Liège n'a pu arracher cette 
fatale prérogative à son prince. L'évèque a derrière lui le pape 
avec les interdits, puis, à partir de la fin du xiv* siècle, le duc de 
Bourgogne avec l'épée. Jean sans Peur accable pour la première 
fois les Liégeois en 1408. 

Liège se relève durant la guerre civile de France. Les Liégeois 
sont anti -Bourguignons comme anti-Anglais. Durant cette petite 
guerre de la haute Meuse, qui précède l'apparition de Jeanne 
Darc, ils ouvrent un généreux asile aux vaincus, aux émigrés de 
la cause française. Le Bourguignon leur fait une guerre d'ambi- 
tion monarchique, de haine féodale et de concurrence indus- 
trielle ^. Trahis par leur évèque, ils subissent, en 1431 , la sen- 
tence arbitrale de l'archevêque de Cologne, qui leur inflige une 
amende de 200,000 florins au profit du duc de Bourgogne, triste 
époque qui commence la décadence de Liège. Des revers naissent 
les discordes. La division se met entre les deux grands corps de 
l'industrie liégeoise, entre les forgerons et les houillers. Le Bour- 
guignon traite Liège en vassale, et va jusqu'à se servir des armes 
liégeoises contre les La Mark (1445). 

1. Le tribunal des Vinpt-Deux, institué en 1372, se compose de quatre chanoines 
de Saint-Lamlicrt, représentants du cliapitre fondateur de la cité, de quatre nobles 
et quatre bourgeois de Liéf^e, de deux bourf^eois de Dinant, deux d'IIui, et de six 
bour(;eois de si* autres villes, Tonj^res, Saint-Tron, etc. Micliclet, VI, Mi. 

2. La concurrence de la draperie flamande et des houillères du Ilainaut. Liéjj^e 
tissait comme elle forgeait. 



[1465] LIÈGE. 9 

Liège, indi|?née, s'agite : le vieil évêque lui-même, l'allemand 
Jean de Heinsberg, rougit de son esclavage et se rapproche des 
La Mark, du parti français. Le duc Philippe l'attire en P.rabant et 
lui extorque, par la peur, une résignation en faveur d'un jeune 
frère du duc de Bourbon, élevé à l'université de Louvain , et tout 
Bourguignon (1455). Le pape confh^me, sans tenir compte des 
droits du chapitre. Liège subit en frémissant la domination d'un 
écolier désordonné, entouré de pillards. Elle se brouille et se 
raccommode tour à tour avec cet étrange évêque. Après l'avène- 
ment de Louis XI, la rupture se renouvelle, plus radicale cette 
fois. L'évêque met la justice, le culte, tout l'ordre social en inter- 
dit. Le chapitre de Saint-Lambert garde, entre le peuple et l'évêque, 
une espèce de juste-milieu , refusant à l'évêque de le suivre hors 
de la ville, refusant au peuple d'officier malgré l'évêque. Le pou- 
voir passe aux violents. Les moines mendiants disent la messe sur 
la place publique. Les échevins électifs élisent des juges. Le culte 
et la justice s'affranchissent ainsi , pour la première fois , de 
l'évêque. Le domaine épiscopal est séquestré. La bulle du pape , 
qui confirme l'interdit épiscopal, est déclarée subrcptice. Les cha- 
noines sont forcés d'officier ou de s'enfuir. Liège se donne pour 
régent un prince allemand, un des margraves de Bade. Faute 
grave, car l'Allemand n'apporte aucune force au parti populaire, 
et le sire de La Mark, blessé dans ses prétentions, passe à l'évêque 
et à la Bourgogne (mars 1465). 

La guerre du bien public éclate sur ces entrefaites. Le roi signe 
un traité avec Liège : il promet d'attaquer le Hainaut, les Liégeois 
d'attaquer le Brabant, à l'aide d'un renfort de cavalerie que le roi 
leur enverra (21 avril 1465). Louis, assailli de toutes parts, ne 
peut tenir parole. Les Liégeois attendent. La nouvelle de Mont- 
Ihéri arrive à Liège, fort amplifiée par les gens du roi. Les Lié- 
geois, croyant Charolais battu à fond, se jettent sur le Limbourg, 
et envoient défier à Bruxelles le vieux Philippe (4 août). Les Dinan- 
tais pendent l'effigie de Charolais à une croix bourguignonne de 
Saint-André, devant les murs de Bouvignes. Bouvignes ', petite 
ville namuroise, séparée de Binant par la Meuse, était sa rivale 

1. Xe pas confondre avec le Bovines ou Bouvines de Philippe-Auguste, qui est 
dans la Flandre wallonne. 



40 FRANCE ET BOURG OG^'E. [4165] 

dans l'industrie du cuivre battu et sa mortelle ennemie. Les Cou- 
vignois répondent en jetant, avec une bombarde, dans Dinant, 
un Louis XI pendu. 

Les nouvelles de France deviennent moins bonnes. Paris est as- 
siégé, le roi cerné. Le margrave de Bade et ses Allemands désertent 
Liège. Le vieux duc Philippe, courroucé, fait marcher tout ce qui 
est resté de noblesse aux Pays-Bas en l'absence de Charolais. Un 
détachement liégeois est écrasé par cette cavalerie féodale (19 oc- 
tobre). Le roi écrit à Liège qu'il traite avec les princes; qu'il lui 
serait difficile de la secourir; qu'elle sera comprise en « Fappoin- 
tement » (21 octobre). Dans le traité final, cependant, il n'y a rien 
pour Liège. Louis n'a pu, a-t-il voulu sincèrement l'y faire com- 
prendre? C'est chose plus que douteuse. Il est essentiel au roi que 
Charolais trouve le feu dans sa maison, dans ses Pays-Bas, en y 
rcnh'ant, pour que Charolais ne puisse courir au feu que Louis 
projette déjà de rallumer en Normandie. 

Charolais rentre en novembre. Il retient , ou rappelle , sous les 
drapeaux, tous les vassaux de son père, « sous peine de la hart » , 
bien qu'ils aient rempli , et fort au delà, leur devoir féodal sans 
indemnité. Ce chef de la féodalité n'en respecte pas plus les droits 
que ne fait le roi lui-même. La terreur de sa tyrannie et la haine 
contre les « vilains » s'unissent pour lui faire une formidable 
armée, 28,000 cavaliers, assure-t-on. Hui, place assez importante, 
massacre et noie, p.ir peur, ses meneurs populaires et se soumet. 
Dinant implore merci. Charolais ne répond pas et marche sur 
Liège. Les Liégeois demandent la paix. Charolais accorde une 
trôve. Pendant plusieurs semaines, les Liégeois refusent d'aban- 
donner personne, et, par conséquent, Dinant, « à la volonté » du 
duc et du comte. Le 22 décembre, les députés de Liège signent 
enfin les conditions qu'on leur impose. Amende honorable et 
chapelle expiatoire. Le duc et ses hoirs, comme ducs de Brabant, 
seront avoués ou muinbourys de la ville, c'est-à-dire investis du 
p()U\oir iiiililaire à perpétuité. Plus (Viumcau ni de péron, c'est- 
à-diie plus de haute cour d'église ni de haute cour de la cité; plus 
de ressort sur le pays liégeois. 390,000 mailles d'or ' d'amende au 

1. I,C8 auteurs suivis par M. Midielet parlent ùv florins; xnais il est plus probable 



[I4C6] LIÈGE. U 

duc ; 190,000 à Charolais, sans compter l'amende à l'évêque et les 
autres indemnités. Renonciation à l'alliance du roi. Obédience 
restituée à l'évêque et au pape. Dinant est excepté de la paix. 

A la lecture de la « pitieuse paix, » un cri d'indignation souleva 
Liège. On coupa la tête au principal auteur du traité. L'élan popu- 
laire, toutefois, ne se soutint pas. Après un mois de fluctuations, 
la « pilleuse paix » fut ratiliée (22 janvier 14G6). L'armée bour- 
guignonne, qui avait attendu à Saint-Tron, mal payée, mal 
approvisionnée, n'en pouvait i)lus. Le comte Charles fut forcé de 
la licencier et d'ajourner sa vengeance contre Dinant '. 

Le roi, pendant ce temps, avait atteint son but et recouvré la 
Normandie. Il envoya une ambassade à la cour de Bourgogne 
pour justifier sa conduite envers son frère, et pour représenter 
que l'aliénation de la Normandie, interdite par les ordonnances 
des rois Jean, Charles V et Charles VII, et surtout par le serment 
du sacre, qui obligeait le roi à garder le royaume en son inté- 
grité, était radicalement nulle. Les ambassadeurs ne dirent pas 
un mot du projet de mariage arrêté à Villiers-lc-Bel entre le 
comte de Charolais et la lîlle du roi. Louis XI, rentré en posses- 
sion de la Normandie, n'avait garde de renouveler l'offre de céder 
la Champagne, et c'était maintenant au fils du duc de Calabre 
qu'il promettait sa lîlle, sans plus d'intention de tenir parole. 
Charolais se vengea en accueillant les avances du roi d'Angle- 
terre, qui lui faisait proposer sa sœur, ]\Iarguerite d'York. La 
mère de Charolais, Isabelle de Portugal, très-hostile à la France, 
poussait vivement au mariage d'Angleterre; une Lancastre, 
oubliant le sang qui coulait dans ses veines-, noua ainsi l'alliance 
d'York et de Bourgogne. 

Plusieurs mois se passèrent en intrigues. Ce n'étaient que mines 
et contre-mines. Charolais négociait avec le frère du roi , avec 
l'hôte du frère du roi, le duc de Bretagne, qui se repentait d'avoir 
aidé Louis à reprendre la Normandie , avec les princes des pro- 



qu'il s'ajîit de mailles, dont il fallait trois pour un florin du Rliin. V. J. Duclercq, 
1. V, c. 55. 

1. Miclielet, t. VI, 1. xv, c. 1. 

2. La duchesse Isabelle descendait de la branche de Lancastre établie en Portugal 
dans la seconde moitié du xiv» siècle. 



<2 FRANCE ET BOURGOGNE. [1466] 

vincos rhc'nancs, avec le roi d'Angleterre. Le roi serrait ses liens 
anciens et nouveaux avec le chef de l'aristocratie anglaise, le 
comte de Warwick, avec les Bourbons, avec le seul redoutable 
des princes angevins, le duc de Calabre; il avait disgracié le chef 
de la branche cadette de Bourgogne, le comte de Nevers, qui 
n'avait montré ni lidélité ni énergie, et remplaçait Nevers, dans 
les provinces du nord, par le nouveau connétable, le comte de 
Saint-Pul, qu'il mariait à une de ses nièces de Savoie, et à qui il 
proniellait la survivance de la comté-pairie d'Eu '. En retournant 
Sainl-Pol contre la maison de Bourgogne, il comptait ressaisir la 
Picardie, dont les villes « étoient courrouciées qu'elles n'étoient 
plus au roi de France ^ » Dammartin, le persécuteur de sa jeu- 
nesse, allait devenir son agent le plus actif, le vrai chef de ses 
linn'ers, fidèle désormais, parce qu'il' avait plus de bénéfice à ser- 
vir qu'à tialiir, et qu'il se sentait apprécié du maître. Un tour de 
roue de la fortune releva Dammartin à la place de son ennemi , 
Cbarles de Melun, qui n'était pas meilleur que lui, et qui, moins 
habile ou moins heureux, expia sur l'échafaud une trahison pro- 
blématique '. Le vieux Dunois était également rallié au roi. Il 
présidait cette commission de réformation que le traité de Saint- 
Maur avait imposée au roi, et que Louis sut tourner à son profit. 
La commission des Trente-Six fit cependant de vives représenta- 
tions au roi sur l'accroissement exorbitant des impôts. « La pa- 
roisse qui payoit deux cents livres en devra payer six cents! Cela 
ne se peut faire I... le roi perdra son peuple *. » Le roi passa outre. 
Il lui fallait jjicn payer les dettes de la guerre du bien public, et 
ce n'était jias gratis qu'il avait regagné la plupart des grands. Il 
venait encore de donner 120,000 livres au duc de Calabre. La 

1. Il lui avait donné provisoirement Guise en fief et le commandement de Rouen. 

2. J. Diicleroq, 1. v, c. 5ti. Le rétablissement de la gabelle, un moment abolie, 
n'était pas pour ramener les Picards à Charolais. 

3. Cliarles de Meiiin avait airi envers Dammartin comme celui-ci autrefois envers 
Jacques Cœur. Il l'avait fait condamner en falsifiant les pièces de son procès, qui fut 
cas.«é en 14HH. Un autre des anciens favoris du roi, Chàteaunouf, sire du Lan, fut 
envoyé prixjMiiicr au cliûieau d'Usson. Il avait vendu les secrets du roi à Cliarolais. 
Louis enjoiifiiit à raniirai biltard de lîourbon , seij,'neur de ce c!i:\teau , d'enfermer 
du Lan dans une cajre de fer. « Si le roi veut traiter ainsi ses prisonniers, .. répondit 
l'aïuiral, « il n'a <|n'à les corder lui-même : il en fera, s'il veut, de la chair à pâté. >• 
Ms;4 de l'abbé Lo>frand , cilé par Rarante, t. IX, p. \'M. 

4. Mss. de Legrand, ap. Michelet, V, 191 (septembre 14G6). 



[14661 LES TRKNTE-SIX. «3 

commission de réformation n'en servit pas moins le roi en décidant 
à son avantage divers points contestés entre lui et le duc de Bour- 
gogne, quant aux droits conservés par la couronne sur la Picardie. 

La guerre avait recommencé, ou plutôt n'avait pas cessé sur la 
Meuse, Les Liégeois, dès le lendemain du traité du 22 janvier 
1466, s'étaient remis à crier qu'ils n'abandonneraient pas Dinaut. 
Le duc Philippe, son fils, sa femme, entendaient pourtant ne 
recevoir Dinant qu'à discrétion. La pendaison en effigie , devant 
Bouvignes, n'était pas la plus inexpiable injure pour Charolais ni 
pour sa mère, la fière Isabelle de Portugal : les Dinantais avaient 
traité le comte Charles de bâtard, de « fils de prêtre , » et le pré- 
tendaient fils de fancien évoque de Liège. Charolais ne rêvait 
qu'extermination. Le sentiment que la vengeance serait impla- 
cable jeta la ville dans les mains de ce qu'il y avait de plus furieux 
et de plus désespéré. Tous les bannis , tous les proscrits du pays 
liégeois ', quittèrent leurs sauvages abris des .'Vrdennes pour accou- 
rir à Dinant. Ils accumulèrent défi sur défi, outrage sur outrage. 
Ils dressèrent, sur un bourbier plein de crapauds, l'effigie du duc 
de Bourgogne, en criant : « Yoilà le trône du grand crapaud ! » 
Ils massacrèrent des messagers envoyés de Bouvignes , même un 
enfant ! 

L'armée de Bourgogne partit de Namiir le 15 août. Tout avait 
été mandé « sous peine de la hart » , suivant la coutume de Cha- 
rolais^. Le connétable de France, le comte de Saint-Pol, vint 
comme les autres vassaux du duc Philippe, et, toujours équivoque, 
il marcha contre Dinant tout en rappelant au Bourguignon que 
Dinant était sous la sauvegarde du roi. 

La seule sauvegarde, c'était une armée. Louis ne l'envoya pas , 
et peut-être n'cùt-il pu l'envoyer. Outre ses embarras d'argent et 
autres , il eût risqué de soulever de nouveau contre lui toute la 
noblesse et toute l'Église , en assistant cette « vilenaille » excom- 
muniée ^. 

1. On les appelait, comme jadis les partisans gantois, compagnons de la verte lente. 

2. " Les gens d'armes, l'année passée, avoient été mal payés et n'avoient reçu 
que le tiers de ce qu'ils avoient servi ; et, avec ce, le comte de Charolois les avoit du- 
rement traités... Pour peu de chose, le comte tua un archier, pour ce qu'il ne se t&- 
noit pas bien en ordonnance. » Duclercq, 295. 

3. G. Chastellain, ch. 123. 



H FRANCE ET BOURGOGNE. [l'.66J 

L'attaque de Dinant commença le 18 août. Les Dinantais expé- 
dièrent à Liège appel sur appel ; une grande contusion régnait 
parmi les Liégeois : ils étaient bien décidés à secourir leurs frères, 
mais ils perdirent plusieurs jours, et n'arrêtèrent leur départ que 
pour le 28. Ils comptaient sur les quatre-vingts tours et les épaisses 
murailles de Dinant, qui avait été, disait-on, assiégé dix-sept fois 
sans être jamais pris. C'était compter sans la nouvelle artillerie, 
que la Bourgogne avait Imitée de la France royale. Les faubourgs 
furent écrasés dès le premier jour ; puis, en trois jours, la brèche 
fut ouverte au corps de la place (19-22 août). La malheureuse 
ville essaya de traiter. Le vieux duc était en personne au camp. 
On l'estimait plus « pitoyable » que son fils ; toutefois il n'accorda 
point de conditions. Les citoyens les plus énergiques et les com- 
pagnons de la verte -tente, voyant la bourgeoisie décidée à se 
livrer, s'évadèrent durant la nuit, ou s'enfermèrent dans quelques 
tours des remparts. La population industrielle, les batteurs de 
cuivre, remirent Dinant à la merci du duc (25-26 août). 

La merci du duc fut l'anéantissement de la ville. Les I]ourg:ui- 
gnons étaient entrés en bon ordre. Le premier jour, tout essai de 
violence avait été réprimé par Charolais. Les habitants espéraient. 
Le 27 août, le pillage commença; pillage d'abord furieux et 
féroce, puis régularisé; l'armée vida la ville. Le viol avait été 
défendu ; Charolais respectait du moins , sous ce rapport , la 
dignité humaine, s'il ne respectait pas le sang humain. Il s'était 
réservé le monopole du meurtre. Il y eut quelque chose de bien 
pis qu'un massacre : huit cents hommes furent liés deux à deux, 
et noyés de sang-froid dans la Meuse, après une enquête tumul- 
tuaire pour découvrir les fauteurs de la guerre et les comi)lices 
des outrages contre la maison de Bourgogne. On avait appelé en 
masse les gens de Bouvignes à dénoncer leurs voisins ; on força 
lesfenunes mêmes de Dinant à dénoncer leurs compatriotes, leurs 
parents! 

Les gens d'église, les femmes et les enfants furent ensuite 
expulsés de la ville'. Le reste des hounnes fiu-ent gardés cap- 

1. " Lesquelles fcnimcs, petits-eiifants et miui Jï'jjlisc, à. Tiàsir Iwrs l:i ville, je- 
tèrent lieux ou trois cris si terribles et piteux que tous ceux qui les ouïrent cureut 
pitié et horreur. « J. Dutlerc(i, v, c. liO. 



ri/.6G-14f.7] DESTRUCTION DE DINANT. 13 

tifs '. L'incendie de la ville était fixé au 30. Il fut avancé de vingt- 
quatre heures, soit par accident, soit par un ordre secret de Clia- 
rolais, qui pouvait craindre d'être assailli au milieu du pillage 
par les Liégeois, partis en masse de Liège le 28. Les flannnes 
dévorèrent tout, jusqu'aux tours où résistaient encore quelques 
désespérés. Charolais fit mettre à ras-terre les pans de murs res- 
tés debout, « tellement que, quatre jours après le feu pris, ceux 
qui regardoient la place où la ville avoit été, pouvoient dire : 
Ci fut Dînant » ^. 

Si les Liégeois avaient eu un Artevelde à leur tète, ils eussent 
vengé Dinant et enseveli le Bourguignon dans son triomphe : l'ar- 
mée bourguignonne avait délogé le 1" septembre, et avançait len- 
tement vers Liège. Alourdie par le butin et mal en ordre , elle 
rencontra tout à coup , dans la nuit du 7 septembre , la levée en 
masse des Liégeois. Une partie des Liégeois voulaient attaquer, 
et Comines, témoin oculaire, ne doute pas qu'ils n'eussent 
vaincu. Les timides arrêtèrent les vaillants ; au lieu de combattre, 
on parlementa; l'armée ennemie eut le temps de se reconnaître. 
Le lendemain , les Liégeois cédèrent : ils souscrivirent au réta- 
blissement du traité du 22 janvier, promirent de payer, en six 
ans, l'énorme somme de G00,000 florins du Rhin, et garantirent 
le paiement par de nombreux otages ^. 

L'orgueil et la violence de Charolais croissaient incessamment 
avec le succès. Il n'y eut cependant point d'occasion de rupture 
immédiate avec le roi ; on continua de s'observer et de se faire 
une guerre diplomatique. Le roi avait tàclié en vain de tirer son 
frère de Bretagne : le jeune prince et son hôte le duc François 
étaient tout aux ennemis du roi. La politique de Louis XI essuya 
un assez grave échec au printemps de 14G7. A la mort du vieux 
duc Louis de Savoie, qui avait été tout dévoué au roi son gendre, 
son fils aîné et son successeur, Amé IX , changea de parti , et 
signa un pacte d'alliance avec le duc de Bourgogne ( 17 avril 1 467). 
La duchesse de Savoie, propre sœur de Louis XI, avait poussé de 

1. Déportés en Flandre et jusqu'en Angleterre. 

2. J. Duclercq, 1. v, e. 60. 

.3. Michelet, VI, c. 2-3. — J. Duclercq, 1. v, c. 57-62. — Comines. 1. ii, c. 1. — 
Th. Basin, Ludov. XI, 1. ii, c. 18. 



46 FRANCE ET BOURGOGNE. [1467] 

toute sa force son mari contre son frère. La mort du duc de Milan, 
Franccsco Sforza ( 14G6), avait privé Louis XI d'un autre allié plus 
éminent que le duc de Savoie par son mérite personnel , mais le 
fils de Franccsco, Galéas Sforza, restait du moins fidèle aux enga- 
gements paternels'. La politique française et la politique bour- 
guignonne étaient vivement aux prises en Angleterre. Le mariage 
de Charolais avec la sœur d'Edouard IV se négociait; mais, par 
contre, Warwick, chef du parli des lords et des évêques, venait à 
Rouen renouveler la trêve avec Louis XI, au nom de la couronne 
d'Angleterre et malgré le roi d'Angleterre'* (7 juin 1467). Louis 
reçut Warwick avec autant d'honneurs qu'une tête couronnée; 
tous les Anglais de sa suite furent gorgés d'or et de présents ^ 

Avec le voyage de Warwick en France coïncida un événement, 
qui eût été d'une importance capitale deux ou trois ans aupara- 
vant, mais qui ne pouvait plus rien changer à la marche des 
choses, depuis que Charolais régnait de fait sur la Bourgogne. 
A la suite de plusieurs attaques d'apoplexie, le duc Philippe s'étei- 
gnit à Bruges , le 15 juin 1467. 

« Il mourut le plus riche prince de son temps, quoique toujours 
il eût été fort large et libéral ; il laissa quatre cent mille écus 
d'or comptant et soixante-douze mille marcs d'argent en vais- 
selle, sans les riches tapisseries, les bagues (joyaux), la vaisselle 
d'or garnie de pierreries, et sa librairie moult grande et bien 
étoffée; bref, il mourut riche de deux millions d'or en meubles 
seulement \ » 11 avait vécu soixante-onze ans et régné quarante- 
huit. 

Favorisé par un succès presque constant dans ses envahisse- 
ments perpétuels sur ses voisins, « le bon duc Philippe » avait 

1. Louis XI accorda au duc Galéas le droit de porter les fleurs-de-lis écartelées 
avec la guii-re de Milan. Comines, Preuves, n» ex ; éd. Lenglet-Dufresnoi. 

2. " Warwick se fit sans doute sceller des pouvoirs pour renouveler la trêve, par 
son frère, l'archevéciuc d'York, chancelier d'Angleterre, contre le gré du roi. » I^liciie- 
let, VI, 224, note 1. — Edouard IV reprit les sceaux au chancelier, à main armée. 

3. A l'occasion de la visite de Warwick, Louis XI accorda aux bourgeois de Uouen, 
par un édit du 13 juin 14(j7, le droit d'acquérir et de posséder des fiefs nobles, sans 
payer finance, droit qu'avaient les l'arisieus, et qui fut communiqué aux bourgeois 
d'Orléans et de plus'eurs autres villes. 

4. (Hivier de la Mardic, c. 37. — .1. Duclercq, 1. v, c. 54. C'est ici que finit cet 
historien. Georges Chastcllain, iii« partie, c. 09-91, 



[U67j MORT DE PHILIPPE LE BON. 17 

élevé la maison de Bourgogne au faîte de la grandeur : aucun roi 
de l'Europe ne surpassait en puissance le « grand duc d'Occident. » 
Malgré beaucoup d'abus et de désordres dans le gouvernement*, 
la réunion de toutes les provinces des Pays-Bas, de l'Ems à la 
Somme, sous une seule main, avait donné une impulsion nou- 
velle à l'industrie, au commerce et aux arts, déjà si florissants 
dans ces fécondes régions; les plaies infligées à la Flandre par 
les troubles de Bruges et surtout par la guerre de Gand s'étaient 
cicatrisées; les communes flamandes agrandissaient encore les 
relations de leur vaste négoce ; le génie maritime se développait 
dans la Hollande et la Zélande^; le pavillon du duc Philippe flot- 
tait avec gloire dans les mers du Levant. Les « pays de Bourgogne » 
nageaient dans l'abondance; les peuples étaient animés d'une 
ardeur égale pour le travail et pour le plaisir. La licence des 
mœurs était extrême, et la multitude, à l'exemple du prince et de 
la cour, s'abandonnait à toutes les i\Tesses des sens; ce n'étaient 
que banquets et que galanteries ; les étuves ou bains chauds , 
aussi fréquentés au moyen âge que dans l'antiquité, étaient autant 
de maisons de plaisir et de voluptueux rendez-vous : les gens aus- 
tères et dévots avaient beau prédire quelque grand châtiment à 
ce peuple débordé, qui tournait au péché les bienfaits du ciel ! 
Les arts de luxe avaient pris un essor inouï : jamais rien n'avait 
paru de si magnifique que les costumes, les armes, les joyaux, les 
meubles de ce temps-là ; la perfection des ouvrages d'armurerie et 
de serrurerie a fait surnommer le quinzième siècle le siècle de fer. 
Les tableaux, les miniatures et les célèbres tapisseries de haute- 
lisse qui se fabriquaient à Arras nous ont conservé, pour ainsi 
dire, la mise en scène des splendides existences de cette époque : 
tandis que Louis Xï restreignait en France, par des lois somp- 

1. Chastellaiii raconte un fait qui montre à quel point la liberté individuelle était 
sans garantie. Le due Philippe, en 1455, avait fait emprisonner une jeune fille de 
Lille, parce qu'elle refusait d'épouser un archer de sa garde. Le parlement de Paris 
envoya un huissier enjoindre la mise en liberté de la fille. Le duc refusa d'abord, puis 
feignit de ne céder qu'aux prières de la mère. Kervyn de Lettenhove, Hist. de Flandre, 
t. IV, p. 28. 

2. Les Açores furent assignées en douaire à la duchesse de Bourgogne , par sou 
neveu le roi Alphonse de Portugal. Kervjn, IV, 69. Il y eut un mobile d'activité 
nouveau pour la navigation des Pays-Bas . 

Vil. 2 



48 FRANCE ET BOUIîGOGNE. [14G71 

tuaircs, le fïistc des particuliers, ce n'étaient, dans les états de Bour- 
gogne, que brocards d'or et d'argent, fourrures précieuses, velours, 
satin et pierreries ; les équipages de tournois surtout dépassaient 
en richesse et en singularité tout ce qu'avait pu rêver l'imagina- 
tion des romanciers; il faut voir, dans les peintures du temps, 
ces armures aux formes étranges, aux riches ciselures, ces 
heaumes fantastiques surmontés d'immenses panaches de plumes 
d'autruche et de paon, et les somptueuses décorations des lices et 
les prodigieux « entremets » des festins. 

Les arts d'un ordre plus élevé n'étaient pas moins florissants : 
nous avons déjà parlé de l'illustre école de Bruges, de cette pein- 
ture dont la splendeur est restée aussi éblouissante après quatre 
cents ans que le premier jour. L'architecture civile se déployait 
avec la môme fécondité que la peinture. C'est du quinzième siècle 
que datent presque tous les hôtels-de-ville des Pays-Bas, entre 
lesquels brillent surtout le vaste hôtel de Bruxelles, à la flèche 
hardie, et celui de Louvain, charmant édifice brodé de bas-reliefs 
sur toutes les coutures, et dont le goût délicat est chose rare en 
Belgique, pays de vigueur et non de grâce. 

Les prospérités du règne de Philippe le Bon avaient été trou- 
blées par bien des orages ; on ne se souvint que des prospérités , 
et le règne du « fondateur de l'empire belgique, » comme l'ap- 
pelle emphatiquement un historien hollandais du seizième siècle 
(Pontus Heuterus), resta, dans la mémoire des habitants de ces 
régions, comme une ère de bonheur et de magnificence, rendue 
plus chère à leur souvenir par le contraste des jours désastreux 
qui la suivirent. Les bruyantes joies des Pays-Bas allaient être 
expiées par de longues années de misères et de larmes. Depuis 
deux ans, les peuples avaient commencé à faire l'épreuve du dur 
joug de Charles le Terrible; ils virent, avec une profonde angoisse, 
le caveau funèbre se refermer sur son vieux père. 

Ce sentiment ne fut pourtant point unanime. A Gand , la mort 
du vainqueur de Gavre suscita de tout autres pensées. Le nouveau 
duc fut somptueusement accueilli par les Gantois lors de son 
entrée solennelle (28 juin); mais les magistrats municipaux et 
îcs notables réclîunèrent le rétablissement des droits et privilèges 
enlevés à la ville en 1453. Le duc renvoya sa réponse à trois jours. 



[1467] SPLENDEUR DES PAYS-BAS. 49 

Le lendemain était la fête de Saint -Liévin, l'apôtre irlandais de 
la Flandre, jour de bruit et d'ivresse pour ce peuple, violent 
jusque dans ses joies. Ils faisaient de cette fête chrétienne une 
vraie bacchanale. Cette année, la passion politique s'empara du 
tumulte et le dirigea. Le peuple, suivant la coutume, avait porté 
la châsse du saint sur le champ de son martyre, à trois lieues de 
Gand ; puis il la rapportait en ville. Au retour, on mena saint 
Liévin, par le marché aux grains, droit à la loge des percepteurs 
de Xdi cueillotte , impôt sur les grains très -impopulaire. «Saint 
Liévin ne se dérange pas ! » s'écria la foule , et saint Liévin passa 
à travers la loge mise en pièces ; puis on le conduisit au marché 
du Yendredi, le Forum de Gand et des Arteveldes, et, là, on planta 
l'étendard du saint, aux cris de : « meurent les mangeurs de foie 
[leverheeters ; les exacteurs)! » 

Le duc accourut, poussant son cheval à travers la foule, avec de 
dures paroles , et frappant d'un, bâton pour se faire place ; un 
homme qu'il avait touché leva le bras sur lui. Il était perdu, si ce 
peuple, ennemi de la féodalité, n'eût gardé quelque chose du res- 
pect féodal pour « le corps du seigneur ». On le tira de la presse 
et on le fit entrer à Vhoog-huys (la maison de ville). Du balcon, il 
harangua le peuple en flamand, promit de faire tout ce qu'il pour- 
rait pour les satisfaire, son honneur sauf. On ne se contenta pas 
de vagues promesses. Un bourgeois, appelé Bruneel, « un grand 
rude vilain, » dit le chroniqueur féodal ', monta au balcon à côté 
du duc : « Mes frères », cria-t-il à la multitude, « vous voulez que 
ceux qui volent le prince et vous soient punis ? — Oui ! oui ! — 
Vous voulez que la cueillotte soit abolie? — Oui ! — Vous voulez 
que vos portes condamnées soient rouvertes et que les bannières 
des métiers vous soient rendues ? — Oui ! oui ! — Vous voulez 
ravoir vos châtellenies^, vos chaperons blancs, vos anciennes cou- 
tumes? — Oui! oui! — «Monseigneur», reprit Bruneel, «voilà 
pourquoi ces gens sont assemblés; veuillez-y pourvoir. Main- 
tenant, pardonnez-moi ; j'ai parlé pour eux et pour leur bien ^. » 

1. G. Chastellain. 

2. Le ressort de Gand sur les châtellenies de l'Ost-Flandre. 

3. G. Chastellain, c. 247, 255. — Comines, 1. ii, c. 4. — Kervyn de Lettenhove, 
t. IV, p. 91-100. — Michelet, t. VI, p. 226-229. 



20 FRANCE ET BOURGOGNE. [W.67] 

Le duc céda et souscrivit à tout. La présence de sa fille, la petite 
Marie de Bourgogne, contribua sans doute à faire plier ce courage 
inflexible. Il quitta Gand plein de projets de vengeance; mais ces 
projets durent être ajournés. Liège relevait la tète. Le duc avait 
cru reconnaître la main des Liégeois dans l'émeute de Gand. Le 
Brabant était violemment agité, et, là, ce n'était pas seulement 
l'autorité du duc, mais son titre que l'on contestait. 

Lors de l'extinction de la branche cadette delà maison de Bour- 
gogne, souveraine du Brabant et du Limbourg, le duc Philippe, 
comme nous l'avons dit ailleurs, s'était emparé de la succession, 
quoique la troisième branche, celle de Nevers, fût au même 
degré que la branche aînée; l'ennemi personnel du nouveau duc 
Charles, Jean de Bourgogne, comte de Nevers, seul représentant 
de la troisième branche au moment de la mort du duc Philippe, 
avait renoncé par deux fois à ses droits : il revint sur sa renon- 
ciation, à l'instigation et avec l'appui du roi, et écrivit aux Trois 
États et aux bonnes villes du Brabant. Bien que le i)rétcndant 
fût, de sa personne, fort peu digne d'estime, Bruxelles, Anvers, 
Malines, Louvain, toutes les villes inclinaient en sa faveur ; l'ex- 
périence les avait instruites du péril d'avoir un suzerain trop 
puissant. 

Le duc Charles montra une prudence qu'on n'eût pas attendue 
de lui : tout en s'appuyant sur la noblesse brabançonne, qui se 
déclara unanimement contre le protégé de Louis XI, il témoigna 
de grands égards aux bonnes villes, confirma leurs privilèges et 
réussit à se faire reconnaître duc de Brabant par les Etats du 
duché ; des émeutes à Malines et Anvers furent réprimées sans 
effusion de sang. Charles, dès le commencement de l'automne, 
fut assez solidement établi dans son héritage pour se remettre en 
mesure d'agir au dehors. Il arma « à grand force » et resserra ses 
liens avec le prince Charles de France, le duc de Bretagne et le 
roi d'Angleterre. 

Le roi se préparait à lui faire face. Louis avait renforcé ses 
coiiipagnies d'ordonnance, convoqué les nobles tenant ficfs et 
arrière- ficfs, et armé le peuple de Paris, en même temps qu'il 
confirmait les dimimitions d'iiiqxMs accordées aux Parisiens 
durant la guerre du bien public. Tous les Parisiens en état de 



[1467] TROUBLES DE GAND ET DE BRABANT. 21 

porter les armes, de seize ans à soixante, gens de métiers et mar- 
chands, officiers du roi, nobles et même serviteurs d'église, jus- 
qu'aux universitaires, durent s'armer, « à leur pouvoir, » de jaC' 
ques (cottes démailles), brigandines, «salades (casques légers) », 
« voulges (épieux) », lances, « couleuvTines à main (arquebuses) », 
haches ou autres «bâtons défensables». Le 14 septembre, le roi 
et la reine passèrent en revue tout ce « populaire », qui comptait, 
à ce que prétend le greffier Jean de Troies, plus de soixante mille 
tètes armées ', « dont il y avoit bien trente mille armés de har- 
nois blancs (armures de fer), Jacques ou brigandines » ; les corps 
de métiers étaient rangés sous soixante et une bannières, outre 
les étendards et guidons du parlement, de la chambre des comptes, 
du trésor, des aides, des monnaies, des quatre généraux des 
tinances, du Châtelet et de l'Hôtel -de- Ville ^. Celte multitude 

1. Il y a probablement de Texagération. 

2. V. dans le t. XVI des Ordonnances, p. 671 et suivantes, Védit qui prescrit l'orga- 
nisation des soixante et une bannières. Voici la liste des compagnies ; elle peut donner 
quelques lumières sur l'état de l'industrie parisienne au quinzième siècle, et sur l'im- 
portance relative des diverses professions. 

1° Tanneurs, corroyeurs et baudroijeurs; 2oceinturiers, boursiers, mégissiers; 3o gan- 
tiers, aiguilletiers et pareurs de peaux; 4° cordonniers; 5» boulangers; 6° pâtissiers, 
meuniers ; 7° févres (forgerons), maréchaux ; 8° couteliers, gainiers, rémouleurs ; 9° ser- 
piers, cloutiers; 10° serruriers; 11» chandeliers, huiliers; 12o larmiers (fabricants de 
mors, éperons, étriers, etc.)^ selliers, coffriers, malletiers; 13o armuriers, brigandi- 
niers, fourbisseurs de harnois, lanciers, fourbisseurs d'épées ; 14o fripiers, revendeurs; 
150 marchands pelletiers; 16° marchands fourieux (fourreurs); I7o peigniers, artil- 
liers (arquebusiers), patiniers (faiseurs de patins, chaussures de femmes), tourneurs 
de bois blanc; IS» bouchers de la gfrande boucherie et des boucheries qui en dé- 
pendent; 19° bouchers des boucheries de Beauvais, Gloriette, du cimetière Saint-Jean 
et de Notre-Dame-des-Champs; 20» tisserands de linge; 21» foulons de draps; 
22° faiseurs de cardes et de peignes (pour la laine) ; 23° tondeurs de grandes forces 
(grands ciseaux à tondre la laine), teinturiers de draps ; 24° huchiers (menuisiers); 
25» couturiers (tailleurs); 26° bonnetiers et foulons de bonnets; 27° chapeliers; 
28° fondeurs, chaudronniers, épingliers, balanciers (faiseurs de balances) et graveurs 
de sceaux; 29» potiers d'étain, bimbelotiers; 30° tisserands de lange (laine) ; 31» pour ■ 
pointiers; 32o maçons, carriers, tailleurs de pierres; 33° orfèvres; 34° tonneliers et 
avaleurs devin (gens qui descendent les vins dans les caves); 35° peintres, imagiers, 
chasuhlierSj'S'erriers et brodeurs; 36° marchands de bûches, voituriers par eau, ba- 
teliers, passeurs, faiseurs de bateaux; 37» boursiers; 38° poulailliers (marchands do 
volailles), queux (cuisiniers), rôtisseurs et saucissiers ; 39» charrons; 40° lanterniers, 
souffletiers, vanniers, ouvriers en scies; 41° porteurs de grève (portefaix); 42o ha- 
nouards (porteurs de sel), revendeurs de foin et de paille; 43» chaufourniers, étu- 
viers (baigneurs) , porteurs de halle; 44» vendeurs de bétail et de poisson de mer; 
45° marchands de poissons d'eau douce, pêclieurs; 46o libraires, parcheminiers, écri- 
vains et enlumineurs (miniaturistes); 47o drapiers, chaussetiers ; 48o épiciers, apo- 



22 FRANCE ET BOURGOGNE. [1467] 

déployait ses lignes de bataille depuis la porte du Temple jusqu'à 
Conflans, en passant par l'abbaye Saint-Antoine, et depuis Con- 
ilans jusqu'à la Bastille, en revenant par la Grange-aux-Merciers 
(Berci). La « grande puissance » que montrait Paris était d'autant 
plus remarquable que cette capitale avait essuyé, l'année précé- 
dente, une épidémie meurtrière'. Jamais roi n'avait tant cboyéla 
bourgeoisie : Louis parlait familièrement à chacun, dînait et sou- 
pait chez les magistrats et les principaux citoyens, et envoyait la 
reine faire des parties de bains, suivant l'usage du temps, avec 
les femmes des riches bourgeois. Toutefois, il est douteux que la 
bourgeoisie ait été fort satisfaite d'un singulier privilège qu'il 
octroya à la capitale : « pour bien repeupler la ville de Paris, 
qu'on disoit avoir été fort dépeuplée tant par les guerres et mor- 
talités qu'autrement, il fut permis à gens de toute nation de venir 

tliicaires; 490 déciers (fabricants de dés), tapissiers, teinturiers de fil, de soie et toiles, 
landeurs; 50» merciers, lunetiers (ceci indique la propagation de l'usage des lunettes), 
tapissiers sarrasinois (fabricants de tapis à l'orientale); 51o maraîchers, jardiniers; 
52» vendeurs d'œufs, fromages et aigrun (salades et herbes acides); 53o charpen- 
tiers; 54* hôteliers, taverniers; 55o peigneurs et tondeurs de laine; 5(5o vignerons; 
57o couvreurs de maisons, manouvriers; 58» cordiers, bourreliers, courtiers et ven- 
deurs de chevaux; 59» buffetiers, potiers de terre, nattiers et faiseurs d'éteufs (de 
balles de paume); 60° notaires, bedeaux et autres praticiens en cour d'église, ma- 
riés, non étant de métier. 

« En chaque métier et compagnie, » ajoute Tordonnance, « il y aura une bannière 
armoriée et figurée d'une croix blanche au milieu, et de telles enseignes et armoiries 
que lesdits métiers et compagnies aviseront. >• Chaque compagnie est commandée par 
un principal et un sous-principal, élus annuellement par les " chefs d'hôtel (chefs de 
maison) desdits métiers et compagnies. » Les gens qui n'appartiennent à aucun des 
métiers én>nuérés sont tenus de choisir la bannière sous laquelle ils veulent se ran- 
ger ; les bannières sont sous la garde « des principaux, •» et ne doivent être déployées 
que sur Tordre exprès du roi ; les compagnies sont autorisées à s'armer et à s'exercer 
les jours de fêtes. La « montre >• (revue) de chaque métier doit se faire une fois l'an, 
le lendemain de la fête du patron de la corporation. 

Les Parisiens furent dispensés de l'arrière-ban par compensation de cet armement 
général. 

Outre les métiers, les cours de justice et de finances et le corps de ville avaient 
leur organisation militaire; les nombreuses basoches du Palais et du Ciiâtelet for- 
maient les compagnies aux ordres des magistrats ; le prévôt des marehands et les 
échevins avaient sous leur commandement immédiat les archers et arbalétriers de la 
ville, les francs-bourgeois et les marchands ne tenant « ouvroirs >• ni boutiques, 

Louis XI, en môme temps qu'il armait les corps de métiers, réforma et améliora 
presque tous les statuts qui réglementaient l'industrie et le commerce : on n'avait rien 
fait en ce genre sur une échelle aussi vaste depuis le Livre des métiers d'Etienne Boi- 
Icau, sous saint Louis. V. le t. XVI des Ordonn., p. 581-686. 

1. Jean de Troies évalue la population de Paris, en 1465, à trois cent niillo Ames. 



[1467] ARMEMENT DE PARIS. 23 

demeurer en ladite ville, ses faubourgs et banlieue, sans y ôtre 
recherchés pour aucun cas par eux commis, comme meurtres, 
furts (vols), piperies, etc., fors le cas de lèse majesté (Jean de 
Troies). » Le modèle de cette « franchise » avait été emprunté à 
Saint-Malo et à Valenciennes. 

Après plusieurs mois d'agitations, la guerre avait recommencé 
dans le pays de Liège (août), à l'occasion de la rançon promise 
au duc de Bourgogne par le traité de l'an passé. Le poids en était 
fort aggravé par les exemptions accordées aux partisans de la 
Bourgogne et du prince -évéque; les églises ne payaient pas; les 
villes du Liégeois cherchaient à ne pas payer et à tout rejeter sur 
la grande cité, déjà bien appauvrie. Liège éclata ; la ville de Hui 
avait été exemptée de sa quote-part en récompense de sa fidélité 
àl'évêque; les Liégeois sommèrent Hui de renoncer à ce privi- 
lège, et l'assiégèrent. L'évêque Louis de Bourbon était dans Hui 
avec une garnison bourguignonne. Le prince -prélat, fort tur- 
bulent dans sa première jeunesse, s'était amolli et adouci. H ne 
voulut pas se battre contre ses sujets, et se fit conduire par les 
Bourguignons en Brabant, abandonnant Hui aux Liégeois. Le duc 
Charles l'accueillit en le traitant de couard et de lâche prêtre ', et 
s'apprêta à le venger fort au delà de ses souhaits : Charles avait 
d'ailleurs à tirer vengeance d'outrages personnels; les Liégeois 
avaient mené des envoyés de Louis XI sur terre de Brabant , à 
Herstall ( Héristal ) , le berceau des Carolingiens , prendre posses- 
sion au nom du comte de Ne vers et du roi de France. Hs avaient, 
d'autre part, enlevé sur le territoire du Luxembourg un gentil- 
homme de leur diocèse, qui, disaient-ils, avait livré Binant; ils 
l'avaient ramené à grandes fanfares dans Liège, et lui avaient 
coupé la tête , sans se soucier du sort des otages livrés , l'année 
précédente, au duc de Bourgogne. Le duc Charles publia son 
mandement de guerre pour le 8 octobre à Louvain. 

Le roi Louis se remit à négocier, malgré les instances de Dam- 
martin, qu'il avait fait grand-maître de son hôtel à la place du sire 
de Croï , et qui ne demandait qu'à marcher au secours de Liège , 
à la tête de quatre cents lances et de six mille francs-archers ras- 

1. G. Chastellain, e. 272. 



24 FRANCE ET BOURGOGNE. L1467] 

semblés dans le nord de la Champagne. Le roi, en butte à tant de 
trahisons dans la guerre du bien public, ne se liait pas assez à ses 
grands ni à ses capitaines pour saisir hardiment l'offensive. Les 
nouvelles du dehors étaient mauvaises : l'alliance d'Edouard IV 
avec le duc de Bourgogne achevait de se conclure ; déjà des sol- 
dats anglais étaient au camp de Bourgogne ; et, ce qui était plus 
alarmant encore , la Gastille , depuis si longtemps la fidèle amie 
de la France, abandonnait l'alliance française pour se rapprocher 
de l'Angleterre et de l'Aragon; l'arbitrage que s'était attribué 
Louis XI entre la Gastille et l'Aragon n'avait abouti qu'à lui aliéner 
ces deux états ' ; de plus , des mouvements graves se préparaient 
dans l'ouest de la France. Le roi essaya d'obtenir une trêve géné- 
rale d'un an, où seraient compris les Liégeois, et envoya successi- 
vement à Charles de Bourgogne son favori Jean Balue et le con- 
nétable de Saint-Pol ; Balue , intrigant de bas étage , s'était élevé 
jusqu'au cardinalat, par la souplesse astucieuse d'un esprit délié 
de tout scrupule. Le duc Charles rejeta les propositions du roi. 
L'archevêque de Milan, légat du pape, ne fut pas plus écouté. Le 
pape, jusque-là fort hostile aux Liégeois, intercédait maintenant 
pour eux, afin d'être agréable au roi, qui venait de renouveler 
l'abolition de la Pragmatique. Les lettres d'abolition ne furent en- 
registrées qu'au Chàtclet ; le parlement refusa tout net l'enregis- 
trement, et l'université protesta avec une grande énergie : le roi 
ne fut pas servi assez efficacement par la cour de Rome pour in- 
sister longtemps (Jean de Troies). 

La trêve refusée, il semblait qu'il ne restât plus au roi qu'à 
combattre; Louis ne s'y décida point, et renvoya Saint-Pol au duc 
avec des propositions nouvelles : c'était l'abandon des Liégeois en 
échange de l'abandon de Charles de France et de François de Bre- 
tagne. Le Bourguignon n'accepta pas ce marché honteux. Saint- 
Pol le trouva revêtu de son armure et prêt à monter à cheval. 
« Je pars, » dit-il à Saint-Pol et à Balue, « pour aller faire la 

1. Les motifii de la rupture avec la Gastille ne sont pas faciles i déterminer. — 
Quant au l'oi d'Arapon, son but était de reprendre le Roussillon et la Cerdap^ne, sans 
indemnité; mais il était loin de ce but; l'insurrection catalai>e s'était ranimée contre 
lui, et les Catalans avaient appelé à Barcelone le duc de Calabrc, qui descendait des 
rois d'Aratîon par les femmes : le duc avait accepté, de l'aveu de Louis XI, qui lui 
fournissait des subsides, et la guerre contiauait. 



fr.571 NÉGOCIATIONS. 25 

guerre aux gens de Liège, et je prie le roi de ne rien entre- 
prendre contre le pays de Bretagne. » Et il ajouta qu'à ce prix il 
consentirait à un trêve générale de six mois, Liège seule excep- 
tée. « Monseigneur, » répliqua Saint-Pol, « vous ne choisissez pas, 
vous prenez tout ; vous voulez faire guerre à nos amis, et que 
nous nous tenions en repos sans courre sus à nos ennemis : le roi 
ne sauroit le souffrir. » — « Les Liégeois sont assemblés, » reprit le 
duc, a et je m'attends d'avoir la bataille avant trois jours : si je la 
perds, vous ferez à votre guise ; si je la gagne, vous laisserez en 
paix les Bretons. » Charles rappela ensuite à Saint-Pol qu'il n'était 
pas seulement connétable de France, mais encore grand vassal 
de Bourgogne, et que, si les deux puissances s'entre-heurtaient, il 
pourrait bien être écrasé dans le choc. Le connétable, pour l'apai- 
ser, promit, dit-on, que, du côté de la France, rien ne remuerait 
avant douze jours ( 18 octobre 1467). 

C'eût été une véritable trahison envers Louis XI, si le roi ne se 
fût trahi lui-même par ses délais : il venait d'apprendre la rébel- 
lion ouverte du duc d'Alençon, soutenu par les Bretons et le 
prince Charles; il accepta, avec le duc de Bourgogne seul, la trêve 
de six mois, hors de laquelle « monsieur Charles de France » et 
ses amis de l'Ouest venaient de se placer en prenant l'offensive, 
et sacrifia les Liégeois , que d'ailleurs il ne pouvait plus secourir 
à temps'. ' 

Le duc de Bourgogne s'était mis aux champs, le 18 octobre, 
avec une armée rassemblée de toutes ses provinces , la plus nom- 
breuse, suivant Comines, qu'il ait jamais eue. Il avait mis en dé- 
libération s'il ferait mourir les cinquante otages des Liégeois : un 
de ses conseillers, le Picard Humbercourt, lui épargna cette atro- 
cité, et le décida à renvoyer libres tous les otages. Le duc les in- 
vita à disposer leurs concitoyens à la soumission, et les prévint 
qu'ils eussent à rester neutres de leurs personnes, sous peine de 
mort s'ils étaient repris. Il défia Liège « avec la torche etl'èpée », 
et investit Saint-Tron, commune du pays de Hasbain, que défen- 
dait une garnison de trois mille Liégeois. Les Liégeois furent 
fidèles à leur proverbe national : 

1. Comines. — Jean de Troies. — G. Chastellain. — Bavante. 



«6 FRANCE ET BOURGOGNE. [Ik&l] 

Quiconque entre dans le Hasbain 
Est comballu le lendemain. 

Vingt mille hommes de la ville et du diocèse de Liège vinrent 
secourir Saint-Tron et présenter la bataille au duc : ils avaient 
avec eux un envoyé du roi, le bailli de Lyon, qui leur promettait 
chaque jour l'arrivée des Français. A leur tête chevauchait, entre 
les capitaines, la femme de leur principal chef Raes, la dame 
d'Arkel, qui les animait « mieux que son mari n'eût pu faire '. » 
Ils s'établirent au village de Brustcin ; des marais couvraient leui's 
flancs ; des fossés remplis d'eau protégeaient leur front. L'avant- 
garde bourguignonne, formée d'archers et de gens d'armes à 
pied mêlés ensemble, et soutenue d'une nombreuse artillerie, 
parvint à faire reculer les Liégeois sous une grêle de boulets , de 
carreaux et de flèches : les fossés furent franchis , et les canons 
des Liégeois enlevés. Les gens de Liège se rallièrent , et assail- 
lirent si furieusement les Bourguignons avec leurs longues 
piques , qu'en peu d'instants ils en couchèrent par terre quatre 
ou cinq cents; on voyait « branler toutes les enseignes de l'avant- 
« garde, comme de gens presque déconfits. » En même temps, la 
garnison de Saint-Tron fit une vigoureuse sortie. Les dispositions 
des Bourguignons étaient bien prises : leur réserve, demeurée 
devant la ville, repoussa la garnison, et leur corps de bataille, 
avançant en bon ordre, soutint l'avant-garde, et arrêta la fougue 
des Liégeois. Les piques des Liégeois cédèrent aux grandes épées 
bien trempées des Bourguignons. Les Liégeois furent rompus et 
mis en déroute ; la nuit et les marais sauvèrent le gros de leur 
armée (28 octobre)-. 

Saint-Tron et Tongres se rendirent : ceux des anciens otages 
qu'on y trouva, et quelques autres bourgeois, eurent la tête tran- 
chée. Le duc parut, le 11. novembre, devant Liège. La discorde 
régnait dans la ville : les gros bourgeois et le clergé ne deman- 
daient qu'à traiter à tout prix; le menu peuple et quelques gen- 
tilshommes voulaient résister. Le parti populaire avait raison; les 
pluies d'hiver commençaient; les vivres et l'argent allaient man- 

1. Adrian. de Veleri Bosco (le principal chroniqueur liégeois), ap. Michclef, YI, 239. 

2. Comines, 1. ii, c. 2, — Olivier de La Marche, 1. ii, c. 1. 



[1467] LIÈGE VAmCUE. 27 

quer aux Bourguignons; prendre Liège d'assaut était impossible, 
et un siège en règle n'était pas plus praticable dans cette saison, 
avec des ressources si mal assurées. Liège était sauvée, pourvu 
qu'elle voulût l'être! Le déplorable abandon où le roi de France 
laissait ses alliés donna l'avantage au parti de l'ègoisme et de la 
peur. Le cbapitre et les églises traitèrent au nom de la ville, et pro- 
mirent qu'on rendrait tout à la volonté du duc, sauf le feu et le 
pillage, c'est-à-dire qu'on garantit les biens, non la vie. Trois 
cents députés vinrent, en cberaise, tête et jambes nues, apporter 
au duc les clefs de la ville (12 novembre). La nuit d'après, l'élite 
du parti populaire quitta Liège, après un dernier effort pour sou- 
lever la multitude contre le traité. Les portes furent arrachées de 
leurs gonds , vingt brasses des murs abattus et le fossé comblé , 
pour que le duc pût entrer « en grand triomphe. » Il tint Liège , 
durant bien des jours, dans l'angoisse de l'incertitude ; ce fut seu- 
lement le 26 novembre qu'il prononça son arrêt sur la ville rendue 
a à volonté. » Du haut du perron épiscopal, il fit signifier que 
Liège n'avait plus de loi , plus de coutumes, plus de magistrature 
m-unicipale, de corps de ville, de corps de métiers; l'ancienne jus- 
tice de l'évêque elle-même était abolie ; des échevins nommés par 
l'évêque , mais assermentés au duc , jugeraient « selon droit et 
raison écrite * , » avec appel à Namur, à Louvain , à Maëstricht , 
ainsi élevée au-dessus de sa métropole; plus de portes, de mu- 
railles ni de fossés, afin qu'on pût entrer en Liège « comme en un 
village. » En sus des 600,000 florins du précédent traité , Liège 
paierait 115,000 lions d'or. Elle livrerait douze hommes à la merci 
du duc. 

La foule était là, désarmée, entourée par l'armée de Bourgogne. 
Le chancelier du duc demanda si l'on acceptait les articles. Peuple 
et clergé répondirent : « Oui ! » 

Quelques jours après, neuf têtes, des douze livrées au duc, rou- 
lèrent sur l'échafaud ; c'étaient d'anciens otages. Les trois autres 



1. « Les gens... qu'il employait le plus étaient des gens de... droit romain, des 
hommes de loi, Bourguignons ou Comtois..., aux traditions d'impérialisme romain, 
de procédure secrète. » Michelet, VI, 252. Ce chef des féodaux, s'il eût réussi, n'eût 
pas mieux traité la féodalité que ne faisait Louis XI. La maison d'Autriche était déjà 
en germe dans son ancêtre maternel. 



28 FRANCE ET BOURGOGNE. [1467J 

eurent merci L'effusion du sang- s'arrêta là. Pour Charles le Ter- 
rible, c'était lie la clémence. Il fut moins modéré envers les insti- 
tutions qu'envers les personnes : il emporta, avec « toute l'ar- 
tillerie et arnmres » des Liégeois, le fameux péron de Liège, la 
colonne de bronze qui était l'emblème de la loi et le palladium de 
la cité : il envoya ce trophée à la bourse de Bruges '. La terreur 
de Liège terrassée mit les Pays-Bas sous les pieds du duc. Les com- 
munes flamandes et brabançonnes , qui avaient montré fort peu 
de bon vouloir soit pour l'armement, soit pour l'approvisionne- 
ment de l'armée, courbèrent la tète. La fière Tournai même de- 
manda pardon pour quelques railleries de sa jeunesse contre le 
duc. Les Gantois invoquèrent la merci du duc; les États de 
Flandre, de Brabant, de Hainaut accordèrent à Charles, pour son 
joyeux avènement et son prochain mariage , une aide considé- 
rable qui devait se payer annuellement durant seize ans. C'était 
presque la taille permanente de France. Le pouvoir du duc fut 
désormais presque absolu, et il disposa, sans ménagement et sans 
mesure, de toutes les ressources de ses peuples pour réaliser les 
vastes projets que lui suggéra incessamment son insatiable ambi- 
tion. La cour et les états de Bourgogne changèrent complètement 
de face : l'ordre le plus rigoureux remplaça la licence des der- 
nières années de Philippe le Bon; mais les sujets payèrent cher ce 
bon ordre : l'accroissement des impôts dépassa toutes les craintes 
et tous les souvenirs du peuple, tandis que la noblesse, courbée 
sous une étiquette sévère, sous un despotisme rigide, dont la 
magnificence n'était plus que du faste et non de la libéralité, 
regrettait les mœurs brillantes et faciles du règne passé ^. 

Pendant ce même mois d'octobre, où Charles triomphait des 
Liégeois, la Normandie était en feu : le duc d'Alençon avait livré 
les places de son duché aux troupes de François de Bretagne, qui 
envahirent brusquement la Normandie au nom du prince Charles 
de France, et s'emparèrent de Caen, de Bayeux et du Cotentin. 
Saint-Lo seul repoussa les Bretons; une pauvre femme en tua jjIu- 

1. Coraincs, 1. ii, c. 3-4. — Olivier de La Marche, 1. il, e. 1. — Adrian. ie Veter. 
Dose, ap. Martcne, Amiiliss. collecl., IV. — Micliclet, t. VI, c. 3. 

2. Vojez, dans Gcoi!,'us Cliaslellain, à la suite de sa Chronique, Tétat déUillé de 
la UL-iisoii du duc Charks. 



[1467-1408] GUEPiRE EN NORMANDIE. -29 

sieurs de sa main. Le roi envoya contre les Bretons le maréchal 
de Lohéac, qui se saisit de la ville et du duché d'Alençon, avec le 
concours du comte de Perche, le propre fils du duc d'Alençon : le 
roi lui-même s'avança jusqu'au Mans. A la nouvelle de la chute 
de Liège et de la convocation de l'armée hourguignonne à Saint- 
Quentin, il se hâta d'entrer en pourparlers avec son frère et le duc 
de Bretagne, et une trêve de cinq mois (du 13 janvier au 18 juin 
1468) fut signée entre Louis, son frère et le duc François. La 
Basse-i\ormandie, occupée par les Bretons, fut laissée provisoire- 
ment à Charles de France, jusqu'à ce que des députés du roi et 
des princes, réunis à Camhrai, sous la présidence du légat, eussent 
prononcé sur l'apanage de Charles de France et sur les autres 
différends. 

On n'était pas plus sincère d'une part que de l'autre : le duc 
de Bretagne, de concert avec le prince Charles, signa, dès le 
2 avril 1408, un nouveau traité avec le roi d'Angleterre, qui lui 
promit un secours de trois mille archers, à condition que les 
places de Basse-Normandie seraient remises aux Anglais. Le roi 
Louis, de son côté, n'avait nullement l'intention d'abandonner à 
la décision des princes le règlement de l'apanage de son frère : il 
prévint ce péril par un coup de maître, en convoquant les États 
généraux à Tours pour le 1" avril; malgré sa répugnance pour 
l'intervention populaire, il s'était décidé à adresser à la nation, 
contre les princes, ce même appel que Philippe le Bel lui avait fait 
jadis entendre contre le pape. La situation n'était pas moins so- 
lennelle : il s'était agi, en 1302, de l'indépendance du royaume: 
il s'agissait de l'unité nationale en 1408. 

Le roi, vêtu avec une pompe inaccoutumée, ouvrit la session le 
6 avril dans la grande salle de l'archevêché de Tours : il avait à 
sa gauche le « roi de Sicile » (le roi René), à sa droite le car- 
dinal Balue, personnage fort indigne d'un tel honneur, et qui ne 
représentait du nouveau régime que l'esprit de mensonge et de 
corruption. Le marquis de Pont, petit-fils du roi René et fils du 
duc de Calabre, les comtes de Nevers, d'Eu, de Perche (fils du duc 
d'Alençon), de Vendôme, de Foix, de Dunois, le connétable comte 
de SEunt-Pol, les ambassadeurs du petit duc d'Orléans et du comte 
d'Angoulême , les graids officiers de la couronne, vingt -deux 



30 FRANCE ET BOURGOGNE. [1468] 

évêques, plus de trente barons et les procureurs de plusieurs 
autres, et cent quatre-vingt-douze députés des soixante-quatre 
principales villes de France', composaient celte assemblée. « Le 
roi, » dit Georges Cliastellain, « en propre personne et de son 
propre sens, fit une très-belle et très-notable relation touchant la 
difficulté présentement pendante de la duché de Normandie, que 
monsieur Charles, son frère, entendoit emporter pour son par- 
tage, et, comme de soi ne se vouloit justifier, ce sembloit, en sa 
propre querelle et cause, il protesta devant tous être insuffisant 
pour rien faire en telle matière de sa propre tête. » « Cette ma- 
tière, ajouta-t-il, touche au bien universel du royaume et à sa 
perpétuité, et, moi, je ne suis qu'un passager sur cette terre ^, et 
n'ai pas droit d'abuser de mon passage pour porter au royaume 
un tel préjudice ^ » 

Le roi avait pratiqué les élections trop activement pour n'être 
pas sûr d'avance de la réponse; mais eût-il laissé les populations 
à elles-mêmes, l'instinct national n'eût certes pas failli sur une 
question si peu équivoque. Les États répliquèrent tout d'une 
voix que, « pour rien sous le ciel , le roi ne pouvoit acquiescer à 
la séparation de la duché de Normandie , ni à son transport en 
d'autres mains que les siennes » (Georges Chastellain). On rappela 
énergiquement l'édit de Charles le Sage , qui n'assignait aux fils 
puînés des rois que 12,000 livres tournois de rente, en fonds 



1. " De chacune ville il y avoit un homme d'église et deux laïques » bourgeois ou 
nobles. Procis-verhal de J. Prévost. On remarque, dans ce procès-verbal, que les évêques 
et les grands officiers de la couronne occupèrent un parquet plus élevé que les barons, 
les conseillers du roi et les députés des villes. On a cherché là, d'une façon chimé- 
rique, l'image d'une chambre des pairs et d'une chambre des députés. Toutefois, il 
importe de signaler que les trois ordres ne figurèrent point séparément; que les 
évêques et barons furent convoqués individuellement, et qu'il n'y eut d'élections que 
dans les villes, élections auxquelles prirent part les gens d'église et les nobles, con- 
fondus avec les autres habitants. Louis XI était novateur en tout. Cette innovatioa 
n'eut point de conséquences et ne se renouvela pas après lui. 

2. u Je n'y ai que mon voyage. « Georges Chastellain, part. in,c. 131. 

3. Suivant Chastellain, le roi aurait porté la parole en personne; cependant le pro- 
cès-verhal des États, rédigé par leur greffier J. Prévost, n'en fait pas mention; 
peut-être faut-il entendre seulement que le roi avait rédigé lui-même l'exposé de la 
situation, qui fut lu par le chancelier Guillaume Jouvenel, conformément à l'étiquette 
des États. V. le procès-verbal dans le recueil d'Isambert, Anciennes lois françaises, 
t. X, p. 547; et dans la Collection des États Généraux, t. XI, p. 201. Il y a une rela- 
tion manuscrite plus complète aux archives municipales de Kouen. Michelet, VI, 255. 



[1468] ÉTATS DE TOURS. 3\ 

de terre, avec titre de comté ou duché, et l'on déclara que 
« monsieur Charles » devait s'estimer fort content de la proposi- 
tion du roi son frère, qui lui offrait une pension de 60,000 livres 
tournois par an. L'assemblée témoigna la plus vive indignation 
contre le duc de Bretagne, « qui avoit pris les villes du roi en 
Normandie » , et qui travaillait à rappeler les Anglais en France; 
elle promit au roi de l'aider corps et biens contre le duc, s'il 
n'évacuait les villes envahies. Elle résolut l'envoi d'une ambas- 
sade conciliatrice vers le duc de Bourgogne. 

Les États furent dissous au bout de huit jours; le roi en avait 
obtenu le grand résultat espéré, et voulait éviter qu'après avoir 
consolidé son gouvernement , ils n'essayassent de le contrôler et 
d'y participer. Les députés, bien qu'élus partout sous l'influence de 
la couronne, ne se séparèrent pas sans adresser au roi des remon- 
trances sur la pesanteur des impôts, qui avaient doublé depuis la 
mort de Charles VII ' , sur les pilleries des officiers royaux et des 
gens de guerre, sur les abus de la justice, sur « l'écoulement de 
l'or et de l'argent de France » , soit en cour de Rome par l'aboli- 
tion de la Pragmatique , soit aux mains des marchands étrangers 
par le commerce de luxe , et sur les « excessives pensions » des 
« sires du sang et des officiers du roi, tous engraissés du sang 
du peuple^. » Le roi rejeta l'augmentation des impôts et tous 
les désordres sur les auteurs de la guerre du bien public et des 
nouveaux troubles, et consentit que les États nommassent une 
commission pour la réforme des abus. Cette commission , à la 
tète de laquelle furent placés le cardinal Balue , les comtes d'Eu 
et de Dunois, et l'archevêque de Reims , ne se montra pas bien 
exigeante envers la couronne, et se mit à la discrétion de Louis XI, 
au lieu de limiter l'autorité royale. Aucun de ses actes n'égala 

1. En 1439, les États d'Orléans avaient fixé la taille à 1,200,000 francs d'or : la 
quote-part de la Normandie et de la Guyenne , après la recouvranee de ces pro- 
vinces, avait porté la taille à 1,800,000 francs (400,000 francs pour la Normandie, 
200,000 pour la Guyenne) : Louis XI l'avait élevée à 3,600,000, 

2. Voyez le discours de l'archevêque de Reims, Jean Jouvenel des Ursins, dans les 
Preuves de Duclos, p. 238 et suivantes. L'archevêque débute par des maximes d'obéis- 
sance passive [omnia sunt régis, etc.), mais n'en expose pas moins les souffrances pu- 
bliques avec beaucoup de liberté ; moins humble envers le pape qu'envers le roi, il 
réclame vivement les franchises et libertés de l'église de France. Il demande que la 
perception des aides soit simplifiée, que la gabelle du sel soit réduite au taux primitif. 



32 FRANCE ET BOURGOGNE. [1468] 

en importance un édit que le roi avait rendu, de son propre mou- 
vement, peu de mois avant la réunion des Etats : le 21 octobre 
1467, Louis XI avait ordonné que, « de là en avant, tous les offi- 
ciers de son royaume demeurassent paisibles en leurs offices », 
et que nul office ne fût réputé vacant, sinon par mort, résignation 
(démission) ou forfaiture déclarée judiciairement par juge com- 
pétenl. Cbarles VI avait déjà donné aux membres des cours sou- 
veraines le droit de se recruter par voie d'élection : l'inamovibi- 
lité, promise par Pbilippe de Valois (en 1341 ) et par Charles VII 
(en 1433), puis octroyée définitivement par Louis XI, acheva de 
constituer l'indépendance des grands corps judiciaires. Il ne 
manquait plus aux magistrats, pour devenir une sorte d'aristo- 
cratie, la seule en réalité qu'ait eue la France ', que la faculté de 
transmettre leurs charges par cession ou par héritage : l'élection, 
faussée par la connivence mutuelle, les y mena ; puis l'hérédité 
déguisée devint hérédité avouée, et la tendance du moyen âge à 
transformer toute fonction en propriété triompha dans l'ordre 
judiciaire précisément après la fin du moyen âge. 

Le privilège d'inamovibilité ne se bornait pas aux juges : il ad- 
mettait à son bénéfice les membres du parquet, les gens de 
finances, et, comme le disent les termes de l'édit, tous les officiers 
du royaume. Quoi qu'on puisse penser sur le principe de l'immo- 
bilité des fonctions ainsi généralisé, on ne saurait nier que, 
dans l'état où se trouvait la société , l'ordre et la bonne admini- 
stration n'aient dû gagner à un acte qui soustrayait les officiers 
publics aux caprices de l'arbitraire et aux tentations d'une position 
sans cesse menacée ^. 

Les États avaient chargé le connétable, avec d'autres députés, 
parmi lesquels le vieux Guillaume Gousinot, alors gouverneur de 
Montpellier, de se rendre aux conférences indiquées à Gambrai, 
et de là près le duc de Bourgogne, pour lui faire part des résolu- 
lions de Tours, et l'engager « à s'employer au rétablissement de 
la paix et de la justice dans le royaume. » Saint-Pol entra dans 
Bruges à grandes fanfares, faisant porter devant lui l'épée de con- 

1. Nous avons montré que des petits princes, des seigneurs, ne font pas une aris 
tocratie, un corp;^ f^oiivernant et administrant. 

2. Ordonn., t. XVII, p. 25. 



[1468] INAMOVIBILITÉ DES OFFICES. 33 

nétablç. Le duc Charles, irrité, ne donna nulles « bonnes paroles » 
aux ambassadeurs, exprima sans ménagement sa malveillance 
contre le roi, et ne consentit qu'à prolonger jusqu'au 15 juillet la 
suspension d'armes entre la France et la Bourgogne. Bien loin de 
songer à transiger avec Louis XI, il consommait en ce moment 
son alliance avec le roi d'Angleterre. Le 25 juin, Marguerite d'York, 
soeur du roi Edouard, débarqua au port de l'Écluse, et, le 2 juillet, 
les noces du duc Charles et de la princesse anglaise furent célé- 
brées à Bruges avec une magnificence inouïe; noces sinistres, 
fêtes remplies de sanglants présages ! Les libertés de Gand furent 
immolées au milieu des tournois. Le 13 juillet, une charte ducale 
attribua au duc l'élection directe des 27 échevins de Gand ', sup- 
prima la collace ou assemblée générale de la commune, et l'orga- 
nisation de la ville en trois membres ( possesseurs, tisserands et 
petits métiers). Charles s'apprêtait à frapper son suzerain après 
ses sujets, et comptait jeter sur la France Bourguignons, Anglais 
et Bretons. Mais l'esprit public avait changé en France : l'appui 
extérieur qu'avait cherché le duc Charles lui aliénait irréconcilia- 
blement l'intérieur. Quand on sut que, lui aussi, il rappelait l'An- 
glais, un cri de haine et de fureur retentit dans tout le royaume 2. 
Le roi était en mesure d'agir ; il avait doublé le nombre des 
francs -archers, qui, suivant Chastellain, s'élevèrent jusqu'à cin- 
quante mille : il convoqua, au 8 juillet, gens d'armes, francs- 
archers, arrière-ban et milices commmiales, et s'établit en obser- 
vation sur les marches de Picardie, avec des forces imposantes, 
tandis qu'une autre armée se formait dans l'Anjou et le Maine. La 
trêve avec la Bourgogne avait été prorogée au 31 juillet, et le duc 
Charles comptait que le bénéfice en serait étendu aux Bretons ; le 
roi ne l'avait pas entendu ainsi : aussitôt après l'expiration de la 
trêve avec la Bretagne, deux corps de troupes, conduits par l'ami- 
ral bâtard de Bourbon et par le marquis de Pont, envahirent la 
Basse -Normandie et le pays nantais. Toutes les villes normandes 
ne demandaient qu'à être débarrassées des Bretons, et furent 

1. Jusque-là, il en élisait quatre, qui choisissaient les vingt-deux autres. Dans toutes 
les autres villes flamandes, les échevins étaient à la noiifination du duc. V. Comines,. 
V. Il, c. 4. — Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 112. 

2. Les Parisiens firent un grand tournoi pour s'exercer aux armes. Ils s'y por- 
tèrent de tel courage que beaucoup s'entre-blessérent. J. de Troies. 

VII. 3 



34 FRANCE ET BOURGOGNE. [1468] 

recouvrées en peu de jours, à l'exception de Caen, où débarquèrent 
à temps cinq cents bourguignons, et d'Avranches ; le marquis de 
Pont, de son côté, emporta Champtocé et assiégea Ancenis; le 
bâtard de Bourbon vint bientôt le rejoindre devant cette ville, qui 
«e rendit. Charles de France et François de Bretagne ne s'étaient 
point attendus à une si vive attaque : les secours d'Angleterre 
n'arrivaient pas ; Edouard IV voyait le parti de Lancastre se rele- 
ver menaçant avec l'aide de Louis XI, et n'osait bouger; les com- 
munications avec le duc de Bourgogne étaient coupées; l'opinion 
n'était rien moins qu'unanime en Bretagne contre la France : la 
peur s'empara des deux princes, aussi pusillanimes l'un que l'autre. 
Le Gascon Odet d'Aidie, sire de Lescun , favori du duc de Bretagne, 
était gagné par les secrètes libéralités du roi : il entraîna son 
maître; une première suspension d'armes de douze jours fut 
suivie d'un traité signé à Ancenis le 10 septembre : le duc de Bre- 
tagne abjura « toute autre alliance que celle du roi , » et soumit 
l'apanage de « monsieur Charles » à l'arbitrage du duc de 
Galabre et du chancelier de Bretagne, lesquels prononceraient 
leur sentence avant deux ans ; le prince Charles aurait , en atten- 
dant, une pension de soixante mille livres ; les places prises de 
part et d'autre seraient mises en dépôt entre les mains du duc de 
Galabre (Comines, Preuves, y\p cxvin). 

Le duc de Bourgogne, qui venait d'entrer en campagne et de 
passer la Somme à Péronne, fut grandement courroucé de ces 
nouvelles : peu s'en fallut qu'il ne fit pendre, comme menteur et 
faussaire, Bretagne, héraut du duc François, qui lui apportait les 
lettres de son maître. Cette défection si peu attendue changeait 
fort la face des affaires : le duc de Bourgogne avait désormais à 
combattre seul toutes les forces de la couronne ; l'armée du roi 
était mieux en point que la sienne, et, si Louis, comme le deman- 
daient les capitaines français, eût pris vivement l'offensive, les 
chances n'eussent point été favorables au duc Charles, d'autant 
plus que la malheureuse Liège, à qui il avait refusé tout délai 
pour les termes de son écrasante rançon, recommençait à s'agi- 
ter derrière lui. L'impopularité du duc, qui ne connaissait de 
moyen de gouvernement que la crainte, eût rendu tout revers 
désastreux pour lui et peut-être irréparable ; haï du peuple pour 



[U68] NORMANDIE ET BRETAGNE. 35 

ses exigences fiscales et son liostilité contre les libertés munici- 
pales, haï des nobles pour la rudesse de ses manières et pour la 
rigueur avec laquelle il châtiait leurs excès ', il ne pouvait main- 
tenir son joug de fer que par la victoire. 

Mais Louis demeura fidèle au système qu'il s'était fait de ne 
amais se battre tant qu'il pouvait négocier : il écouta le cardinal 
Balue et le connétable, qui conseillaient de traiter, de préférence 
à Damraartin, à Lohéac, à Rouault, qui conseillaient de combattre. 
Il commença, selon sa coutume, par des messages secrets, par 
des agents subalternes, des intrigues de valets de chambre. Le 
duc ne voulait d'abord entendre à rien, en dehors du traité de 
Saint-Maur. Le roi consentait à maintenir le traité de Saint-Maur 
pour ce qui regardait la Bourgogne, mais il demandait au duc 
d'abandonner ceux qui l'avaient abandonné, « monsieur Charles 
de France » et le duc de Bretagne, et de renoncer à son alliance 
offensive avec l'Angleterre. Il lui offrit 120,000 écus pour la solde 
de ses troupes. Le duc s'adoucit quelque peu. Louis paya la moitié 
de la somme rien que sur un commencement de négociation. Les 
choses n'avançaient pas à son gré. Il lui vint une idée plus hasar- 
deuse que la bataille devant laquelle il reculait. Comptant sur la 
supériorité de son esprit et sur son habileté à manier les hommes, 
il imagina d'aller visiter le duc à Péronne pour régler de vive 
voix tous leurs différends. Lui qui se défiait de tout et de tous , il 
crut pouvoir livrer sa personne à la fastueuse loyauté du Bour- 
guignon; Charles, à l'exemple de son père, faisait étalage d'une 
inviolable fidélité à ses engagements. Louis s'était déjà fié à lui 
devant Paris, pendant la guerre du Bien Public, et l'avait pareil- 
lement tenu dans ses mains au boulevard Saint-Antoine , sans en 
abuser. 

Dammartin et les autres capitaines dissuadèrent énergiquement 
le roi de cette pensée. Le cardinal Balue, rival de Dammartin 
dans la faveur royale, applaudit, au contraire, de toute sa force. 
Le connétable, mal avec le duc, mais intéressé à la paix par la 

1. A l'imitation du roi de France, il avait son prévôt des maréchaux, « homme haut 
et aigre... il faisoit de grandes et dures exécutions sur le pays de Picardie, sur le mot 
de son maitre, et fit exécuter grand nombre des plus huppés, et n'épargnoit ni grands 
ni petits. » G. Chastellain, c. 318. • 



36 FRANCE ET BOURGOGNE. [UC8] 

situation de ses tîefs, flotta, s'opposa d'abord, puis se rallia à 
l'idée du roi. Louis persista, et dépêcha Balue faire la proposition 
au duc. 

Charles hésita, parut tantôt contrarié, tantôt satisfait de cette 
ouverture. Il consentit enfin, et manda au roi, de sa propre 
main ', que, si son plaisir était de venir en la ville de Péronne, 
lui, Charles, promettait sur sa foi et son honneur que le roi 
pourrait» venir, demeurer, séjourner et s'en retourner sûrement 
et sans aucun empêchement, pour quelque cas qui pût advenir » 
(8 octohre). 

Louis partit aussitôt de Noyon, emmenant seulement le duc de 
Bourbon et ses deux frères , le cardinal archevêque de Lyon et le 
sire de Beaujeu, le connétable de Saint-Pol, le cardinal Balue et 
l'évêque d'Âvranches , confesseur du roi , avec une escorte de cent 
cinquante chevaux, hommes d'armes et archers de la garde écos- 
saise. Le duc alla au-devant du roi jusqu'à la petite rivière du 
Doing : on s'embrassa, on se fit « grande chère, » et l'on entra 
ensemble en ville, le roi ayant la main sur l'épaule du duc en 
signe de honne amitié (9 octobre). Louis fut logé chez le receveur 
de la ville, « car le logis du château ne valoit rien et il y en avoit 
peu; » cependant le roi, au bout de quelques heures, quitta cette 
maison bourgeoise pour s'établir, du consentement du duc, dans 
la vieille résidence féodale. Louis commençait à s'alarmer : tandis 
qu'il entrait dans Péronne, le ban des deux Bourgognes et de la 
Savoie arrivait par une autre porte, sous la conduite de Philippe 
de Savoie, comte de Bresse, et du sire de Neufchàtel, maréchal 
de Bourgogne, ennemis personnels du roi. Du Lau, échappé de 
son cachot d'Usson *, et deux autres favoris disgraciés du roi , 
chevauchaient à côté du comte de Bresse. 

Le hasard seul avait fait coïncider avec la venue du roi celle de 
ces milices féodales mandées par le duc Charles du fond de leurs 

1. Bibliolhiq. imp., mss. de Baluse , 9675 B. — Mémoires de Cominea ; Preuves ; éd. 
Lenglet, III, 18. 

2. Louis XI , furieux de cette dvasion, avait fait juger sommairement par Tristin 
l'Ermite le gouverneur et le procureur du roi d'Usson, pour avoir laissé évader du 
Lau; ils furent condamnés à mort et exécutés. Plus tard, du Lau rentra en faveur 
prés du roi , tandis que les restes des malheureux morts à cause de lui pendaient 
«sncore au gibet. 



[1468] LOUIS XI A PÉRONNE. 37 

provinces; mais leurs chefs ne manquèrent pas d'assaillir le duc 
des suggestions les plus hostiles à Louis XI. Le roi et le duc, 
néanmoins, traitaient assez amiablement de leurs affaires', lorsque 
a de grandes nouvelles de Liège » éclatèrent dans Péronne comme 
un coup de foudre. 

L'autorité bourguignonne n'était plus reconnue à Liège depuis 
un mois. A la première nouvelle que la guerre se rallumait entre 
lé roi et les princes, les proscrits, les fugitifs de Liège, de Dinant, 
de toute la province, étaient sortis du fond des Ardennes, nus, 
hérissés, armés de massues et de pierres. Le 8 septembre, ils 
étaient entrés dans Liège aux cris de : « Vive le roi! » Les agents 
du roi les avaient excités : les chanoines mêmes, las du joug 
bourguignon, les avaient rappelés au nom de l'évoque et sans 
son aveu. Les bannis réclamèrent la médiation du légat, présent 
à Liège. Le légat ' s'entremit entre eux et l'évêque; mais celui-ci, 
après beaucoup d'incertitudes, quitta sa résidence de Maëstricht 
non pour Liège, mais pour Tongres, où il rejoignit Humbercourt, 
lieutenant du duc de Bourgogne. Les chanoines mêmes qui avaient 
rappelé les bannis furent entraînés par l'exemple de l'évêque et 
le vinrent retrouver à Tongres. Les Liégeois étaient exaspérés. 
Il était impossible qu'ils ne prissent pas l'offensive. Le duc Charles 
s'y attendait si bien, qu'il l'avait dit à Balue quand celui-ci lui 
avait été envoyé par Louis, et qu'il s'était plaint à ce cardinal que 
deux ambassadeurs du roi fussent arrivés à Liège pour fomenter 
la rébellion. Sur quoi , Balue avait répondu que les Liégeois n'ose- 
raient, quand ils verraient « l'appointement du roi et du duc *. » 

Il eût fallu, au moins, que les Liégeois connussent « cet appoin- 
tement. » Le roi commit la faute très-grave de ne pas contenir à 
temps ce qu'il avait excité. Le 10 octobre au soir, le lendemain 
de l'entrée de Louis à Péronne , des courriers arrivèrent du Bra- 
bant. « Les Liégeois ont surpris Tongres dans la nuit de la saint 
Denis (8 au 9 octobre). Ils ont tout tué. Les chanoines sont morts. 
L'évêque est mort. Humbercourt est mort. Les ambassadeurs du 
roi étoient présents à la tuerie. » 

L'impétueux Charles éclata en cris de rage : 

1. C'était un Romain, évèque de Tricari, dans le royaume de Naples. 

2. Comines, 1. ii, c. 5. 



38 FRANCE ET BOURGOGNE. [1468] 

« Ce traître roi ! il n'est donc venu que pour me tromper sous 
un faux semblant de paix! Par saint Georges, lui et ces mauvaises 
gens de Liège le compareront (paieront) cher! » 

Il fit fermer sur-le-champ et garder les portes de la ville et du 
château. « Il étoit terriblement ému contre le roi et le menacoit 
fort, » dit Comines, « et si, à cette heure-là, ceux à qui il s'adres- 
soit l'eussent conforté ou conseillé de faire au roi une mauvaise 
compagnie (un mauvais parti), il eût été ainsi fait. » Heureuse- 
ment pour Louis XI, Charles n'avait en ce moment près de lui 
qu'un chambellan, ce même Philippe de Comines dont on vient 
de citer les paroles, et deux valets de chambre; Comines, jeune 
encore, était déjà fort prudent et sage : lui et ses compagnons 
« n'aigrirent rien et adoucirent le duc à leur pouvoir »; mais 
le danger ne passa point avec la première explosion. Ce fut en 
vain que les lugubres nouvelles furent bientôt en partie démen- 
ties. Les Liégeois avaient réellement mis en pièces un archidiacre 
et plusieurs chanoines qu'ils accusaient de les avoir trahis, mais 
ils n'avaient fait aucun mal au lieutenant du duc, qu'un de leurs 
capitaines avait remis en liberté sur parole , ni à l'évèque , qu'ils 
avaient ramené à Liège avec de grands honneurs *. Le duc, tou- 
tefois, ne s'apaisait point, et semblait maintenant bien aise d'avoir 
un prétexte de colère -. Durant deux ou trois jours, le roi, étroi- 
tement resserré dans le château, ne reçut aucun message de la 
part du duc ni des grands de Bourgogne : il voyait, de sa fenêtre, 
à quelques pas , la grosse tour où Charles le Simple mourut pri- 
sonnier d'IIéribert de Vermandois ; les plus sombres pensées lui 
roulaient dans l'esprit, bien qu'il ne s'abandonnât pas au décou- 
ragement et qu'il répandît l'or et les promesses parmi les servi- 
teurs du duc avec lesquels il pouvait encore avoir quelques com- 
munications. 

Sa destinée et celle du royaume se débattaient sur ces entre 
laites dans le conseil du duc : le chancelier de Charles et la ma- 
jorité des membres du conseil et des chevaliers de la Toison-d'Or 

1. Les mêmes hommes peut-être, qui s'étaient jeté à la tête les membres de l'archi- 
diacre Robert de Morialraé , pemlirent quelques-uns do leurs camarades qui avaient 
insulté Vévêque. Comines, 1. ii, c. 7. — Michelet, VI, 272. 

2. M. Michelet analyse la situation morale du duc et tous les incidents do celte 
affaire avec une grande connaissance du cœur humain. VI, 263-27G. 



11468] LOUIS XI A PÉRONNE. ^ 39 

étaient d'avis que la sûreté promise au roi lui fût gardée, pour 
l'honneur de la maison de Bourgogne ; le maréchal de Bourgogne 
et les autres ennemis du roi combattirent violemment cette opi- 
nion ; ils conjurèrent le duc de ne point lâcher Yiiniverselle 
aragne* qui s'était prise dans ses propres filets; ils proposèrent 
de mander en diligence « monseigneur de Normandie » (Charles 
de France) pour aviser au gouvernement du royaume. « Ceux qui 
faisoient cette ouverture savoient bien que, si l'on s'y accordoit, 
le roi seroit restreint (retenu), et qu'on lui bailleroit gardes, et 
qu'un si grand seigneur, une fois pris, ne se délivre jamais, quand 
on lui a fait si grande offense» (Comines). Le duc, mi instant, 
parut décidé. Déjà un messager était Jiousé (botté) et prêt à par- 
tir, n'attendant plus que les lettres pour « monsieur Charles de 
France. » 

Au dernier moment, le duc recula. Il consentit de discuter les 
propositions du roi , qui faisait offrir d'accepter toutes les inter- 
prétations données par le duc aux traités d'Arras et de Saint- 
Maur, et promettait ou d'obtenir réparation suffisante des Lié- 
geois, ou de se déclarer contre eux, en laissant au duc les princes 
de Bourbon et le connétable pour otages. La nuit vint sans que 
rien fût décidé : c'était la quatrième depuis l'arrivée des messa- 
gers de Tongres. Le duc la passa presque tout entière à se pro- 
mener à grands pas dans sa chambre , et , sur le matin , il se 
trouva ou se mit en plus grande colère que jamais. C'est qu'il 
avait une nouvelle exigence, pire que tout le reste, à imposer 
au roi, et qu'il fallait que Louis se crût perdu en cas de refus. 
Charles entendait qu'en sus des immenses concessions que Louis 
confirmerait par serment, Louis marchât avec lui contre Liège! 
« Et soudainement , » dit Comines , « il partit pour la chambre 
du roi pour lui porter ces paroles. Le roi eut quelque ami qui 
l'en avertit, l'assurant de n'avoir nul mal s'il accordoit ces 
deux points, mais que, en faisant le contraire, il se mettoit en 
si grand péril, que nul plus grand ne lui pourroit advenir. » Cet 
ami n'était autre que Comines lui-môme , et Louis XI n'oublia 
jamais un tel service. 

1. Araignée. Le mot est de Georges Chastellain, dans des vers où il montre run»'- 
verselle aragne aux prises avec le lion de Bourgogne. 



40 FRANCE ET BOURGOGNE. [1468] 

Le roi « ne put celer sa peur » en voyant entrer Charles. « Mon 
irère, » lui dit-il, « ne suis-je pas sûr (en sûreté) en votre maison 
et en votre pays? — Oui, Monsieur », répliqua le duc d'une voix 
tremblante d'émotion : « vous êtes si sûr, que, si je voyois venir 
un trait d'arbalète sur vous, je me mettrois au-devant pour vous 
garantir. » 

Le roi le remercia de son bon vouloir ; alors Charles, « d'une 
humble contenance de corps, mais de geste et de parole âpres», 
requit le roi de jurer le traité tel qu'il était rédigé, et d'aller avec 
lui à Liège, « pour l'aider à revenger la trahison que les Liégeois 
lui avoient faite. Le roi répondit que oui , et incontinent fut 
apporté ledit traité de paix, et fut tirée des coffres du roi la vraie 
croix (un morceau de la vraie croix) que saint Cliarlemagne por- 
toit et qui s'appeloit la croix de victoire, et ils jurèrent la paix, 
et tantôt furent sonnées les cloches par la ville, et tout le monde 
fut fort êjoui (14 octobre). » (Comines.) 

Charles n'avait voulu recevoir le serment de Louis sur aucune 
autre relique que la croix de saint Laud *, parce qu'il était assuré 
que le roi n'oserait se parjurer envers elle. Louis croyait que qui- 
conque enfreignait un serment prêté sur la croix de saint Laud 
mourait dans l'année. 

Les intérêts de la couronne étaient écrasés par le pacte qui 
renouvelait les conventions de Saint-Maur. Quant à l'honneur, 
roi et duc le perdaient également, l'un par la honte de ses enga- 
gements, l'autre par la félonie de ses exigences et la violation de 
son sauf-conduit. Le roi avait livré à la discrétion du duc la solu- 
tion de tous les vieux débats sur le traité d'Arras, consenti à 
l'abolition entière du ressort du parlement de Paris sur les « quatre 
principaux membres de Flandre», et renoncé à tous «droits 
utiles» (impôts et revenus) sur la Picardie; il avait reconnu 
Charles délié de toute féauté en cas d'infraction du traité de la 
part du roi ; les autres princes devaient jurer le traite, et servir 
le duc contre le roi, si le roi manquait à ses serments; le roi se 
soumettait, en ce cas, à toutes censures, excommmiications, inlcr- 

1. Dite Croix de saint Laud, <• pour ce que longtemps elle fut gardée en l'église Saint- 
Laud d'Angers. » — Olivier de La Marche. Louis XI portait toujours celte croix avec 
lot. 



[1468] TRAITÉ DE PÉRONNE. 41 

dits, etc., et renonçait à toute dispense qui pourrait lui être 
octroyée par le pape ou le concile, comme au privilège des an- 
ciennes constitutions et ordonnances royales contraires au traité. 
Par un autre acte, le roi s'obligeait à donner la Champagne et la 
Brie à son frère en remplacement de la Normandie ; il est facile 
de saisir le motif de ce changement : le duc de Bourgogne })Ouvait 
plus aisément défendre la Champagne que la Normandie contre 
le roi, et la domination directe ou indirecte sur cette province, 
qui coupait en deux ses états, était inapprécia])le pour lui. La 
convention relative à Liège eût paru })lus intolérable que tout le 
reste à un homme moins dénué de sens moral que ne l'était le 
roi : il ne s'agissait plus d'imposer des réparations aux Liégeois, 
mais de coopérer à leur destruction, d'aider à les exterminer pour 
les punir d'avoir obéi à ses instigations : le duc Charles avait 
déclaré nettement qu'il n'entendait accorder aucune merci '. 

Le duc avait proinis de rendre son hommage féodal au roi, le 
lendemain, avant de partir pour le pays de Liège ; il n'en fit rien. 
On partit le 15 octobre. Le duc était à la tète de quarante mille 
combattants, flamands. Avalions, picards, bourguignons et sa- 
voyards. Louis XI n'avait autour de lui que sa faible escorte : 
trois cents hommes d'armes qu'il avait mandés de la frontière le 
joignirent chemin faisant : le duc ne s'était pas soucié qu'il en 
appelât davantage. Le duc a^ait obligé Louis d'écrire par deux fois 
à Dammartin de renvoyer le gros des gens d'armes et des francs- 
archers, attendu qu'il était désormais en bonne et durable paix 
avec « son frère de Bourgogne. » Dammartin n'eut garde d'obéir, 
maintint l'armée sur pied, et manda au duc de Bourgogne que, 
si le roi ne revenait bientôt, tout le royamne Tirait quérir. 

L'avant-garde bourguignonne arriva devant Liège le 22 octobre. 
Les Liégeois ne s'étaient soulevés que parce qu'ils avaient cru le 
duc occupé contre l'armée du roi ; leur Aille démantelée, sans 
murailles et sans grosse artillerie, ne semblait susceptible d'au- 
cune défense. A l'instigation du légat, ils relâchèrent leur évèque, 
et le prièrent d'aller offrir à « monsieur de Bourgogne » de lui 
«bailler la Aille et tous les biens de dedans», pourvu que les 

1. V. les pièces dans les Preuves de Comines, n°» cxxi-cxxii. 



9^ FRANCE ET BOURGOGJNE. [1468] 

habitants eussent la vie sauve. Le duc « n'en voulut rien faire, et 
jura que lui et tous ses satellites mourroient à la peine, ou qu'il 
auroit la ville et tous les habitants à son plaisir, et il retint par 
devers lui l'évêque de Liège, sans souffrir qu'il retournât en la 
ville, nonobstant que ledit évêque eût promis à ceux de Liège de 
retourner, et de vivre et mourir avec eux'. » 

Quand les Liégeois surent que Charles ne voulait entendre à 
aucune composition, ils sortirent en désespérés à la rencontre de 
l'avant-garde ennemie; ils furent refoulés avec perte dans leur 
cité. 

Quatre jours après (26 octobre), l'avant-garde bourguignonne, 
infatuée de ce premier succès, et comptant s'attribuer à elle seule 
l'honneur et le profit du sac de cette grande ville tout ouverte, 
attaqua la place, et s'empara d'un des faubourgs. Quelques palis- 
sades, une porte « quelque peu réparée » arrêtèrent les assaillants. 
On parlementa et on ne s'accorda point. La nuit vint. Les Bour- 
guignons étaient fort mal en ordre. Les Liégeois s'en aperçurent; 
ils c( saillirent » par les brèches de leurs murailles, tournèrent 
le faubourg par les vignes et les rochers et chargèrent l'ennemi en 
queue; plus de huit cents Bourguignons furent taillés en pièces; 
une foule d'autres s'enfuirent ; mais l'élite de l'avant-garde tint 
ferme dans le faubourg. Le combat continua dans les ténèbres 
jusqu'au matin. Le duc, à la nouvelle du péril de ses gens, était 
accouru de quatre ou cinq lieues, en défendant de prévenir le roi. 
Louis ne sut que le matin ce qui s'était passé. Il arriva le lende- 
main, et se montra de loin aux gens de la ville avec la croix bour- 
guignonne de Saint-André au chapeau ! Beaucoup de ces malheu- 
reux portaient encore la «croix blanche droite» de France, qu'ils 
avaient arborée comme un gage de leur foi dans la trompeuse 
alliance de Louis. On assure que Louis répondit par le cri de : 
Vive Bourgogne! aux Liégeois qui criaient : Vive France! L'hon- 
neur était pour cet homme un mot vide de sens : « Quand orgueil 

1. Le l<^Rat, k cette nouvelle, s'enfuit de Liège. Il tomba entre les mains tics Bour- 
guif^nons. Le duc, qui le haïssait fort pour avoir soutenu les Liégeois, fit dire sous 
main à ceux qui Vavaient pris de le rançonner " comme un raarcliand ; « mais, les 
» preneurs .. s'étant disputés sur le partage, et la chose étant venue offiL-iellement au 
duc , il se crut obligé do remettre le prisonnier en liberté « à grand lioniieur. » Co- 
mines, 1. u, c. 10. 



[1468] SIÈGE DE LIÈGE. 43 

chevauche devant», avait-il coutume dédire, «honte et dommage 
suivent de près! » honneur et orgueil étaient tout un pour lui, 
et la honte c'était l'insuccès. L'indignation exalta les Liégeois. 
Ce peuple condamné, perdu, désarmé, qu'on avait cru avoir 
la corde au cou et sans tirer l'épée, prit l'offensive, cette fois, 
contre le roi et le duc ensemble, dans la nuit môme de l'arrivée 
du roi. Louis montra autant de courage militaire que de lâcheté 
politique. Le corps de bataille et l'avant-garde étaient séparés par 
des massifs de rochers et ne pouvaient se porter secours d'un 
quartier à l'autre. Le duc perdit la tète. Le roi « prit paroles et 
autorité de commander », et sa présence d'esprit et ses ordres bien 
conçus firent échouer l'attaque. Il se jugeait perdu en cas d'échec 
des Bourguignons. Il n'y avait point de milieu pour lui entre 
aider à détruire Liège ou se jeter dans Liège , et l'héroïsme de 
ce dernier parti n'était point à sa taille. L'audace des Liégeois 
avait si fort étonné les assiégeants, qu'ils hésitèrent deux jours 
encore à donner l'assaut. 

Le samedi soir, 29 octobre, l'attaque générale fut décidée pour 
le lendemain au lever du soleil ; mais le duc et le roi, qui affec- 
tait autant d'ardeur que Charles, faillirent ne pas revoir le soleil. 

Le roi et le duc s'étaient établis fort près l'un de l'autre, dans 
le faubourg opposé à celui qu'occupait l'avant-garde : tout à coup, 
entre dix et onze heures du soir, ils furent éveillés par un tumulte 
effroyable ; le duc Charles, aux clameurs, aux cliquetis d'armes 
cpii éclatèrent à quelques pas, crut d'abord que les gens du roi 
assaillaient son logis en trahison. 

C'étaient quelques centaines de montagnards de Franchemont, 
petit canton d'outre-Meuse , peuplé de forgerons et de mineurs , 
qui, sortis de Liège en silence, avaient tourné le faubourg, et, se 
glissant à travers les rochers, venaient attaquer par derrière les 
logis du roi et du duc. Ces vaillants hommes avaient juré de tuer 
ou d'enlever les deux princes, ou de mourir à la peine, résolus 
« d'avoir une bien grande victoire ou une bien glorieuse fin. » 
Ils avaient surpris et massacré les sentinelles. Les propriétaires 
des maisons occupées par le roi et le duc leur servaient de guides, 
et ils eussent infailliblement réussi s'ils fussent allés en masse 
tout droit aux deux bâtiments où couchaient les deux princes ; 



44 FRANCE ET BOURGOGNE, [U68] 

mais la plupart s'arrêtèrent à l'assaut d'une grange voisine, occu- 
pée par trois cents hommes d'armes bourguignons; le camp 
s'éveilla au bruit; deux pclilcs bandes qui suivirent les deux 
guides furent arrèlces par la résistance de quelques archers du 
duc et des Écossais du roi. Avant que le gros des montagnards 
vînt à l'aide, des Ilots de gens d'armes accoururent de toutes 
parts. Les six cents héros de Franchemont se firent presque tous 
tuer sur la place et vendirent chèrement leur vie. Les bourgeois 
avaient tenté une sortie pour seconder les montagnards, mais 
ils ne purent percer jusqu'à eux et furent « reboutés dans la 
ville. » 

L'armée restait comme frappée de stupeur : le roi voulut pro- 
fiter de cette impression générale pour amener le duc à agréer 
« quelque composition », ou du moins à différer l'assaut ; mais le 
farouche Bourguignon ne voulut rien entendre, et dit dédaigneu- 
sement que, si le roi avait peur, il pou\ait se retirer à Namur. 
Le roi resta. Le 30 octobre au matin, un coup de bombarde et 
deux coups de serpentine (espèce de coulevrine) donnèrent le 
signal. Les Bourguignons furent bien étonnés d'entrer sans rési- 
stance; les Liégeois, harassés « du grand travail qu'ils aboient 
porté depuis huit journées » pour garder uns ville tout ouverte, 
s'étaient imaginé qu'on ne les attaquerait point « le saint jour 
du dimanche » et ne faisaient pas de guet ; en peu d'instants , 
Liège demeura au pouvoir du duc de Bourgogne. Une grande 
partie de la population avait déjà quitté la ville : une multitude 
d'habitants réussirent encore à gagner le pont de la Meuse et à 
s'enfuir ; le reste s'enferma dans les maisons, se cacha au fond 
des caves, ou s'entassa dans les églises. Mais nul asile ne fut assez 
caché ni assez sacré pour protéger ces infortunés : des femmes, 
des filles, des religieuses furent « forcées » et tuées après ; des 
prêtres furent égorgés à l'autel, la plupart des églises pillées, les 
reliques dispersées ; le duc Charles, qui n'avait pu empêcher ces 
fureurs, les surpassa par sa cruauté réfléchie et implacable ; tous 
les prisonniers qu'avaient épargnés les soldats furent pendus ou 
noyés dans la Meuse, comme à Dinant, et cela, pendant des 
semaines, pendant des mois, avec un simulacre de jugement ! On 
ne fit grâce qu'à ceux qui purent racheter leur vie à prix d'or. 



[14tt81 RUINE DE LIÈGE. 45 

Comme à Dinant, Charles termina son épouvantable fètc par 
l'incendie ; il fit mettre le feu en partant (9 novembre), après 
avoir donné ordre d'isoler et de préserver les édifices religieux 
et trois cents maisons de prêtres et de chanoines. Sa rage n'était 
pas encore satisfaite; il envoya ses gens d'armes jusque dans les 
Ardennes poursuivre les fugitifs, qui périssaient de froid et de 
faim parmi les bois et les rocbers, et il mit à feu et à sang tout 
le district de Francliemont ' . Charles de Bourgogne eût voulu 
effacer delà terre jusqu'au nom de Liège, cette cité naguère aussi 
vaste et plus populeuse que Rouen, et dont les trois cents églises 
entendaient, dit-on, chaque jour, « autant de messes qu'il s'en dit 
à Rome». La vengeance du duc fut trompée: Liège, mutilée, 
écrasée, ne fut point anéantie ; des maisons bourgeoises se rele- 
vèrent bientôt autour de celles des clercs; « grand peuple revint 
demeurer avec les prêtres » , et Liège sortit assez promptement de 
sa tombe pour voir la ruine de son féroce vainqueur - 

Le roi n'avait point assisté jusqu'au bout à ces horreurs; 
mais il en avait vu et fait assez pour en subir la solidarité, et 
pour emporter des ruines de Liège une honte éternelle. Il 
était entré dans Liège, en criant : « Vive Bourgogne! » et, 
certain que Charles ne manquerait pas de détruire la ville , il 
s'était fait un mérite de lui en donner le conseil ^. Après l'avoir 
caressé , comblé de flagorneries , il crut son orgueil et sa ven- 
geance enfin repus suffisamment, et le moment venu de se tirer 
de ses mains. 11 lui fit parler « pour s'en pouvoir aller» ; puis, 
lui parla lui-même « en sage sorte , disant que , s'il avoit plus 
affaire de lui, il ne l'épargnât point, mais que, s'il n'y avoit plus 



1. Un chevalier du pays, qui avait tenu le parti des Liégeois, massacra ou détroussa 
une grande bande de ces pauvres gens pour se remettre en la grâce du duc. D'autres 
avaient fui à Méziéres, sur terre du royaume. Les gens du roi les livrèrent au duc, qui 
les fit mourir. Comines, 1. ii, c. 13. 

2. Comines, 1. ii, e. 11, 12, 13, et Preutes, t. III, p. 238-249 ; éd. de mademoiselle 
Dupont. — Jean de Troies. — Olivier de La Marche. — Th. Basin. 

3. Sous forme d'apologue, à la manière orientale. Chai'les lui ayant demandé, pour 
le tàter : « Que ferons-nous de Liège V — jMon père , répondit-il , avoit un grand 
ai-bre, près de son hôtel, où les corbeaux faisoient leur nid; ces corbeaux Tennuyant, 
il fit ôter les nids, une fois, deux fois ; au bout de l'an, les corbeaux recommenyoient 
toujours. :Mon père fit déraciner l'arbre, et, depuis, il en dormit mieux. « Michelet, 
t. VI, p. 232. — Ncu5 ne connaissons pas la source où a puisé M. Miclielet. 



46 FRANCE ET BOUr.GOGNE. [1468] 

rien à faire, il désiroit aller à Paris faire publier leur appointe- 
ment en la cour de parlement , pour ce que c'est la coutume de 
France d'y publier tous accords , ou autrement ne seroient de 
nulle valeur, et davantage prioit au duc que à l'été prochain ils 
se pussent entrevoir en Bourgogne , et être un mois ensemble , 
faisant bonne chère, » Finalement, le duc « s'y accorda, tou- 
jours un petit (un peu) murmurant » (Comines). Il fit relire 
devant le roi le traité de Péronne, pour savoir si ce traité ne con- 
tenait rien dont Louis se repentît, lui offrant le choix de le 
confirmer ou de le « laisser » ; puis il fit à Louis « quelque peu 
d'excuse » de l'avoir ainsi amené à Liège, Louis ratifia tout ce 
qui avait été juré à Péronne , et prit congé du duc , qui le con- 
duisit a environ demi-lieue » ; au moment de se séparer, le roi 
dit tout à coup au duc : « Si , d'aventure , mon frère , qui est en 
Bretagne, ne se contentoit du partage que je lui baille pour 
l'amour de vous, que voudriçz-vous que je fisse? » 

Le duc répondit soudainement sans y penser : a S'il ne le veut 
prendre, mais que vous fassiez en sorte qu'il soit content, je 
m'en rapporte à vous deux. » 

Ils se quittèrent là-dessus ; Louis , emportant comme une proie 
les paroles qu'avait prononcées le duc Charles dans un moment 
de distraction et d'oubli (2 novembre). Le roi se regardait comme 
affranchi de son serment envers la terrible croix de saint Laud, 
quant à l'apanage de son frère : il s'estimait désormais libre 
d'offrir à Charles de France quelque autre province à la place de 
la Champagne et de la Brie. C'était sur une semblable parole du 
duc qu'il avait repris la Normandie trois ans Huparavant. 

Malgré ce succès de surprise , Louis ne portait pas haut la tète 
lorsqu'il repassa la frontière. Ses deux premiers chocs contre la 
puissance bourguignonne avaient été deux énormes échecs; en 
1465, un échec de puissance; il l'avait heureusement réparé; en 
14G8, un échec d'honneur. Si l'honneur seul eût été perdu, Louis 
se fût aisément consolé ; mais , avec l'honneur, le renom d'habi- 
leté ! C'est là ce qui le rend malade de honte. Il connaît ses con- 
temporains ! La trahison, l'immolation de Liège, lui nuisent moins 
que la maladresse de Péronne, Ce n'est pas tant l'indignation que 
la moquerie qu'il redoute. Il croit déjà entendre les quolibets de 



[14G8-14C9] HONTE DU ROI. 47 

Paris sur « Renard, pris par Isengrin » '.II mande le parlement 
et la chambre des comptes à Senlis , lem- ordonne d'enregistrer 
le traité de Péronne sans observations , envoie publier le traité 
dans Paris, le 19 novembre, et passe outre, vers la Loire et Tours, 
sans vouloir entrer dans la capitale. Paris ne reçoit de lui qu'une 
défense de rien dire , écrire , peindre ou chanter à l'opprobre de 
a monseigneur de Bourgogne , pour raison du temps passé » , et 
qu'un ordre de li^Ter à un commissaire du roi tous les oiseaux 
jaseurs, pies ou geais, corbeaux ou sansonnets, qui faisaient 
retentir les rues d'allusions à la déconvenue de Péronne -. 

Louis était décidé à laisser affaiblir par le temps l'impression 
de sa mésaventure, à observer provisoirement son traité avec 
le duc de Bourgogne, et à faire cesser les périls de l'ouest et 
du midi avant de se retourner vers le nord. Les Armagnacs 
l'inquiétaient toujours. Il envoya Dammartin dans le Midi , 
pour les surveiller et pour soutenir le duc Jean de Calabre , en 
Catalogne, contre le roi d'Aragon. Il tâcha de ramener à lui la 
Castille. Le grand péril de l'intérieur était la perpétuelle hostilité 
de son frère. Il résolut de le regagner par de larges concessions. 
II ne voulait à aucun prix le mettre dans les mains de Charles de 
Bourgogne, en le faisant comte de Champagne; mais il lui offrit 
un magnitique dédommagement, le duché d'Aquitaine. Le duc de 
Bourgogne, revenant sur l'espèce de consentement que le roi lui 
avait surpris , recommanda instamment au frère du roi de s'en 
tenir à la Champagne et à la Brie. Plusieurs mois se passèrent 
ainsi : le faible et mobile jeune homme ne savait à quoi se déci- 
der ; il était tiraillé entre son aumônier, Guillaume de Haraucourt, 
évêqiie de Verdun, et Odet d'Aidie , sire de Lescun, favori du duc 
de Bretagne. Le roi s'était attaché Odet et aliéné Haraucourt, qui, 
après s'être vendu à lui , le desservait secrètement. Louis acquit 
bientôt la preuve de la perfidie de Haraucourt , et d'une autre 
trahison qui devait être pour lui plus pénible et plus inattendue 
encore. Il surprit une correspondance secrète entre le cardinal 
Balue , l'évêque de Verdun , le prince Charles et le duc de Bour- 

1. Le renard pris par le loup. Le roman du Renard était encore très-populaire. 

2. Ils répétaient sans cesse Pérette et probablement Péronne. Pérette était le non.- 
d'une maîtresse que le roi entretenait à Paris. J. de Troies, an. 1468. 



48 FRANCE ET BOURGOGNE. [1469] 

gogne : Jean Balue , prèlre escroc et simoniaque , que Louis XI 
avait élevé de la condition la plus infime au faite du pouvoir et 
des honneurs , voyant que le roi ne lui témoignait plus autant 
d'affection ni de confiance depuis le malheureux voyage de Pé- 
ronne , s'était mis en relation avec « monsieur Charles » , enga- 
geait le frère de Louis à ne suivre d'autres conseils que ceux du 
Bourguignon, insinuait à celui-ci d'attirer le jeune prince en 
Bourgogne, et cherchait à tout brouiller pour se rendre indispen- 
sable. La perfidie de Balue, à qui, de tous les vices, dit un histo- 
rien (Duclos) , il ne manquait que l'hypocrisie, aurait dû être une 
leçon pour Louis XI , et lui apprendre, dans son propre intérêt, à 
tenir plus de compte des qualités morales dans le choix de ses 
at'fidés et de ses ministres. Jean Balue et Haraucourt furent arrêtés : 
les grandes richesses que le cardinal avait amassées à force de 
concussions furent saisies, et le roi dépêcha en cour de Rome le 
premier président du parlemont de Grenoble et Guillamne Cou- 
sinot, pour prier le pape d'envoyer en France des vicaires aposto- 
liques chargés de jugei" le cardinal et l'évêque son complice : le 
pape et le sacré collège se plaignirent de l'arrestation téméraire 
d'un « prince de l'Église », et l'on ne put s'entendre sur les limites 
des pouvoirs spirituel et temporel dans cette importante affaire; 
les réclamations papales furent toutefois assez modérées et sou- 
tenues sans beaucoup de chaleur ; Louis XI ne relâcha point le 
cardinal caijlii, et lui rendit bien dure la vie qu'il n'osait lui arra- 
cher : il le retint sans jugement, pendant dix années, enfermé 
dans une cage de fer de huit pieds carrés, au fond des cachots du 
château d'Onzain, près deBlois. Il semblait que ce fût une justice 
du ciel. C'était lui qui avait suggéré au roi de faire enfermer de la 
sorte le sire du Lau *. L'évêque de Verdun partagea le sort de 
Balue, et resta au fond de la Bastille ^. 

1. On a prétendu que Jean Balue était l'inventeur de ces horribles cages, qui 
aggravaient avec un tel raffinement de barbarie les douleurs de la captivité. C'est une 
erreur ; nous ne Vavons que trop vu par l'iiistoire de Jeanne Darc. V. ci-dessus, 
t. VI, p. 247. 

2. Voyez la relation de l'ambassade du roi à Rome, écrite par Cousinot, dans les 
Preuves de Duclos, p. 255. Les ambassadeurs saluèrent le pape en lui baisant .. le pied. 
la main et la joue. « Tons les princes d'Italie rendirent les plus grands honneurs a 
l'ambassade française. V. aussi le cabinet du roi Louis XI, dans le t. II de Comines, dil 
de Lenglet-Dufresnoi, et les Preuves, 1. 111. 



[1469] LE CARDINAL BALUE. 49 

« Le roi manda incontinent à son frère tout ce qu'il avoit 
appris de ses prisonniers, et lui remontra de quelles gens il se 
servoit, qui n'avoient autre dessein que de les tenir en division 
pour en profiter '. » Le prince Charles céda enfin, et chargea le 
duc de Bretagne de régler ses intérêts avec Louis; le frère du roi 
n'eut point à se plaindre : on lui accorda tout le duché de Guyenne 
jusqu'à la Charente, comprenant l'Agénais, le Périgord, le Querci, 
avec la Saintonge entière , et , au nord de la Charente , l'Aunis et 
La Rochelle (29 avril 1469) ^. Plusieurs des sires du sang et des 
principaux membres du conseil du roi furent donnés en otages 
au duc de Bretagne, comme garantie de l'exécution du traité. 
Jamais prince n'avait obtenu un si magnifique apanage; néan- 
moins Charles de France était si variable et si capricieux, qu'au 
moment de conclure , il faillit céder aux instigations de quelques 
partisans du duc de Bourgogne et s'enfuir en Angleterre. Odet 
d'Aidie l'emporta : le nouveau duc de Guyenne ratifia le traité et 
partit pour son apanage; arrivé à La Rochelle ( 10 août), il jura, 
sur la croix de saint Laud, « de ne jamais participer ni consentir 
à ce qu'on prît ou tuât le roi son frère », de le défendre au con- 
traire selon son pouvoir, de ne jamais chercher à s'emparer du 
gouvernement du royaume, et de ne point « pourchasser » en 
mariage la fille du duc de Bourgogne, « sans l'exprès et spécial 
congé du roi ». 

Louis ne se contenta pas de ces serments et voulut avoir une 
entrevue avec son frère, afin de ressaisir complètement ce faible 
esprit. On jeta un pont de bateaux au port de Férault, sur la 
Sèvre Niorlaise, limite du domaine royal et du nouveau duché 
de Guyenne, et l'on construisit, au milieu du pont, une loge en 
charpente, séparée en deux parties par un grillage. La leçon de 
Péronne, après celle de Montereau, avait fait perfectionner les 

1. On accusa le roi de s'être défait, par le poison, d'un serviteur de son frère qui 
s'opposait à l'accommodement. Th. Basin. 

2. Le maire et les habitants de La Rochelle protestèrent énergiquement contre le 
traité qui les séparait du domaine de la couronne : il fallut que le roi mandât leurs 
députes près de lui, et les conjurât de céder aux nécessités du temps. — Le roi trans- 
féra à Poitiers le parlement de Bordeaux, par suite du traité qui accordait au duc 
de Guyenne le droit de tenir des " grands jours en sa duché, » avec ressort au parle- 
ment de Paris. Ordonn. XVII, p. 209-231. 

VII. 4 



50 FRANCE ET BOURGOGNE. [1469] 

précautions des entrevues princières. Ces précautions, ici, se 
trouvèrent superflues (7 septembre). Après un moment d'entre- 
tien à tra^■ers les barreaux, après un pardon demandé et cordia- 
lement octroyé, le jeune duc, pour marquer toute sa confiance 
en son frère, voulut absolument franchir la barrière et aller 
trouver le roi de l'autre côté. Ils s'embrassèrent affectueusement, 
passèrent plusieurs jours ensemble, et ne se quittèrent qu'après 
les plus vives protestations d'amitié. Elles pouvaient être sincères 
en ce moment de part et d'autre : le roi, n'ayant point d'enfant 
mâle, désirait se rattacher son jeune frère, alors son héritier 
présomptif. Il tâchait même de lui ménager une grande alliance, 
et demandait pour lui la main de la fille ou de la sœur du roi de 
Caslille. Le duc de Guyenne témoigna beaucoup de circonspection 
et de déférence pour le roi dans la réception qu'il fit peu de temps 
après aux ambassadeurs du duc de Bourgogne : celui-ci , inquiet 
de voir les deux frères en si bonne intelligence, envoyait demander 
à Charles de France s'il était satisfait de son partage , et lui offrait 
l'ordre de la Toison d'Or avec la main de sa fille. Le duc de 
Guyenne remercia le Bourguignon, en lui exprimant toute sa 
satisfaction des procédés du roi , ne donna aucune réponse précise 
pour le mariage avec « mademoiselle Marie », et déclara qu'il ne 
pouvait accepter le collier de la Toison d'Or, « pour ce que le roi 
venoit de fonder un ordre bel et notable en l'honneur de monsieur 
saint Michel, prince de la chevalerie du Paradis, la représenta- 
tion duquel les rois de France avoient toujours portée en leur 
étendard '. » 

Louis avait en effet promulgué, le 1" août, les statuts de l'ordre 
de Saint-Michel, destiné à remplacer l'ordre de l'Étoile du roi 
Jean, tombé en mépris et en désuétude : le duc de Guyenne était 
un des douze chevaliers désignés par le roi, et tout chevalier de 
Saint-Michel devait s'engager par serment à ne faire partie d'aucun 
autre ordre. Louis avait reconnu le grand parti que le roi d'Angle- 
terre et le duc de Bourgogne tiraient de pareilles institutions : ce 
n'était point alors une simple distinction honorifique; tout che- 
valier était astreint à des devoirs très-étroits envers le chef et le 

1. Nous ne connaissons point de tradition relative à cet usage avant Charles VII. 



[14G9] LE DUC DE GUYEi\]\E. 51 

chapitre de l'ordre ; aussi l'acceptation de la Jarretière par Charles 
de Bourgogne fut-elle considérée par le roi comme un acte d'iios- 
tilité envers la France, et, d'autre part, le duc de Bretagne, que 
Louis sollicita d'entrer dans l'ordre de Saint-Michel, s'y refusa-t-il, 
de peur de contracter de trop pesantes obligations. Le roi lui en 
sut d'autant plus mauvais gré, que ce duc accepta, sur ces entre- 
faites, l'ordre de la Toison d'Or. Le duc de Bourbon et le bâtard, 
son frère, amiral de France, le connétable, le maréchal comte 
de Comminges (bâtard d'Armagnac) et le comte de Dammartin 
figurèrent parmi les premiers chevaliers de Saint -Michel : le 
nombre n'en devait pas dépasser trente-six. L'ordre, une fois 
constitué, devait élire ses propres membres : le roi avait seule- 
ment double voix. (Ordonn., t. XVII, p. 236.) 

Le roi , en octroyant la Guyenne à son frère , s'était réservé la 
suzeraineté directe sur les comtés de Foix et d'Armagnac : Arma- 
gnac et son cousin le duc de Nemours, qui possédait de grandes 
terres dans la Haute-Gascogne, étaient de nouveau en rébellion 
flagrante : ils tenaient sur pied de grosses bandes de gens de 
guerre, qui commettaient des violences sans nombre dans tout 
le Midi; ils excitaient la noblesse gasconne à braver l'autorité 
royale , et se moquaient des arrêts du parlement de Toulouse : 
Armagnac avait écrit au roi d'Angleterre pour l'inviter à tenter 
une descente en Guyenne et lui promettre sa coopération. Dam- 
martin , tandis que le duc de Guyenne prenait possession de son 
duché, marcha contre les Armagnacs, à la tête de quatorze 
cents lances et de dix mille francs-archers : ces factieux sans 
talents et sans courage n'essayèrent pas même de se défendre ; le 
comte Jean s'enfuit en Espagne, aux huées du peuple, qui le 
traitait de canaille d'Armagnac, et ses biens furent confisqués 
par arrêt du parlement; le duc de Nemours se soumit et obtint 
encore une fois sa grâce, à condition que, s'il s'écartait dorénavant 
de son devoir, il serait puni à la fois pour tous les crimes qui lui 
avaient été pardonnes; il jura fidélité sur la croix de saint Laud. 
Louis ne l'épargna momentanément que pour l'accabler plus 
tard d'une impitoyable vengeance. Le Bigorre et plusieurs autres 
seigneuries du comte d'Armagnac furent ajoutés au duché de 
Guyenne ; l'Armagnac et le Rouergue furent réunis à la couronne. 



B2 FRANCE ET BOUnGOGNE. [14C9] 

La prompte répression des Armagnacs contraria fort le duc de 
Bourgogne, qui ne cachait pas sa mauvaise humeur de l'accom- 
modement du roi et de son frcre, et qui exécutait assez mal les 
conditions du traité de Péronne, ohscrvécs fort exactement jus- 
qu'alors par le roi : Charles paraissait plus éloigné que jamais de 
rendre à Louis l'hommage féodal qu'il lui devait, et il se montra 
publiquement à Gand, la jarretière bleue au genou et la croix 
rouge d'Angleterre sur la poitrine '. Il avait espéré qu'Edouard IV 
pourrait accepter les offres du comte d'Armagnac et descendre 
en Guyenne; mais, au moment même où Dammartin assaillait 
le comte rebelle, Edouard IV, en butte à une insurrection for- 
midable , était hors d'état de s'immiscer dans les affaires de 
France: le duc de Clarcnce, un des frères d'Edouard, s'était ré- 
volté contre lui, à l'instigation du grand comte de Warwick, qui 
avait marié sa fille aînée à Clarence ^ : l'impopularité des parents 
de la reine Elisabeth Wydeville, qui avaient remplacé Warwick 
dans la faveur d'Edouard, détermina un soulèvement presque 
général; le père et un des frères de la reine furent mis à mort, 
et Edouard fut quelque temps prisoimier des insurgés (juillet- 
août 1469). Les partisans de Henri VI et de Marguerite d'Anjou 
profitèrent de la lutte d'Edouard et de Warwick pour rele- 
ver l'étendard de la rose rouge. Le duc de Bourgogne intervint 
par une lettre aux mayeur (lord-maire) et peuple de Londres. 
Il leur fit « dire et remontrer comment il s'étoit allié à eux en 
prenant par mariage la sœur du roi Edouard , parmi laquelle 
alliance lui avoient promis être et demeurer à toujours bons et 
loyaux sujets au roi Edouard... et, s'ils ne lui entretenoient ce 



1. Il avait enfin pardonné aux Gantois leur rébellion de 1467, dans une assemblée 
solennelle tenue à Bruxelles le 15 janvier 146'.>, en présence des ambassadeurs de 
presque toute l'Kurope. 11 y avait jusqu'à des envoyés de Russie; ainsi les l*ays-Iîas 
étaient en relation directe avec la Moscovie, et les Russes fit^uraient entre les nations 
de la hanse de Bru;;es. V. les Preuves de Comines, éd. de mademoiselle Dupont, t. Ill, 
p. 253. Les doyens des métiers déposèrent leurs bannières aux pieds du duc en criant : 
.< merci! >• et " le prand privilège « de Gand fut lacéré à coups de canif par ordre du 
duc. C'était le privilé;;e ilonné par Philippe le Hel sur l'élection aux mafjistratures.Bru- 
neel, ce l)Ourncois qui avait été l'orj^ane du peuple soulevé, fut mis à mort. 

2. Warwick avait espéré marier cette fille à Kdouard, qui n'en avait pas voulu et 
qui av.iit fait un mariage d'amour. De là le coiumeucement de la brouille entre le roi 
et le faiseur de rois. 



[1469-1470] WARWICK. 53 

que promis avoicnt, il savoit Lien ce qu'il en dcvoit faire '. » 
Les liens commerciaux s'étaient resserrés plus étroitement que 
jamais entre Londres et Bruges. Les marchands de la Cité crai- 
gnirent si fort une rupture avec la Flandre, que le « commun 
peuple, tout d'une voix », déclara qu'il fallait tenir parole au duo 
Charles et au roi Edouard. "Warwiclv dut s'accommoder avec 
Edouard et le relâcher. Les Lancastriens comprimés, l'accord du 
roi et du grand comte ne dura guère. Edouard avait à se venger. 
WarAvick et Clarence eurent le dessous à leur tour. Le a faiseur 
de rois » quitta l'Angleterre , mais en chef de parti , non en fugitif. 
Il emmena quatre-vingts navires chargés de l'élite des marins et 
des corsaires anglais ^, et voulut s'étahlir dans son gouvernement 
de Calais. Son lieutenant à Calais le repoussa à coups de canon. 
11 vint demander asile à la France. Louis XI le reçut, avec sa 
flotte, dans le port de Honlleur (mai 1470). La première chose 
que firent les gens de Warwick fut d'armer en course contre les 
sujets du duc de Bourgogne, qui avait fait attaquer le comte par 
des navires flamands et hollandais, durant la traversée de Calais 
à Honfleur. Quinze nefs conquises sur les marins des Pays-Bas 
furent ramenées dans la Seine, et l'on vendit publiquement à 
Rouen les marchandises enlevées aux sujets du duc Charles. 

Le duc se plaignit au roi avec sa hauteur accoutumée : n'ob- 
tenant pas sur-le-champ réparation, il donna l'ordre, dès le 
25 juin, de saisir les marchandises des commerçants français 
dans ses états, et dépêcha sa flotte à l'embouchure de la Seine- 
Le roi offrit satisfaction, et promit qu'on rendrait les prises faites 
par les gens de Warv.ick; mais, en même temps, il enjoignit à 
son amiral de repousser par la force toute attaque des Hottes 
hou. guignonnes contre les navires anglais retirés dans les ports 
du royaume. Le roi souhaitait encore éviter une rupture ouverte, 
et il dépêcha une ambassade vers le duc Charles à Saint-Omer 
(15 juillet). Le superbe duc de Bourgogne reçut les envoyés, 
assis sous un dais de drap d'or, et entouré de ses chevaliers de la 
Toison d'Or, de ses prélats et de ses barons; il repoussa toutes 

1. Chroniq. de J. de Vaurin, ap. ^fichelet, VI, 299, note 1. 

2. V. le très-curieux tableau de M. ilichelet sur le rôle de Warwick et la nature de 
sa puiàsauce, t. Yl, p. 202-207. 



54 FRANCE ET BOURGOGNE. [1470] 

les explications et les propositions du roi, et déclara que ce qui 
avait été fait ne se pouvait réparer. Le chef de l'ambassade, Gui 
Pot, bailli de Vermandois, releva ces arrogantes paroles avec 
énergie : « Monseigneur, » s'écria-t-il, « le roi vous offre paix, 
amitié et réparation : si vous ne voulez entendre raison et qu'il 
en advienne autrement, ce ne sera point sa faute. » Le duc 
s'emporta et termina l'audience en s'écriant d'une voix furieuse : 
« Nous autres Portugais * , lorsque nos amis se font amis de nos 
ennemis, nous les envoyons aux cent mille diables d'enfer! » 

Les ambassadeurs jbartirent après cet étrange congé, qui mé- 
contenta fort les barons de Bourgogne et des Pays-Bas ; mais nul 
d'entre eux n'osait adresser de remontrances à son suzerain. Le 
duc Charles, toujours jusqu'alors favorisé de la fortune, s'imagi- 
nait que ni peuples ni rois ne lui pourraient jamais résister, et 
ne mettait point de bornes à son ambition; « la moitié de l'Europe 
ne l'eût su contenter » . L'année précédente , il avait encore aug- 
menté ses vastes possessions par l'acquisition conditionnelle de la 
Haute-Alsace ^ et de plusieurs villes et seigneuries de la Souabe ^, 
que le duc Sigismond d'Autricbe lui avait engagées pour garantie 
d'un emprunt*: Charles, déjcà si puissant du côté de la Basse- 
Allemagne, mit ainsi le pied dans la Haute; ses projets n'allaient 
à rien moins qu'à terrasser la France d'une main et à saisir de 
l'autre la couronne impériale après la mort du vieil empereur 
Frédéric d'Autriche : il visait à se faire élire roi des Romains , sans 
attendre la fin de ce monarque faible et méprisé, et il avait déjà 
la parole d'un des électeurs, de Georges Podiebrad, roi de Bohème. 
n comptait débuter par l'érection de la Bourgogne en royaume» 
dessein conduit assez avant dès le temps de son père. 

Sur ces entrefaites, était arrivé un événement qui, ce qu'on eût 
pu croire impossible , se trouva tout ensemble combler les vœux 
du roi et favoriser les plans du duc de Bourgogne : c'était la 
naissance d'un dauphin. Un fils était né à Louis XI le 30 juin 1470. 

1. Portugais par sa mère. 

2. Landgraviat d'Alsace, Sundgau, comté de Pfirt ou de Férctte. 

3. Le Pirisgau et les qviatre Villes Forestières du Rhin. 

4. Sigismond avait d'abord offert rengagement de ses seigneuries au roi : mais 
Louis n'avait eu garde d'accepter un établissement qui menait à la guerre avec les 
Suisses. 



[1470] LES DEUX ROSES. 55 

La naissance de cet enfant, qui fut le roi Charles VIII , renversait 
les espérances du duc de Guyenne, et allait vraisemblablement le 
rejeter dans les rangs des ennemis de son frère ; mais, avant que 
ce fait eût porté ses conséquences, la politique du roi avait obtenu 
un succès incroyable : Louis XI était parvenu à réconcilier War- 
wick avec Marguerite d'Anjou : Warwick avait promis de tirer les 
Lancastre de l'abîme où il les avait jetés , et l'altière , la vindica- 
tive Marguerite s'était résignée à franchir le fleuve de sang et de 
boue qui la séparait du faiseur de rois, de l'homme qui avait 
égorgé ses amis, jeté son mari à la Tour de Londres, proclamé son 
enfant bâtard et adultérin : elle venait de marier ce fils, dernier 
espoir des Lancastre, à la seconde fille de Warwick! Le roi Louis, 
en signe d'alliance et d'amitié, donna le fils de Marguerite, le 
gendre de Warwick, pour parrain au dauphin. Le duc de Bretagne, 
que quelques-uns de ses favoris avaient entraîné de nouveau dans 
le parti bourguignon, fut encore ramené au roi par Odct d'Aidie, 
et retira ses vaisseaux de la flotte bourguignonne. Les flottes 
combinées d'Edouard IV et du duc de Bourgogne , renforcées de 
navires espagnols, portugais, allemands et génois, furent écartées 
par un coup de vent , et ne purent empêcher l'amiral de France 
et le comte de Warwick de traverser la Manche, et d'aller débar- 
quer à Darmouth, Tous les partisans de la rose rouge ou de Lan- 
castre, tous les vassaux de Warwick et de ses parents ou amis, 
reprirent aussitôt les armes : Edouard , abandonné par le peuple 
et par la noblesse, trahi par ceux des grands auxquels il se fiait le 
plus , se vit réduit à fuir sans avoir livré une seule bataille , et 
n'eut que le temps de gagner le port de Linné , dans le comté de 
Norfolk, où il s'embarqua pour la Hollande (fin septembre 1470). 

Cette révolution n'avait coûté à Warwick que onze jours. Le duc 
de Bourgogne en fut d'abord abasourdi; cependant, malgré son 
alliance avec Edouard , il avait au fond plus d'affection pour les 
Lancastre, du sang desquels sa mère était issue, que pour les York; 
il espéra que les amis qu'il avait conservés dans la faction de la 
rose rouge pourraient contre-balancer , près du nouveau gouver- 
nement anglais, l'inimitié de Warwick, et, quoiqu'il accordât 
refuge dans ses états à son beau-frère Edouard , il protesta qu'il 
ne voulait point s'immiscer dans les querelles intestines de l'An- 



56 FRANCE ET BOURGOGNE. [1470] 

gleterre, jura par saint Georges qu'il était meilleur Anglais que 
les Anglais eux-mêmes, et reconnut le roi Henri VI, que « ceux 
de la rose rouge et du bâton noueux » (emblème adopté par 
Warw'ick) avaient tiré de la Tour de Londres pour le réinstaller 
à Windsor. Tout le puissant négoce de Londres et de Calais s'in- 
terposa pour empocher les hostilités et arrêter l'effet du ressenti- 
ment de Warwick contre le duc Charles. 

Ce n'était pas le compte du roi Louis que de voir le duc Charles 
en paix avec l'Angleterre : il pensait bien obtenir de ses alliés 
vainqueurs qu'ils l'aidassent à « mener rude guerre » au Bour- 
guignon, et le jeune prince de Galles, qui était encore en France 
ainsi que sa mère, s'engagea par serment dans une ligue offen- 
sive et défensive avec le roi contre le duc de Bourgogne. Le roi 
Louis estimait « qu'il étoit heure de se venger » enfin , et s'y dis- 
posait activement : tous ses capitaines le poussaient à la guerre, 
« craignant que les très-grands états qu'ils tenoient ne fussent 
diminués. » Le connétable comte de Saint-Pol se montrait des plus 
ardents, quoique les hostilités semblassent devoir lui être fort 
préjudiciables, plus de la moitié de ses fiefs étant sur terre de 
Bourgogne ; mais Saint-Pol était las de demeurer entre le roi et 
le duc de Bourgogne , comme « entre l'enclume et le marteau », 
et tâchait de se rendre indépendant de l'un et de l'autre, en prenant 
pour instrument le duc de Guyenne, qu'il pensait s'attacher irré- 
vocablement s'il parvenait à lui procurer la main de mademoi- 
selle de Bourgogne , alors âgée de quatorze ans. Charles de Bour- 
gogne, quoiqu'il eût lui-même récemment proposé sa fille au duc 
de Guyenne , ne se souciait nullement d'associer un gendre à sa 
puissance, et donnait à la fois des espérances au duc de Guyenne, 
au marquis de Pont , petit-fils du roi René , au duc de Savoie , à 
Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III, sans avoir 
l'intention de tenir parole à aucun d'eux. Le comte de Saint-Pol 
connaissait bien les secrets sentiments du duc; mais il voulait le 
contraindre à consentir au majiage de sa fille avec Charles de 
France, comme condition et base d'une nouvelle ligue du Bien 
Public y et il se flattait de réduire le duc Charles à opter entre la 
guerre contre le roi, soutenu de tous les princes, ."t raUiancf 
des ducs de Guyenne, de Bretagne, de Bourbon, de la maison 



[14701 FAVEURS AU COMMERCE. 57 

d'Anjou, etc., au prix de la main de « mademoiselle Marie ». 
Le roi , qui ne soupçonnait pas celle profonde intrig:ue, pour- 
suivait ses préparatifs rrtililaires, tout en s'efforçant d'accroître sa 
popularité par la bienveillance qu'il témoignait aux gens de moyen 
état ' : il réunit les députés des villes de conuuerce et de fabrique, 
pour délibérer avec eux sur les dommages occasionnés par la 
saisie des marchandises françaises dans les étais de Bourgogne et 
par les courses des navires bourguignons; tout négoce fut défendu, 
par représailles, avec les seigneuries du duc Charles, et deux 
foires annuelles furent établies à Caen, afin que les marchands de 
France pussent trafiquer directement avec l'Angleterre, au lieu 
de se rendre à la foire d'Anvers. Beaucoup d'autres ordonnances 
avaient clé et continuèrent d'être rendues en faveur du commerce, 
« tantôt en organisant les corps de métiers, tantôt en multipliant 
cl i)rotégeant les foires, tantôt enfin en réglant le cours des mon- 
naies étrangères, aussi bien que nationales, proportionnellement 
à leur valeur intrinsèque, et, malgré les préjuges qui obscurcis- 
saient encore la science de l'économie politique, la plupart de 
ces ordonnances sont sages et justes *. » Bientôt après la réunion 
des gens de négoce, une assemblée de notables, composée de 

1. A condition toutefois qu'ils ne se montrassent point récalcitrants sur le fait des 
impôts : on voit, par une ordonnance du IH mars M70, comment il entendait les liber- 
tés pul)liques à cet égard : il mande aux fjonvoriipur, lieutenant et trésorier général 
du Dauphiiié, qu'ils aient à réunir les Trois Etats de ce pays, afin de leur demander 
45,000 Horins pour Taide accoutumée, plus 24,0C0 florins d'aide extraordinaire. Si les 
EUits refusent, on n'en établira pas moins l'impôt, avec toutes contraintes sur qui- 
conque refusera de payer. — OrJonn. XVII, p. 28V). Ceci montre ce qu'il faut penser, 
dès cette époque, de la liberté des États Provinciaux. 

2. Sismondi, Uist. des Français, t. XIV, p. .316. Kn 1468, le pénéral des finances, 
Pierre Doriole, avait adressé au roi un mémoire sur les encourajrenients à donner à la 
marine marcliande; il en'^ajje le roi à accorder aux navires nationaux le priviléj^e de 
rim|iortation des épiceries : les Vénitiens, qui monopolisaient cette impurUition ea 
France, y gapjnaient, tous les ans, 400,000 écus d'or. Doriole oflrait un projet pour 
faire descendre les laines, les huiles et autres marchandises à Bordeaux , et les trans- 
ptirter de là en Flandre et en Anfîleterre. D\icIos, t. I, p. 343. — Un édit royal, de 
1470, accorda de grands privilèges aux mineurs habiles qui viendraient de l'étranger 
travailler aiux mines d'or, d'argent, cuivre, jilomb, potin, étain, azur ( cobalt l, etc., 
récemment signalées dans le Dauphiné , le Roussillon et la Cenlagne. Une antie 
ordonnance nous apprend qu'on ramassait chacun an pour cinq ou six cents marcs tl'or 
de paillettes, dans les sables de certaines rivières du Languedoc. Ordonn. XVII, 
p. 4M3. — Il f;iut citer, sous un autre rappoi-t, l'édit du 13 mai 1470, qui renouvelle 
les ordonnances de Charles VII sur la connaissance des délits des gens de guerre par 
les tnbuuaux ordinaires des localités. Ordnim. t. XVU, p. 293. 



58 FRANCE ET BOURGOGNE. [1470] 

soixante et un princes du sang, prélats, seigneurs, grands officiers 
de la couronne, membres des cours souveraines de justice et de 
finances ', fut convoquée à Tours, sous la présidence du roi René 
(novembre 1470). Le roi, bien qu'il n'eût qu'à se louer des États 
Généraux, avait préféré cette forme d'assemblée, oîi ne siégeaient 
que « gens par lui nommés , et qu'il pensoit qu'ils ne contredi- 
roient pas à son vouloir, » dit Comines. Le chancelier exposa 
devant l'assistance comme quoi le duc Charles, après avoir extor- 
qué au roi, par violence et trahison, le traité de Péronne, n'était 
pas resté fidèle à ce traité , n'avait pas rendu au roi l'hommage 
qui lui était dû, avait porté en public la croix rouge d'Angleterre, 
renonçant ainsi à sa qualité de prince français, avait donné enfin 
toutes sortes de marques de sa malveillance contre le roi et la 
France. 

Les notables répondirent tout d'une voix que , « par les fautes 
et outrages de monsieur de Bourgogne » , le roi était quitte et 
déchargé de toutes les promesses du traité de Péronne , que tous 
les princes , seigneurs et autres , qui s'étaient rendus garants du 
traité, étaient déliés de leur garantie, que les ducs de Guyenne 
et de Bretagne étaient affranchis des serments d'amitié prêtés audit 
duc Charles, et que tous les fiefs que le duc tenait de la couronne 
devaient être saisis et séquestrés. Plusieurs des princes et seigneurs 
qui adhérèrent à cette décision étaient tout disposés à trahir 
Louis à la première occasion : ils furent les premiers à offrir de 
servir et d'aider le roi de leurs corps et de leurs biens. « Il fut 
conclu que le duc seroit ajourné à comparoir en personne au 
parlement de Paris -, et on lui dépêcha un huissier du parlement, 
qui l'ajourna en la ville de Gand, comme il alloit ouïr la messe : 
il en fut fort ébahi et mal content, et il fit prendre et emprisonner 
ledit huissier » (Comines). Le duc Charles était pris au dépourvu : 
il avait trop mauvaise opinion du roi pour le croire capable d'une 
résolution vigoureuse , et il s'était persuadé que Louis se conten- 
terait de lui faire une guerre d'intrigue et de chicane. Une lettre 
du duc de Bourbon venait de lui révéler les véritables desseins 

1. Sur les 61, il y avait 32 magistrats. 

2. La décision de l'assemblée fut publiée sous forme de déclaration royale le 3 dé 
ccmbrc 1170. 



[1470] NOTABLES à. TOURS. 59 

du roi. Le duc de Bourbon, quoiqu'il eût servi efficacement le 
roi depuis cinq ans, ne voulait pas lui laisser obtenir de succès 
décisif. Il était mécontent de la grande autorité que le roi don- 
nait à Dammartin dans le Midi et qui diminuait sa propre situa- 
tion. Charles revint à la hâte de Gand à la frontière picarde, où 
il ne reçut que de fâcheuses nouvelles : plusieurs de ses princi- 
paux serviteurs avaient quitté sa cour pour aller joindre le roi; 
un de ses frères, le bâtard Baudouin, les suivit ' ; la fidélité des 
villes picardes était fort suspecte , et ces villes n'étaient pas con- 
tenues par des garnisons , la Bourgogne n'ayant pas encore suivi 
l'exemple de la France quant à l'organisation d'une armée per- 
manente; les troupes régulières du duc Charles consistaient en 
hommes « payés à gages ménagers » , c'est-à-dire vivant en leurs 
maisons et ménages, « faisant montre » (passant la revue) tous 
les mois, et recevant quelque argent pour se tenir toujours à la 
disposition du prince; cette organisation était beaucoup moins 
coûteuse que celle des compagnies d'ordonnance, et permettait 
d'armer beaucoup plus de monde à moins de frais; mais son 
insuffisance et son infériorité , à tous autres égards , fut bientôt 
démontrée à Charles par l'expérience. Le duc se hâta de mander 
toutes ses forces. 

Il était trop tard. L'orage avait crevé. Les Français étaient en 
Picardie. 

Le 10 décembre 1470, le connétable se présenta devant Saint- 
Quentin : il avait une grande infiuence dans cette ville, tout 
entourée de ses seigneuries ; il promit aux bourgeois , de la part 
du roi, l'exemption des tailles pour seize ans, et d'autres privilè- 
ges; les portes furent ouvertes. Pendant ce temps, Roie était 
livrée à Dammartin ; Montdidier se défendit : c'était la seule ville 

1. S'il en faut croire Georf^es Chastellain et les manifestes du duc, ce jeune homme 
ne prit la fuite qu'à cause de la découverte d'un complot tramé par lui avec les agents 
du roi contre la vie du duc son frère : Baudouin nia violemment cette imputation, et 
prétendit ne s'être attiré la haine de Charles que parce qu'il avait autrefois refusé 
d'assassiner leur père, le " bon duc Philippe. >» Un des amis de Baudouin, émigré avant 
lui à la cour de France, publia une lettre dans laquelle il représentait la cour de Bour- 
gogne comme une Sodome où " nulles gens de bien >- ne pouvaient plus vivre, et accu- 
sait formellement le duc des vices les plus infâmes ; cette accusation était moins vrai- 
semblable que le complot imputé à Baudouin contre les jours d'un prince détesté 
quasi de tout ce qui Ventourait. 



60 FRANCE ET BOURGOGNE. [1470-1471] 

picarde qui fût bourguignonne dccEur; Dammartin ne s'y arrêta 
pas et se porta vers Amiens. Un autre capitaine français occupa 
le Vimeu; le sire des Querdes ', un des principaux barons de 
la Picardie, accourut à Abbeville avec trois mille soldats du 
duc, et empccba cette place de se rendre. Amiens balançait : le 
duc, qui n'avait encore que quatre ou cinq cents chevaux autour 
de lui , hésita à se jeter dans Amiens ^. Il essaya d'arrclcr par ses 
lettres les généraux de Louis XI; il écrivit au connétable et à 
Danmiartin pour leur reprocher de séduire frauduleusement ses 
sujets, et de seconder la violation de traités qu'ils avaient jurés et 
qui leur avaient été si profitables; il somma Saint-Pol de remplir 
ses devoirs de vassal envers la Bourgogne. Saint-Pol , et surtout 
Dammartin, répondirent sans ménagement : Dannnartin renia 
hautement les souvenirs de la guerre du Bien Public , « qui doit 
plutôt, dit-il, être appelé le mal public » ; il reprocha au duc, 
dans les termes les plus violents, la trahison de Péronne, et lui 
envoya défi pour défi. Amiens se déclara pour Dammartin ^, et 
le duc Charles, qui s'était avancé jusqu'à Doullcns, fut obligé 
de se replier sur Arras. D'Arras, il écrivit une seconde lettre au 
connétable, sur un ton fort radouci , lui rappelant leur ancienne 
amitié et le priant de ne point presser si àprement cette guerre; 
le connétable répondit qu'il ne voyait qu'un remède au grand 
péril où se trouvait le duc : c'était d'accorder mademoiselle Marie 
au duc de Guyenne; qu'alors ce prince et bien d'autres seigneurs 
se déclareraient contre le roi. Le duc de Guyenne , qui était à 
l'armée auprès de son frère, et le duc de Bretagne, qui avait 
envoyé son contingent à Louis, écrivirent secrètement dans le 
môme sens au duc de Bour^roime. 



'D"D' 



1. Ce nom, qui devait figurer avec un certain éclat, est écrit tantôt des Querdes, 
tantôt d'Ksquerdes, tantôt des Cordes. 

2. L'extrême anxié'té du duc est attestée par une lettre fort extraordinaire aux 
comniuiies de Flandre. C'est le plus sin;'ulicr mélange de caresses et de menat'es, de 
revendications d'une autorité absolue et d'aveux sur les limites de cette autorité. 
Il signifie même que, si ses sujets veulent le faire prier, d'un commun accord, de 
renoncer au gouvernement de ses seigneuries, déclarant qu'il ne leur est plus agréable, 
il y renoncera volontiers et se résignera à cette ingratitude. Kervyn de LeUenliove, 
IV, 152. 

3. Le roi accorda divers privilèges à Amiens comme à Saint-Quentin, et déclara 
qt'A miens ne pourrait plus être séparé du domaine royal. Ordonn. XVII, p. 414. 



[1471] GUERRE EN PICARDIE. 61 

L'espèce d'intimidation et de contrainte qu'on tâchait d'exercer 
ainsi à son égard excita cliez cette âme orgueilleuse plus de colère 
pcut-èlre que les entreprises du roi : le duc Charles conçut une 
« merveilleuse haine » contre le connétable; le cœur lui revenait, 
à mesure qu'arrivaient ses gens d'armes; il avait autour de lui 
maintenant la meilleure part de ses gens « à gages ménagers » , 
qui formaient plus de trente mille chevaux, dont quatre mille 
lances, et le reste, archers, cranequiniers (arbalétriers), piquiers, 
couleuvriniers (arquebusiers), pages et coutiliiers; son grand 
parc d'artillerie était arrivé de Lille ', et il attendait encore l'ar- 
rière-ban des Pays-Bas et de la Bourgogne. Il prit l'offensive : il 
emporta et brûla Piquigni , passa la Somme , et revint assiéger 
Amiens par la rive gauche; mais Amiens était défendu par 
une armée entière : le connétable, le grand-maître Dammar- 
tin, l'amiral bâtard de Bourbon, « tous les grands chefs du 
royaume », s'y étaient jetés avec quatorze cents lances (huit mille 
quatre cents chevaux) et quatre mille francs-archers; ils rece- 
vaient journellement des renforts. Le roi était à Beauvais avec le 
duc de Guyenne, le duc de Bourbon, le duc Nicolas de Calabre 
(auparavant marquis de Pont -) , petit-fils du roi René, l'arrière- 
ban noble et une formidable artillerie. Ce n'était plus là les petites 
armées du temps de Charles YII : les deux princes belligérants 
pouvaient se présenter en bataille chacun avec quarante à cin- 
quante mille combattants. 

Tous deux peu confiants dans les hommes qui les entouraient, 
ils hésitèrent devant les hasards d'un choc décisif. Louis, d'après 
les promesses du connétable, avait compté sur des révoltes en 
Flandre et en Brabant, sur de grandes défections parmi les vas- 
saux de Charles : rien de semblable n'eut lieu dans les pays 
d'outre-Somme, et les secours attendus d'Angleterre ne parurent 
[•as. Le bon vouloir du comte de Warwick était paralysé par la 
répugnance de la nation anglaise à interrompre son commerce 



1. Olivier de La Marche assure que le duc avait bien trois cents pièces d'artillerie, 
sans les arquebuses et •• couleuvriiies à main, qui étoient sans nombre ». 

2. Le duc Jean lie Calabre venait de mourir à Barcelone , en décembre 1470, 
après avoir guerroyé pendant trois ans contre le roi d'Arajjon, avec l'assistance de 
Louis XI. 



62 FRANCE ET BOURG OGiNE. [14711 

avec les Pays-Bas. Charles, de son côté, était alarmé des mauvaises 
nouvelles du duché de Bourgogne, qu'envahissaient au midi plu- 
sieurs capitaines du roi, et que menaçaient au nord les Lorrains, 
sujets de la maison d'Anjou et alliés de Louis XL Ne pouvant ni 
reprendre Amiens, ni forcer les Français à combattre, il vit qu'il 
fallait fléchir ou devant le roi ou devant le comte de Saint-Pol, 
qui lui réitérait toujours ses offres conditionnelles au nom des 
princes. Charles aima mieux traiter avec son suzerain qu'avec son 
vassal révolté : il envoya par un page six lignes de sa main au 
roi, s'humiliant devant lui, et témoignant son regret de lui 
avoir « couru sus » à l'instigation d'autrui. De telles paroles avaient 
dû coûter cher à l'orgueil du Bourguignon. Le roi Louis en fut 
très-joyeux, répondit courtoisement, et une trêve de trois mois 
fut provisoirement signée le 4 avril, en dépit des capitaines, qui 
ne souhaitaient que bataille, et du connétable, qui voyait ses 
grands projets renversés. Chacun gardait ce qu'il tenait, et le roi 
se trouvait content, pour cette fois, d'avoir recouvré Saint-Quentin 
et Amiens. 

Les deux partis se remirent donc en observation, attendant 
l'issue des événements bien plus graves qui se passaient en Angle- 
terre et qui devaient réagir sur les affaires du continent. Le 
10 mars, Edouard IV était parti du port de Veere en Zélande, 
avec une escadre de navires ostrelins (orientaux), comme les Fla- 
mands et les Hollandais appelaient les marins allemands des villes 
hanséatiques. Le duc de Bourgogne , quoique informé du traité 
du prince de Galles avec Louis XI, n'avait point autorisé ouver- 
tement l'entreprise hasardeuse du roi détrôné ; mais il lui avait 
fourni de l'argent pour payer ses vaisseaux et commencer sa cam- 
pagne. Edouard et son plus jeune frère, le fameux Richard, dur 
de Gloccster (Richard III), prirent terre à Ravensport en Yorkshire, 
dans les anciens domaines de leur maison : ils se virent bientôt à 
la tète de forces considérables, et marchèrent sur Londres. Trois 
corps d'armée s'avancèrent pour envelopper Edouard ; maisWar- 
^^ ick avait eu l'imprudence de confier un de ces corps au duc de 
<;iarencc, frère d'Edouard. Clarence était gagné d'avance et avait 
oublié tous ses ressentiments contre son frère : il passa du côté 
d'Edouard au lieu de lui fermer le chemin de Londres. Edouard 



[1471] FIN DES LANCASTRES. 6? 

rentra sans obstacle dans cette capitale, renvoya Henri YI à la 
Tour, et ressortit de Londres [lour combattre Warwick. Le 
14 avril 1471, le comte de Warwick, trahi par son propre frère , 
le marquis de Montagu, fut vaincu et tué dans la plaine de Barnet, 
à dix milles de Londres. Le même jour, Marguerite d'Anjou et le 
prince de Galles, arrivant de France, débarquaient à Weyraouth 
en Dorsetsliire : les partisans de la rose rouge et les débris des 
troupes de Warwick leur formèrent promptement une armée ; 
mais Edouard les atteignit à Tewkesbury, sur la Saverne, avant 
qu'ils eussent pu se joindre aux Gallois armés en leur faveur 
(4 mai 1471). Une dernière bataille anéantit la faction de Lan- 
castre : l'armée de la reine fut écrasée ; le jeune prince de Galles, 
fait prisonnier, fut égorgé par Clarence et Glocester en présence 
d'Edouard ; on jeta Marguerite d'Anjou dans la Tour de Londres, 
et le pauvre Henri YI, depuis longtemps réduit à un état d'idio- 
tisme, fut tué dans sa prison, de la main ou par les ordres de 
Richard de Glocester, qui préludait ainsi à son effroyable car- 
rière. 

Telle fut la fin de ce Henri VI, dont le front avait porté les deux 
couronnes de France et d'Angleterre, au milieu de si grands et si 
tragiques événements : avec lui finit la maison de Lancastre ; il 
pouvait s'en remettre à ses meurtriers du soin de le venger ; la 
race fatale d'York ne devait pas tarder à se dévorer elle-même. 

Avec la race de Henri Y avaient péri, dans les vicissitudes 
inouïes des dernières années, presque toutes les grandes maisons 
d'Angleterre ; les Français y voyaient la main vengeresse de Dieu, 
le châtiment de la mort de Jeanne Darc et de tant d'iniques agres- 
sions. « Durant les guerres d'York et Lanclastre (Lancaster) », dit 
Comines, « il y avoit eu en Angleterre sept ou huit grosses batailles, 
et étoient morts cruellement soixante ou quatre-vingts princes ou 
seigneurs des maisons royales', et ce qui n'étoit mortétoit fugitif 
en la maison du duc de Bourgogne ; tous seigneurs jeunes, car 

1. L'usage s'est établi dans ces guerres, dit Comines, de " sauver le peuple et tuer 
les seigneurs, » contrairement à ce qui se pratiquait dans les autres pays : les vain- 
queurs, quels qu'ils fussent, ne s'acharnaient qu'après les chefs du parti vaincu, et, 
conservant jusque dans leur fureur quelques sentiments de patriotisme, ne détrui- 
saient pas inutilement les forces vitales de leur nation. Edouard IV dérogea toutefois 
à cet usage dans sa dernière campagne, que signalèrent de grands massacres. 



^^ FRANGE ET BOURGOGNE. [1471j 

leurs pères étoient morts en Angleterre ; et les avoît recueillis le 
duc de Bourgogne en sa maison, lesquels j'ai vus en si grande 
pauvreté, avant que ledit duc eût connoissance d'eux, que ceux 
qui demandent l'aumône ne sont si pauvres; et j'ai \ii un duc de 
Cestre (Chcsler) aller à pied sans chausses, après le train dudit 
duc (de Bourgogne), pourchassant sa vie de maison en maison... 
C'étoit le plus prochain de la lignée de Lanclastre,el il avoit épousé 
la sœur du roi Edouard... Ceux de Sombresset (Somerset) et autres 
y étoient. Tous sont morts depuis en ces batailles. Leurs pères et 
leurs gens avoient pillé et détruit le royaume de France, et pos- 
sédé la plus grande partie par maintes années : tous s'entre- 
tuèrent; ceux qui étoient passés (repassés) en vie en Angle- 
terre, et leurs enfants, ont fmi comme vous voyez! » (Comines, 
1. III, c. 4.) 

La ruine des Lancastre eut en France un contre-coup fâcheux 
pour Louis XI : tous les ennemis secrets du roi relevèrent la tète; 
en vain Louis s'efforça-t-il de retenir près de lui son frère, pour 
l'empêcher de redevenir l'instrument des factieux. Le duc de 
Guyenne voulut absolument retourner dans son duché (juil- 
let 1171), et, dès qu'il eut passé la Charente, il ne garda plus de 
mesure: il sollicita ouvertement la main de mademoiselle de 
Bourgogne, que le duc Charles lui laissait espérer de nouveau, et 
envoya Tévéque de Montauban à Rome solliciter du pape les dis- 
penses de parenté pour ce mariage. Odet d'Aidie, sire de Lescun, 
qui avait toujours grand crédit sur le duc de Guyenne, avait juré 
vingt fois au roi Louis de le servir fidèlement; mais, jugeant plus 
avantageux d'être le ministre tout-puissant d'un prince souverain 
que l'agent subalterne d'un roi, il excitait au contraire le duc de 
Guyenne à violer ses promesses et à conspirer contre son frère. 
Jamais prince ne subit plus de trahisons que ce Louis XI, qu'on 
s'est habitué h considérer comme le type de la perfidie. 

Louis tàclia encore de ramener son frère par la douceur : il 
chargea le sire du Bouchage, un de ses plus intimes conseillers, 
d'aller rappeler au duc de Guyenne son serment prêté sur la 
redoutable croix de saint Laud, et de lui représenter l'injustice 
de sa conduite envers le roi, (pii l'avait investi d'un si bel apa- 
nage, et qui ne lui avait donné, depuis ce temps, aucun sujet de 



[1472] LIGUE CONTRE LE ROL 65 

plainte. Le roi offrait à « monsieur Charles » d'agrandir encore 
ses domaines, de lui donner l'Angoumois, le Rouergue, le Limou- 
sin, et même le Poitou. Le sire du Bouchage ne gagna rien sur 
l'esprit du prince, qui rappela d'Espagne le comte d'Armagnac, 
le remit en possession de ses seigneuries, malgré les officiers du 
roi, et le nomma son lieutenant général en Guyenne. Les intrigues 
étaient activement renouées entre les ducs de Guyenne, de Bre- 
tagne et le duc de Bourgogne, qui s'était bientôt repenti de son 
coup de tète. Le duc de Guyenne fit prêter serment à ses vassaux 
de le servir envers et contre tous, « même contre le roi » ; plu- 
sieurs refusèrent, et se retirèrent « en France » . La ligue des 
princes était réorganisée, plus formidable que jamais, et les 
princes ne dissimulaient plus leurs intentions. 

«J'aime mieux le bien du royaume qu'on ne pense», disait 
Charles de Bourgogne à son chambellan Comines ; « car, pour un 
roi qu'il y a, j'en voudrois six! » On ne se déguisait pas davan- 
tage à la cour de Guyenne ; on se vantait que « Anglois, Bourgui- 
gnons, Bretons, alloient courre sus au roi, et qu'on mettroit tant 
de lévriers à ses trousses, qu'il ne sauroit de quel côté fuir. » Le 
puissant comte de Foix et de Béarn, héritier présomptif du 
royaume de Navarre, jusqu'alors ami du roi, s'était rapproché du 
duc de Guyenne et des Armagnacs ; il avait marié une de ses filles 
au duc de Bretagne, et pensait en l'aire épouser une autre au duc 
de Guyenne, si le mariage avec Marie de Bourgogne ne se réali- 
sait pas : tout le Midi semblait prêt à tourner contre le roi ; la 
mort du duc Jean de Caiabre avait rendu la Catalogne au roi 
d'Aragon, et le Roussillon était menacé. Louis ne voyait par- 
tout que pièges et que périls : sa propre sœur, la duchesse de 
Savoie, qui gouvernait sous le nom d'un imbécile mari , et qu'il 
venait de secourir contre des beaux-frères rebelles, le trahissait 
de nouveau ! Il ne se décourageait pas ; il renforçait son armée, 
se tenait toujours prêt à la défense, et tâchait de désunir ses enne- 
mis par son habile diplomatie. Le dévot monarque n'oubliait pas 
non plus de recourir à la protection du ciel : le 1" mai 1472, il 
ordonna par toutes les églises du royaume une « moult belle et 
notable procession», et pria «son bon populaire», manants et 
habitants de sa cité de Paris et de ses autres villes et pays, « que 
VII. 5 



66 FRANCE ET BOURGOGNE. tU72] 

dorénavant, à l'heure de midi, lorsque sonneroit la grosse cloche, 
chacun néchit un genou en terre, en disant: Ave, Blaria, pour 
obtenir bonne paix au royaume de France. » Ce fut l'origine de 
V Angélus, usage adopté et perpétué depuis dans tous les pays 
catholiques (J. de Troics). 

Il y avait déjà près d'un an, à cette époque, que la dernière 
révolution d'Angleterre était accomplie; mais la trêve av*^i: la 
Bourgogne avait été prorogée, et les intérêts des adversaires de 
Louis s'étaient trouvés trop complexes jusque-là pour leur per- 
mettre d'agir de concert. Le duc de Bretagne, le connétable, le 
duc de Bourbon et ses frères voulaient le mariage de Marie de 
Bourgogne et de « monsieur de Guyenne » ; le roi Edouard 
repoussait avec énergie une alliance qui, en cas de mort du petit 
dauphin Cliarles et d'avènement du duc de Guyenne à la cou- 
ronne, eût mis entre les mains de ce prince une puissance 
effrayante pour l'Angleterre ; . Edouard ne consentait à aider les 
princes qu'au prix de l'abandon de ce dessein, qui, au fond, ne 
convenait pas plus à Charles de Bourgogne qu'à lui. Le Bourgui- 
gnon, de son côté, négociait à la fois avec Edouard, .avec les 
princes et avec le roi, qui lui faisait des propositions très-avanta- 
geuses pour le détacher de la ligue : le roi offrait de lui restituer 
Amiens, Saint-Quentin, tout ce qui avait été conquis en Picardie, 
et de lui abandonner les comtes de Ncvcrs et de Saint-Pol, objets 
de sa haine implacable, « pour prendre leurs terres à son plaisir, 
s'il pouvoit» ; le roi demandait en retour que Charles abandonnât 
les ducs de Guyenne et de Bretagne, et fiançât au petit dauphin, 
qui n'avait pas deux ans, la princesse Marie, qui en avait quinze. 
Le duc Charles accueillit assez bien les avances du roi , et signa 
même, au Crotoi, le 3 octobre 1471, un projet de traité d'après 
ces bases; mais il y mettait fort peu de loyauté, et ne visait qu'à 
recouvrer les villes picardes, afin de se dédire après. Le roi s'en 
doutait, et ne voulait pas évacuer les villes picardes avant de tenir 
le pacte d'alliance; le duc ne voulait pas remettre le pacte a\ant 
de tenir les villes. Tout Tbiver et le printenq)S s'écoulèrent dans 
ces incertitudes. Enfin Charles se décida: il jura la paix et dépê- 
cha en France son échanson pour porter ses lettres d'alliance 
scellées de son sceau, et recevoir le serment du roi, qui était dans 



[1472] MORT DU DUC DE GUYENNE. 67 

ses résidences de la Loire, surveillant attentivement ce qui se 
passait en Guyenne, et tenant de grosses troupes sur les marches 
de Saintonye et de Bretagne. 

Le roi, qui avait paru si empressé d'arriver à ce résultat, dif- 
féra pendant plusieurs jours la confiiinalion du traité, au grand 
élonneniont de l'envoyé bourguignon; puis tout à coup il lui 
donna son congé sans rien conclure : « Quand le gibier est pris», 
dit-il, « il n'y a plus de serment à jurer. » 

Il venait de recevoir une nouvelle, prévue assez longtemps 
d'avance, et qui devait changer la face des affaires : le duc de 
Guyenne, alleint depuis plusieurs mois d'une maladie de lan- 
gueur, était trépassé le 24 mai 1472, à Bordeaux. Cctle mort 
arrivait si à propos pour le roi, que tous ses ennemis la lui 
imputèrent sur-le-champ; quelques circonstances très-suspectes 
paraissaient appuyer cette terrible accusation ; l'abbé de Saint- 
Jean-d'Angéli, aumônier du duc, avait été gagné par le roi et 
correspondait secrètement avec lui ; ce religieux passait déjà pour 
avoir empoisonné madame de Thouars, maîtresse du duc, fort 
îiostile aux intérêts de Louis XI. A peine Charles de France avait- 
il rendu le dei'nier soupir, que l'abbé de Saint-Jean et le chef de 
cuisine du prince furent arrêtés par ordre du sire de Lescun, qui 
déclara hautement que son maître était mort « par le fait des 
hommes du roi ». Le duc de Guyenne, durant sa longue maladie, 
n'avait cependant témoigné de soupçon contre personne, et avait 
nommé le roi son exécuteur testamentaire. 

Ce qui est certain, c'est que Louis était informé, presque jour 
par jour, des progrès de la maladie de son frère, et qu'il en sui- 
vait la marche avec un espoir mal déguisé ; il s'était préparé à 
tout événement : il avait réuni des troupes nombreuses sur les 
marches du Poitou et de la Saintonge, et noué des intelligences 
à La Rochelle et dans mainte bonne ville d'Aquitaine. Aussitôt 
après la mort du duc, le comte de Danunartin et d'autres capi- 
taines entrèrent en Guyenne, et tout ce grand duché rentra sans 
coup férir sous l'obéissance du roi, qui en donna le gouverne- 
ment au sire de Bcaujeu, frère du duc de Bourbon; presque toJis 
les ofliciers et les serviteurs du feu duc s'cm|)ressèrent de se sou- 
mettre à Louis XI ; mais Louis ne put gagner le sire de Lescun. 



68 FRANCE ET BOURGOGNE. [1472] 

Ce seigneur, ne voyant aucun moyen de résister, s'embarqua 
pour la Bretagne, et emmena prisonniers l'abbé de Saint- Jean- 
d'AngéU et « l'écuyer de cuisine », son complice supposé ; ces 
deux hommes furent jetés dans les prisons de Nantes, et l'on 
répandit le bruit qu'ils avaient avoué leur crime ; mais il n'y eut 
aucune procédure contre eux. L'année suivante, le roi, raccojn- 
modé avec le duc de Bretagne, et parvenu à se rattacher le sire 
de Lescun à force de dons et de faveurs, affecta lui-môme un vil 
désir d'éclaircir la vérité, et envoya plusieurs prélats et membres 
des parlements à Nantes pour instruire le procès des deux pri- 
sonniers : rien ne transpira sur les opérations de ces commis- 
saires, et, un matin, après un violent orage, on trouva l'abbé de 
Saint-Jean mort dans son cachot. Beaucoup de gens prétendirent 
qu'il avait été tué par la foudre ou même étranglé par le diable ; 
d'autres pensèrent que les commissaires royaux s'étaient débar- 
rassés de lui dans la crainte d'en trop apprendre ' . Les contem- 
porains ajoutèrent foi assez généralement au fratricide imputé à 
Louis XI; ce prince, dans une lettre confidentielle adressée à 
Tannegui Duchàtel , gouverneur de Roussillon, attribue la mort 
de son frère à la violation du serment qu'il avait prêté sur la fatale 
croix de saint Laud-; mais Louis était-il sincère avec Duchàtel, 
et n'avait-il pas cru pouvoir aider la vengeance du ciel sur le par- 
jure ? Les exemples de fratricide sont bien communs parmi les 
princes dans ce siècle sinistre ! La meilleure justilîcalion du roi 
paraît être dans la longue maladie de son frère. Un homme 
empoisonné avec un fruit ^ ne survit pas huit mois. 



1. On prétend que Louis d'Amboise, évêque de Lombez, livra au roi les pièces du 
procès, qui furent brûlées, et que ce fut là le commencement de la haute fortune de 
la maison d'Amboise. J. Bouchet, Annales d' Aquitaine. 

2. Duclos, Preuves, -p. 323. 

3. Une pèche partagée avec un couteau empoisonné, dit-on. Suivant une anecdote 
rapportée par Brantôme ( Digression sur Louis XI), le roi se serait trahi un jour devant 
le fou de son frère , " qu'il avoit retiré avec lui, pour ce que ledit fol étoit plaisant.» 
Un jour que le roi était en oraison à Cléri, devant l'autel de Notre-Dame, qu'il appe- 
lait sa bonne patronne, le fou, à qui Louis ne prenait pas garde, l'entendit invoquer 
la sainte Vierge de la sorte : •• Ah ! ma bonne dame, ma petite maîtresse, ma grande 
amie , en qui j'ai toujours eu mon reconfort , je te prie d'être mon avocate cnvere 
Dieu, pour qu'il me pardonne la mort de mon frère, que j'ai fait empoisonner par ce 
méchant abbé de Saint-Jehan !.... ^lais aussi qu"cussé-je pu faire ? Il ne faisoit que 



[1472] SAC DE NESLE. 69 

La colère de Charles de Bourgogne, lorsqu'il apprît tout à la 
fois la mort du duc de Guyenne et le refus du roi de signer la 
paix, fut d'autant plus vive, qu'au moment où il se voyait ainsi 
déçu, il s'était lui-même préparé à tromper le roi le plus habile- 
ment, ou, pour mieux dire, le plus perfidement du monde; son 
seul but, en traitant avec Louis, était de rentrer en possession 
des villes picardes ; une fois maître de ces places , il se proposait 
de déclarer qu'il n'entendait pas abandonner ses alliés , ni renoncer 
aux traités de Saint-Maur et de Péronne. Tout semblait favoriser 
ses plans : au moyen de son appât ordinaire, la promesse de la 
main de sa fille , il venait d'enlever au parti du roi l'héritier de 
la maison d'Anjou, le jeune Nicolas, duc titulaire de Calabre et 
duc de Lorraine; le roi René avait secrètement consenti à cette 
alliance , qui rompait le mariage convenu entre le duc Nicolas et 
Anne de France, fille du roi; l'armée bourguignonne était sur 
pied; le duc Charles, instruit par l'expérience, avait organisé, 
depuis un an, douze cents lances d'ordonnance à l'instar de celles 
du roi , et pouvait entrer en campagne à l'instant * . 

Ainsi lit-il : la ruse ayant échoué, il recourut à la force, et, 



me troubler mon royaume. Fais-moi donc pardonner, ma bonne dame, et je sais bien 
ce que je te donnerai. « 

Le fou, s'étant avisé de railler le roi à table sur ce qu'il avait entendu, disparut sans 
qu'on eût jamais de ses nouvelles. 

Brantôme et ses anecdotes, quand elles ne sont pas contemporaines, sont fort sujets 
à caution ; mais la scène qu'il raconte, vraie ou non, est bien dans le caractère 
de Louis XI, ce roi « si sage, si subtil et si puissant, » dit un chroniqueur contempo- 
rain ( Olivier de La Marche, Introduction ) , «et qui achetoit la grâce de Dieu et de la 
vierge Marie à plus grands deniers qu'oncques ne fit roi. " Le chroniqueur qui porte 
ce témoignage de Louis XI est au niveau des sentiments religieux de son héros ; la 
chose lui paraît toute simple. La séparation de la morale et de la religion, réduite à 
des pratiques extérieures, était à peu près complète dans bien des esprits, et jamais le 
génie du christianisme n'avait été aussi dénaturé et aussi perverti que dans le siècle 
qui précéda la Réforme. 

1. Il avait tenu les États des Pays-Bas à Abbeville en juillet 1471 , et en avait 
tiré une nouvelle aide de 120,000 écus, lesquels 120,000 » il fit monter jusques à 
500,000, " dit Comines. Avec cette aide, il organisa ses ordonnances. « Et crois bien 
que les gens d'armes de soulde (l'armée permanente) sont bien employés sous 
l'autorité d'un sage roi ou prince, mais, quand il est autre, ou qu'il laisse enfants pe- 
tits, Tusage à quoi les emploient les gouverneurs n'est pas toujours profitable, ni pour 
le roi, ni pour les sujets. » Comines, t. III, c. 4. Il est remarquable de voir Comines, 
le confident de Louis XI, se rapprocher sur ce point de l'opinion de Thomas Basin, le 
mortel ennemi de ce monarque. 



70 FRANCE ET BOURGOGNE. [1472] 

devançant de quelques jours la fin de la trêve, qui avait été pro- 
rog-ée jusqu'au 13 juin, il se jeta avec rage sur la partie de 
la Picardie occupée par les hommes du roi. Apres avoir passé la 
Somme à Péroiine, une des villes picardes qu'il avait conservées, 
il saccap"a, brûla tout, et attaqua Nesle, petite place défendue 
par cinq cents francs-archers; ces miliciens, peu habitués aux lois 
de la g^ucrre, ayaut lancé quelques Uèches et tué un héraut tandis 
qu'on parlementait, les Bourguignons assaillirent et forcèrent la 
ville, pénétrèrent dans l'église, où s'étaient réfugiés les archers 
et les habitants, et massacrèrent tout. Le duc, entrant à cheval 
dans la nef inondée de sang et remplie de cadavres, s'écria, 
dit-on, « qu'il voyoit moult belle chose, et qu'il avoit avec lui de 
moult bons bouchers » (J. de Troies). Le lendemain, il fit pendre 
ou nuitiler ceux des francs-archers qui avaient échappé à la 
première fureur des Bourguignons, et brûler et raser la ville 
(12-13 juin). On l'appela désormais Charles le Terrible. Charles 
se dirigea ensuite sur Roie : la garnison, composée de quinze 
cents francs -archers et d'un corps de nobles de l'arrière -ban, 
épouvantée du sort de Nesle, capitula et évacua Roie à la première 
sommation (16 juin); ce fut à Roie seulement que le duc publia 
sa déclaration de guerre, oiJ il accablait le roi d'un torrent 
d'injures, et l'accusait formellement d'avoir empoisonné son 
frère. Ces déclamations ne produisirent aucun effet sur le peuple: 
l'ancienne popularité de la maison de Bourgogne était oubliée; 
les pauvres gens n'aimaient pas le roi, qui les surchargeait d'im- 
pôts arbitraires et qui châtiait impitoyablement la moindre résis- 
tance; mais ils craignaient davantage encore le brutal et ci'uel 
duc de Bourgogne, dont les sujets étaient pjus malheureux que 
ceux de Louis XI '. Nesle raviva les souvenirs de Binant et de 
Liège. Charles apprit bientôt à ses dépens quels sentiments il 
inspirait au peuple. 

Son plan de campagne était d'envahir la Normandie et d'y 
opérer sa jonction avec le duc de Bretagne : il prit sa route par 
Beauvais, et, le 27 juin, son avant-garde se présenta devant celte 

1. La faveur que Louis témoinfnait aux institutions municipnles contrastait avec 
l'iiostilité du due contre ces institutions, contraste (|ui tenait à ce (]ne les communes 
fraiiij'aises n'étaient plus assez fortes pour iiuiuiOter le roi ni pour refuser l'iuipût. 



[1472] JEANNE HACHETTE. 71 

place vers les portes de Bresie el du Limaçon : la ville n'étant pas 
forte et n'ayant d'autre garnison que quelques gentilshommes 
de l'arrière-ban ', les gens du duc s'imaginaient l'enlever d'un 
coup de main; mais la population de Ceauvais se défendit avec 
un héroïsme digne du siège d'Orléans. La compagnie des arque- 
busiers de la ville fit merveille : les femmes et les filles, se pres- 
sant autour de la châsse de sainte Angadresme, patronne de 
Beauvais, montaient hardiment sur le rempart pour apporter des 
munitions aux combattants; les plus courageuses roulaient de 
grosses pierres ou versaient des flots d'huile et d'eau bouillantes 
sur les ennemis. Heureusement l'avant -garde bourguignonne 
avait peu d'échelles et peu de munitions. Ceux des assaillants qui 
gravirent jusqu'au haut du mur furent rejetés dans le fossé, et 
une jeune fille, Jeanne Fourquet, dite Hachette, arracha des 
mains d'un porte-étendard bourguignon une bannière déjà plan- 
tée sur la muraille. La porte de Bresie avait été brisée de deux 
coups de canon : faute de boulets , l'ennemi ne put continuer son 
feu; les Bourguignons essayèrent de forcer le passage à l'arme 
blanche; on leur jeta à la tète des fascines enflammées; ils recu- 
lèrent; on entassa des matières combustibles derrière la porte 
rompue, et cette barrière de flammes, entretenue avec les ais, 
les planches et les che^Tons des maisons voisines, arrêta l'ennemi 
jusqu'au soir. 

Ce brave peuple n'eût pu que retarder sa perte , si le duc , qui 
parut vers le soir avec sa bataille , avait eu la précaution de cerner 
la place; la puissance de son armée lui rendait la chose facile. 
Charles , comptant sur son artillerie et ne pensant pas être obligé 
d'en venir à un blocus, ne fit pas franchir à ses gens la petite 
rivière du Thérain, qui traverse Beauvais, et n'investit point la 
partie méridionale de la ville. Cette faute sauva Beauvais : le len- 
demain 28 au matin , une colonne de douze cents cavaliers entrait 
dans la ville par la rive sud du Thérain : c'étaient les deux com- 
pagnies d'ordonnance de la garnison de Noyon; elles avaient 
chevauché quinze lieues sans débrider. Les gens d'armes , archers 
et coutilliers, laissant leurs chevaux et leurs bagages entre les 

1. Ce qui inculpe fort le connétable, comme le remarque M. Michelet. 



72 FllANCE ET BOURGOGNE. [1472] 

mains des femmes, coiirwent joindre les bourgeois sur les rem- 
parts. Le maréchal Rouault suivit avec cent autres lances; puis, 
le 29, ce fut un corps d'armée entier, compagnies d'ordonnance, 
francs -archers, arrière-ban, artilleurs, pionniers, accourus 
d'Amiens, de Senlis, de Paris et de la Haute -Normandie. 

Le duc Charles, pareil au sanglier, animal auquel ses contempo- 
rains l'ont souvent comparé, ne se détournait jamais de sa route : 
au lieu de renoncer à Beauvais , dont la possession n'avait pour 
lui qu'une importance secondaire, et de suivre son premier des- 
sein, il résolut de tirer vengeance à tout prix des audacieux bour- 
geois qui l'avaient bravé, dût le roi employer toutes les forces du 
royaume à les défendre. Charles s'établit donc devant Beauvais, fit 
ouvrir la tranchée et battre en brèche durant plus de dix jours ; 
la ville, n'étant pas hermétiquement bloquée, ne cessa de rece- 
voir des renforts en hommes et en munitions ; toutes les cités du 
nord , Paris surtout, n'épargnaient rien pour réconforter les as- 
siégés : la capitale avait levé trois mille soldats, et dépêcha son 
prévôt et ses meilleurs arbalétriers. Rouen, Orléans même, mal- 
gré la distance, firent des envois considérables : c'était un zèle 
universel. Le roi, qui, maître de la Guyenne, tenait en échec le 
duc de Bretagne, avait expédié Dammartin pour surveiller le con- 
nétable et diriger les autres capitaines ; « il y avoit tant de gens 
dans la ville, qu'ils eussent suffi à défendre, non pas une mu- 
raille, mais la haie d'un champ » (Comines). 

Le duc ordonna néanmoins un assaut général le 9 juillet, contre 
l'avis de ses capitaines : les compagnies bourguignonnes s'y por- 
tèrent bravement et parvinrent à planter trois bann'èrcs sur le 
rempart; mais elles furent reçues d'une si terrible façon, qu'après 
avoir vu leurs bannières abattues et une foule d'hommes tués ou 
mis hors de combat, elles durent renoncer à l'attaque. Les bour- 
geois et les femmes de Beauvais ne déployèrent pas moins de 
courage qu'au premier combat, et secondèrent admirablement 
les gens de guerre. Le lendemain, la garnison sortit et se jeta sur 
le parc du duc : le sire d'Orson, grand maître de l'arlillerie 
bourguignonne, fut tué, et les assiégés ramenèrent en triomphe 
dans Beauvais plusieurs pièces d'artillerie, entre autres un gros 
canon pris naguère à Monllhéri par les Bourguignons. Le duc 



[1472] SIÈGE DE BEAUVAIS. 73 

fut convaincu, par cette sanglante expérience, de l'inutilité des 
assauts : il n'avait pas plus d'espoir de prendre Beauvais par 
famine; car les denrées se vendaient à bien meilleur marché 
dans la ville que dans son camp; il était menacé d'être affamé 
lui-même par Dammartin, qui manœuvrait sur ses flancs; il 
s'obstina toutefois à rester sous les murs de Beauvais jusqu'au 
22 juillet, et ne leva enfin le siège qu'après avoir exhalé sa rage 
dans un second manifeste : il y déclarait qu'il ne quittait Beauvais, 
« laquelle ville il lui eût été facile d'avoir à son plaisir et volonté », 
que pour ne pas tarder davantage à joindre « son frère de Bre- 
tagne », et à poursuivre, de concert avec lui, contre le roi et les 
siens, la vengeance de la mort du duc de Guyenne '. 

Il délogea donc « sans trompettes » dans la nuit du 22 juillet, 
et entra en Normandie par Aumale : il prit et brûla Eu, Saint- 
Yaleri-en-Caux , Longueville, Neufchàtel, petites villes sans dé- 
fense, et commit d'affreuses dévastations dans le riche et fertile 
pays de Caux; mais il n'y prit pas une seule place importante, et 
se présenta en vain devant Dieppe et devant Rouen : les habitants 
et les garnisons ne répondirent à ses sommations que par de 
vigoureuses sorties. Sa position devint bientôt fort désavanta- 
geuse : de nombreux partis français, escarmouchant autour de 
son armée , lui coupaient les vivres et enlevaient tous ses détache- 
ments; les maladies tourmentaient son armée; les populations 
manifestaient contre les envahisseurs une haine implacable , et le 
duc de Bretagne, bien loin de pouvoir entrer en Normandie pour 
se réunir au Bourguignon, était assailli dans son duché par le 
roi en personne avec des forces bien supérieures aux siennes. 
Les plus sages des serviteurs du duc Charles ne pronostiquaient 
rien de bon pour l'avenir, à voir comment allaient croissant ses 
emportements, son obstination et sa cruauté, tandis que le roi se 
montrait de plus en plus prudent et habile. Ce fut vers ce temps-là 
que le service du duc fut abandonné par son chambellan Philippe 
de Comines^; jeune encore, Comines était déjà le politique qui, 

1. Sur le siège de Beauvais, voyez la relation publiée dans les Preuves de Comines, 
éd. Lenglet, n» cLxxxix. — Comines, 1. m, e. 10. — Jean de Troies. 

2. Il était de la maison des sires de Comines, dans la Flandre wallonne, et son père 
avait été grand bailli de Flandre. 



74 FRANCE ET BOURGOGNE. [1472] 

le premier chez les modernes, devait écrire l'histoire en penseur 
et en homme d'État. Comines ne voulait plus endurer les houtades 
d'un maître fantasque et brutal, et s'était décidé à s'attacher à un 
prince plus capable d'apprécier l'étendue et la finesse de son 
esprit. Ses liaisons avec Louis XI dataient du séjour forcé de ce 
monarque àPéronne; ces deux hommes s'étaient dès lors compris 
et convenus; le côté moral n'était pas ce qui dominait chez Co- 
mines, bien que les belles maximes ne lui tissent jamais faute. 
La désertion d'un homme de celte intelligence était un signe 
fâcheux pour Charles. 

Le duc eut cependant encore assez de bon sens pour ne pas 
s'obsliner à pousser vers la Bretagne et pour se replier sur la 
Picardie, et de là sur l'Artois, que menaçaient les capitaines du 
roi. Il n'avait gagné dans son expédition que l'horreur du peuple 
et la ruine des milliers de malheureux dont il avait brûlé les 
habitations et les récoltes. 

Le roi n'avait pas perdu son temps : pendant que ses lieutenants 
recevaient si bien le duc de Bourgogne, il était entré en Bretagne 
afin d'imposer au duc François une paix séparée, mais sans 
quitter des yeux les événements du Nord. Il témoigna aux habi- 
tants de Beauvais la plus vive reconnaissance, et leur accorda le 
privilège d'acquérir des fiefs nobles sans payer finances et sans 
être tenus au service de l'arriére- ban, la libre élection de leurs 
maires et pairs, et le droit de se réunir en assemblées générales 
pour les affaires de la counnune: il les exempta de la taille et de 
plusieurs autres impôts; il enjoignit l'établissement d'une pro- 
cession solennelle à Beauvais le 27 juin de chaque année, et 
ordonna que les vaillantes femmes de Beauvais marcheraient 
désormais avant les hommes à la procession de sainte Anga- 
dresme, autour de cette châsse et de ces reliques qu'elles avaient 
apportées sur le rempart pendant les assauts; il dispensa les 
fcnunes de Beauvais des lois somptuaires. Louis fit par calcul 
tout ce qu'ime âme plus généreuse eût fait par effusion de cœur *. 

1. Preuves de Comines, n»» cxci-cxcii. Troies avait obtenu aussi ViMection de ses 
éclievins et conseillers municipaux ; de même Toitiers, Tours, Niort, Fontenai-le- 
Comte. I.e régime communal, auquel la royauté avait cherché à substituer le répime 
prévôtal, tendait à se relever avec l'appui du roi le plus absolu qui eût encore paru en 



[1472] TRÊVE. 75 

Le roi n'eut qiie des succès en Bretagne : il prit Champtocé , 
Ancenis, Machecoul, et poussa jusqu'aux portes de Nantes; mais, 
comme à l'ordinaire , il fît plus par les négociations que par les 
armes. La Champagne était entamée par les Bourguignons et les 
Lorrains : le comte d'Armagnac avait allumé la guerre en Gas- 
cogne; les Anglais commençaient à descendre en Bretagne jiour 
secourir le duc François , qui avait promis son hommage à 
Edouard lY; le roi employa toute son habileté à séduire de nou- 
veau l'hounne adroit et redoutable qui gouvernait le duc de Bre- 
tagne. Il savait que Lescun, très-ambitieux et très-avide, gardait 
toutefois des sentiments français et répugnait fort à l'alliance 
anglaise. Lescun accepta l'amirauté de Guyenne, les sénéchaussées 
des Landes et de « Bourdclois », plusieurs capitaineries en Guyenne, 
de l'argent comptant et une grosse pension ' : il passa au service 
du roi, que naguère il accusait hautement de fratricide, et fit 
conclure une trêve d'une année entre le roi et le duc François, à 
des conditions qui, du reste, n'avaient rien que d'avantageux au 
duc. 

Une autre trêve de cinq mois fut signée avec le duc de Bour- 
gogne (3 novembre). Cette trêve n'était, par elle-même, qu'un 
petit événement; mais elle marque une date importante, celle 
d'un grand changement de direction dans la politique du duc de 
Bourgogne. La suspension d'armes fut prorogée à plusieurs 
reprises, et le duc Charles, au lieu de renouveler ses efforts 
pour se venger du roi, chercha d'un autre côté des dédom- 
magements à Finsuccès de sa campagne de France. Son opi- 
niâtreté n'était pas de la constance : elle consistait à s'acharner 
contre Fobstacle au lieu de le tourner ; mais , s'il était enfin 

France : contraste assez singulier ; c'est que Louis XI se sentait assez fort pour 
n'avoir pas graiid'chose à craindre des libertés locales : le maire élu ne résistait pas 
plus que le prévôt aux impôts établis " de la pleine puissance » du roi. La Rochelle 
reçut, en 1472, un privilège d'une nature toute particulière et surprenante : ce fut de 
pouvoir continuer son commerce avec les Anglais et les autres ennemis de l'État 
en temps de guerre : ce privilège en faisait une véritable république maritime. 
Ordnnn. XVII, p. 492. Louis n'épargnait rien pour faciliter le commerce. En 1473, il 
conclut un traité avec les villes de la Hanse teutonique ( Hambourg, Brème, Lu- 
beck , etc.) , rivales de la Flandre et de la Hollande : les Ostrelins ( gens de Vest ) 
comme on nommait les marins de ces villes, furent autorisés à trafiquer librement dans 
toute la France. 

1. Il eut le comté de Comminges après la mort du bâtard d'Armagnac, en 1473. 



76 FRANCE ET BOURGOGNE. [1472] 

forcé de renoncer à l'abattre, avec l'obstacle il abandonnait le 
but même; au lieu de travailler avec persévérance à réparei' son 
échec, il se détournait brusquement dans une autre direction. 
Au contraire du roi, qui avait mille moyens et un seul but, il se 
perdait dans un labyrinthe de projets qui s'enchevêtraient et s'en- 
travaient les uns les autres. La nature hétérogène de la puissance 
bourguignonne poussait à ces complications; les défauts de 
l'homme outraient le défaut de la situation. Placé entre la France 
et l'Empire, Charles de Bourgogne voulait affaiblir, diviser l'une, 
et dominer l'autre. Il s'était d'abord attaqué à la France; après de 
premiers succès mal soutenus, il s'était rebuté et s'apprêtait 
maintenant à porter vers l'Allemagne le principal effort de sa 
fiévreuse activité. Le sagace Louis, bien instruit des intérêts, des 
passions et des forces auxquels Charles allait se heurter avec son 
aveugle impétuosité , se garda bien de l'obliger à tourner tête de 
nouveau vers la France, et lui aplanit avec joie l'entrée de la nou- 
velle carrière au bout de laquelle le duc de Bourgogne et l'état 
bourguignon devaient se briser ensemble. 



LIVRE XLI 

LUTTE DES MAISONS DE FRMCE ET DE BOURGOGNE 

(suite) 



Louis XI et Charles le Téméraire , suite. — Projets de Charles sur l'Empire. 
Il acquiert la Gueklre et l'Alsace. — Meurtre d'Armagnac. — Révolte de l'Alsace. 
Ligue du Rhin et des Suisses contre Charles. Siège de Neuss. Bataille d'Uéricourt. 

— Guerre de Roussillon. — Le roi saisit l'Anjou. Succès du roi contre Charles. — 
Charles traite avec l'empereur. — Descente des Anglais en Picardie. Traité entre 
la France et l'Angleterre. — Procès et supplice du connétable de Saint-Pol. — 
Conquête de la Lorraine par Charles. Charles attaque les Suisses. Bataille de 
Granson. Bataille de I\Iorat. Ruine de la puissance bourguignonne. Siège de Nanci. 
Dernière défaite et mort de Charles. — ^Iarie deBoukguGKE. — Louis XI réunit 
la B(jurgogne à la couronne, occupe la Franche-Comte, reprend la Picardie, saisit 
l'Artois. — Troubles de Flandre. Supplice des ministres de Charles. — Révolte de 
la Franche-Comté. — Révolte et ruine d'Arras. — Mariage de Marie de Bourgogne 
et dcMnximilien d'Autriche. — Supplice du duc de Nemours. — La Franche-Comté 
reconquise. — Bataille de Guinegate. — Suppression des francs-archers. Introduction 
des mercenaires étrangers. — Trêve. — Projets de réformes. — Louis XI au Plessis-lez- 
Tours. — Réunion de l'Anjou, du Maine et de la Provence à la Couronne. — Mort de 
Marie de Bourgogne. Traité entre Louis XI, Maximilien et les Pays-Bas . — Derniers 
moments et mort de Louis XI. Grands accroissements de la France sous ce règne. 

— Marche de la Renaissance. Décadence de la scolastique. L'Imprimerie. 



1473 — l/i83. 



L'année 1473 vit Charles le Téméraire s'enfoncer décidément 
dans la voie qui devait le mener au précipice , et la Bourgogne 
avec lui. 

Dès 1469, il avait mis la main sur la Haute-Alsace et le Brisgau, 
et commencé à dominer les deux rives du Haut -Rhin, grand 
accroissement de puissance, mais qui le mettait en contact et en 
conflit avec de redoutables voisins, avec les Suisses. Au premier 
mécontentement donné par le lieutenant du duc, les Suisses 



78 FRANCE ET BOURGOGNE. [1473] 

avaient rompu leur alliance avec la Bourgogne et traité avec le 
roi de France ( 13 août 1470). Le duc transigea ; mais les querelles 
ne pouvaient manquer de renaître. 

En 1473, le duc Charles se retourna vers le Bas-Rhin. Il y avait 
eu, dans une des grandes seigneuries de ces contrées , une que- 
relle de famille si atroce, qu'elle avait effrayé môme ce temps de 
parjures, de cruautés, de luttes implacahles entre parents. Pres- 
que tous les princes de ce siècle avaient été en révolte contre 
leurs pères ; mais on n'avait pas encore vu un fils enlever son 
père en trahison, le traîner prisonnier, à pied, demi-nu, pendant 
toute une nuit d'hiver, puis le jeter, six années durant, au fond 
d'un cachot, ainsi que lit Adolphe de Gueldre à son père , le duc 
Arnold. Philippe le Bon puis Charles le Téméraire s'étaient entre- 
mis à plusieurs reprises entre les deux ducs de Gueldre. Le pape 
et l'empereur intervinrent, et sommèrent le duc de Bourgogne 
de faire rendre la liberté au père. Charles ne demandait pas 
mieux que de se faire juge et maître des ducs et du duché. Adol- 
phe relâcha son père; mais, après de longs débats où l'on vit le 
vieillard présenter, devant Charles, le gage de bataille à son fils, 
Adolphe refusa un accommodement imposé par Charles. Celui-ci 
le fit arrêter, condamner à une prison perpétuelle par le chapitre 
de la Toison d'Or, tribunal parfaitement incompétent (3 mai 1473), 
et se fit vendre par le vieil Arnold l'héritage de Gueldre et de Zut- 
phen. Il envahit ces deux seigneuries. Lés populations se défen- 
dirent. Le vieux duc Arnold, qui les avait fort mal gouvernées, 
était très-impopulaire, la tyrannie bourguignonne Irès-redoutée, 
et, si le duc Adolphe était exclus pour indignité, ses enfants inno- 
cents devaient hériter à sa place. La ville de Nimègue recueillit 
l'aîné de ces enfants, neveu par alliance de son spoliateur ', et sou- 
tint un siège en sa faveur contre le duc Charles. Aucun secours ne 
venant aux gens de Gueldre, il fallut tinir par céder. La ville capi- 
tula; les enfants furent remis au duc de Bourgogne, et Charles 
prit possession de la Gueldre et du Zuti)hen, position importante 
poiu- compléter la domination des Pays-Bas, serrer de près Cologne 
et entamer la Basse-Allemagne (juillet 1473). 

1. La femme d'Ailolphe do Gueldre était une Bourbon, sœur de la première femme 
4e Charles le Témciaire, 



[147S] CHARLES PRi;\D LA GLELDRE. 79 

Charles poursuivait, pendant ce temps., d'activés nôprociations 
avec le vieil empereur Frédéric d'Autriche et avec la phi part des 
électeurs et des princes d'AUcmag^ne. Il offrait à l'empereur, 
pour son fils Maximilien, la main de Marie de Bourgogne et l'im- 
mense héritage hourguignon, au cas où il n'aurait pas d'enfants 
mâles '; il demandait en éciiangele vicariat général de l'Empire, 
qui eût préparé son accession au titre de roi des Romains, et 
rércction de ses états en royaume de Bourgogne ou de Gaule-Bel- 
gique. Une conférence fui convenue entre l'empereur et le « grand 
duc d'Occident ». 

Charles, tandis qu'il promettait sa fille au fils de l'empereur, 
assurait secrètement le jeune duc Nicolas de Lorraine, à qui il 
l'avait aussi promise, que les Autrichiens auraient les paroles, et 
lui l'effet. Nicolas mourut assez suhitement, le 13 août. Les Bour- 
guignons ne manquèrent pas d'accuser Louis XI de l'avoir em- 
poisonné, accusation dont le roi se vengea en faisant condamner 
par le parlement un homme qui, dit-on, avait voulu séduire ses 
cuisiniers pour lui donner du poison à lui-même (janvier- 
mars 1474). Les Français accusèrent à leur tour le duc Charles. 

Charles marchait de violence en violence. Avec le duc Nicolas, 
avait fini la descendance mâle de la duchesse Isabcau, femme du 
roi René. Le duché de Lorraine avait passé à Yolande d'Anjou, 
comtesse de Vaudemont, fille de René et d'Isaheau, et Yolande 
avait cédé la couronne ducale à son fils René de Vaudemont, jeune 
homme de vingt-deux ans. Le duc de Bourgogne crut voir, dans 
ces mutations, une occasion d'usurper la Lorraine. C'était la plus 
utile conquête qu'il pût faire. L'acquisition de la Lorraine eût 
avantageusement suppléé à celle de la Chamjiagne : ce beau 
duché eût servi de lien aux deux moitiés de Fétat bourguignon, 
et lui eût donné, à défaut d'unité morale, Funité territoriale. Le 
duc Charles, sans aucun prétexte, fit enlever par surprise le jeune 
duc René II., et se le fit amener à Trêves, où il s'abouchait en ce 
moment avec l'empereur, 

Metz avait été désigné d'abord pour Fentre^Tle; mais cette 
grande commune, mise en défiance par une récente tentative du 

1. Sa seconde femme, Marguerite d'York, ne lui donna point d'enfants. 



80 FRANCE ET BOURGOGNE, [1473] 

feu duc Nicolas de Lorraine pour la surprendre , avec la conni- 
vence du duc Charles , refusa de recevoir les Bourguignons dans 
ses murs , de peur qu'ils n'en sortissent plus. On choisit donc 
Trêves, et Frédéric et Charles s'y réunirent le 29 septembre. 

Le duc , à la vue de l'empereur, descendit de cheval et mit un 
genou en terre : l'empereur le releva et l'embrassa. 

« C'est folie à deux grands princes de s'entrevoir (d'avoir des 
entrevues), » dit Comines : « toujours en provient malveillance 
et envie ; par quoi feroient-ils mieux de traiter par bons et sages 
serviteurs ; » et le judicieux historien cite pour exemple ce qui 
advint à Trêves. Le faste excessif du duc Charles, ses préten- 
tions immodérées , choquèrent l'empereur et les grands d'Alle- 
magne. « Les Allemands méprisoient la pompe et parole du duc, 
l'attribuant à orgueil : les Bourguignons méprisoient la petite 
compagnie de l'empereur et les povres habillements : » bref, on 
ne fut pas cinq semaines en. présence sans qu'il s'élevât bien des 
nuages. Charles exigeait que les quatre évècliés d'Utrecht, de 
Liège, de Cambrai et de Tournai ' fussent annexés à ses états, et 
que les évêques fussent tenus de lui transférer leur hommage ; il 
eût apparemment demandé ensuite la Lorraine et tenté de forcer 
René II à renoncer à ses droits. Le vieil empereur , jaloux de ce 
vassal qui parlait en maître , et soupçonnant que le mariage de 
mademoiselle Marie pourrait bien être mi leurre pour son fds 
comme pour tant d'antres , se montra peu sensible aux déclama- 
tions du chancelier de Bom'gogne contre le roi de France , ofiî- 
ciellemcnt accusé de l'empoisonnement de son frère, et accueillit 
favorablement, au contraire, les ouvertures de Louis XI, qui était 
entré en négociation avec lui à propos de l'affaire de Lorraine, et 
qui n'épargnait rien pour exciter sa défiance contre le Bourgui- 
gnon. Il eût été facile à Charles de dissiper la défiance de Frédé- 
ric : il n'avait qu'à réaliser sans plus de délai l'offre de la main 
de sa lille ; mais rien n'était plus loin de sa pensée : « J'aimcrois 
mieux me faire cordelier que de me donner un gendre , » disait- 
il à ses confidents. 

Charles dut renoncer à usurper directement la Lorraine. Louis 

1. Le Tournaisis appartenait de temps immémorial à la couronne de France ; mais 
les empereurs conbcrvaicut d'anciennes prétentions sur ce diocèse. 



[1473] ENTREVUE DE TRÊVES. 81 

avait fait arrêter un neveu de l'empereur, qui étudiait aux écoles 
de Paris, comme otage du duc René de Lorraine, et mis sur pied 
les francs -arcliers et l'arrière -ban de Champagne pour défendre 
ce duché. L'empereur obligea le duc Charles à relâcher René ; 
cependant Charles atteignit en grande partie son but. Ses pro- 
messes avaient gagné les barons qui gouvernaient la Lorraine, et 
René, pour recouvrer sa liberté, fut amené à signer un traité qui 
livrait au Bourguignon quatre forteresses et le libre passage 
pour ses troupes à travers le duché. C'était , de fait , lui livrer la 
Lorraine (13 octobre). 

Charles ne réussit pas si bien avec la maison d'Autriche. 

Les pourparlers entre Charles et Frédéric avaient continué avec 
un succès apparent : le 4 novembre , Charles rendit solennelle- 
ment hommage à l'empereur pour tous ses fiefs impériaux, et 
reçut l'investiture du duché de Gueldre. L'empereur promit de 
rétablir en faveur du duc l'ancien royaume de Bourgogne. Le 
jour du couronnement fut fixé ; déjà étaient préparés la couronne, 
le sceptre , la bannière et les habits royaux ; déjà étaient dressés, 
dans l'église de Notre-Dame de Trêves, le trône de l'empereur, 
et, un peu plus bas, le trône du nouveau roi ; tout s'apprêtait pour 
la cérémonie , lorsqu'un soir, l'avant-veille du jour si impatiem- 
ment attendu, l'empereur s'embarqua furtivement sur la Moselle, 
et partit pour Cologne sans prendre congé ' . 

Charles resta furieux d'avoir été joué par ceux qu'il avait compté 
prendre pour dupes; mais sa colère même et son désir de se 
venger de la maison d'Autriche le confirmèrent dans ses projets 
sur l'Allemagne. Il prorogea de nouveau sa trêve avec le roi, sans 
cesser, il est vrai, d'intriguer contre Louis en France et à l'étran- 
ger, ce que Louis lui rendait avec usure ^. Le vieux roi René et 

1. Comines. — Th. Basin, 1. iv, c. 8-9. — Pontus Heuterus, Rerum Burgundi- 
carvm. 

2. La cour de Rome, nourrissant toujours l'espoir, ou au moins le désir de réunir 
la chrétienté « contre le Turc, « avait tâché, à plusieurs reprises, de faire accepter sa 
médiation au roi et au duc. A la fin de 1472, le pape Sixte IV avait envoyé en France, 
dans ce but, le célèbre Bessarion, prélat grec, qui s'était rallié à la papauté lors de la 
dernière tentative faite pour unir les deux églises avant la chute de Constantinople, 
et qui avait reçu, en 1439, le chapeau de cardinal. Cet illustre vieillard, qui était con- 
sidéré en Italie comme le prince de la science, et autour de qui se groupaient tous les 
érudits italiens et tous les savants réfugiés de la Grèce, entendait mieux la raétaphy- 

VII. 6 



82 FRANCE ET BOURGOGNE. [1473] 

son neveu le comte du Maine*, tout en protestant de leur dévoue- 
ment à Louis XI , favorisaient secrètement le duc Charles. La 
conduite de la maison d'Anjou envers la couronne de France 
n'était rien moins que loyale. L'avenir prouva cependant que le 
petit-fds du roi René, le nouveau duc de Lorraine, n'avait pas 
oublié l'oflense du duc de Bourgogne. 

Le roi employait la trêve, non point à se créer des embarras 
au dehors comme Charles, mais à consolider son autorité et à 
châtier ses ennemis intérieurs : le comte d'Armagnac était un des 
plus dangereux, par la position de ses seigneuries sur les fron- 
tières du royaume d'Aragon, qui était en guerre ouverte avec la 
France. Armagnc:?; après s'être soumis au moment de la x( recou- 
vrance » de la Guyenne par le roi, en juin 1472, avait relevé 
l'étendard de la révolte et fait prisonnier par trahison le sire de 

sique et la philologie que la politique, et ne fut pas accueilli de Louis XI avec les 
égards qu'il méritait ; le roi lui gardait rancune, parce qu'il avait réclamé vivement 
contre l'arrestation et la détention de son collègue le cardinal Balue. Bessarion suivit 
la cour pendant deux mois sans pouvoir obtenir d'audience, et, lorsque enfin le roi con- 
seniit à le recevoir, ce ne fut que pour l'humilier par une mauvaise plaisanterie. 
Bessarion ayant adressé au roi une longue harangue, ornée de nombreuses et doctes 
citations, Louis ne répondit qu'en prenant la longue barbe que portait le cardinal, 
suivant la mode grecque, et eu citant à son tour uu vers tiré de la grammaire latine 
usitée dans les écoles : 

Barbara Grœca genus retinent quod habere solebatit. 
( Grecs et Barbares conservent leur genre accoutume'.) 

Tel est du moins le récit de Brantôme ( Vie de Charles VI II] : ce qui est certain, c'est 
que Bessarion repartit après une seule et infructueuse entrevue avec le roi. Ciac- 
conius assure qu'il en mourut de chagrin. Un autre légat, l'évêque de Viterbe, moins 
savant et moins vertueux, mais plus maniable que Bessarion, fut beaucoup mieux reçu 
de Louis XI, qui, n'étant point alors disposé à rentrer en guerre ouverte avec Charles 
de Bourgogne, encouragea le légat à publier une bulle d'excommunication contre 
celui des deux rivaux qui refuserait de traiter de la paix : Louis, sans se soucier si 
cette bulle compromettait l'indépendance de sa couronne, s'en servit pour jiersuader 
aux peuples que Charles seul s'opposait à une paix définitive. Le duc sentit le coup et 
appela du légat au pape. ( Barante , t. X, p. 114 et suiv. — Gabriel Naudé, AJtlitiôn 
à l'Iiisioire du roi Louis .\7, c. 3.) L'évêque de Viterbe conclut avec le roi une transac- 
tion relativement à la pragmatique : comme au temps <le la régence anglaise, le pape 
eut pour lui six mois de l'année, et les collateurs et électeurs ordinaires, les autres six 
mois. Le roi se réservait une sorte de veto sur les bénéficiaires choisis par le pape, qui 
devait accorder deux expectatives sur six à la demande du roi, dos parlements (pour 
leurs conseillers clercs), des universités, etc. UrJonn. t. XVII, p. 348. 

1. Charles II, comte du .Maine, fils de ce comte Charles qui avait joué un rôle assez 
considérable dans les afl'aires du royaume sous Charles Vil, et qui venait de mourir 
«n avril 1473. 



[1473] MEURTRE D'ARMAGNAC. 83 

Beaujeu, alors gouverneur de Guyenne, malgré un accommode- 
ment juré de part et d'autre. Louis résolut d'en finir avec ce fac- 
tieux obstiné, qui n'avait pas été compris dans les trêves de Bre- 
tagne et de Bourgogne, et, dès le mois de janvier 1473, il envoya 
contre lui un nombreux corps d'armée conduit par le cardinal 
d'Albi, Jean Goffredi, qu'on appelait le Diable d'Arras, à cause 
des atrocités qu'il avait commises à Arras, étant évêque de cette 
ville, à l'époque du procès des Vaudois. Personne n'était plus 
digne de recevoir et d'exécuter des ordres d'extermination. Arma- 
gnac ne fut secouru par personne : le comte de Foix , son beau- 
père et son voisin, venait de mourir, laissant pour héritier un 
enfant en bas âge ; les Aragonais employaient toutes leurs forces 
contre le Roussillon; Armagnac, assiégé dans Lectoure, capitula, 
relâcha le sire de Beaujeu, et ouvrit les portes de la -ville aux 
heutenants du roi. S'il faut en croire les traditions du Midi, la 
capitulation fut violée d'après les instructions de Louis XI, qui 
avait défendu d'accorder aucun quartier : la ville fut mise à feu 
et à saf.p , et tous les habitants massacrés; un franc-archer égorgea 
le comte aux côtés de sa femme, Jeanne de Foix ', grosse de sept 
à huit mois; la comtesse fut emmenée dans un château du Tou- 
lousain; on prétend que, quelques jours après, trois affidés du 
roi forcèrent la captive d'avaler un breuvage qui la fit avorter ^ 
Les partisans du roi présentèrent le sac de la ville et le meurtre 
du comte comme le résultat d'une rixe provoquée par quelque 
nouvelle perfidie du traître Armagnac; mais cela n'est pas vrai- 
semblable : le choix d'agents tels que le cardinal d'Albi indique 
assez que le roi avait médité quelque chose d'effroyable ( 4-6 mars 
1473) ^ 
Quoi qu'il en soit, le chef de la branche aînée d'Armagnac périt 



1. Sa seconde femme ; la première avait été sa propre -sœur, Isabelle d'Armagnac ! 
( V. notre t. VI, p. 513.) 

2. Barante , t. X, p. 95. Le fait est très-douteux ; ce qui est certain, c'est que la 
comtesse n'en mourut pas, comme on l'a prétendu ; car elle vivait encore trois ans 
après. 11 faut grandement se défier des récits mis en circulation par la réaction qui 
suivit la mort de Louis XI. La seule chose dont il n'y ait pas à douter, c'est que le roi 
n'eût ordonné de se défaire d'Armagnac à tout prix. 

3. Hisl. de Lanrjuedoc, 1. xxxv, c. 47. — Jean Ma^selin, Procès-verbal des Etals Gêné' 
roux de 1484. — J. de Troies. 



84 FIIANCE ET BOURGOGNE. [1473] 

misérablement ', par une catastrophe digne de la longue série de 
forfaits qui avaient souillé cette race depuis le connétable Bernard; 
le chef de la branche cadette, le duc de Nemours, était réservé à 
un sort non moins terrible et non moins mérité. Le vieux duc 
d'Alençon , à qui Louis avait pardonné à deux reprises le crime 
de haute trahison, et qui recommençait toujours ses conspirations 
avec tous les ennemis de l'État, fut arrêté à son tour dans un de 
ses châteaux par Tristan l'Ermite, puis traduit devant le parle- 
ment, et condamné pour la seconde fois à perdre corps et biens. 
Louis ne voulut pas néanmoins laisser tomber la tête de son par- 
rain , et le garda en prison à peu près jusqu'à sa mort, qui arriva 
en 147G. 

Le roi , en accablant les grandes maisons qu'il n'espérait plus 
regagner, cherchait à se rattacher celles qui n'étaient que dou- 
teuses : il s'assura, autant que possible, de la fidélité des Bour- 
bons, en accordant au sire de Beaujeu madame Anne de France, 
sa fille })référée, et la seule de ses enfants qui lui ressemblât par 
la sécheresse de l'âme et la vigueur du génie ; il maria sa seconde 
fille, Jeanne, enfant de neuf ans, au jeune Louis d'Orléans, qui 
en avait à peine douze, et qu'il faisait élever sous ses yeux dans 
une étroite sujétion. La trêve avec le duc de Bretagne fut pro- 
rogée à diverses reprises. 

La réunion du comté d'Armagnac à la couronne avait été com- 
pensée par un fâcheux revers dans une contrée voisine. Le vieux 
roi d'Aragon , don Juan II , après avoir achevé de reconquérir la 
Catalogne, venait de soulever le Roussillon contre la domination 
française (février 1473). Les populations, irritées des exigences 
fiscales de Louis XI et des atteintes portées à leurs coutumes, 
coururent sus aux Français, et se joignirent partout aux troupes 
aragonaises; il ne resta bientôt à la France que Salces, Collioure 
et le château de Perpignan. Le corps d'armée qui avait écrasé le 

1. I,e vicomte de Fezeiisac, frère du comte d'Armagnac, resta prisonnier du roi : 
ce fut lui qui, en 1184, dénonça à la France les horreurs du sac de Lectoure. Louis XI, 
tandis qu'il faisait périr Armagnac, recevait dans sa faveur l'ancien complice de 
ce comte, l'cx-référendaire du pape Calixte III, qui avait fabriqué les fausses bulles 
pour autoriser le mariage incestueux d'Armagnac. Ce misérable, nommé Ambroise de 
Cambrai, meurtrier et faussaij-e, devint maître des requêtes, puis chancelier de l'uni- 
versité de Paris I — Gaguin. Compend. 1. x, p. 152, v". 



[1173] GUERRE DE ROUSSILLON. 83 

comte d'Armagnac accourut pour reprendre la ville de Perpignan ; 
le roi d'Aragon, malgré ses soixante -seize ans, s'enferma dans la 
place, et la défendit bravement pendant deux mois. L'Aragon, la 
Navarre, et même la Castille, montrèrent un grand enthousiasme 
en faveur de ce vieillard qui faisait oublier ses crimes par son 
courage. Ferdinand (le Catholique), fils de don Juan, avait épousé 
récemment la célèbre Isabelle, sœur du roi de Castille Henri l'Im- 
puissant, mariage qui eut de bien grandes conséquences pour 
l'Espagne et pour l'Europe : Ferdinand amena l'élite de la noblesse 
castillane au secours de Perpignan. Les maladies, causées par la 
chaleur et par la mauvaise qualité des eaux , avaient épuisé l'armée 
française; hors d'état de soutenir le choc de l'armée espagnole, 
elle leva le siège, en brûlant si précipitamment ses logis, qu'un 
grand nombre de malades et de blessés périrent dans les flammes. 
Le château de Perpignan resta cependant aux Français. Louis XI 
envoya de nouvelles forces; on transigea; on convint que le 
Roussillon et la Cerdagne resteraient régis en neutralité jiar des 
officiers élus des rois de France et d'Aragon, jusqu'à ce que don 
Juan eût soldé à Louis la somme dont ces deux comtés avaient 
été le gage. Le délai d'un an était fixé pour l'acquittement 
(17 septembre 1473). 

Le roi , si occupé qu'il fût des affaires du Midi et de l'intérieur, 
avait toujours les yeux sur Charles de Bourgogne, et voyait 
avec joie ce prince s'attirer chaque jour de nouveaux ennemis. 
Il semblait que Charles, par une conséquence logique de sa rup- 
ture avec l'empereur, dût se rattacher les adversaires de la maison 
d'Autriche, les villes libres de la Haute-Allemagne et surtout ces 
valeureux Suisses, dont un guerrier tel que lui était fait pour 
apprécier l'alliance : ce fut tout le contraire. Charles avait confié 
le gouvernement des cantons d'Alsace et de Souabe , que lui avait 
engagés Sigismond d'Autriche, à un landvogt ou bailli alsacien 
nommé Pierre de Hagenbach, confident et instrument de ses 
projets sur l'Allemagne '. Hagenbach s'y prit de façon à rendre 
la domination bourguignonne un objet d'horreur pour toutes les 



1. Hagenbach était depuis longtemps au service de la maison de Bourgogne : c'était 
lui qui avait commandé l'artillerie bourguignonne au siège de Dinant. 



86 FRANCE ET BOURGOGNE, [1473-1474] 

populations du Rhin. Il voulut établir une violente uniformité dans 
ce pays de coutumes si variées, oij les seigneuries féodales, les 
villes libres, les communautés rurales, toutes les formes de liberté 
et de sujétion étaient enchevêtrées. Il fit régner la terreur sous le 
nom d'ordre. Il foula aux pieds tous les droits et toutes les tradi- 
tions. Il frappa d'impôts arbitraires (le mauvais denier) les habi- 
tants des domaines engagés à son maître , et envoya à l'échafaud 
quiconque résistait. Joignant le cynisme à la cruauté, il outragea 
l'honnêteté publique par d'infâmes violences. Des sujets, il passa 
aux voisins, vexa, menaça Mulhouse, Colmar, pour les obliger à 
accepter « la protection » de Bourgogne; il inquiéta Strasbourg, 
Bàle. Les Suisses réclamèrent pour leur alliée Mulhouse. Il dit 
qu'il « qu'il écorcheroit l'ours de Berne pour s'en faire une four- 
rure. » Les Bourguignons apprirent bientôt à leurs dépens que 
l'ours savait défendre sa peau ! 

Les Alsaciens et les Suisses tâchèrent d'obtenir justice; ils sai- 
sirent l'occasion d'un voyage que fit le duc Charles en Alsace et 
en Bourgogne, après les conférences de Trêves; Charles, après 
avoir fait une entrée à Nanci, le 15 décembre 1473, comme s'il 
eût été le suzerain du duc de Lorraine, passa les Vosges et alla se 
montrer au delà du Rhin, àBrisach. Il ne parla que pour approuver 
tout ce qu'avait fait Hagenbach, laissa commettre de nouveaux 
excès quasi en sa présence par le landvogt et par les soldats , et 
traîna à sa suite les envoyés des Suisses jusqu'à Dijon sans leur 
répondre. Il n'avait pas encore visité les deux Bourgognes depuis 
la mort de son père; il fit à Dijon une entrée d'un faste inouï 
(23 janvier 1474). Dans la harangue qu'il adressa de sa propre 
bouche aux États « de la duché et de la comté, » il leur rappela 
l'existence indépendante du royaume de Bourgogne , « que ceux 
de France ont longtemps usurpé et d'icelui fait duché, (ce) que 
tous les sujets doivent bien avoir à regret, et dit qu'il avoit en soi 
des choses qu'il n'appartcnoit de savoir à nul qu'à lui '. » Les 
desseins que laissait entrevoir Charles n'allaient à rien moins qu'à 
la réunion de l'ancien royaume de Lorraine ou d'Auslrasie avec 
celui de Bourgogne, qui avait compris jadis les états de Savoie, 

1. Michelet, VI, 328, d'après un ms, des Chartreux de Dijon. 



[1474] PIERIIE DE HAGENBACII. 87 

une partie de la Suisse et le Daupliiné ' . On savait môme que 
Charles espérait amener le vieux roi René à lui léguer la Pro- 
vence. 

Le discours de Charles aux États de Dijon confirma toutes les 
craintes et exalta toutes les colères des Suisses ; le duc repartit 
pour les Pays-Bas, sans avoir accordé de satisfaction à leurs am- 
bassadeurs, et le retour de ces députés fut suivi d'un résultat 
presque incroyable * les Suisses oublièrent leur haine séculaire 
contre la noblesse de la Ilaule-Allemagne; le ressentiment d'un 
commun outrage réconcilia ces mortels ennemis; les princes 
autrichiens eux-mêmes se rapprochèrent des républicains de 
l'Helvétie par l'intermédiaire du roi de France, qui avait entre- 
tenu avec les Suisses, dans ces dernières années, des relations de 
plus en plus amicales, et qui négociait avec eux, en ce moment 
même, une alliance contre le duc Charles. Les princes de la 
maison de Savoie, informés de ce qui se préparait, tâchèrent de 
s'interposer auprès des Suisses; mais il était trop tard. Le 
25 mars 1474, un pacte de défense mutuelle fut signé à Con- 
stance, entre le duc Sigismond d'Autriche, les évéques de Baie et 
de Strasbourg, le margrave de Bade, la ville de Bàle et les villes 
libres d'Alsace ^, d'une part, et, de l'autre, les « honorables com- 
munes confédérées » des villes et cantons de Zurich, Lucerne, 
Berne, Uri, Schwitz, Unterwaldcn, Zug et Claris. Le roi Louis 
ratifia et garantit ce traité conclu sous les auspices de deux de 
ses agents ; le duc Sigismond scella la réconciliation de la maison 
d'Autriche avec les Suisses par un pèlerinage à Notre-Dame d'Ein- 
siedlcn, au milieu de ces montagnes tant de fois témoins des 
désastres de ses pères. Les conséquences du traité de Constance 
ne se firent point attendre : les riches cités de Strasbourg et de 

1. Il vennit d'établir, le 3 jnnvier, à Malines, un conseil souverain sur le modèle du 
parlement <le Paris. Il y centralisa aussi ses eliamlires des comptes. — Il faisait fouil- 
ler les historiens de l'antiquité pour refaire des orij;ines et des traditions à son 
royaume de Rourg-ogne. Son maître d'hôtel historien, Olivier de La Marche, reven- 
dique pour la Bouryofjiie les souvenirs de la trrande ville d'Alise ( Alesia ), fondée par 
la femme d'Hercule, et ceux mêmes de - Vercinsrentorix , prince françois, •• qui com- 
battit César en ce même lieu d'Alise. Olivier de La Marche, Introdnriinn, c. 2. 

2. Strasbourg, Colmar, Hajîueuau, Schelestadt et Mulhausen iMulhousei. V. le traité 
dans les Preuves de Comines, éd. Lenglet, n" ccxiv. Fribourg, Saint-Gall, Appen- 
zell, ratifièrent plus tard le traité. 



88 FRANCE ET BOURGOGNE. [1474] 

Bâle s'étaient engagées à prêter au duc Sigismond, sous la cau- 
tion du roi Louis, les 100,000 florins que Sigismond devait à 
Charles. Dans les premiers jours d'avril , Sigismond signifia au 
duc de Bourgogne qu'il était prêt à solder sa dette, et réclama en 
conséquence ses domaines de Souabe et d'Alsace. Les Alsaciens 
n'attendirent pas la réponse du duc pour s'insm'ger contre Ha- 
genbach : le landvogt fut surpris et fait prisonnier par les habi- 
tants de Brisach; en quelques jours, les garnisons bourguignonnes 
furent chassées de toutes les villes , et les domaines engagés au 
Bourguignon relevèrent la bannière de leur ancien seigneur. 
Pierre de Hagenbach fut traduit par le duc Sigismond devant une 
cour de justice extraordinaire, composée de députés de la noblesse 
et des bonnes villes de l'Alsace, du Brisgau et du Bâlois ; Berne et 
Soleure furent invitées à s'y faire représenter : Hagenbach, dé- 
claré convaincu d'exécutions arbitraires , de viols et d'attentats 
aux privilèges des nobles et dés bourgeois , fut condamné à mort 
et décapité près de la porte de Brisach, le 9 mai 1474. 

Ce grand acte de justice semblait le signal d'une terrible guerre : 
la trêve de Louis XI et du duc de Bourgogne allait expirer, et l'on 
s'attendait à voir s'armer le roi, l'empereur, les princes allemands 
et les Suisses contre le duc Charles, les rois d'Angleterre et 
d'Aragon et le duc de Bretagne. Cependant Charles et Edouard 
n'étaient pas encore prêts à attaquer la France : Louis XI , peu 
enclin à frapper les premiers coups, « ne pensoit », dit Comines, 
« pouvoir mieux se venger de Charles que de le laisser se heurter 
contre les Allemagnes, chose plus grande et plus puissante qu'on 
ne sauroit dire » : il prorogea volontiers la trêve jusqu'en 
mai 1475, tout en resserrant son alliance avec les Suisses dans 
les conditions les plus avantageuses pour lui. Les Suisses lui pro- 
mettaient 6,000 hommes à quatre florins et demi par mois; le roi 
promettait seulement aux cantons 20,000 florins par an, plus 
20,000 florins par trimestre, s'il ne pouvait les secourir de ses 
armes en cas d'attaque du Bourguignon (25 octobre 1474). 

Charles avait témoigné un si furieux courroux en apprenant 
la mort de Hagenbach , qu'on devait croire qu'il profiterait de 
la prolongation de la trêve avec le roi pour se jeter sur le duc 
Sigismond et sur les Suisses. Il n'en fut point ainsi néanmoins ; 



[14741 CHARLES DEVANT NEUSS. 89 

Charles , suivant sa coutume, s'était déjà engagé dans une autre 
affaire sans attendre l'issue de celle-là. Maître de la Gueldre, il 
avait cru le moment venu de saisir Cologne, par le même procédé 
qui avait réussi à Liège , en se servant du nom du prince ecclé- 
siastique contre la population. Robert de Bavière, archevêque- 
électeur de Cologne, chassé de son siège par le chapitre et par le 
peuple à cause de ses déportements, avait demandé assistance au 
duc de Bourgogne; Charles s'était fait nommer avoué et main- 
bourg du prince dépossédé, et s'apprêtait à envahir l'électorat. Il 
négociait en même temps avec Edouard IV le plan d'une grande 
attaque contre la France pour le printemps de 1475. Il s'imagina 
que la campagne de 1474 lui suffirait pour restaurer l'archevêque 
de Cologne, en dépit de l'empereur, asseoir sa suprématie sur 
toute la rive gauche du Rhin et venger la mort de Hagenbach. Il 
confia provisoirement le soin des hostilités contre l'Alsace à ses 
lieutenants. La magnitique armée qu'il avait mise sur pied en 
écrasant ses sujets d'impôts lui inspirait une confiance sans 
bornes : il avait adopté le système des ordonnances de France, si 
ce n'est que chaque lance comptait huit hommes au lieu de six; 
ses troupes régulières étaient désormais au moins aussi bien dis- 
ciplinées que celles du roi : on n'avait jamais rien vu de si bien 
exercé et de si bien équipé que les troupes à la tête desquelles le 
duc Charles entra sur le territoire de Cologne. Un historien du 
siècle suivant (Heuterus) prétend que Charles compta sous ses 
ordres jusqu'à soixante mille hommes ; il avait fait venir trois 
mille archers anglais et attendait un corps d'hommes d'armes 
italiens, commandés par deux habiles condottieri. 

Le landgrave de Hesse - Cassel et son frère Herman , élu admi- 
nistrateur du diocèse de Cologne par le chapitre avec l'approba- 
tion de l'empereur, s'étaient enfermés, avec dix-huit cents hommes 
d'armes et de l'infanterie, dans Neuss, la plus forte place de 
l'électorat : le duc vint les y assiéger (fin juillet 1474). Un pre- 
mier assaut, tenté par les archers anglais, fut repoussé par la 
chevalerie allemande : le duc entama un siège régulier; mais la 
situation de Neuss, près du confluent du Rhin et de l'Erft, à portée 
des secours de Cologne et de la Westphalie, rendait l'entreprise 
fort difficile : des renforts arrivaient sans cesse à la garnison; un 



•90 FRANGE ET BOURGOGNE. [1474] 

corps d'armée westphalien grossissait sur la rive droite du Rliin, 
en face du camp bourguignon; tout l'Empire finit par s'ébranler 
pour repousser l'agression du duc de Bourgogne. Charles n'avait 
sans doute pas cru que l'Allemagne, qui l'avait laissé faire en 
Gucldre, s'armerait tout entière en faveur des gens de Cologne; 
une fois l'attaque commencée, rien ne put le décider à lâcher 
prise; il continua indéfiniment de consumer son argent, son 
temps et ses soldats devant Neuss. 

Pendant que les rives du Bas-Rhin étaient le théâtre de ce siège 
sur lequel toute l'Europe avait les yeux, la guerre prenait, sur le 
Haut-Rhin et au pied du Jura, un développement et un caractère 
que n'avait pas prévus le duc de Bourgogne. Les Bourguignons 
avaient d'abord mis à feu et à sang, à peu près sans résistance, 
les riches campagnes du landgraviat d'Alsace et du comté de Fer- 
rette (août 1474); Charles espérait que les Suisses n'intervien- 
draient pas; depuis la mort de Hagenbach, il avait essayé de les 
détacher de la ligue germanique, en répandant beaucoup d'argent 
parmi eux. Le comte de Romont, frère du duc de Savoie et sei- 
gneur du pays de Vaud, s'était chargé de retenir chez eux ses 
redoutables voisins, tandis que les Bourguignons châtieraient l'Al- 
sace. Mais, lorsque le bruit des cruautés et des dévastations que 
commettaient Etienne de Hagenbach, frère du landvogt décapité, 
et le comte de Blamont, maréchal de Bourgogne, se fut répandu 
en Suisse , il ne fut plus possible d'arrêter les montagnards : les 
députés de tous les cantons se réunirent à Lucerne, confirmèrent 
le pacte des ligues helvétiques avec le roi de France et les seigneurs 
allemands, et décrétèrent la guerre contre le duc de Bourgogne 
et SCS alliés ( 26 octobre). Le défi des Ligues suisses fut envoyé au 
maréchal de Bourgogne; celui du duc Sigismond et des barons 
de Souabe fut adressé au duc Charles, en son camp devant Neuss. 
Peu de jours après, dix-huit mille combattants, moitié Suisses, 
moitié Souabes et Alsaciens, équipés avec l'argent du roi, se réu- 
nirent sur les frontières de la Franche-Comté et de l'Alsace : ils 
rencontrèrent à Héricourt, entre Bclfort et Montbéliard, une 
vingtaine de mille hommes conduits par le maréchal de Bour- 
gogne et par le comte de Romont : cette armée était composée 
des milices féodules des deux Bourgognes et des états de Savoie, 



[1474-1475] LIGUE CONTRE CFIAHLES. 91 

renforcées du corps lombard appelé d'Italie par le duc Charles. 
Les Suisses se battirent comme autrefois à Bàle contre les Arma- 
gnacs : rien ne tint contre leurs longues ballebardcs et leurs 
énormes sabres; l'armée bourguignonne fut complètement battue 
( 13 novembre), et l'hiver sauva seul la Franche-Comté d'une in- 
vasion immédiate. 

Mais ni les périls de la Bourgogne, ni l'approche du momenî; 
où Edouard d'Angleterre allait réclamer la mise à exécution d'une 
alliance offensive, ne pouvaient arracher l'obstiné Charles du siège 
de Neuss : il était parvenu à bloquer étroitement cette ville, mal- 
gré les quinze ou vingt mille Westphaliens établis sur la rive 
droite du Rhin, sous le commandement du fameux Guillaume de 
La Mark, le « Sanglier des Ardennes » ; mais la place n'en réussit 
pas moins à tenir jusqu'au printemps, et l'empereur, que les cris 
de toute l'Allemagne avaient forcé de sortir de son inaction, parut 
alors sur la rive gauche avec la grande armée tcutonitpie, encore 
incomplète et déjà forte de soixante mille com])att;mts; Neuss ne 
pouvait tarder d'être puissamment secouru. C'était le moment 
pour le duc de traiter. Le làclie et avare Frédéric n'eût pas été 
difficile sur les conditions. Ni le légat du pape, ni le roi Chris- 
tiern de Danemark, qui vint à Dusseldorf offrir sa médiation aux 
deux partis, n'obtinrent rien de Charles le Téméraire : il refusa tout 
à la fois d'accepter une transaction pour son protégé l'archevêque 
Robert, et de proroger de nouveau la trêve avec le roi Louis, qui 
s'était allié à l'empereur et qui avait promis d'envoyer vingt mille 
hommes à l'aide des Allemands, mais qui, les voyant assez forts 
pour tenir tête aux Bourguignons sans son assistance, ne se hâtait 
guère de leur tenir parole. Charles espérait encore emporter 
Neuss et occuper l'électorat de Cologne sous les yeux de quatre- 
vingt mille Allemands, forcer l'empereur à la paix, puis se re- 
tourner contre Louis XI et assaillir la France de toutes parts : il 
comptait sur le concours, non-seulement d'Edouard IV, mais du 
duc de Bretagne, des princes angevins, de don Juan, roi d'Ara- 
gon, et de son fils Ferdinand le Calliolique, héritier de Castille 
du chef de sa femme, la grande Isabelle; il comptait même sur 
René, duc de Lorraine, qu'il avait si cruellement offensé, sur 
Yolande de France, régente de Savoie, propre sœur de Louis XI, 



S2 FRANCE ET BOURGOGNE. [1474-1475] 

et sur Galéas Sforza, duc de Milan. Par un traité conclu le 25 juil- 
let précédent, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne s'étaient 
partagé d'avance la dépouille de Louis XI : Charles avait juré 
d'aider Edouard à recouvrer « son royaume de France » , moyen- 
nant la cession de la Picardie, de la Champagne, du Rcthelois, du 
Nivernais et de quelques autres seigneuries*. 

Lors même que Charles eût été assuré de la coopération active 
de tous les princes qu'il nommait ses alliés, sa conduite n'en eût 
pas été plus sage ; mais la ligue dont il menaçait Louis XI n'exis- 
tait que dans son imagination : le roi d'Aragon, il est vrai, avait 
recommencé les hostilités en Roussillon, au Heu de payer sa dette 
au roi Louis ; mais, loin d'être en état de pénétrer dans le midi 
de la France, il ne put pas même empêcher les Français d'em- 
porter Elne (décembre 1474), et de reprendre Perpignan, après 
un long siège où les habitants souffrirent des extrémités inouïes 
de misère et de famine avant de capituler (mars 1475) 2. Les 
affaires intérieures de l'Espagne absorbaient les forces de l'Ara- 
gon ; dans ce moment où don Ferdinand et sa femme Isabelle 
disputaient le trône de Castille à Juana la Bertrandeja, fille équi- 
voque du dernier roi Henri l'Impuissant ^ dont Isabelle était la 
sœur*, les princes aragonais s'estimèrent heureux d'obtenir de 
Louis XI une suspension d'armes et sa neutralité pour la « que- 
relle de Castille » ; le Roussillon et la Cerdagne demeurèrent au 
pouvoir des Français. Quant au jeune duc de Lorraine, non-seule- 



1. Le roi, pour rendre la pareille à Charles, proposa à l'empereur un traité de par- 
tage des états de Bourgogne : Frédéric répondit assez spirituellement en citant aux 
ambassadeurs fraiiçais le vieil apologue de l'ours et des chasseurs, qui vendent la peau 
de l'ours avant de l'avoir couché par terre. 

2. Ce succès avait coûté cher, et les troupes françaises avaient tant souffert dans la 
guerre de Roussillon, qu'on appelait ce pays « le cimetière des François •• (Jean de 
Troies). Louis XI, exaspéré de la longue résistance de Perpignan, eût violé indigne- 
ment la capitulation et exercé d'impitoyables vengeances, si ses capitaines n'eussent 
j'csisté à ses ordres, dans l'intérêt de sa domination autant que de leur honneur. 
Louis XI se montre à nu " sans vergogne », dans sa correspondance à ce sujet. V. les 
Lettres réunies par Barante, 4» édition, t. X, p. 288 et suiv. 

3. Mort le 12 septembre 1474. 

4. La légitimité de la naissance de Juana était fortement contestée : les partisans 
d'Isabelle surnommaient Juana la Bertrandeja, et la réputaient fille de Bertrand de 
Lédesma, et non du roi Henri l'Impuissant. ]\Ialgré le principe du droit romain : 
li pater est quem nupliœ demonstranl, Juana finit par être écartée du trône. 



11475] SAISIE DE L'ANJOU. 93 

ment il faillit aussi à Charles, mais entraîne par Louis XT, il ratifia 
la ligue de la Haute-Allemagne, et envoya défier le Bourguignon au 
camp de Neuss : le héraut lorrain jeta aux pieds du duc Charles un 
gantelet ensanglanté, en signe de guerre à feu et à sang. Louis, 
malade de corps, mais plus actif d'esprit que jamais, se multi- 
pliait pour susciter des ohstacles à son ennemi : Charles n'était 
pas aussi habile en intrigues : les négociations secrètes dans les- 
quelles il parvint à engager le vieux roi René, touchant l'héritage 
de la Provence, ne servirent qu'à donner l'occasion à Louis XI de 
mettre la main sur l'Anjou et le Barrois, qui ne se défendirent pas * . 
Le printemps était arrivé : l'armée d'Angleterre se trouvait prête 
à passer le détroit- ; déjà lord Scales, beau-frère d'Edouard IV, 
était venu par deux fois inviter le duc Charles à quitter le siège 
de Neuss et à se rendre en Picardie, afin d'aider le roi anglais à 
faire la guerre au royaume de France^; Charles n'écoutait rien; 
« Dieu lui avoit troublé le sens et l'entendement ! » 

1. Le roi accorda de grands prh-iléges à la ville d'Angers, y établit deux foires 
franches par an, institua un corps municipal électif, compose d'un maire, de dix-huit 
échevins et de trente-six conseillers, avec droit de justice criminelle jusqu'à la peine 
capitale exclusivement. Toutes ces charges municipales conférèrent la noblesse, avec 
faculté de ne pas suivre la coutume nobiliaire du pays quant aux successions ( le droit 
d'aînesse était très-rigoureux eu Anjou ; toutes les propriétés nobles passaient à 
l'aîné ) : tous les bourgeois d'Angers reçurent en outre le droit d'acquérir des fiefs 
nobles. Louis XI multipliait tellement ce genre de concessions, qu'il est impossible de 
n'j' pas voir le dessein formel de faire passer une grande partie de la propriété fon- 
cièi'e des mains des nobles dans celles des bourgeois : Louis XI provoquait ce mouve- 
ment de la propriété, que Louis IX autrefois avait arrêté par ses Etablissements : 
depuis la création des armées permanentes, la royauté n'avait plus besoin de compter 
sur le service des fiefs, ni intérêt de maintenir la terre aux mains de la caste guer- 
rière. Il faut aussi voir une intention politique dans ces anoblissements qu'on prodi- 
guait aux fonctionnaires municipaux d'une multitude de villes, et qui tendaient à for- 
mer une sorte de patriciat bourgeois plus docile et plus dévoué à la couronne que la 
noblesse féodale. Ordonn. t. XYUI, p. 87. 

2. " En Angleterre... les choses sont longues ; car le roi ne peut entreprendre 

une telle œu\Te ( la guerre ) sans assembler son parlement ( qui vaut autant à dire 
comme les Trois États), qui est chose très-juste et sainte. »> Comines, 1. iv, c. 1. 
Edouard avait détaché l'Ecosse de la France, et marié une de ses filles à Théritier 
d'Ecosse. 

3. Dès le mois d'octobre précédent, Edouard avait envoyé un héraut sommer 
Louis XI de lui restituer « ses duchés de Guyenne et de Normandie », faute de quoi 
il descendrait en France « à toute sa puissance ». Louis répondit froidement qu'il 
conseillait à Edouard de n'eu rien faire, et lui expédia en présent un loup, un sanglier 
et un âne (J. de Troies). Ce cadeau énigmatique désignait apparemment les trois 
principaux ennemis de Louis XI : le loup était Edouard ; le sanglier, Charles, et l'âne, 
François de Bretagne. 



94 FRANCE ET BOURGOGNE, [1475] 

Et cependant sa situation devenait de plus en plus périlleuse : les 
États des Pays-Bas, réunis à Gand, à la fin d'avril, venaient de refu- 
ser un impôt du sixième du revenu exigé par le duc : l'empereur 
lui tenait tète avec cent mille combatt;ints, car l'armée teutonique 
n'aiait cessé de s'accroître; le duc de Lorraine ravageait le Luxem- 
bourg; la Franche -Comté était désolée par les Suisses, et le roi 
Louis avait mis ses gens d'armes en campagne dés le l" mai, jour 
de l'expiration de la trêve. Montdidier, Uoie et Corbie furent pris, 
pillés et I^rùlés, en dépit de leurs capitulations' ; les troupes royales 
a gâtèrent » au loin le pays jus(]u'aux portes d'Arras, et « décon- 
firent » la garnison de cette ville. Le roi, « en menant guerre si 
âprement et cruellement », espérait forcer le duc à demander la 
cessation des hostilités. On se battait aussi très-vivement en Niver- 
nais, sur les marches de Bourgogne ; le duc de Bourbon n'avait 
pu rester neutre, quoiqu'il en eût grande envie ; les francs- archers 
et les milices féodales des seigneuries de la maison de Bour- 
bon (Bourbonnais, Auvergne, Forez, Beaujolais, etc.) donnèrent 
bataille, non loin de Château -Chi non, au comte de Roussi, gou- 
verneur de Bourgogne, un des (Ils du connétable de Saint-Pol. Le 
général bourguignon fut vaincu et fait prisonnier (20 juin 1475), 
et « la duché » de Bourgogne se trouva exposée aux courses des 
Français comme la Franche-Comté aux courses des Suisses. 

Le duc Charles s'était enfin décidé : après avoir livré à la grande 
armée impériale, sur les rives de l'Erft, un combat brillant, mais 
sans résultat, Charles était rentré en {)oin-parlcrs avec l'empereur 
par l'entremise du légat du pape, précisément à l'instant de 
recueillir le fruit de tant d'efforts; car la famine allait forcer 
Neuss à se rendre, sous les yeux de tout l'Empire. Une trêve de 
neuf mois fut conclue : la question de l'archevêché de Cologne 
fut remise à la décision du saint-père, et Neuss fut placée en dépôt 
aux mains du légat. Charles réitéra la promesse de marier sa fille 
au (ils de Frédéric, et l'empereur fit la paix sans y comprendre 
la ligue du Haut-Rhin ni même son parent Sigismond d'Au- 
triche. Charles décampa le 2G juin; il avait consumé onze mois 

1. Les pauvres habitants se T(^fu}rièront à Amiens en foule. L'échevinage d'Amiens 
les traita fort luniiaiiienieul , et leur permit d'exercer leurs métiers dans la ville. 
Preuves de Comiues, éd. de mademoiselle Dupont, 1. 111, p. 299. 



[1473] DESCENTE DES ANGLAIS. 95 

à sa vaine entreprise, et se trouvait à la veille de commencer 
une guerre de conquête avec un trésor vide et une armée si rui- 
née, si rompue, qu'il ne l'osa jamais montrer à ses amis les 
Anglais, et l'envoya piller le Carrois et la Lorraine, au lieu de la 
diriger sur la Picardie'. 

. Edouard IV descendit à Calais, le 5 juillet, à la tète de quinze 
cents hommes d'armes et de quatorze mille archers à cheval, avec 
force gens de pied et artisans pour servir l'artillerie, conduire les 
chariots et dresser les tentes, sans aucuns pages ni gens inutiles. 
Les suhsides de guerre avaient été votés avec enthousiasme par le 
parlement anglais. Le roi d'Angleterre envoya au roi Louis un 
héraut appelé Jarretière, chargé d'une lettre de « défiance» (défi), 
par laquelle Edouard réclamait « son royaume de France, afin 
qu'il pût remettre l'Église, les nohles et le peuple en leur liherté 
ancienne, et les ôter des grandes charges et travaux où les tenoit 
son adversaire Loys». Le roi, qui cherchait à gagner des amis 
partout, fit des présents au héraut, et lui dit « plusieurs belles 
raisons pour admonester le roi Edouard de prendre appointement 
avec lui ». Louis n'avait pas grand'peur des menaces du monarque 
anglais : il pensait qu'Edouard et le duc de Bourgogne ne seraient 
pas longtemps d'accord. 

Charles avait promis de seconder les Anglais avec une armée 
formidable lors de leur descente en France. Le roi Edouard fut 
fort étonne de ne pas trouver aux champs une seule compagnie 
bourguignonne : après neuf jours, le duc Charles arriva enfin à 
Calais, mais il était presque seul, et il proposa à son allié, au lieu 
de réunir leurs forces pour marcher sur Rouen ou sur Paris, 
d'entrer en campagne chacun de leur côté , lui , par la Lorraine, 
Edouard, par le Laonnois et le Soissonnais, pour se réunir ensuite 
devant Reims, où Edouard serait sacré roi de France. Les Anglais 

1. V. 1:3 détails du siège de Neuss dans la chronique de Jean Molinet, Boulenois, 
ami du célèbre Georjjes Chastellain, et son continuateur dans la charge d'historio- 
graphe de la maison de Bourgogne. Cet écrivain bizarre et boursouflé outre les défauts 
de Chastellain sans avoir ses hautes qualités : il y a, entre les historiens du parti 
bourguignon et Comines , la même différence qu'entre Charles le Téméraire et 
Louis XI : d'un côté, enflure, emphase, divagations ; de l'autre, sagacité, finesse, 
précision, netteté de vues. V. aussi, sur le siège de Neuss, Olivier de La Marche, 
L II, c. 3. 



<)€ FRANGE ET BOURGOGNE. [1475] 

conmiencèrent à murmurer : Charles les apaisa quelque peu en 
les assurant qu'ils seraient puissamment secondés par le conné- 
table de Saint-Pol, oncle de leur reine par alliance. Ce seigneur, 
qui possédait presque tout le Vermandois et la Thierrache , avait 
servi le roi dans les campagnes de 1471 et 1472, tout en intri- 
guant contre lui; depuis ce temps, il avait repris ses allures de 
neutralité suspecte : il avait même commis un acte hostile au roi, 
en faisant sortir de Saint -Quentin, par surprise, le gouverneur 
nommé par le roi , et en se cantonnant dans cette ville. Louis XI 
hésitait à employer la force contre Saint-Pol et à le rejeter ainsi 
dans le parti de Bourgogne; mais il lui gardait une mortelle 
rancune; Charles de Bourgogne ne le haïssait pas moins; si bien 
que le roi et le duc, qu'il avait joués et trahis tour à tour, avaient 
déjà failli s'unir pour le perdre. La neutralité n'était plus pos- 
sible : les Anglais , à travers l'Artois et la Picardie , s'avançaient 
vers Saint- Quentin; le connétable écrivit au duc de Bourgogne 
qu'il le servirait, lui et ses alliés, envers et contre tous. Charles et 
Edouard voulurent mettre Saint-Pol à l'épreuve , et entrèrent en 
Vermandois. Le connétable ne put se décider à livrer Saint-Quen- 
tin, sa garantie et son refuge, et l'avant- garde anglaise fut repous- 
sée à coups de canon, lorsqu'elle se présentait amicalement aux 
portes de cette ville. 

L'irritation fut extrême dans l'armée d'Angleterre : le départ 
du duc Charles, qui courut presser une levée en masse ordon- 
née en Flandre sous des menaces terribles, accrut la colère 
et les soupçons des Anglaise A peine le duc s'était-il éloigné, 
qu'un héraut se présenta au roi Edouard de la part de Louis XI, 
et « remontra bien et habilement » au roi anglais comme quoi il 
avait peu de chances d'en venir à ses fins, « monsieur de Bour- 
gogne » le délaissant de la sorte, et comme quoi le roi ne souhai- 
tait que de vivre en bonne amitié avec lui : le héraut fit en- 
tendre à Edouard que Louis, pour avoir la paix, l'indemniserait 
volontiers de ses dépenses (12 août). L'abandon du duc Charles 

1. Il faut dire que les torts étaient un peu partages. C'était malgré Charles que les 
Anglais étaient descendus par Calais. Charles voulait qu'ils descendissent en Nor- 
mandie, ce qui eût décidé le duc de Bretagne à reprendre les ai-mes; puis tous se fus- 
sent rejoints devant Paris. V. Comines ; éd. de mademoiselle Dupont, t. I, p. 335 : 
note 2. 



[1475J TRAITÉ AVEC L'ANGLETERRE. 97 

avait fort découragé les Anglais , qui , habitués dans leiirs luttes 
civiles à une guerre de coups de main , ne savaient plus , comme 
leurs devanciers, supporter les fatigues et les privations d*une 
longue campagne. La Picardie était ravagée par ordre du roi 
même, les vivres rares ; les Anglais n'ignoraient pas que les pays 
du roi étaient en excellent état de défense, et que la moindre 
place leur coûterait cher à emporter. La plupart des grands lords 
se laissèrent gagner aux présents et aux pensions que leur offrait 
Louis XI ; « le roi Edouard et une partie de ses princes trouvèrent 
ses ouvertures très-bonnes », et, malgré le farouche duc de Glo- 
cester (Richard III), on convint d'expédier, de part et d'autre, 
des plénipotentiaires dans un village voisin d'Amiens. Les ambas- 
sadeurs anglais réclamèrent d'abord la couronne de France, puis 
les duchés de Normandie et de Guyenne ; mais c'était affaire de 
pure forme, et ils se réduisirent peu à peu à demander 75,000 écus 
comptant, le mariage du petit dauphin Charles avec la fille aînée 
du roi Edouard , quand ces enfants seraient nubiles , et le paie- 
ment annuel de 50,000 écus au roi Edouard, tant que lui et 
Louis XI vivraient : ils offraient, à ce prix, une trêve de sept ans. 
Louis accepta sans balancer. « Il n'étoit chose au monde, » dit 
Comines, « qu'il ne fût disposé à faire pour jeter le roi d'iVngleterre 
hors du royaume , excepté de lui céder quelque terre , car il eût 
mis toutes choses en péril et hasard avant que de consentir à 
cela. » Un emprunt considérable fut contracté à Paris pour sub- 
venir à tant de frais. Le jour fut pris pour une entre^Tle oii les 
deux rois signeraient la trêve ' . 

Le duc Charles, à la nouvelle de ce qui se préparait, revint à la 
hâte de Bruges, où les États de Flandre lui avaient accordé, non 
la levée en masse, mais 100,000 ridders d'or et la solde de quatre 
mille hommes. Edouard et Charles eurent ensemble une explica- 
tion très -vive, et se séparèrent complètement brouillés; Charles 

1. Comines fait une remarque curieuse à propos des négociations avec les Anglais. 
" Jamais, « dit-il, " ne se mena traité entre les François et les Anglois, que le sens des 
François et leur habileté ne se montrât par-dessus celle des Anglois, et ont lesdits 
Anglois un mot commun (un proverbe) ; c'est que, aux batailles qu'ils ont eues avec les 
François, toujours ou le plus souvent ont eu gain, mais, en tous traités qu'ils ont eus 
à conduire avec eux, ils y ont eu perte et dommage. » La diplomatie anglaise s'est fort 
relevée depuis ! 

VII. 7 



98 FRANCE ET BOURGOGNE. [1475] 

repartit sur-le-champ, en refusant d'être compris dans la suspen- 
sion d'armes (19 août). Edouard s'émut peu des emportements 
du Bourguignon, et se rendit à Piquigni-sur-Somme, où eut lieu 
l'entrevue des rois de France et d'Angleterre, avec toutes les pré- 
cautions jugées nécessaires dans ce siècle de déloyauté. On se fit 
grande « chère » de part et d'autre : Louis et Edouard jurèrent 
de tenir « ce qui avoit été promis entre eux » , une main sur le 
missel , l'autre sur un morceau de la vraie croix. Edouard avait 
abordé Louis avec grande déférence, et l'avait salué en s'inclinant 
presque jusqu'à terre; néanmoins il continuait, comme ses devan- 
ciers, à se qualifier de « roi de France et d'Angleterre », et n'ap- 
pelait Louis que « le sérénissime prince Loys de France » ; Louis 
ne s'arrêta pas à ce qu'il considérait comme une simple question 
d'étiquette. On lut à haute voix le traité , qui , outre les conven- 
tions précitées, autorisait toute espèce de relations et de négoce 
entre les sujets des deux couronnes, et prescrivait, afin de faciliter 
le commerce, la nomination de députés français et anglais char- 
gés de régler en commun le change des monnaies dans les deux 
pays. Les 50,000 écus à payer annuellement par Louis XI devaient 
être garantis par la banque florentine des Médicis. Les deux rois 
s'engagèrent à se secourir mutuellement contre tous rebelles et 
ennemis intérieurs ', et à étendre le bénéfice de la trêve à leurs 
alliés respectifs, si ceux-ci le désiraient. Edouard s'obligea enfin 
à rendre la liberté à la veuve de Henri VI, Marguerite d'Anjou, 
moyennant une rançon de 50,000 écus (29 août) '^. 

Les deux rois passèrent quelques jours à Amiens en fêtes, puis 
Edouard et son armée reprirent la route de Calais , au grand 
regret, non -seulement du duc de Bourgogne^, mais du conné- 
table , qui avait tout tenté pour retenir les Anglais , et qui Irem- 

1. Le roi Edouard livra à Louis les noms des Français qui intriguaient contre lui en 
Angleterre. Edouard et les siens avaient plus de vanité, mais non pas plus d'honneui 
que Louis. 

2. V. les pièces dans les Preuves de Comines, éd. Lenglet, n<" ccxxxix-ccxlii. Le 
duc de Bretagne non-seulement accepta la trêve, mais conclut avec le roi un traité de 
paix définitif le 9 septembre. Le roi le nomma même son lieutenant général dans tout 
le royaume, titre, bien entendu, purement lionoritique. 

3. Edouard oflVit à Lo>iis de s'unir k lui, l'année prochaine, contre le duc de Bour- 
gogne , moyennant un bon prix. Louis le remercia ; il ne voulait des Anglais eut 
le continent ni comme alliés ni comme ennemis. 



fl475] TREVE ENTRE LOUIS ET CHARLES. 99 

blait que le duc Charles ne s'accommodât à son tour avec le roi, 
trop certain qu'il était de faire les frais de l'accommodement. Ses 
craintes se réalisèrent! Charles, voyant l'invasion de la France 
nanquce, voulait se dédommager aux dépens du duc de Lorraine; 
sa première colère une fois passée, il s'empressa d'accepter la 
trêve qu'il avait repoussée : la trêve fut signée pour neuf ans 
(13 septembre); les conditions en furent tout à l'avantage du duc 
de Bourgogne ; le roi lui restituait les places prises depuis l'ou- 
verture des hostilités, lui promettait Ham, Bohain et Beaurevoir, 
domaines du connétable, abandonnait, par articles secrets, l'alliance 
de l'empereur et des gens de Cologne, reconnaissait à Charles le 
droit de recouvrer par les armes ses possessions d'Alsace, et d'at- 
taquer les Suisses, s'ils secouraient les Alsaciens. Louis ouvrait 
toutes les barrières devant Charles, afin de lui rendre l'infatuation 
qui devait le précipiter ta sa perte. Charles reconnut les conces- 
sions de Louis en abandonnant le roi d'Aragon, et en jurant de 
« faire son léal pouvoir de faire prendre et appréhender la per- 
sonne du connétable pour en faire punition telle que faire se doit, 
en dedans huit jours, sans le recevoir à pardon ». 

La personne du connétable était déjà sous la main du duc, en 
ce moment. Saint-Pol , qui avait si bien fortifié son château de 
Ham ', comme place de refuge, n'osa s'enfermer ni dans cette 
forteresse, ni dans Saint-Quentin. Il n'attendit pas en Vermandois 
la nouvelle du traité du roi avec Charles. Il avait écrit au roi 
pour tâcher de se justifier ; Louis lui manda de venir le trouver, 
parce qu'il était « empêché en beaucoup de grandes affaires » et 
qu'il avait bien besoin « d'une tête comme la sienne ». — Je n'ai 
que faire du corps, et ne veux que la tête, » avait ajouté le roi, en 
s'adressant à ses confidents (Comines). Saint-Pol comprit le sens 
de la sinistre équivoque de Louis , sans avoir besoin d'en 'con- 
naître le commentaire. Il crut trouver plus de pitié chez le duc 
Charles, dont il avait été si longtemps l'ami et le guide; il lui fit 
demander un sauf-conduit, qui fut envoyé après quelque hésita- 
tion : Saint-Pol se retira à Mons, et offrit Saint- Quentin au duc. 
Ceci se passait le 26 août, avant la conclusion du traité du 13 scp- 

1. La fameuse tour de Ham est le donjon de ce château. 



400 FRANCE ET BOURGOGNE. [1475] 

tembre : dès le lendemain de la signature du traité, le roi en per- 
sonne entra dans Saint -Quentin, sans que les gens du connétable 
essayassent de résister; puis il somma le duc de remplir ses 
engagements et de livrer Saint-Pol. Charles ne pouvait qu'être 
parjure, soit qu'il sauvât, soit qu'il livrât ou immolât lui-même 
Saint-Pol : entre deux trahisons , il voulut se donner le temps de 
choisir la plus profitable ; il fit arrêter le connétable et l'envoya 
prisonnier à Péronne, mais suspendit l'exécution des promesses 
faites au roi, sans les dénier. Il avait entamé l'invasion de la Lor- 
raine, pris Pont-à-Mousson (26 septembre), Épinal (19 octobre), 
commencé le siège de Nanci (24 octobre). Les troupes royales 
menaçaient de secourir la Lorraine. Charles traita de nouveau 
avec Louis, qui lui laissa le choix entre la dépouille entière de 
Saint-Pol et les places qu'il avait prises ou prendrait en Lorraine 
( 12 novembre). Charles choisit la dépouille du connétable, dans 
laquelle le roi consentit à comprendre môme Saint-Quentin, que 
Saint-Pol ne tenait que par coup de main! Charles n'avait choisi 
que pour la forme et comptait bien tout avoir, Vermandois et 
Lorraine. Il envoya l'ordre à ses officiers de remettre le conné- 
table aux gens du roi , le 24 novembre , à moins qu'ils n'eussent 
reçu la nouvelle de la prise de Nanci. Son principal lieutenant, 
l'Italien Campo-Basso, lui répondait d'avoir Nanci le 20. Nanci 
tombé, Charles eût manqué de parole au roi. Nanci ne tomba 
point avant le 20; Campo-Basso trahissait le duc Charles et pro- 
longeait le siège. Le chancelier de Bourgogne, Hugonet, et le sire 
d'Humbercourt , qui avaient reçu les ordres de Charles, étaient 
les ennemis personnels de Saint-Pol. Le 24 novembre au matin , 
ils se hâtèrent de livrer le captif à l'amiral de France, Le jour 
même, un contre-ordre arriva : il était trop tard! 

Saint-Pol fut conduit à Paris et enfermé à la Bastille. Le chan- 
celier de France, Pierre Doriole, demanda au prisonnier s'il vou- 
lait avouer de son plein gré la vérité sur les accusations portées 
contre lui et recourir à la clémence du roi, ou bien être inter- 
rogé par voie de justice. Saint-Pol préféra ce second parti, et son 
procès fut instruit dans les formes par-devant le parlement de 
Paris. La procédure ne fut ni longue ni compliquée : les gens du 
roi avaient entre les mains des preuves accablantes de toutes les 



[1475] SUPPLICE DE SAINT-POL, 101 

félonies de Saint-Pol, de toutes les intrigues par lesquelles il avait 
fomenté la guerre civile; on établit même, par son propre aveu, 
qu'il avait promis au duc Charles de faire périr le roi; il préten- 
dit, à la vérité, n'avoir jamais eu intention de tenir parole. Le 19 
décembre , son arrêt lui fut signifié par la cour de parlement : 
Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, était condamné à 
être décapité comme criminel de lèse majesté. La sentence fut 
exécutée le même jour en place de Grève, devant l'Hôtel-de-Yille 
de Paris. 

Ainsi tomba cette sinistre fortune des Luxembourg, cimentée 
du sang de Jeanne Darc. Fondée par le mal, elle croula par le mal, 
Saint-Pol n'obtint ni la pitié ni les regrets de personne : cet 
homme faux et cruel partageait avec le duc de Bourgogne l'ani- 
madversion populaire. Ce fut une grande et terrible nouveauté 
que l'exécution juridique d'un si puissant seigneur, veuf d'une 
sœur de la reine , allié à tous les souverains de la chrétienté, et 
issu d'une maison qui avait donné trois empereurs à l'Allemagne. 
Les temps étaient bien changés depuis la guerre du Bien Public. 

Avant que la tête du comte de Saint-Pol fût tombée sous le 
glaive du bourreau, Charles de Bourgogne avait recueilli le prix 
du sang. La Lorraine , abandonnée du roi et secourue seulement 
par quekpies Alsaciens et quelques Suisses , ne put résister aux 
armes bourguignonnes; Nanci se rendit le 30 novembre. Charles 
y entra triomphalement , jura , comme duc de Lorraine , de res- 
pecter les privilèges de la ville et du duché , assembla les Trois 
États de Lorraine , et , chose rare chez lui , leur dit de « bonnes 
paroles » pour gagner leur affection : il leur déclara qu'il voulait 
choisir Nanci pour sa ville capitale , pour le siège de ses cours 
souveraines de justice et de finances , et sa résidence habituelle. 
Nanci était, en effet, au centre de ses vastes états, et, grâce à la 
possession de la Lorraine, « il venoit dorénavant de Hollande 
jusques auprès de Lyon, toujours sur sa terre ». Son projet de 
réunir les anciens royaumes de Bourgogne et d'Austrasie sem- 
blait retrouver de grandes chances de succès. Charles venait de 
signer avec l'empereur un traité d'alliance ( 27 novembre ) ' : il 

1. Un mois après, Frédéric III signa un second traité tout contraire avec Louis XI, 
le roi et l'empereur s'engageant à attaquer les états de Bourgogne chacun avec trente 



102 FRANGE ET BOURGOGNE. [1475-1476 

continuait à négocier secrètement avec le roi René pour obtenir 
la succession de la Provence et les droits sur Naplcs, au détri- 
ment du duc de Lorraine, petit-fils du roi René, et de Charles, 
coînte du Maine, neveu de ce roi; il disposait « du bien de la 
maison de Savoie comme du sien propre » ; il étendait son in- 
fluence à Venise, à Rome, à Naples ; le duc de Milan, infidèle, paï 
peur, aux vieilles alliances de son père, le laissait recruter ei 
Lombardie une foule d'aventuriers, dont Charles préférait les ser- 
vices à ceux de ses propres sujets. Avec la moindre prudence, 
Charles eût pu redevenir plus redoutable que jamais : un an de 
trêve bien employé eût suffi pour consolider sa domination sur 
la Lorraine, réparer ses pertes, et rétablir ses finances et son 
armée. Le roi eût bien pu ainsi être encore une fois dupe de ses 
propres artifices. 

Mais le repos était loin de la pensée de Charles le Téméraire : 
il ne rêvait que vengeance, et vengeance immédiate, contre les 
Suisses, qui avaient battu ses sujets, pillé ses terres, et qui, en ce 
moment même, envahissaient les domaines de ses alliés. Jacques 
de Savoie, comte de Romont et seigneur da pays de Yaud, oncle 
du jeune duc Phihbert de Savoie, oubliant la journée d'Héri- 
court , avait de nouveau provoqué les Ligues helvétiques en ser- 
vant d'intermédiaire entre Charles et ses condottieri d'Italie. Les 
gens de Berne et de Fribourg , sans attendre leurs amis des can- 
tons forestiers, chassèrent le comte en quinze jours de toutes ses 
seigneuries, et poussèrent jusqu'à Genève, principale cite de « la 
duché » de Savoie ; Genève fut obligée de se racheter par une 
forte rançon. 

Le duc Charles n'eut pas même la patience d'attendre le prin- 
temps pour aller guerroyer, dans ce rude pays, contre ces rudes 
adversaires : il mit en mouvement, dès les premiers jours de 
janvier 1476, son armée, toute rompue encore des suites du 
siège de Neuss et de la guerre de Lorraine. Lorsque les Suisses 
apprirent que le « grand -duc d'Occident » s'avançait contre eux 
en personne, ils conçurent quelque alarme, malgré tout leur 
courage, et dépêchèrent à Charles des ambassadeurs qui offrirent 

mille hommes. La diplomntie de ce temps est uu chaos de perfidies. V. les pièces dans 
les Preuves de Gommes ; éd. Lenglet, 



[1476] CHARLES Ei\ LORRAINE ET EN SUISSE. 103 

la restitution de ce qui avait été enlevé au comte de Romont. Les 
Suisses, indignés que le roi de France ne se déclarât pas en leur 
faveur, selon ses promesses, eussent môme consenti à devenir 
les alliés du Bourguignon contre lui. Louis, alors, eût payé cher 
ses déloyautés. « Monseigneur, » dit au duc un des envoyés , » 
vous n'avez rien à gagner contre nous : notre pays est pauvre 
et stérile; les éperons et les mors des chevaux de votre host 
valent plus d'argent que tous les hommes de nos territoires n'en 
sauroient payer pour leurs rançons, s'ils étoient tous pris » (Co- 
mines). 

Charles ne prit en considération ni les offres des députés suis- 
ses, ni les lettres du roi, qui, pour l'exciter davantage, le conju- 
rait de laisser ces pauvres gens en paix , ni les vives représenta- 
tions des États de Flandre contre les nouvelles taxes demandées 
pour cette guerre. « C'est la dernière fois », répondit le duc aux 
États, a que je proposerai mes demandes à mes sujets, au lieu de 
leur faire connoître mes volontés. J'ai le droit de requérir leurs 
services, et de mettre des impôts quand bon me semble. » Il 
avait doublé les impôts depuis son avènement. 

Le duc, parti de Nanci le il janvier, réorganisa ses troupes en 
Franche- Comté, passa le Jura sans opposition, au commencement 
de février, avec une vingtaine de mille hommes et la plus belle 
artillerie de l'Europe ; il traînait après lui , pour imposer aux 
ambassadeurs italiens qu'il attendait en Suisse, sa magnifique 
chapelle , sa vaisselle d'or et d'argent , et cet immense trésor de 
pierreries, de vases précieux, d'ameublements incomparables, 
que tous les rois de l'Europe enviaient aux ducs de Bourgogne, 
et qui égalait la splendeur des monarques asiatiques. Déjà le 
comte de Romont avait recommencé les hostilités avec quatre 
mille Savoyards : six mille Piémontais et Lombards vinrent 
encore grossir l'armée de Bourgogne ' . Les garnisons suisses éva- 
cuèrent les places du comte de Romont, Yverdun, Jougne, Orbe, 
et se retirèrent à Granson, sur la rive occidentale du lac de 

1. Des récits exagérés donnent quarante à cinquante mille hommes au duc. Il est 
douteux qu'il en eût trente mille. IMalgré la rigidité du duc Charles, un troupeau de 
filles de joie suivaient l'armée. Chroniq. du chapitre de Neufchâtel, ap. Comines, éd. de 
mademoiselle Dupont, t. II, p. 5 ; note 2. 



104 FRANCE ET BOURGOGNE. [1476] 

Neufchâtel. L'armée bourguignonne mit le siège devant Granson, 
château que les Suisses avaient enlevé au sire de Cliàteau-Guyon, 
de la maison de Chalon-sur-Saône, vassal du duc Charles (19 fé- 
vrier). Les Suisses, au nombre de huit cents, se défendirent avec 
héroïsme ' ; les murs de la forteresse étaient presque ruinés par 
le canon : les assauts n'en réussirent pas mieux ; la force échouait; 
on recourut à la trahison : un gentilhomme de l'armée annonça 
à la garnison que Fribourg était brûlé et Berne rendu, mais que 
le duc, touché de leur vaillance, leur accordait la vie sauve. Ces 
braves gens crurent le traître, et le suivirent sans défiance; mais 
à peine eurent-ils mis le pied dans le camp des Bourguignons, 
que le duc les fit saisir et livrer à son grand prévôt : la plupart 
furent pendus aux branches des arbres les plus proches, qui rom- 
paient sous le poids des cadavres ; le reste fut jeté dans le lac 
(28 février). 

Cette malheureuse garnison eût été sauvée , si elle eût résisté 
quelques jours de plus : les hommes de tous les cantons s'étaient 
assemblés à Morat et à Neufchàtel ; les gens de Berne, de Fri- 
bourg , de Soleure , de Zurich , de Baden , de l'Argovie , de Lu- 
cerne, de Scliaffhouse,de Saint-Gall, d'Appenzell, étaient accourus 
sous la conduite de leurs avoyers et de leurs bourgmestres ; les 
formidables montagnards des Waldstœtten étaient descendus des 
hautes vallées; tous arrivaient « à grands sauts, avec chants d'al- 
légresse, tous hommes de martial courage, faisant peur et 

pourtant plaisir à voir^ ». Bàle, Strasbourg, Colmar, Schelestadt 
et le margrave de Bade, seigneur de Neufchàtel, avaient com- 
mencé d'envoyer leurs contingents à leurs bons alliés des Ligues. 
Les Suisses n'attendirent pas les barons de Souabe ni les gens de 
Sigismond. Lorsqu'avec les renforts des Alsaciens, ils comptèrent 
une vingtaine de mille combattants, ils résolurent d'aller droit 
à l'ennemi et de venger leurs frères. Le 2 mars au matin, ils s'a- 
vancèrent de Neufchàtel contre l'armée de Bourgogne. Charles 
avait assis son camp dans une excellente position : sa droite était 

1. Pendant ce siège (2G février), le duc fît publier que quiconque déserterait serait 
ecartelcl ce qui indique, comme le remarque M. IMichelet, que l'armée n'avait pas 
grand élan. 

2. Chroniq. de Neufchàtel, ap. Michelet, VI, 383, note 2. 



[14761 BATAILLE DE GRANSOxN. 105 

appuyée au lac de Neufchâtel, sa gauche, aux marais du mont 
Thévenon; son front était protégé par la petite rivière d'Arnon, 
et surtout par sa puissante artillerie. Le duc perdit tous ces avan- 
tages par son outrecuidance : il ne voulut pas laisser aux « vilains » 
l'honneur d'attaquer les premiers , et , sortant de ses retranche- 
ments, il marcha au-devant des Suisses en côtoyant le lac. Il 
conduisait lui-même Favant-garde, composée, non point d'arque- 
busiers, de canonniers et de gens de trait, comme il eût été con- 
venable, mais de l'élite des hommes d'armes. Le chemin était 
resseiTé entre le lacet les montagnes; il était impossible à la 
cavalerie de s'y déployer; le champ de bataille ne pouvait être 
plus mal choisi; mais le duc n'écoutait aucune observation et 
oubliait les règles les plus élémentaires de cet art de la guerre 
qu'il avait tant étudié : l'orgueil, l'entêtement, la colère, exal- 
taient son cerveau jusqu'à la fohe. 

Les deux avant-gardes se rencontrèrent près du château de 
Vaux-Marcus, Les Suisses, à quelques cents pas des Bourguignons, 
mirent un genou à terre et se recommandèrent à Dieu. « Ils 
demandent merci », criaient les Bourguignons. Les gens du duc 

Charles furent bientôt détrompés ; les Suisses se relevèrent! 

C'était le bataillon carré de Schwitz, Berne, Soleure et Fribourg , 
conduit par Nicolas de Scharnacthal , avoyer de Berne. Le duc 
voulut les refouler, pour gagner du champ et essayer de se 
mettre en bataille. Les premiers escadrons de l'hôtel du duc et de 
la noblesse bourguignonne se brisèrent contre un rempart de 
piques de dix-huit pieds ' : le sire de Château- Guyon, le plus 
grand baron de la Bourgogne , et quelques autres chevaliers de 
renom restèrent sur la place. Le duc ordonna im mouvement en 
arrière vers le camp, pour trouver un meilleur terrain ; cet ordre 
augmenta la confusion. Avant que Charles eût pu reformer ses 
hgnes, son avant-garde fut rejetée sur le gros de Farmée, qui 
recula jusqu'au camp. Un long mugissement retentit dans la 
montagne, sur la gauche des retranchements bourguignons : 
c'étaient le taureau d'Uri et la vache d'Unferwalden; on nommait 
ainsi deux énormes trompes de corne d'aurochs, que les monta- 

1. Les lances bourguiçrionnes n'en avaient que dix. Les Suisses fichaient en terre 
obliquement le bout de la hampe, et présentaient la pointe à hauteur de coitrail. 



106 FRANCE ET BOURGOGNE. [1476] 

gnards des Waldstœlten prétendaient avoir été données à leurs 
ancêtres par l'empereur Charlemngne. Les gens d'Uri, d'Unter- 
walden , de Lucerne avaient tourné par un sentier abrupt, et, à 
travers les sapinières, débouchaient sur le flanc de l'ennemi. 

A ces sons effrayants, à la vue de ces nouveaux adversaires, 
dont on voyait reluire les armes aux pâles rayons d'un soleil 
d'hiver, et qui descendaient des hauteurs, tète baissée, à grands 
pas, comme si rien ne dût les arrêter, une terreur panique 
s'empara de l'armée bourguignonne; tout s'enfuit, tout se dis- 
persa, l'armée s'éparpilla dans toutes les directions, comme 
flc fumée épandue par vent de bise * ». Le duc, furieux, désespéré, 
n'avait plus, dit-on, auprès de lui que cinq cavaliers lorsqu'il se 
résigna à fuir à son tour : il ne s'arrêta qu'à Nozeroi, à seize 
lieues de Granson, Le camp, l'artillerie, le pavillon de velours du 
duc, son trésor, sa chapelle remplie de châsses et de statues d'or, 
d'argent et de cristal, ses joyaux, jusqu'à son chapeau de velours 
cerclé de pierreries, jusqu'à son sceau ducal, à sa splendide épée 
de parade et à son collier de la Toison d'Or, tout devint la proie 
des montagnards ; « rien ne se sauva que les personnes » ; la dé- 
route fut si prompte que la perte en hommes fut presque nulle; 
mais aucune victoire, depuis des siècles, n'avait donné un si pro- 
digieux butin aux vainqueurs. Ces « povrcs gens de Suisses » ne 
se doutaient pas « des biens qu'ils avoient en leurs mains » : ils 
prenaient les plats d'argent pour de l'étain, les vases d'or pour du 
cuivre, et se partageaient à l'aune les draps d'or et de soie, les 
damas, les velours, les tapis d'Arras. Des diamants et des rubis, 
qui avaient à peine leurs pareils aux Indes, étaient jetés dédai- 
gneusement dans la neige connue des morceaux de veri'e, ou 
passaient de main en main jiour quelques florins; plus tard, les 
papes et les rois se les disputèrent au prix de monceaux 
d'or - ! 

1. Chroniq. de Neufcliâtel, ap. Comines ; éd. de mademoiselle Dupont, t. II, p. 8, 
note 2. 

2. Le pros diamant du duc, (lui avait, dit-on, orné autrefois le turban du fïrand 
JIopoI, et qui n'avait pas son pareil dans la chrcHienté, fut vendu un florin par un 
moiitatïnard à un curé des environs, et, passant de main en main, finit par rester dans 
celles du pajte Jules II, a\i prix de 20,000 ducats d'or: il orne la tiare du pape. 
Uu autre, beaucoup moius beau, a été célèbre en France depuis le wi" siècle, sous le 



[1476] DÉSASTRE DE CHARLES. 107 

Les Suisses apprécièrent mieux des richesses d'une autre na- 
ture, qu'ils trouvèrent dans le camp bourguignon : une immense 
artillerie, une multitude d'arquebuses à crochet^ et d'autres armes 
offensives et défensives de toute espèce. Armes, étoffes, meubles 
précieux, bagages et munitions furent distribués à l'amiable, 
entre les cantons montagnards et les bonnes villes ; les bannières 
des barons vaincus furent appendues aux voûtes des églises de 
Suisse et d'Alsace ^. Ce fut, avec si peu de sang versé, la plus 
grande bataille que gens de commune eussent jamais gagnée : 
Courtrai même ne s'y pouvait comparer. 

Le roi Louis, qui s'était rendu de Touraine à Lyon, pour être 
plus près du théâtre de la guerre, eut, dès le surlendemain, la 
nouvelle de la défaite du duc Charles : on peut juger de sa joie ^ 
Le succès donnait raison au système de temporisation qu'il avait 
opposé à la fougue de Charles le Téméraire : la puissance bour- 
guignonne s'était précipitée d'elle-même sans que la France eût 
rien risqué pour l'abattre. Granson rompit immédiatement l'al- 
liance des petits états du sud-est avec le duc Charles : le roi René, 
que Louis XI menaçait d'un procès criminel et de la confiscation 
de ses seigneuries saisies deux ans auparavant, jura, sur la croix 
de saint Laud, de renoncer à toute intelligence avec le duc de 
Bourgogne, vint trouver Louis à Lyon et lui promit l'héritage de 
tous les domaines de la maison d'Anjou, si le comte du Maine, 
duc de Calabre, mourait sans enfants; ce prince, neveu du roi 
René, était beaucoup plus jeune que Louis, mais sa mauvaise 
santé présageait une fin prématurée. L'infortunée Marguerite 
d'Anjou, délivrée de sa captivité par les bons offices et par l'ar- 
gent de Louis, avait, de son côté renoncé à tous droits sur l'héri- 
tage paternel en faveur de son libérateur : le duc René de 
Lorraine, petit-fils du roi René par sa mère , se trouvait seul lésé 

nom de " Sanci ». Un troisième est demeuré à la maison d'Autriche. — Barante, t. XI, 
p. 27-32. 

1. L'arquebusier, pour viser, appuyait son arme sur un bâton fiché en terre et ter- 
miné par une sorte de fourche ou de crochet. 

2. SLs cents bannières, partie conquises à la bataille, partie trouvées dans des 
bahuts, au camp. Comines, II, 20, note 3. 

3. Il exprima cette joie à sa façon, en faisant un pèlerinage à Notre-Dame-du-Puy 
en Vêlai, et en prenant deux maîtresses à la fois, deux marchandes de Lyon. J. de 
Troies. 



<0S FRANCE ET BOURGOGNE. [147C] 

par cet arrangement. Louis octroya au roi René, pour reconnaître 
sa soumission , mainlevée de la saisie des duchés d'Anjou et de 
Bar, en gardant toutefois garnison au château d'Angers. Le duc 
de Milan abandonna également l'alliance bourguignonne pour 
revenir à celle de l'ancien ami de son père, le grand Sforza. La 
régente de Savoie, aussi astucieuse et aussi politique que le roi 
son frère, commença de se rapprocher secrètement de lui. L'or- 
gueilleux Bourguignon sentit lui-même qu'il fallait fléchir devant 
le rival qu'il avait tant de fois outragé : il dépêcha au roi un 
ambassadeur, « avec humbles et gracieuses paroles »,pour prier 
Louis de « lui tenir loyaument la trêve ». Louis répondit très- 
« amiablement » : il voyait le duc courir à une perte inévitable, 
et n'estimait point nécessaire d'y contribuer directement ; il fit 
d'ailleurs le plus pompeux accueil à des envoyés suisses qui se 
rendirent près de lui à Lyon , tâcha de leur faire oublier son 
abandon à force de caresses , et leur promit de grandes sommes 
d'argent pour leurs cantons et communes. 

Le duc, quelques semaines après la bataille, se reporta en avant 
du Jura avec ce qu'il avait pu rassembler de troupes, et s'établit 
près de Lausanne, pour y reformer son armée ; mais les émotions 
de Granson l'avaient brisé ; il tomba malade de douleur et de 
honte ; il ne prenait plus aucun soin de sa personne ; il laissait 
croître sa barbe jusqu'à ce qu'il eût revu, disait-il, le visage des 
Suisses. Sa complexion même était bouleversée; lui, si sobre, lui 
qui, jusqu'alors, s'abstenait de vin et, chaque matin, buvait de 
la tisane et mangeait de la conserve de roses pour rafraîchir l'ar- 
deur excessive de son sang, il se sentait tout glacé; son sang ne 
circulait plus ; il recourait aux vins les plus capiteux pour ré- 
chauffer son cœur et son estomac, et étourdir ses tristes pensées. 
Un habile médecin italien, Angclo Gatto *, parvint à ranimer son 
esprit et ses sens, et le guérit avec des ventouses (Comines). Sa 
tête ne se remit qu'imparfaitement, mais le désir et l'espoir de la 
vengeance lui revinrent avec la santé, et une activité fébrile suc- 
céda à son profond abattement. Une partie des fuyards de Granson 
l'avaient rejoint peu à peu, non par zèle, mais par contrainte, 

1, 11 passa depuis au service de Louis XI, qui le fit archevêque de Vienne. C'est 
lui qui engagea Comines à rédiger ses mémoires. 



[147G] SIÈGE DE MORAT. 409 

car il avait mandé aux gouverneurs de ses provincel: d'envoyer 
au gibet tous les déserteurs qui rentreraient dans leurs foyers. 
Une douzaine de mille hommes appelés des Pays-Bas, trois mille 
mercenaires anglais, quatre mille Italiens, rendirent à son armée 
un aspect imposant; avant la fin de mai, il se vit au moins aussi 
fort qu'à Granson; et, dans les premiers jours de juin, il se diri- 
gea surMorat, petite, mais forte ville, que les Bernois avaient 
enlevée à la maison de Savoie , et qui était comme le boulevard 
de Berne, sur qui Charles voulait décharger sa colère. 

L'armée suisse, après la victoire et le partage du butin, s'était 
séparée sans autre exploit que de reprendre Granson et d'en 
pendre par représailles la garnison bourguignonne; elle n'avait 
pas songé à poursuivre le duc au fond des gorges du Jura ni aux 
bords du lac du Genève, et ne s'était point imaginé que son en- 
nemi vaincu pût être si tôt en mesure de tenter une seconde fois 
le sort des armes. Les gens de Berne, cependant, ne furent pas 
pris à l'improvistc : ils avaient surveillé les préparatifs du duc; 
au premier bruit de sa marche, seize cents hommes, l'élite de la 
population bernoise, se jetèrent dans Morat, sous les ordres d'A- 
drien de Bubenberg, qui avait été longtemps le chef du parti de 
Bourgogne en Suisse, et qui n'en montra que plus d'énergie 
contre les Bourguignons. Le ban de guerre fut de nouveau pu- 
blié par toutes les villes et les campagnes de la confédération. 
Une assemblée fédérale, tenue à Lucerne, défendit à tout combat- 
tant de quitter son harnais , soit de jour, soit de nuit : le jeu, les 
jurements, les querelles, les rixes, furent sévèrement interdits; 
chaque combattant devait élever son âme à Dieu au moment de 
l'attaque, frapper sans relâche jusqu'à ce qu'il eût abattu tout ce 
qui se trouvait devant lui, et ne pas faire de prisonniers. Quicon- 
que prenait la fuite pendant le combat devait être mis à mort par 
son voisin; il était prescrit de respecter les femmes, les enfants, 
les vieillards, les prêtres et les églises, et défendu de brûler les 
moulins et les villages. 

L'armée de Bourgogne avait assis son camp, le 1 1 juin, devant 
Morat, et entamé le siège avec vigueur : le duc avait encore une 
nombreuse artillerie, malgré les pertes immenses de Granson; il 
avait fait fondre les cloches des églises de la Franche-Comté et du 



410 FRANCE ET BOURGOGNE. [1476] 

pays de Vaiid pour en forger des canons. Mais en vain la brèche 
fut-elle largement ouverte : trois assauts furent repoussés avec 
grand carnage. La résistance opiniâtre de Bubenberg donna le 
temps aux confédérés de se réunir sur la Sarine, entre Berne et 
Morat : la noblesse de Souabe et de Tyrol, les vassaux du duc Si- 
gismond, avaient joint les Suisses, ainsi que les milices de Bàle 
et des villes d'Alsace; le jeune duc René de Lorraine, qui, chassé 
de ses états par le duc de Bourgogne, s'était réfugié à Lyon, ar- 
riva aussi de France à la tôte de trois cents gentilshommes lor- 
rains dévoués à sa fortune*. « Les alliés», dit Comines, «pouvoient 
être trente et un mille hommes de pied, bien choisis et bien 
armés; c'est à savoir : onze mille piques, dix mille hallebardes, 
dix mille couleuvrines (arquebusiers) , et quatre mille hommes 
de cheval. » 

Cette puissante armée traversa la Sarine le 21 juin, et passa la 
nuit sur les hauteurs boisées dont la chaîne se prolonge entre 
cette rivière et Morat. Le lendemain, au point du jour, les confé- 
dérés s'ordonnèrent en trois batailles : l'avant-garde fut confiée au 
Bernois Hans de Hallwyl; le corps de bataille, à Henri Waldmann, 
de Zurich, arrivé le matin même avec ses gens ^, et à Gaspard 
Hertenstein, de Lucerne; le duc de Lorraine et le comte de 
Thierstein commandaient la cavalerie. Avant qu'on se mît en 
mouvement , les comtes de Thierstein et d'Eptingen conférèrent 
l'ordre de chevalerie à tous les capitaines des bourgeois et des 
montagnards : le duc de Lorraine reçut l'ordre avec le doyen des 
bouchers, qui portait la bannière de Berne , sublime égalité de 
l'héroïsme devant la mort. 

Le duc Charles était sorti de ses retranchements, et avait rangé 
son armée pour attendre l'attaque; mais, voyant les confédérés 
demeurer immobiles sur le revers des collines, tandis que ses 

1. V. les détails touchants sur les malheurs du jeune duc et la sympathie qu'il 
inspirait, ap. Michelet, VI, 392-393, d'après la CAronjque de Lorraine, dans les Preuves 
de D. Calmet, et Villeneuve-Bargemont. 

2. « La veille au soir, pendant que tout le monde, à Berne, était dans les églises à 
prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute la ville fut illuminée; on 
dressa des tables pour eux; on leur fit fête. Mais ils étaient trop pressés; ils avaient 
peur d'arriver tard; on les embrassa, en leur souhaitant bonne chance Beau mo- 
ment... de fraternité si sincère, et que la Suisse n'a retrouvé jamais! »» Michelet- 
VI, 393. 



[147G] BATAILLE DE MOKAT. 411 

gens étaient trempés d'une pluie battante, il comman la qu'on 
rentrât au camp, « Il est temps », s'écria Ilans de Ilaliwyl : a à 
genoux, mes amis, et faisons notre prière! » 

Le ciel s'éclaircit en ce moment, et le soleil apparut radieux 
au-dessus de Berne. 

« Braves gens » , cria Ilalhvyl , « Dieu nous envoie la clarté de 
son soleil! Allons! pensez à vos femmes, à vos enfants, et vous, 
jeunes gens, à vos amoureuses ! » 

« Granson! Granson! » rugirent les montagnards, qui étaient 
presque tous à l'avant-garde ; et les deux premiers corps des 
alliés, descendant avec impétuosité des hauteurs, se ruèrent droit 
au camp de Bourgogne. La lutte fut longue et sanglante ; les 
Suisses furent repoussés à plusieurs reprises ; l'artillerie bour- 
guignonne abattait ces vaillants hommes en foule, et la cavalerie 
du duc fit plusieurs sorties avec succès; Charles commençait à 
espérer la « recouvrance » de son honneur, quand un tumulte 
effroyable s'éleva du milieu du camp; Hallwyl et son avant-garde 
s'étaient glissés derrière les retranchements et pénétraient dans 
les quartiers du duc. Le reste des confédérés revinrent à la 
charge, franchirent le fossé et la haie qui fermaient le camp, 
s'emparèrent de l'artillerie et la tournèrent contre les Bourgui- 
gnons. Dès lors, le sort de la journée fut décidé; mais ce ne fut 
point, comme à Granson, une ignominieuse déroute : les gardes 
du duc et tous les gens de sa maison, les archers anglais, la no- 
blesse flamande et bourguignonne, qui comiiosaicnt l'aile droite 
de Charles, combattirent avec une bravoure désespérée ; le « grand 
bâtard, » Antoine de Bourgogne, frère du duc, se défendit non 
moins vaillamment à l'aile gauche; mais bientôt l'arrière-garde 
suisse et la garnison de Morat enveloppèrent complètement les 
Bourguignons. Le corps savoyard et piémontais du comte de Uo- 
mont (9,000 hommes), campé de l'autre côté de Morat, n'osa 
ou ne put empêcher cette manœuvre. Le duc de Somerset, capi- 
taine des Anglais, le comte de Marie, lils aîné du feu connétable 
de Saint-Pol, qui continuait de servir celui qui avait livré son 
père, et maints autres barons, furent tués; la bannière du duc 
tomba, puis celle du « grand bâtard » : ce fut le signal de l'anéan- 
llssemenl de l'armée. La -résistance prolongée des troupes ducales 



<12 FRANCE ET BOURGOGNE. [1476] 

n'avait servi qu'à rendre le massacre plus effroyable ; des milliers 
de braves jonchaient l'enceinte du camp ; des milliers de fuyards 
furent poussés dans le lac ; les vainqueurs n'accordèrent point de 
quartier. Le duc , quand tout fut perdu , s'ouvrit passage à la tète 
de trois mille chevaux, qui se dispersèrent en quelques heures, 
et arriva, lui douzième, àMorges, sur le lac de Genève, après 
une course de douze lieues * . 

Le duc alla coucher le lendemain à Gex , oii il s'arrêta quel- 
ques jours pour se refaire une escorte : l'excès de la fureur et du 
désespoir soutint quelque temps chez lui une énergie fiévreuse; 
il ne parlait que de faire pendre ou décapiter tous ceux de ses 
sujets qui ne s'empresseraient pas de se livrer corps et biens à sa 
disposition ; il fit arrêter traîtreusement à Gex son alliée la ré- 
gente de Savoie, dont il soupçonnait la fidélité ; puis, rentrant en 
Franche-Comté, il convoqua les États de toutes ses provinces, afin 
d'exiger de ses sujets « le quart de leur avoir, » et de remettre 
sur pied une armée de quarante mille hommes. 

Mais le prestige qui environnait le nom de Charles le Terrible 
était dissipé : les États de la Franche-Comté , réunis à Salins , ré- 
sistèrent au duc en face , bien qu'avec des formes respectueuses , 
et lui offrirent seulement trois mille hommes pour défendre leur 
province. La Comté envoya secrètement au roi pour traiter de la 
paix. Les États de « la duché», assemblés à Dijon, hors de la 
présence du duc, s'exprimèrent avec bien plus d'énergie encore, 
et refusèrent hautement de consommer la ruine de leur pays -, 

1. Les cadavres des vaincus ( huit mille combattants , dit Comiaes , sans les gx*ns à 
la suite), furent jetés dans une fosse immense qu'on remplit de chaux vive; quand les 
corps furent consumés, on entassa les ossements dans une chapelle appelée Vossuaire 
des Bourguiijnons. On y lisait cette inscription t 

DEO OPTIMO MAXIMO. 

IXCLYTI ET FORTISSIMI BURGUXDI^ DUCIS EXERCITUS , MORATUM OBSIDENS , 

AB UELVETllS C^SUS , HOC 8UI MONUMEKTUM RELIQUIT. 

(A Dieu très-bon et très-grand. L'armée du célèbre et très-vaillant duc de Bour- 
gogne, détruite par les Suisses au siège de Morat, a laissé d'elle ce monument.) 

Ce monument, qui n'eût dû inspirer à des républicains que respect et sympathie, a 
été détruit, en 1798, par des régiments français composés de soldats bourguignons, 
dont le patriotisme peu éclairé vit une offense dans ce souvenir. 

2. « La duché ", à laquelle le duc demandait plus d'hommes que d'argent, contrai- 



ll"G] RUINE DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. 113 

pour soutenir une querelle insensée. Les États de Flandre et de 
Brabant, convoqués à Bruxelles ', déclarèrent que, si le duc était 
pressé et environné des Suisses et Allemands , ils Tiraient tirer 
d'entre ses ennemis, mais qu'ils ne l'aideraient plus d'hommes 
ni d'argent pour reprendre l'offensive. La Flandre retint la prin- 
cesse Marie, que réclamait son père. L'exaspération était uni- 
verselle contre Charles : nobles, clercs et bourgeois détestaient 
également ce despote impitoyable qui comptait pour rien le 
bien-être et la vie de ses sujets; ils cessèrent de lui obéir en 
cessant de le craindre. Leur désobéissance, inévitable et pourtant 
inattendue , brisa cette âme de bronze : Charles s'affaissa dans 
une morne atonie. Il resta près de deux mois immobile au fond 
d'un vieux château du Jura, à la Rivière, près de Joux et de 
Pontarlier, attendant toujours des soldats qui ne vinrent pas, 
sombre, inabordable, n'ouvrant son cœur à personne, étouffant 
ses rugissements dans la solitude comme un lion blessé. 

Tout achevait cependant de crouler autour de lui : à la nouvelle 
de l'arrestation de la duchesse de Savoie, l'amiral de France et le 
sire du Lude, gouverneur du Dauphiné, étaient entrés en Savoie et 
avaient provoqué la réunion des États de ce pays , qui se mirent 
sous la protection du roi, et qui confièrent à Louis XI leur jeune 
duc Philibert et les villes de Chambéri et de Montraélian : la du- 
chesse elle-même, aidée par des agents français, s'évada du 
château de Rouvres , près de Dijon , oîi elle avait été conduite , 
alla trouver le roi son frère au Plessis-lez-Tours, et se réconcilia 
pleinement avec lui ; la paix fut conclue , par l'intermédiaire de 
Louis XI, entre la maison de Savoie et les Suisses, qui envoyèrent 
au roi une solennelle ambassade, composée de la plupart des 
capitaines de Granson et de Morat. Louis accueillit splendidement 
ces hommes redoutables, les combla de présents, surtout Buben- 
berg , le défenseur de Morat : il leur offrit d'attaquer lui-même 
le duc de Bourgogne du côté de la Flandre , pourvu que toutes 
les forces de l'Helvétie, qu'il s'engageait à solder durant la cam- 

rement à ce qu'il faisait en Flandre, avait payé au maximum 80,000 livres par an 
d'impôt direct en 1473 et 1474. Michelet, VI, 390, d'après les archives de Dijon. 

1. Les Etats de Flandre avaient déjà refusé une levée de dix mille hommes au mois 
de mai. 

vu. 8 



IM FRANCE ET BOURGOGNE. fl476] 

pagne, se portassent en Lorraine. « Cette duché » était déjà en- 
vahie par le duc René, à la tète de milices alsaciennes et de 
volontaires lorrains. Toutes les villes ouvrirent joyeusement 
leurs portes au jeune duc , aussi doux et aussi « accort » que 
Charles était rude et discourtois. René mit bientôt le siège devant 
Nanci , défendu par un millier de Bourguignons et d'Anglais : le 
prince lorrain n'avait qu'un très-petit corps d'armée : les Français 
n'avaient pas encore rompu la trêve, et peut-être Charles eùt-il 
pu secourir la garnison de Nanci ; mais Charles ne tenta rien à 
temps, et, lorsque enfin le bruit des succès de René le tira de son 
inaction, lorsqu'il se décida à marcher vers la Lorraine avec 
quelques milliers d'hommes, tristes débris de ses armées ou 
nouvelles levées franc-comtoises , il était trop tard : Nânci était 
rentré, le 6 octobre, au pouvoir de son prince. Charles continua 
sa route , résolu de reprendre la cité qu'il n'avait pas su garder : 
il fut rejoint, chemin faisant, par les comtes de Nassau et de 
Chimai', avec un corps de troupes des Pays-Bas. Un certain 
nombre de gens de guerre lui revenaient, attirés par ses dons et 
ses promesses. René, dont les auxiliaires s'étaient déjà dispersés, 
n'était pas en état de livrer bataille; il annonça aux habitants 
de Nanci qu'il les secourrait sous deux mois , leur laissa tout ce 
qu'il avait de soldats, et partit pour aller « quérir » les Suisses. 

Une assemblée générale des villes et des cantons suisses fut 
tenue à Lucerne le 25 novembre ; les « seigneurs des Ligues » 
octroyèrent au duc René toute liberté de recruter chez eux-. Le 
jeune duc promit beaucoup d'argent, avec la garantie du roi 
Louis; huit mille hommes d'élite s'enrôlèrent pour la guerre de 
Lorraine, se réunirent à Bàle la veille de Noël, et entrèrent en 
Alsace. Les deux mois expiraient : la situation de Nanci devenait 
critique; les murs étaient ruinés par l'artillerie ennemie, et la 
disette sévissait dans la ville: la misère, il est vrai, était pire 

1. Pliilippe de Croï, connu auparavant sous le titre de sire de Quiévrain. Les Croï 
étaient rentres en y;r;\cc auprès du duc Charles. 

2.. li y eut de l'hésitation. Les Suisses hésitaient à aller faire la [guerre loin de chez 
eux. Le lé^^at du pape ( qui fut le fameux Jules II ) travaillait en Suisse contre la 
diplomatie franç^aise. V. les détails curieux dans les Preuves de D. Calniet, Histoire de 
Lorraine, p. 93 ; le duc René venant au conseil de Berne avec un ours privé, pour flat- 
ter les Bernois, etc.; et Michelet, VI, 405. 



{1476-1477] SIÈGE DE NANCI. 115 

encore au camp du duc Charles : le froid, la faim, le fer des 
assiégés décimaient les Bourguignons; les assauts échouaient; le 
duc n'avait ni vivres ni argent; tous ses convois étaient inter- 
ceptés, tous ses détachements enlevés ; Charles n'en était que plus 
opiniâtre. Dur à son propre corps, il était sans pitié pour les 
autres. Il s'emporta contre ses meilleurs ofliciers, qui le pres- 
saient de lever le siège et de se retirer dans le Luxembourg. II 
ne se fiait plus qu'au comte de Campo-Basso, condottiere napoli- 
tain * , qui le trahissait et qui avait promis sa perte au roi Louis 
et au duc René. 

Charles, sur ces entrefaites, fut informé que René approchait 
avec vingt mille Suisses, Souahes, Alsaciens, Lorrains et Fran- 
çais : l'armée de Bourgogne était si épuisée qu'on n'y comptait 
pas trois mille combattants valides ; quatre cents soldats avaient 
été gelés dans la nuit de Noël, beaucoup jusqu'à la mort! Campo- 
Basso leva le masque en désertant avec ses gens, et alla joindre le 
duc René ; les Suisses refusèrent de recevoir le traître dans leurs 
rangs. 

L'unique ressource qui restât au duc Charles était de se replier 
vers Pont-à-Mousson , et de se mettre à couvert derrière la Mo- 
selle: c'était l'avis de tous ses lieutenants; mais il déclara qu'il 
voulait donner l'assaut ce soir-là, et la bataille le lendemain. Les 
gens de la ville , ranimés à la vue des feux qui brillaient au loin 
sur les tours de Saint-Nicolas ^, repoussèrent l'assaut , et rechas- 
sèrent les assaillants jusque sous leurs tentes; le lendemain 
matin, 5 janvier, l'armée libératrice déboucha par la route de 
Lunéville. Des tourbillons de neige obscurcissaient l'atmosphère, 
et une décharge de l'artillerie bourguignonne apprit seule la 
position du duc Charles à l'avant-garde des confédérés, que com- 
mandaient Wilhelm Herter, bourgeois de Strasbourg, et le comte 
de Thierstein. Herter et Thierstein tirent un détour à travers les 
bois, et, tandis que la cavalerie lorraine de René chargeait de 
front, les fantassins alsaciens et souabes de Herter assaillirent les 
Bourguignons en flanc et en queue; au même instant, le duc 



1. Il était d'origine française et issu de la maison de ÎSIontfort. 

2. Grande abbaye à deux lieues de Nanci : le Saint-Denis des ducs de Lorraine. 



11 G FRANCE ET BOURGOGNE. [1477] 

Charles entendit mugir des voix trop connues ! c'étaient le tau- 
reau d'Uri et la vache d'Unferwalden '. Les soldats bourguignons 
se débandèrent. Le duc voulut courir du côté où commençait le 
désordre : comme on lui posait son « armet » sur la tête, le lion 
d'or qui en formait le cimier vint à tomber ; le duc dit triste- 
ment : Hoc est signum Dei! (ceci est un présage de Dieu!); puis 
il piqua des deux et se précipita dans la mêlée. En peu d'instants, 
la petite armée bourguigTionne fut écrasée ; les seigneurs et les 
plus braves des hommes d'armes qui entouraient le duc Charles 
furent tués ou pris, le reste fut complètement dispersé, et le 
duc René , n'ayant plus un seul ennemi en tête , entra triompha- 
lement dans sa capitale , aux acclamations de la garnison et du 
peuple. 

Cependant on ignorait le sort du duc de Bourgogne : personne 
ne l'avait \ti depuis le moment où le sort de la journée avait été 
décidé; il n'était point prisonnier; on ne retrouvait pas son corps 
sur le champ de bataille, et l'on ne recueillait aucune nou- 
velle de lui sur les routes qu'il eût pu prendre pour fuir. Enfin, 
le surlendemain, Campo-Basso amena au duc René un page 
espagnol qui dit avoir \ti tomber le duc de Bourgogne , et qui 
s'offrit à guider les recherches : il mena les gens de René aux 
bords de l'étang de Saint -Jean, à peu de distance de Nanci ; on 
trouva, à demi enfoncé dans la vase glacée du ruisseau qui forme 
cet étang, un cadave dépouillé et mutilé, qui avait la tête fendue 
de l'oreille à la bouche, et le tronc et les cuisses traversés de 
grands coups de lance : ce corps fut reconnu pour celui de 
Charles le Téméraire. Le duc, déjà blessé à la tête par un bou- 
langer de Nanci , avait tenté de traverser le ruisseau sur la glace 
pour gagner la route de Metz ; la glace s'était rompue sous les 
pieds de son cheval , et le duc avait été achevé, soit par des gens 
de guerre qui ne le reconnurent pas, soit par des affidés de 
Campo-Basso. Il n'avait que quarante ans. 

Le cadavre du « grand duc d'Occident » fut porté à Nanci , et 
« fut mis en une chambre noire », où le duc René vint le visiter. 
Votre âme ait Dieu, beau cousin », dit le duc de Lorraine, en 

i. <« L'un gros et l'autre clair. » Preuves de D. Calmet, Hist, de Lorraine, p 106. 



[1477] MORT DE CHARLES. 147 

prenant la main glacée du Bourguignon ; « vous nous avez fait 
moult de maux et de douleurs ! » 

« Il lui fit faire un moult beau service », et assista aux funé- 
railles avec tous les capitaines de l'armée victorieuse et les chefs 
captifs de l'armée vaincue. René lui-même menait le deuil , por- 
tant une longue barbe d'or qui lui tombait jusqu'à la ceinture, 
suivant l'usage emprunté par les anciens preux aux généraux 
romains, lorsqu'ils avaient gagné quelque grande victoire*. 

Ainsi s'écroula « le grand et somptueux édifice » de la puis- 
sance bourguignonne; ainsi tomba celte noble maison « qui tant 
avoit été riche , glorieuse et honorée de près et de loin , » cette 
branche cadette des Valois, qui avait semblé sur le point d'étouffer 
la branche aînée sous le luxe de ses rameaux! Charles le Témé- 
raire fut le dernier des ducs de Bourgogne : il ne laissait après 
lui qu'une fille, dont l'héritage, objet de tant de brigues, allait 
être déchiré en lambeaux quasi sans que personne se levât pour 
le défendre ; car les « meilleurs hommes » des Pays-Bas et des 
Bourgognes , ceux qui eussent soutenu « l'état et l'honneur » de 
la maison ducale , étaient morts , captifs ou « tournés François » 
par la folie de Charles le Téméraire. Pourquoi s'étonner que cette 
puissance éphémère, fille du hasard, ait péri par la démence ? La 
France , l'Angleterre et les autres grands états qui ont subsisté , 
ont pu souffrir des chances de l'hérédité monarchique; mais 

1. Sur la dernière campagne et la mort de Charles le Téméraire, V. Comines, 1. v, 
c. 1-8, — et Preuves de l'édition Lenglet, no cclxxx ; — J. Molinet, 1. 1, c. 29-35 ; — 
J. de Troies ; — Olivier de La Marche, 1. ii, c. 6-8 ; — Barante, t. XI ; — Muller, 
Hist. des Suisses ; — Michelet, VI, 1. xvii, c. 1-2. — Le corps de Charles resta dans 
l'église Saint-Georges de Nanci jusqu'en 1550 , que son arrière-petit-fils Charles- 
Quint le fit transférer dans le somptueux tombeau qui se voit encore à Saint-Donat do 
Bruges. 

Voici une des épitaphes qu'on fit à Charles le Téméraire : 

Te piguit pacis , teduitque quietis; in urnâ, 

Mortne jam Carole, litia amice, jaces. 
^thera nîim pateant tibi, vel descensus AvernI î 

SoUifitus nec eras, me neque cura premit. 

Cité par Teschenmacher, Hist. de Clèves. 

« Toi qui avais la paix en haine, toi qui ne pouvais supporter le repos, ô Charles, 
ami de la discorde, te voici donc dans la tombe ! — Que tu sois maintenant monté aus 
cieux ou descendu aux enfers, tu ne t'en souciais guère, et je ne m'en soucie pas da- 
vantage, n 



i18 FRANCE ET BOURGOGNE. [1477] 

c'étaient des nations, des corps doués d'une vitalité propre, ani- 
més de sentiments collectifs et d'idées générales : les dynasties 
qui les ont régis ont dû jusqu'à un certain point vivre de leur vie 
et obéir à leurs tendances nécessaires. Il n'en était pas ainsi de 
la Bourgogne : résultat fortuit des jeux de l'hérédité et de l'am- 
bition d'une famille, ce ne fut qu'un état, non point une nation : 
la réunion de si grandes forces dans une seule main, avec ce ca- 
ractère de pur accident , sans but défini , sans rôle providentiel , 
était bien propre à donner le vertige à l'homme qui disposait de 
ces forces. 

Cet homme avait, depuis dix ans, tant remué le monde et tenu 
les nations dans une telle attente, qu'on ne pouvait croire sa car- 
rière si tôt finie : le bruit courut qu'il était captif en Allemagne , 
ou caché au fond de la forêt des Ardennes , si fameuse dans ses 
romans favoris ' ; ses sujets, plus par crainte que par espérance, 
refusaient d'ajouter foi à sa mort : dix ans après la bataille de 
Nanci, on rencontrait encore des gens qui assuraient que le duc 
reviendrait et se vengerait de ses ennemis ^. 

Charles était bien mort, pourtant : il n'y avait plus maintenant 
qu'un seul roi en France, et Louis XI pouvait enfin agir comme 
tel, sans plus redouter ni ménager personne : les seigneurs de sa 
coui-, qui avaient presque tous conspiré maintes fois contre lui 
et dû recourir à sa clémence obligée , furent loin de partager sa 
joie; ils eurent grand'peine à déguiser leur terreur lorsque Louis 
leur conta les nouvelles de Nanci, et, dans le repas auquel il les 
convia, aucun d'eux, dit Comines, « ne mangea la moitié de son 
saoul ». 

Le roi avait été informé du résultat de la bataille au château du 
Plessis-lez-Tours , dès le 9 janvier, de grand matin , grâce « aux 
postes qu'il avoit ordonnées dans son royaume. » L'institution 
des postes, jadis en vigueur dans tout l'empire romain, n'avait 
été qu'un moment rcssuscitée par Gharlemagne ; Louis XI l'or- 



1. Lo goût des romans héroïques et de la musique avait été la seule ouverture de 
cette âme fermée et sombre. 

2. Il y avait des gens qui vendaient ;ï crédit « joyaux, vaisselles, chevaux, plus 
trois fois qu'ils ne valoient , à condition de payer à sa revenue ». J. Molinet, 
II , 66. 



[1477] POLITIQUE DU ROI. 119 

ganisa dans un but purement politique et diplomatique, sans 
prévoir que les courriers du roi deviendraient les intermédiaires 
de tous les citoyens d'une extrémité de la France à l'autre, et que 
la sûreté et la régularité , garanties aux correspondances privées 
par l'intervention de l'État, centupleraient un jour les relations 
de particulier à particulier et de province à province *. 

Le lendemain, 10 janvier, un messager du duc de Lorraine 
apprit à Louis XI qu'on avait retrouvé le corps du duc de Bour- 
gogne, et apporta au roi, en preuve de sa mission, le castpie 
brisé du vaincu. Ce fut une heure solennelle que celle où Louis XI 
reçut la nouvelle de la mort de Charles le Téméraire : une occa- 
sion unique, inappréciable, semblait s'offrir de réunir pacifique- 
ment à la France les Pays-Bas entiers avec les deux Bourgognes. 
Cet empire nouveau qui, depuis un siècle, oscillait entre la France 
et l'Allemagne, la France pouvait peut-être l'absorber en un jour, 
en un instant, par l'échange d'un anneau de mariage ! L'énorme 
différence d'âge entre Fhéritière de Bourgogne et le dauphin 
n'était point un obstacle infranchissable ; les convenances de la 
nature ne sont pas ce que l'on consulte dans les combinaisons 
monarchiques ; et , s'il n'est pas naturel qu'une fille de vingt ans 
épouse un enfant de sept, il ne l'est pas davantage qu'une fille ou 
qu'un enfant hérite de la fonction de commander aux hommes 
comme on hérite d'un bien matériel. 

Quelle devait donc être la conduite du roi? Il y avait deux poli- 
tiques extrêmes; Fune, toute de paix et d'expectative, sacrifiant 
tout à Fespoir du grand mariage , et s'abstenant absolument de 
toucher à Fhéritage jusqu'à la solution; l'autre, toute de violence 
et de guerre, rejetant l'idée du mariage, ne visant qu'à l'entière 
destruction de Fétat bourguignon, confisquant sur un vassal 
infidèle ^ tout ce qui venait du royaume , et convoquant princes 
et peuples au démembrement de ce qui relevait de l'Empire. La 
première pouvait être une politique de dupe; la seconde devait 

1. L'édit qui prescrit l'établissement des postes est, comme nous l'avons dit, du 
19 juin 1464 ; mais le service ne fut complètement organisé qu'une dizaine d'années 
après. V. Uédit dans les Preuves de Duclos, p. 214. Les relais étaient établis de quatre 
lieues en quatre lieues. 

2. Pour les rébellions et félonies du feu duc envers son suzerain, et spécialement 
pour ce que Charles ne s'était jamais acquitté de l'hommage féodal. 



120 FRANCE ET BOURGOGNE. [1477] 

probablement échouer par ce qu'elle avait d'excessif, quoique, 
au fond, la Bourgogne n'eût pas mérité mieux de la France. Le 
moyen terme, et le meilleur, était de faire valoir les droits de la 
couronne, c'est-à-dire de reprendre, non par confiscation, mais 
par dévolution, 1° ce que Charles avait gardé de la Picardie, comme 
momentanément aliéné ; 2° le duché de Bourgogne, comme échu 
à la couronne en vertu du droit des apanages, qui, tel que l'a- 
vait développé le parlement de Paris, excluait les filles et les 
collatéraux; 3° la Flandre wallonne (Lille, Douai, Orchies), 
comme cédée jadis par Charles V sous condition de retourna dé- 
faut d'hoir mâle; occuper provisoirement l'Artois, et, si l'on 
pouvait, la Flandre flamingante, en vertu du principe de la garde- 
noble, et, en même temps, conclure le mariage. Si la princesse 
Marie se refusait absolument à épouser le petit dauphin , la ma- 
rier à un prince français, s'il était possible, et, en tout cas, à un 
prince sans puissance personnelle ', et exclure à tout prix soit le 
fils de l'empereur, Maximilien d'Autriche , soit les prétendants 
anglais. 

Les engagements pris pour le dauphin avec la fille du roi 
d'Angleterre n'étaient pas de nature à arrêter Louis XI : la 
France , unie à la Bourgogne , était trop forte pour craindre la 
vengeance des Anglais, et l'on eût apaisé sans doute, à prix d'or, 
le voluptueux et besoigneux Edouard IV, fort alourdi par l'oisi- 
veté et les excès de table. 

Cette troisième politique, celle que préconise le judicieux Co- 
mines, était précisément celle que Louis XI avait projetée, de sang- 
froid, à tête reposée, quand il combinait les chances de l'avenir; il 
était <t encore en ce propos, huit jours devant qu'il sût la mort du 
duc. Ce sage propos lui commença un peu à changer, le jour qu'il 
sut la mort du duc de Bourgogne... ^. » Il commença de mêler 
dans sa pensée la politique de confiscation et de destruction avec 
celle de dévolution et de mariage , pour se décider finalement à 
l'une ou à l'autre suivant les circonstances, au risque de les faire 

1. Favoriser raffrancliissement de Liège, de la Gueldre, d'Utrecht, réveiller les 
prétentions de la branche de Nevers au partage du Brabant et du Limbourg étaient 
encore d'excellents moyens de diminuer l'état bourguignon. 

!?. Comincs. 1 v, c. 12. 



[1477] POLITIQUE DU ROI. 121 

échouer toutes d'eux ! Son cœur faux trop souvent faussait son 
esprit sagace, et la haine de la ligne droite était devenue chez lui 
système et manie. Le grand rôle qu'il avait à remplir était trop 
simple, trop à ciel ouvert : il le manqua! 

Il manqua l'ensemble, nous allons le voir ; mais il eut toutefois 
de très-gi'ands et de durables succès partiels , et ce ne furent pas 
du moins l'activité ni l'énergie qui lui firent défaut. 

Dès le 9 janvier, aussitôt après la réception des premières dépê- 
ches, Louis avait écrit à Georges de La Trémoille, sire de Craon ', 
qui commandait un corps d'observation dans le Barrois, et à 
Chaumont d'Amboise, gouverneur de Champagne, d'occuper mi- 
litairement les deux Bourgognes, s'il était vrai que le duc fût mort, 
et d'annoncer à « ceux du pays » son intention de marier sa filleule 
Marie de Bourgogne avec le dauphin : des « lettres royaux » furent 
adressées en même temps aux bonnes villes du duché, pour leur 
rappeler que « ledit duché étoit de la couronne et du royaume de 
France » : le roi protestait d'ailleurs qu'il voulait garder le droit 
de mademoiselle de Bourgogne comme le sien propre. Le même 
jour, 9 janvier, Philippe de Comines et l'amiral bâtard de Bourbon 
partirent en poste pour la Picardie et l'Artois, afin de « recevoir 
en l'obéissance du roi tous ceux qui s'y voudroient mettre. » Des 
agents moins notables, avec une mission moins ostensible, furent 
expédiés en Flandre et dans le reste des Pays-Bas. 

Sitôt que la mort du duc fut certaine, Louis, dans de nouvelles 
lettres aux villes bourguignonnes, revendiqua nettement le duché, 
comme dévolu à la couronne. Le roi alla plus loin : il exigea un 
subside des provinces et des bonnes villes, pour l'aider « à remet- 
tre, réunir et réduire à la couronne et seigneurie de France les 
duché et comtés de Bourgogne, Flandre, Ponthieu , Boulogne , 
Artois et autres terres et seigneuries que naguère tenoit et occu- 
poit feu Charles, en son vivant duc de Bourgogne ^ » (19 janvier). 
Ceci semblait impliquer la confiscation. Pendant ce temps, l'héri- 
tière et la veuve de Charles, Marie de Bourgogne et Marguerite 

1 . Fils du trop fameux Georges de La Trémoille. 

2. Lettre aux commissaires près les Etats de Languedoc, dans les Preuves de Comines, 
no ccLxxxii. V. aussi le n» cclxxxi. — Molinet, t. II, c. 57. — Comines, 1. v, c. 10. 
— Barante. — Duclos. — D. Plancher, Hist. de Bourgogne, Preuves, 



122 FRANCE ET BOURGOGNE. [1477] 

d'York, lui expédiaient de Gand une dépêclie habile et touchante 
où elles l'invoquaient en quelque sorte contre lui-même, et où 
Marie se disait prête à se départir des seigneuries ou villes que le 
roi réclamerait ' (18 janvier). Les députés de Marie rencontrèrent 
le roi en route pour la Picardie. Il les renvoya à son conseil à 
Paris et passa outre. 

Tout réussissait au roi du côté de la Bourgogne : en vain Marie 
et son conseil protestèrent -ils que « la duché » n'était point du 
domaine de la couronne ni de la nature des apanages, prétention 
mal fondée, il faut le dire, et que les femmes y succédaient; en 
vain la princesse invita-t-elle le parlement et la chambre des 
comptes de Bourgogne à maintenir le pays sous son obéissance 
(23 janvier) : les arguments des Français, appuyés par l'influence 
de l'évéque de Langres et du prince d'Orange, chef de la maison 
de Chàlun, et surtout par sept cents lances des ordonnances du 
roi, l'emportèrent auprès des Etats de Bourgogne : tandis que 
quelques villes, Ghàlon, Beaune, Semur, voulaient résister, et se 
faisaient assiéger et mettre à rançon , les États reconnurent 
Louis XI « pour leur souverain droiturier et naturel seigneur, » et 
remirent en la main du roi « la duché » avec toutes ses dépen- 
dances, les comtés de Maçonnais, Charolais et Auxcrrois, et les 
seigneuries de Ghàleau-Chinon et Bar-sur-Seine, suppliant seule- 
ment le roi de garder à mademoiselle de Bourgogne son droit, 
ainsi qu'il l'avait promis (29 janvier). Les commissaires du roi 
jurèrent en son nom la conservation des privilèges de la province, 
le maintien de chacun dans ses charges et offices, et l'abolition de 
tous les impôts établis depuis la mort du « bon duc Philippe. » 
La croix de Saint-André fut remplacée par la croix blanche droite. 
Ce fut ainsi que le duché de Bourgogne fut réuni définitivement 
à la couronne de France 2. Le parlement ducal de Beaune, dit les 
« Grands Jours de Bourgogne », fut maintenu avec rang de cour 
souveraine, indépendante du parlement de Paris. La chambre des 
comptes de Dijon fut aussi conservée mai-août 1477. — Ordomi. 
deFrance, t.XVlII). 

1. Kervyn de Lettciihove, ap. Mém. de VAcad. royale de Belgique, t. XXI, n» 3 des 
bulletins. 

2. Comiues, Preuves, n» CCLXXX. 



[1477] LES BOURGOGNES ET LA PICARDIE. 423 

La Franche-Comté ne fit pas plus de résistance : quoique cette 
contrée appartînt à l'Empire, et que la couronne de France, au 
point de vue féodal, n'eût rien à y prétendre, le roi en avait 
réclamé la garde, « pour le bien du pays et de mademoiselle de 
Bourgogne, et en faveur du mariage indubitablement espéré de 
monseigneur le dauphin et de ladite damoiselle », La France 
avait sur la Comté un droit bien autrement légitime que le droit 
féodal ; c'était le droit de l'origine, de la langue et des frontières 
naturelles ; mais personne, alors, ne revendiquait un tel droit. Les 
États de la Comté, voyant leur pays pressé entre les troupes royales 
et les bandes suisses qui ravageaient leurs frontières , acceptèrent 
la protection du roi (19 février) '. Le parlement de Dôle fut main- 
tenu, et une section du conseil du roi fut établie à Dijon sous le 
titre de chambre du conseil des deux Bourgognes (mai 1477). 

Les progrès du roi ne furent pas moins rapides en Picardie : les 
populations picardes ne demandaient qu'cà redevenir françaises ; 
Abbeville ouvrit ses portes avec empressement à l'amiral et à Phi- 
lippe de Comines ; Saint-Quentin arbora spontanément la bannière 
de France; tout le Vermandois, la Thierrache et le Santerre furent 
soumis en peu de jours parle roi en personne ; Péronne, naguère 
le théâtre de son abaissement, lui fut livrée par le gouverneur 
Guillaume Biche, qui avait été tour à tour son favori et celui de 
Charles le Téméraire : il n'y eut, dans toute cette contrée, que le 
petit château du Tronquoi, près Saint-Quentin, qui se défendit et 
se fit prendre d'assaut. Corbie, Doullens, Montreuil, les places 
bourguignonnes de l'Amiénois et du Ponthieu, se rendirent toutes 
sans combat. Ces grands et faciles succès confirmèrent malheu- 
reusement le roi dans la voie où il s'engageait contre le sentiment 
de ses plus sages conseillers. Il ne vit plus dans le mariage de son 
fils et de Marie qu'un pis-aller auquel on pourrait toujours reve- 
nir; il essaya d'abord de dépouiller entièrement l'orpheline, et 
entreprit de s'approprier tout ce qui était du royaume, de mettre 
la main sur les provinces wallonnes de l'Empire , partie pour les 
garder, partie pour les donner à des feudataires français, et, quant 
1 aux autres grands pièces comme Brabaut, Hollande, etc. », les 

1. iloliiiet, c. 38. 



i24 FRANCE ET BOURGOGNE. [U77] 

livrer à des seigneurs d'Allemagne, « qui seroient ses amis et lui 
aideroient à exécuter sa volonté. » 

Tandis que Comines et l'amiral sommaient Ârras de recon- 
naître l'autorité royale et entraient en négociation avec le sire 
de Crèvecœur des Querdes , gouverneur de la ville et du comté, 
des agents subalternes fomentaient la discorde à Gand, rési- 
dence de la princesse Marie, et dans les autres villes de Flandre, 
afin d'ôter à l'héritière de Bourgogne tout moyen de résistance : 
le plus actif était le barbier-chirurgien du roi , Olivier le Mau- 
vais ou le Diable, persoiuiage d'une moralité digne de son nom *, 
-et qui travaillait sans scrupule à bouleverser son pays natal; 
car il était de Thielt, près de Courtrai. Les communes de Flan- 
■dre, Gand surtout, n'avaient d'ailleurs pas besoin d'excitation 
étrangère : le jour du service funèbre du duc Charles, les églises 
avaient été partout désertes, et les grandes villes de Flandre et de 
Brabant avaient commencé à refuser violemment taxes et gabelles; 
la réaction fut en proportion des dix ans de tyrannie qu'on venait 
de subir : tout ce qui avait participé au gouvernement depuis la 
mort de Philippe le Bon , tout ce qui restait de seigneurs et de 
conseillers du duc Charles autour de « mademoiselle Marie », était 
en butte à la haine et aux menaces du peuple ; les populations de 
langue flamande poursuivaient surtout de leur ressentiment les 
seigneurs wallons et bourguignons , et c'était par des cris contre 
les Français que se manifestait cette opinion populaire que le roi 
avait contribué à soulever : la moyenne noblesse, favorable aux 
cours splendides, aux grandes monarchies, et sensible aux dons 
et aux promesses du roi , souliaitait le mariage de mademoiselle 
Marie avec le dauphin ; les communes ne voulaient, au contraire, 
que recouvrer et étendre leurs libertés locales et n'entendaient 
point passer d'un despote à un autre. Seulement , leur hostilité 
contre la monarchie bourguignonne servait Louis XI : elles ne 
demandaient qu'à voir Marie réduite à « la comté de Flandre ». 
La princesse Marie tâcha d'apaiser les Flamands : elle abolit les 
nouveaux subsides, restitua à Gand, à Bruges, tous les privilèges 

1. Son nom, en flamand, était Necker, esprit des eaux, onJin, mal traduit par 
Diable, Kervyn de Letteiihove, t. IV, p. 204. Le roi avait récemment changé ce nom 
en celui de Le Daim, et Olivier avait été anobli et investi du comté de Meulan. 



IU77J FLANDRE ET ARTOIS. 125 

supprimés par son père et par son aïeul ', promit de consulter en 
toutes choses les Trois États de Flandre, et d'écarter d'elle les 
conseillers français de son père. 

En ce moment même , cependant , les deux principaux de ces 
conseillers, le chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, comte 
de Meghem, se rendaient près du roi, à Péronne, comme mem- 
bres d'une grande ambassade, avec une lettre de créance par 
laquelle mademoiselle Marie signifiait à Louis XI qu'elle avait 
«pris en sa main» le gouvernement des états à elle échus, et com- 
posé son conseil privé de la duchesse douairière, sa belle-mère, 
d'Adolphe de Clèves , sire de Ravenstein, son cousin , de messire 
Hugonet et du seigneur d'Humbercourt, seules personnes investies 
de sa confiance. Cette conduite double devait avoir de tragiques 
résultats. Les envoyés de Marie venaient demander au roi le main- 
tien de la trêve, et lui offrir la restitution des villes et terres 
cédées par les traités d'Arras, de Saint-Maur et de Péronne, le 
rétablissement de la juridiction du parlement de Paris sur les états 
bourguignons, et l'hommage pour les seigneuries relevant de la 
couronne. Ce n'étaient pas des propositions sérieuses! Louis ré- 
pondit que tout son désir était de marier Marie à son fils, et qu'en 
attendant, il allait réunir à la couronne les seigneuries qui y étaient 
réversibles, et occuper les autres comme tuteur et suzerain de 
mademoiselle de Bourgogne. H invita les ambassadeurs à lui faire 
remettre la partie d'Arras qu'on nommait la cité , et qui , relevant 
de l'évêque et non du comte d'Artois, devait appartenir à la cou- 
ronne : les ambassadeurs n'osèrent refuser, et s'engagèrent à 
appuyer le projet de mariage. Le roi n'accorda qu'une surséance 
d'armes jusqu'au 2 mars, H prit possession de la cité d'Arras le 
4 mars, et, continuant ses progrès, se saisit de Béthune, de Lens, 
de Hesdin, de Térouenne et de Boulogne : le peuple, dans la 

1. A Bruges, les doyens des métiers firent lacérer solennellement la senterice don- 
née contre leur ville, en 1439, par le duc Philippe (7 mars). La grande charte octroyée 
à Gand par la princesse, le 11 février, était toute une constitution. Le grand conseil 
de Malines (parlement) était supprimé, et chaque province ressaisissait sa cour sou- 
veraine et tous ses autres privilèges. Les États de chaque province pourront se réunir 
sans autorisation. Le prince ne pourra faire la guerre sans l'aveu des États, etc. Uor 
conseil supérieur, moitié clercs, moitié nobles, est établi pour tous les États de Bour- 
gogne, mais ses attributions sont fort limitées. V. Kervyn de Letteuhove, Uist. <U 
Flandre, t. IV, p. 187 et suiv. 



126 FP.ANCE ET BOURGOGNE, [1477] 

plupart de ces villes, s'était déclaré pour les Français. Le roi eut 
une telle joie de se voir maître de Boulogne, si importante par sa 
position maritime, qu'il fit hommage de la ville et du comté à la 
sainte Vierge, et « ordonna que tous ses successeurs rois de 
Fi'ance ticndroient dorénavant ladite comté de la Vierge Marie' ». 
Le puissant sire des Querdes et tous ses amis étaient passés au 
parti du roi : la ville d'Arras et les États d'Artois prêtèrent ser- 
ment à Louis, comme suzerain de leur comtesse, du consente- 
ment des ambassadeurs de Marie , en attendant que mademoiselle 
de Bourgogne eût rendu hommage au roi (1" avril). Saint-Omer, 
seule entre les villes d'Artois, refusa le serment. Pendant ce temps, 
le Hainaut était envahi par un autre corps d'armée aux ordres de 
Dammartin. 

Une députation des États de Flandre et de Brabant s'était pré- 
sentée sur ces entrefaites à Louis XI , pour le prier d'accorder 
« nouvelle sui'séance de guerre » et de leur assigner une journée 
afin de traiter de la paix. Les États s'étaient prononcés formellement 
en faveur du mariage. « Mademoiselle de Bourgogne » , disaient 
les députés de Gand, « ne souhaite que la paix, et se conduit en 
toutes choses par le conseil des Trois États de son pays. — On vous 
trompe, » répliqua le roi ; « mademoiselle de Bourgogne gouverne 
en secret ses affaires par des gens qui ne désirent point la paix ; vous 
serez désavoués. » Les députés se récrièrent : le roi leur donna la 
lettre de créance où Marie lui avait signifié la composition de son 
conseil privé ( 1 1 mars). Les députés repartirent furieux; de retour 
à Gand, ils se présentèrent à l'audience de la princesse pour 
rendre publiquement compte de leur mission : aux premiers mots 
qu'ils dirent de la lettre, Marie s'écria que c'était une imposture, 
que jamais elle n'avait rien écrit de semblable. Le chef de la dé- 
putation, le pensionnaire de Gand, tira de son sein la fatale 
dépèche, et la lui remit devant tout le monde. La princesse 
demeura interdite et muette. 

Cet incident déchaîna l'orage : le peuple était déjà en goût 
de vengeance : le jour niènie du retour des députés, la tète d'un 
des magistrats qui avaient trempé dans les humiliations de 

1. Louis XI «loiiiia le comté de Laurapuais à la maison de La Tour-d'Auvergne, eu 
■échange de ses droits sur le couité de Boulogne. 



[14771 MARIE ET LES GANTOIS. 127 

Gand, en 1468 et 1469, venait de tomber sur réchafaud. Le soir, 
Hugonet et Humbercourt furent arrêtés. Quelques jours après, 
le peuple, irrité qu'on ne fit pas justice, prit lui-même la jus- 
tice en main, se leva en conseil armé [wapeninf/Iie], suivant la 
vieille tradition teutonique, et campa sur le Marcbé du Vendredi 
jusqu'à ce que l'œuvre sanglante fût accomplie. Tout ce que put 
faire la princesse, fut d'adjoindre huit commissaires au corps 
de ville, écbevins et doyens. Les deux ex-ministres furent accu- 
sés d'avoir livré Arras au roi et coopéré à la violation des fran- 
chises de Gand, sous le duc Charles. Il y avait bien d'autres 
griefs ; mais peu importe ; c'était ce dernier seul qui les tuait. Le 
peuple fut implacable, comme l'avaient été si souvent les princes. 
Les princes avaient dit : « Quiconque attente à la majesté du su- 
zerain doit mourir. » Le peuple répondit : « Quiconque a violé 
les libertés publiques doit mourir ! » Les malheureux étaient con- 
damnés d'avance : on eût dû au moins leur épargner l'inutile 
barbarie de la torture '. Les Gantois, déjà si arrêtés dans leur 
rigoureux dessein , étaient encore excités à frapper par des voix 
implacables ; c'était le duc de Clèves , qui espérait faire épouser 
son fils à la princesse, et qui voyait dans les ministres captifs les 
champions de l'alliance du dauphin; les Liégeois, qui ne respi- 
raient que la ruine de tous les amis de leur tyran; le comte de 
Saint-Pol, fils du connétable, qui poursuivait la vengeance de la 
mort de son père. 

Marie de Bourgogne essaya de disputer ces deux têtes à tant de 
formidables passions ; abaissée par la duplicité, elle se releva par 
l'humanité et le courage. Seule, en habit de deuil, un simple 
couvre-chef sur la tête, elle alla à l'Hôtel-de-Ville demander aux 
juges la grâce des deux victimes; les juges eux-mêmes tremblaient; 
elle n'obtint rien. Elle courut au Marché du Vendredi , où le 
peuple se tenait en armes; elle monta au balcon de VHoog-Huys, 
et là, les yeux en pleurs, les cheveux épars, elle supplia le peuple 
d'avoir pitié de ses serviteurs et de les lui rendre. Ceux qui la 

1. Ils appelèrent au parlement de Paris. On ne reçut pas leur apjiel. 11 y avait là 
deux droits en présence : le droit de la couronne et de sa cour suprême, et le vieux 
droit teutonique des jugements sans appel, que revendiquait toujours la Flandre. 
Comines, 1. v, c. 13, édit. de mademoiselle Dupont. 



428 FRANCE ET BOURGOGNE. |1477] 

voyaient de plus près s'attendrirent. Beaucoup de voix crièrent 
« que son plaisir fût fait ; qu'ils ne mourussent point ! » mais des 
cris contraires éclatèrent dans les profondeurs de la foule. Un 
moment, les piques se baissèrent de part et d'autre. Le parti de la 
clémence se sentit le plus faible; il céda... (3! mars 1477). 

L'héritière de Bourgogne rentra dans son palais, le cœur plein 
d'une haine inextinguible contre le roi, dont la perfidie avait 
attiré sur elle ce coup affreux. Tout espoir d'alliance fut perdu 
sans retour. 

Trois jours après , les deux ministres furent décapités sur le 
Marché du Vendredi ( 3 avril ) ' , 

Jusque-là tout avait réussi au roi : les séductions exercées sur 
les grands, l'étourdissement et l'incertitude des populations 
avaient empêché toute résistance sérieuse; mais ces prospérités 
trop rapides furent bientôt compromises par les abus et les fautes 
d'une confiance immodérée ; cet homme , qui se défiait tant des 
hommes, se confia trop dans les choses. Les exactions des agents 
avides et corrompus qu'il employait de préférence irritèrent les 
villes d'Artois et des Bourgognes ^. Les bonnes dispositions de la 
noblesse du Hainaut, mal accueillies et mal exploitées ^ , se chan- 
gèrent en hostilité ; l'habile et sage Comines, qui eût pu concilier 
tant de gens au roi en Flandre, avait été écarté au profit de vils intri- 
gants ; le prince d'Orange , qui avait , pour ainsi dire , donné les 
Bourgognes au roi, s'était vu préférer le sire de Craon dans le 
gouvernement de « la duché ». La réaction commença par la 
Franche-Comté : les villes comtoises , plus opposées au roi que la 
noblesse, se révoltèrent, sur une proclamation de l'empereur qui 
leur rappelait leurs devoirs envers l'Empire : le prince d'Orange 
se mit à la tète de la rébellion , surprit et battit le sire de Craon 

1. Comines, t. II, p. 125; édit. de mademoiselle Dupont. Comines a dramatisé 5on 
récit en supposant que l'échafaud était dressé, et que les deux têtes tombèrent devant 
la princesse, ce qui n'est pas exact. Plusieurs magistrats du parti du feu duc avaient 
été décapités avant les deux ministres. 

2. Louis eût bien voulu empêcher les soldats de piller, cependant. Il s'était engagé 
formellement, par une ordonnance, à payer les dettes des soldats envers leurs hôtes. 
Michelct, VI, -140. 

3. « Lui sembloit qu'il auroit bien tout sans eux (Comines, 1. v, c. 13). » 

Quand l'agent du Hainaut vint vers le roi, un des favoris, du Lude, demanda ce que 
les villes lui domieraient " en conduisant leur atVaire ". 



[1477] HAINAUT ET BOURGOGNE. -129 

à Vesoul (19 mars), souleva la plupart de la noblesse des deux 
Bourgognes , appela à son aide bon nombre de soudoyers alle- 
mands et suisses, força les Français de lever le siège de Dôle, 
s'empara de Grai, et faillit surprendre Dijon, où avait éclaté une 
violente émeute contre les gens du roi. Une guerre acharnée se 
prolongea dans ces contrées. La jeunesse des cantons suisses, 
enivrée de ses victoires, avide de combats, de butin et d'aven- 
tures , affluait sous les bannières comtoises , en dépit de ses ma- 
gistrats, qui voulaient qu'on restât fidèle à l'alliance du roi Louis. 
La lutte prit en Hainaut un caractère non moins opiniâtre, et 
l'attitude de la Flandre devint franchement hostile. Olivier Le 
Daim, que les Gantois avaient écouté tant qu'il s'était borné à 
conseiller le désordre, avait été hué quand il avait voulu négocier 
officiellement et se présenter devant Marie pompeusement travesti 
en comte de Meulan : il fut obligé de quitter Gand au plus vite 
pour n'être pas jeté à la rivière. Arras s'était insurgée, malgré les 
faveurs par lesquelles le roi avait tenté de s'attacher cette riche 
ville ; les deux moitiés d' Arras , qui étaient séparées par de fortes 
murailles, et dont la moindre, appelée la cité y avait garnison 
française, entrèrent en guerre l'une contre l'autre. La ville 
demanda des saufs- conduits pour envoyer des députés au roi : les 
députés se rendirent près de Louis XI à Hesdin , et requirent la 
permission d'aller à Gand prendre les ordres de mademoiselle de 
Bourgogne : Louis leur répondit qu'ils étaient « sages hommes », 
et que c'était à eux d'aviser à ce qu'ils devaient faire. Ils partirent 
sans défiance pour Gand sur cette réponse ambiguë. Le même 
jour, un gros détachement, dépêché par les garnisons de la 
Flandre wallonne au secours d' Arras, fut battu et dispersé par les 
gens du roi ; aussitôt le roi, ne croyant plus rien avoir à ménager, 
envoya son vieux prévôt, Tristan l'Ermite, après les députés; 
Tristan les fit ramener tous à Hesdin et décapiter sur l'heure. Ils 
étaient tous déjà en terre lorsque Louis eut avis de l'exécution. 
Un de ces malheureux , Oudart de Bussi , Parisien de naissance , 
aidait accepté, lors du traité des États d'Artois avec le roi, une 
charge de conseiller au parlement de Paris. Louis ordonna de 
déterrer la tète de maître Oudart, et de Fexposer sur le marché 
d'Hesdin , coiffée d'un mortier rouge de conseiller. Presque tous 
VII. 9 



130 FRANCE ET BOURGOGNE. [1477] 

les prisonniers du dernier combat furent exécutés dans la cité 
d'Arras. 

Les cruautés du roi exaspérèrent les habitants de la ville^ parmi 
lesquels s'étaient réfugiés tous les fidèles Bourguignons de la pro- 
vince : les gens d'Arras plantaient des gibets sur leurs murailles, 
et y pendaient des croix blanches , « enseigne de France » ; ils 
écrivirent au-dessus d'une de leurs portes ces vers si connus : 

Quand les rats mingcront les cats ( mangeront les chats ) , 
Le roi sera seigneur d'Arras. 

Toute cette exaltation tomba devant la terrible artillerie de 
Louis XI; après une vigoureuse défense de quelques jours contre 
le roi en personne, les bourgeois d'Arras, voyant la brèche 
ouverte , n'osèrent attendre l'assaut , et se rendirent moyennant 
une amnistie (4 mai), « laquelle » dit Comines, « fut assez mal 
tenue; car le roi fit mourir beaucoup de gens de bien ». Les 
obstacles, qui succédaient à des succès faciles, aigrissaient Louis. 
Depuis qu'il se sentait fort, il se contenait de moins en moins, 
et se montrait bien plus vindicatif et plus cruel qu'autrefois. Dans 
ses lettres , souvent d'une gaieté sinistre , il ne parle que de pen- 
dre et faire voler des têtes. Après son départ, ses lieutenants, 
pillards déboutés, furent plus rudes encore aux habitants, et sur- 
excitèrent les esprits à tel point que , durant deux ans entiers , ce 
ne furent que complots et séditions dans Arras. Louis , au lieu de 
punir les vrais coupables, c'est-à-dire ses propres officiers, résolut 
d'anéantir la ville rebelle : il la traita presque comme Charles le 
Téméraire avait traité Liège; il rasa les murailles, expulsa la 
population en masse , abolit par ordonnance le nom môme d'Ar- 
ras, auquel il substitua celui de Franchise, et gratifia de privi- 
lèges très -étendus les bourgeois et marchands qui, de toutes 
les villes et pays du royaume , voudraient venir repeupler Fran- 
chise '. Fort peu de gens se décidant à quitter leur pays et leurs 
établissements pour venir se fixer dans une ville ruinée, au milieu 
du théâtre de la guerre , le roi voulut forcer chaque bonne ville 

1. Ce nom rappelle involontairement celui de Commune affranchie donné à Lyon 
après son trop fameux siège, en 1793. 



[1477] RUINE D'ARl'.AS. * i|3< 

du royaume à fournir à Franchise un certain nombre de bour- 
geois et d'artisans. Il était difficile de pousser plus loin le génie 
du despotisme, 

La prise d'Arras avait soumis tout l'Artois, excepté Saint-Omer. 
Peu de jours après l'entrée du roi dans la ville d'Arras, Olivier le 
Daim introduisit les troupes françaises dans Tournai , malgré les 
magistrats, mais avec la connivence d'une partie du peuple 
(23 mai). Tournai, par ses privilèges, était exempte de recevoir 
garnison, et, quoique ville française, avait obtenu de rester neu- 
tre dans les dernières guerres entre la France et la Bourgogne. 
La ville impériale de Cambrai ne put pas non plus « refuser 
ouverture » au roi , et les Cambraisiens , pour gagner les bonnes 
grâces de Louis, remplacèrent les aigles de l'Empire par les fleurs- 
de-lis de France, prétendant que Cambrai avait autrefois appar- 
tenu au royaume. Le roi fit de Tournai et de Cambrai ses deux 
places d'armes, et envahit en personne le Hainaut, où Dammartin 
avait eu peu de succès. Louis faillit périr au siège de Bouchain : 
comme il s'appuyait sur l'épaule de Tannegui Duchàtel, gouverneur 
du Roussillon, un coup d'arquebuse, dirigé contre lui, jeta Duchàtel 
mort à ses pieds. Bouchain et le Quesnoi se rendirent : Avesnes 
fut emportée d'assaut et saccagée cruellement par les francs- 
archers (juin) ; mais les populations du Hainaut et de la Flandre 
wallonne résistaient partout avec énergie, et il fallait acheter 
désormais chaque avantage au prix de beaucoup de sang; en 
Artois môme, Saint-Omer repoussa toutes les attaques. 

Les Gantois avaient levé une armée et repris l'offensive du côté 
du Tournaisis : ils tirèrent de prison ce duc Adolphe de Gueldre, 
que son père avait autrefois déshérité en faveur de Charles le 
Téméraire, et le mirent à leur tète : ils avaient pensé un moment 
à contraindre mademoiselle de Bourgogne d'épouser cet homme 
si indigne d'une si haute fortune. Dans la nuit du 27 juin , douze 
à quinze mille Flamands, conduits par Adolphe de Gueldre, allèrent 
saccager les faubourgs de Tournai : la garnison, forte de trois 
mille hommes d'élite, sortit brusquement contre eux au point du 
jour; les Flamands, assaillis à l'improviste et se croyant trahis les 
uns par les autres, furent mis en pleine déroute ; le duc Adolphe 
fut tué sur la place ; tout le bagage et l'artillerie furent pris, et la 



132 FRANCE ET BOURGOGNE. LÎ477] 

cavalerie française s'avança jusqu'à quatre lieues de Gand. Cette 
défaite jeta une grande consternation dans le pays, et, si le roi 
fût entré sur-le-champ au cœur de la Flandre, la guerre eût pu 
être promptement finie; mais Louis était déjà retombé dans ses 
habitudes louvoyantes : selon sa coutume , il ne voulut rien ris- 
quer ; il n'osa laisser derrière lui Saint -Omer, Lille, Douai 
et Valenciennes , qui se défendaient bien , pour marcher droit à 
Gand et à Bruges, où régnait le plus grand désordre, et il crut 
amener les Flamands et les Hennuyers à se soumettre , en dévas- 
tant le plat pays , en brûlant les villages , en faisant couper les 
arbres et les moissons par de grandes bandes de faucheurs levés 
de force en France. Ces barbaries réchauffèrent au contraire la 
haine des populations , et ne firent que hâter l'accomplissement 
d'un événement bien funeste à la France : Mademoiselle de Bour- 
gogne, assiégée par six prétendants, le dauphin, le fils du duc de 
Glèves, le jeune Ravenstein, Adolphe de Gueldre, le duc de Cla- 
rence , frère d'Edouard IV, et soutenu par la duchesse douairière 
Marguerite d'York, le lord Ri vers, beau- frère d'Edouard IV, et 
soutenu par ce roi de préférence à Clarence ', mademoiselle de 
Bourgogne s'était décidée pour un septième , le plus dangereux 
de tous au point de \ue français. Le 16 avril, une grande ambas- 
sade de l'empereur^ était arrivée à Bruges, où la princesse s'était 
transportée après la tragédie de Gand. Les envoyés de Frédéric III 
représentèrent à la princesse , en audience solennelle , ime pro- 
messe de mariage qu'elle avait souscrite au fils de l'empereur, 
par le commandement du feu duc son père , et un anneau envoyé 
avec la lettre (en 1473). Ils s'enquirent « si elle avoit vouloir d'en- 
tretenir sa promesse ». Il avait été convenu, dans le conseil de la 
princesse, que Marie se bornerait à entendre les envoyés et ajour- 
nerait sa réponse. Marie, tout au contraire, répondit sur-le-champ 
qu'elle avouait sa lettre. Le 21 avril, le duc de Bavière la fiança 
au nom de Maximilien d'Autriche. Quatre mois s'écoulèrent toute- 



1. Louis XI, quand il avait vu la résistance obstinée de a princesse Marie et de la 
Flandre, avait offert à Edouard IV la FInndre et le Brabant, s'il voulait Vaider à dé- 
membrer les états de Bourgogne. L'offre n'était pas sincère , il faut le dire. 

2. L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, l'archevêque de Trêves, 
l'évêque de Metz, un des ducs de Bavière. 



[1477] MARIAGE DE MARIE. 433 

fois encore avant que le prince autrichien vînt joindre en Flandre 
sa fiancée. La lenteur et l'avarice de son père l'enchaînaient au 
delà du Rhin. Non-seulement Maximilien n'avait ni argent ni sol- 
dats à fournir à la cause de Bourgogne ; mais il fallut que Marie 
lui envoyât de l'urgent à Cologne pour qu'il pût se présenter 
honorablement en Flandre. Louis XI ne trouva, dans l'intervalle, 
aucun moyen de rompre les fiançailles autrichiennes. 

Maximilien arriva à Gand, avec les archevêques- électeurs de 
Mayence et de Trêves , les ducs de Saxe et de Bavière , les mar- 
graves de Brandebourg et de Bade, et sept ou huit cents chevaux. 
Dès le lendemain de son arrivée, il fut marié sans pompe à made- 
moiselle de Bourgogne; les deux époux n'avaient pu se parler 
que par interprète , car ils ignoraient la langue l'un de l'autre 
(18 août)'. Ce fatal mariage li^Ta la Belgique pour des siècles à 
une puissance rivale de la France, et ses conséquences pèsent 
encore aujourd'hui sur notre patrie^! L'Europe devait en pâtir 
autant que la France; car ce fut la première assise de la puis- 
sance autrichienne , si funeste à la liberté de tous et aux natio- 
nalités européennes. Huit jours après la consommation de ce grand 
événement, l'époux de l'héritière de Bourgogne écrivit au roi de 
France pour réclamer contre l'invasion des domaines de sa femme 
et proposer l'ouverture de négociations. Les progrès du roi dans le 
nord étaient à peu près arrêtés, quoique les Flamands eussent 
encore été battus le 13 août; les affaires allaient mal en Bour- 
gogne : Louis consentit à une trêve sans terme fixe (8 septembre) ; 
on devait seulement se dénoncer de part ou d'autre la reprise des 
hostilités quatre jours d'avance. 

Durant cette campagne si remplie, avait eu lieu à Paris un pro- 
cès sanglant qui rappelait celui du connétable : Jacques d'Arma- 
gnac , duc de Nemours , comte de la Marche et de Castres, avait 
répondu par une incorrigible ingratitude aux bienfaits de 
Louis XI; quoiqu'il dût tout à ce monarque, il avait participé 



1. Maximilien avait deux ans de moins que Marie. 

2. Sur les événements de 1477, V. Comines , 1. v, c. 10 20 ; — 1. vi , c. 1-3 ; 
Preuves de l'édit. Lenglet, n»' cclxxxi-cclxxxvui ; Preuves de l'édit. Dupont, t, III, 
p. 309-332. — J. Molinet, t. H, c. 37-50. — Olivier de La Marche, 1. ii, c. 9. — J. de 
Troies. — Barante. — Duclos. 



434 FRANGE ET BOURGOGNE. [1477] 

activement à la guerre du Bien Public, puis à la réljcUioii du 
comte d'Armagnac (1465-1470); deux fois pardonné, il avait 
renoué un grand complot avec le connétable et tous les ennemis 
secrets du roi , complot dans lequel trempaient presque tous les 
grands seigneurs de France, et qui n'allait pas moins qu'à mettre 
le roi en « cliartre », et à mieux refaire ce que le duc Charles 
avait manqué à Pcronne. Louis, qui entrevoyait plus qu'il ne 
connaissait le complot, soupçonnait son chancelier, Pierre Do- 
riole, d'avoir épargné la torture au connétable et d'avoir hâté 
l'exécution, de peur que Saint-Pol n'en dît trop. Il voulait main- 
tenant se venger sur Nemours et tout savoir sur les autres. 
Nemours avait provoqué sa destinée non pas seulement par des 
menées souterraines, mais par une attitude ouvertement mal- 
veillante, fortifiant ses places, n'envoyant personne au ban du 
roi, maltraitant quiconque appelait de ses officiers au parlement. 
Saint-Pol mort, Louis ne tarda pas à étendre sa main sur 
Nemours : aussitôt après la première défaite du duc Charles à Gran- 
son, Nemours fut arrêté dans son château de Cariât, en Auvergne, 
puis amené dans les cachots de Pierre-Scise à Lyon. Au mois 
d'août 1476, il fut transféré à la Bastille; une commission, prési- 
dée par le sire de Beaujeu, gendre du roi, commença le procès. 
Le prisonnier était les fers aux pieds dans une cage de fer. Le 
roi avait donné des ordres terribles. « Il faut le gehenner ( tortu- 
rer) bien étroit, le ïdiiYQ parler clair! » 

Le malheureux parla, pour tâcher de se sauver aux dépens des 
autres. Il écrivit au roi une longue confession de toutes les con- 
spirations auxquelles il avait pris part (31 janvier 1477). Tous les 
soupçons du roi étaient confirmés , dépassés. Le duc de Bourbon 
et son frère l'archevêque de Lyon avaient adhéré; Dammartin 
même avait été en rapport avec les conjurés, pour se ménager 
des deux parts. Il n'y avait guère que Beaujeu, le gendre du roi, 
de tout à fait intact. 

De telles choses expliquent Louis XI. On comprend comment 
cet homme , nourri de fiel et d'amertume , et n'ayant rien en lui 
qui relevât au-dessus de ce monde de perversité, mit sa gloire à 
être, parmi les fourbes, le plus fourbe, parmi les méchants, le 
pire. 



I 



[1477] SUPPLICE DE NEMOURS. <35 

Les aveux de Nemours ne lui profitèrent pas. Louis ne pouvait 
frapper tout le monde. Il continua de caresser les Bourbons, 
Dammartin , tous ceux dont il avait besoin , et tua Nemours avec 
éclat. Le procès fut remis au parlement, que le roi appela à Noyon 
tout exprès avec d'autres « grands clercs » , dit le chroniqueur 
parisien (J. de Troies) ; mais les pairs ne furent pas mandés : 
Nemours, lors de son second pardon (en 1470), avait renoncé 
formellement au bénéfice de pairie, s'il retombait en faute. 
Nemours fut condamné à mort et décapité aux halles de Paris 
(4 août 1477). Plus tard, on raconta que le roi avait fait placer 
les enfants de la victime sous l'échafaud de leur père , pour que 
son sang arrosât leur tête innocente. C'est une fable inventée 
par la réaction contre la mémoire de Louis XI. « Ce qui est 
plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges qui 
s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo 
del Giudice, ne se crut pas sûr de l'héritage, s'il n'avait l'hé- 
ritier, et demanda que le fds aîné de Nemours fût remis à sa 
garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut 
guère*. » 

Le roi suspendit de leurs offices trois conseillers qui n'avaient 
pas voté la mort du duc, et s'irrita fort contre le parlement, qui 
réclamait en faveur de la liberté des suffrages. Il reprocha aux 
magistrats de faire « bon marché de sa peau », et il promulgua, 
le 22 décembre 1477, une ordonnance qui punissait de mort la 
non- révélation en matière de lèse majesté. C'était le renouvelle- 
ment des anciennes lois impériales. 

Louis paraissait se préparer à de puissants efforts pour le prin- 
temps suivant : il avait resserré son alliance avec le duc de Lor- 
raine; le duc de Bretagne, si mal intentionné qu'il fût pour la 
couromie , n'avait osé remuer sans être soutenu par le roi d'An- 
gleterre : Edouard IV, appesanti par la paresse et par les volup- 
tés, résistait aux vœux du peuple anglais, qui eût voulu secourir 
la Flandre, et n'était nullement disposé à perdre la pension de 
cinquante mille écus que lui payait Louis XI : presque tous les 
grands seigneurs anglais étaient, conune leur roi , enchaînés par 

1. Michelet, VI, 452. JI. ilichelet a, le premier, donné le vrai caractère du procès 

de Nemours. 



436 FRANCE ET BOURGOGNE. [1478] 

des chaînes d'or aux intérêts du roi de France ; aussi Louis ob- 
tint-il que la trêve de sept ans conclue à Piquigni en 1475 fût 
non-seulement maintenue, mais prolongée pour tout le temps de 
sa vie et de la vie d'Edouard IV. Les discordes intestines de la mai- 
son d'York contribuaient aussi à empêcher Edouard de s'immiscer 
dans les querelles du continent. La haine mutuelle d'Edouard et 
du duc de Clarence , fomentée par le troisième frère , l'astucieux 
et sombre Richard de Glocester, venait d'aboutir à im fratricide ; 
Edouard avait fait condamner à mort et exécuter secrètement 
son frère Clarence pour crime de haute trahison. L'on prétend 
qu'Edouard ayant laissé au condamné le choix de son genre de 
mort, l'ivrogne Clarence choisit d'être noyé dans un tonneau de 
malvoisie. (Molinet.) Edouard, après avoir fait arrêter son frère, 
avait , dit-on , demandé conseil à Louis XI , qui ne répondit que 
par ce vers de Lucain : 

Toile moras; ssepè nocuit differre paratum '. 

Louis était donc libre de ses mouvements ; il avait écrasé la 
France d'impôts pour remonter son armée et son artillerie , et 
l'année 1478 semblait devoir être signalée par de grandes choses. 
L'attente universelle fut cependant trompée : le roi prit la petite 
ville de Gondé ( 1" mai); Maximilien s'avança vers cette place, à 
la tête de vingt mille combattants. Louis XI , quoique supérieur en 
force, n'accepta point la bataille, ordonna l'évacuation deCondé, 
et consentit à une nouvelle trêve d'un an, qui fut signée le 1 1 juillet. 
Ce fut lui qui fit toutes les concessions ; car il retira ses troupes 
de Cambrai ^ et des places du Hainaut et de la Comté , et con- 
sentit à ce que Tournai rentrât dans la neutralité : l'empereur 
avait protesté contre l'usurpation de Cambrai et l'invasion du 
Hainaut et de la Comté par les Français , et Louis craignit que la 
masse de l'empire germanique ne finît par s'ébranler contre la 
France. Il craignit surtout que les Suisses ne tournassent contre 



1. Point de délai : il est dangereux de suspendre ce qu'on a commencé. — CabÏMl 
de Louis XI. 

2. Il maintint seulement ses droits comme « vicomte de Cambrai, -i Comiues, II, 89; 
note; éd. de mademoiselle Dupont. 



[1478-1479] FRANCHE-COMTÉ REPRISE. -137 

lui , à la suite d'une paix perpétuelle qu'ils venaient de signer, le 
24 janvier, avec Maximilien et Marie ', La protestation de Fré- 
déric fut tout le secours que le vieil empereur, « le plus chiche 
homme du monde », voulut accorder à son fils. 

La lutte avait continué sans interruption dans les deux Bour- 
gognes depuis la révolte du prince d'Orange : Louis XI s'étant 
décidé à remplacer le sire de Graon par le sire de Chaumont 
d'Amboise , ce nouveau gouverneur, plus habile et surtout plus 
probe que son prédécesseur, avait rétabli les affaires du roi et 
ramené « toute la duché » sous l'obéissance royale ; mais la 
Comté était restée bourguignonne. 

Il y eut à Boulogne, dans les derniers mois de 1478, des pour- 
parlers « touchant le fait de la paix » : on n'était sincère ni d'un 
côté ni de l'autre ; Louis espérait pousser plus loin ses conquêtes ; 
Maximilien et les Flamands espéraient recouvrer ce qu'avait 
perdu la seigneurie de Bourgogne : non-seulement on ne con- 
clut point d'accommodement définitif, mais la trêve fut rompue 
avant son expiration. Au printemps de 1479, les gens des Pays- 
Bas prirent brusquement l'offensive, se saisirent de Cambrai , sans 
respect pour la neutralité assignée à cette ville , et envahirent le 
Vermandois. Le roi se contenta de les tenir en échec, et porta 
son principal effort en Bourgogne : le sire de Chaumont se jeta 
sur la Franche-Comté , à la tête d'une belle armée que vinrent 
grossir beaucoup de Suisses , en dépit du traité conclu par les 
cantons avec Maximilien et Marie : Dôle , chef-lieu de la Comté, 
après que la jeunesse de l'université dôloise eut été taillée en 
pièces dans une sortie, fut livi'ée par la trahison d'un corps alsa- 
cien à la solde des habitants ; la ville fut pillée , brûlée, saccagée 
de fond en comble; toutes les autres places comtoises se ren- 
dirent presque sans résistance; Maximilien ne pouvait leur 
envoyer aucun secours , et tous les aventuriers suisses étaient 
passés dans le parti qui payait le mieux ses auxiliaires. La cité 
arcliiépiscopale de Besançon, ville libre, relevant immédiatement 
de l'Empire, reconnut le roi pour gardien et protecteur, aux 



1. Ils avaient reçu 150,000 florins pour prix de la paix, et promis d'interdire à leurs 
hommes de servir la France. 



-138 FRANCE ET BOURGOGNE. [1479] 

mêmes conditions qui avaient existé entre elle et les ducs de 
Bourgogne ; elle reçut du roi un capitaine et un chef de justice, 
et lui promit moitié du produit de ses taxes ( 3 juillet;. La réduc- 
tion de la Comté était complètement achevée à l'éDoque d'un 
voyage que le roi fit à Dijon vers la fin de juillet 1479. Louis jura, 
dans l'église de Saint-Bénigne, le maintien des hbertés et fran- 
chises de cette capitale de la Bourgogne , et tâcha de gagner ses 
nouveaux sujets par de grandes démonstrations de bienveillance. 
Le parlement de Dôle fut transféré à Salins, et l'université de 
Dôle à Besançon. 

Les affaires du roi n'allaient pas aussi bien dans le Nord , où 
les troupes n'étaient plus commandées par Dammarlin. Louis ne 
pouvait oublier les révélations de Nemours, et avait mis le vieux 
général à la retraite. Le commandement n'y gagna pas. Les 
défiances du roi l'avaient porté à une réforme qui acheva d'ébran- 
ler l'armée. Il venait de casser dix compagnies d'ordonnance et 
de mettre en jugement plusieurs capitaines. Sur ces entrefaites, 
Maximilien, qui avait réuni vingt-sept mille combattants, entama 
le siège de Térouenne. Le sire de Crèvecœur des Qiierdes, le 
plus considérable des seigneurs qui avaient passé du service de 
Bourgogne au service de France, s'avança pour secourir Térouenne 
avec l'armée royale du Nord ' . 

L'armée des Pays-Bas, très-supérieure en infanterie, mais très- 
inférieure en gendarmerie^, marcha au-devant des Français : la 
rencontre eut lieu près de la colline de Guinegate ou Esquine- 
gate. La cavalerie française culbuta du premier choc la noblesse 
belge et la mit en pleine déroute; mais, au lieu de revenir sur 
l'infanterie flamande, elle se lança après les fuyards, et les pour- 
suivit, la lance dans les reins, jusqu'aux portes d'Aire et de Saint- 
Omcr. Le général français commit la faute impardonnable de 
prendre part en personne à cette «chasse». Pendant ce temps, 
les francs-archers avaient bravement assailli la puissante infan- 
terie de Maximilien, qui était resté à la tète de ses épais batail- 
lons flamands, tout hérissés de piques et renforcés par trois 

1. Dix-huit ccnt3 lances et quatorze mille francs-archers, suivant l'historien bour- 
gui(;non Molinet; onze cents lances et huit mille francs-archers, suivant Comines. 

2. Huit ceut vingt-cinq lances, suivant Molinet. 



[1479] BxVTAILLE DE GUINEGATE. 139 

mille lansquenets allemands ' et cinq cents archers anglais. Les 
francs- archers furent repoussés avec grande perte : l'arrivée de 
la garnison de Térouenne , forte de quatre cents lances et de 
quinze cents arbalétriers, semblait devoir décider le succès d'une 
seconde attaque ; mais cette garnison aima mieux se jeter sur les 
bagages de l'ennemi que d'attaquer ses bataillons; les francs- 
archers se débandèrent aussi en partie pour courir à cette riche 
proie, et Maximilien, reprenant l'offensive, leur passa sur le corps 
et se saisit à son tour du camp français. Les gens d'armes français 
revinrent trop tard de la poursuite pour renouveler le combat. Leur 
désir de faire de riches prisonniers avait enlevé à la France une 
victoire assurée (août 1479). Le champ de bataille demeura ainsi 
à Maximilien; mais il perdit plus de monde, et surtout beaucoup 
plus de gentilshommes que les Français; une foule de seigneurs 
flamands , brabançons , hollandais , étaient morts ou captifs, et le 
duc d'Autriche n'avait plus ni cavalerie ni bagages : il leva le 
siège de Térouenne comme s'il eût été battu. 

Le roi néanmoins fut fort irrité de l'indiscipline de ses gens, et 
la mauvaise conduite de l'armée à Guinegate fut la cause ou le 
prétexte de grands changements dans les institutions militaires. 
La noblesse fut autorisée à se racheter du service féodal à prix 
d'argent, et les francs -archers furent supprimés; on ne demanda 
plus aux paroisses qu'une taxe au lieu d'hommes. Le roi rem- 
plaça cette infanterie légère par des soudoyers armés de piques 
et d'arquebuses, plus propres à combattre en ligne; le noyau de 
la nouvelle milice permanente fut formé de Suisses : les cantons 
et prêtèrent » au roi six mille de leurs redoutables fantassins. 
L'abolition des francs -archers fut un grand mal. Il eût fallu amé- 
liorer et non supprimer cette milice nationale ; mais le roi , tou- 
jours plus défiant et plus somljre, ne voulait plus quasi autour 
de lui que des mercenaires étrangers. Ne pouvant se passer de 
cavalerie française, il se débarrassa au moins de l'infanterie. 
C'était un nouveau pas dans la voie despotique ! 

Une autre ordonnance royale prescrivit que désormais tout le 
bufin, y compris les prisonniers, fût mis en une seule masse 

1. Landsknechl; soldais du pays; infanterie mercenaire, année de piques et d'arque- 
buses, qui commençait d'être en assez grand renom. 



i'iO FPxANCE ET BOURGOGNE. [1479] 

pour être vendu à l'enchère, et le prix partagé entre tous les offi- 
ciers et soldats : le roi espérait supprimer ainsi cette soif des 
riches rançons , qui faisait oublier aux gens de guerre le soin 
d'assurer la victoire. 

Les hostilités se poursuivaient sur mer aussi bien que sur terre : 
depuis que la Normandie était redevenue française, la marine 
reprenait quelque essor ; Louis XI avait pour vice-amiral un très- 
habile homme appelé Coulon, qui obtint de brillants succès contre 
les sujets de « madame Marie ». Coulon s'empara de la flotte hol- 
landaise et zélandaise, à l'époque où les bâtiments de ces con- 
trées reviennent de la pêche du hareng. Ce fut une vraie cala- 
mité pour les Pays-Bas. Les districts voisins des embouchures du 
Rhin étaient en outre désolés par une rude guerre : la Gueldre 
insurgée avait proclamé pour son seigneur le jeune fils du duc 
Adolphe, bien que cet enfant fût entre les mains de Maximilien; 
la Hollande était déchirée par les vieilles et interminables que- 
relles des Hoëks et des Kabelljaws; les communes de Flandre et 
de Brabant se refusaient à tout nouveau subside pour soutenir la 
guerre contre le roi de France , et cependant le duché de Luxem- 
bourg et le comté de Namur étaient envahis par les troupes de 
Chaumont d'Amboise, qu'avait rendues disponibles la soumission 
de la Franche-Comté. 

La situation de Maximilien et de Marie redevenait critique :'ils 
n'avaient point d'assistance à attendre du lâche et avare Frédéric; 
les Suisses étaient pour qui donnait la plus grosse solde, les 
princes allemands peu disposés à se mêler de la querelle, et 
aucune diversion ne s'opérait du côté de l'Espagne. Louis XI 
s'était réconcilié avec Ferdinand et Isabelle de Castille , en aban- 
donnant les intérêts de Jeanne la Bertrandéja (octobre 1478) ; la 
mort du vieux roi d'Aragon venait de donner une seconde cou- 
ronne à Ferdinand (janvier 1479) ', et Ferdinand et Isabelle, 
occupés à comprimer les restes des partis et à fonder la monar- 
chie espagnole par la réunion de l'Aragon et de la Castille , ne 
demandaient qu'à laisser dormir pour un temps la question du 
Roussillon. L'Angleterre était le seul espoir de Marie et de son 

1. La Navarre passa au petit comte Je Foix, sous la tutelle Je sa nicre, sœur de 
Louis XI. 



[1479-1480] TRÊVE. \H 

époux. Cet espoir, longtemps trompeur, finit par se réaliser : 
l'opinion de ce pays se prononça si violemment en faveur de 
l'héritière de Bourgogne, ou plutôt contre la France, qu'Edouard 
et ses grands se trouvèrent entraînés malgré eux à la dérive et 
ne purent plus résister sans danger au flot populaire. Louis XI 
n'avait pas su saisir l'instant décisif pour la conquête de la Bel- 
gique; il sentait que l'heure était passée^ et que cette conquête, déjà 
si douteuse , allait devenir impossible par l'intervention de l'An- 
gleterre : il ne chercha plus qu'à s'assurer par mie bonne paix la 
possession des provinces qu'il avait enlevées à l'héritage de 
Charles le Téméraire. La guerre se ralentit dans le courant de 
l'année 1480 : une trêve de sept mois fut signée le 27 août; 
Louis XI avait manifesté l'intention de recourir à l'arbitrage du 
pape Sixte IV, qu'il pria d'envoyer en France , comme légat , son 
neveu Giuliano délia Rovere, cardinal de Saint-Pierre -es -liens 
(depuis le pape Jules II ' ). Le saint-père, effrayé de l'imminence 
d'une invasion turque en Italie -, se rendit aux désirs du roi, et 
dépêcha son neveu au delà des monts ; mais les honneurs , les 
présents et les bénéfices dont Louis XI combla le cardinal de 
Saint-Pierre inspirèrent de la défiance à Maximilien, qui n'ac- 

1. Le roi avait eu avec Sixte IV, en 1478-1479, de graves démêlés dont il était sorti 
à son honneur: à la suite de la sanglante conjuration des Pazzi contre lesMédicis, 
tramée avec la connivence de la cour de Rome, le pape et le roi de Naples ayant atta- 
qué les Florentins, alliés de la France, le roi envoya Comines en Italie, pour engager 
le duc de ililan et la république de Venise à secourir les Florentins, de concert avec 
la Savoie, et défendit tout achat d'expectatives, toute exportation d'or, d'argent ou 
de lettres de change pour Rome. Il accusait ouvertement le pape de complicité dans 
l'assassinat de Julien de Médicis. Une assemblée de l'église de France, convoquée à 
Orléans au mois de septembre 1478, demanda la réunion d'un concile général, épou- 
vantail que soulevait le roi toutes les fois qu'il était mécontent du pape. Sixte IV 
recula, et accepta l'arbitrage des rois de France et d'Angleterre dans sa guerre avec 
les Florentins. Ce fut pendant ces négociations que les Génois, après avoir secoué le 
joug du duc de j\lilan, offrirent à Louis XI de rentrer sous la suzeraineté directe de la 
France ; mais Louis ne se soucia point de se charger du gouvernement de cette tur- 
bulente république : il avait des conquêtes plus solides à faire dans les limites natu- 
relles de la France : " Les Génois se donnent à moi » , disait-il en riant à ses familiers; 
« et moi je les donne au diable ! » Il aimait mieux les tenir par l'intermédiaire de Mi- 
lan. Il voulait en Italie influence, non possession directe. Les Florentins étaient des 
alliés qui valaient des vassaux. " A chacune fois qu'ils renouvellent les gouverneurs 
de leur seigneurie, ils font serment d'être bons et loyaux à la maison de France. » 
Lettre de Louis XI; août 1478 ; ap. Comines, éd. Lenglet, III, 552. 

2. Les Turcs débarquèrent à Otrante , le 28 juillet 1480 , et saccagèrent cette 
ville. 



142 FRANCE ET BOURGOGNE. [1480] 

cepta pas le cardinal pour arbitre. Le légat, voyant son entremise 
inutile, repartit après avoir obtenu du roi une concession à 
laquelle la cour de Rome attachait beaucoup de prix ; c'était la 
liberté du cardinal Balue et de l'évéque de Verdun, son complice, 
prisonniers d'État depuis plus de dix ans. Le saint - siège promit 
déjuger les deux prélats; mais Balue, loin d'être condamné à 
Rome , y raviva son génie d'intrigue et redevint bientôt un per- 
sonnage. 

Au lieu de paix, on ne conclut qu'une prorogation de trêve pour 
un an '. 

Cette suspension d'armes de dix-neuf mois ne soulagea guère 
le royaume ; les fléaux de la nature , des froids excessifs , suivis 
de grands débordements, de stérilité et d'épidémie, remplacèrent 
le fléau de la guerre , et firent plus que compenser le faible allé- 
gement des charges publiques. Le roi cependant entretenait ses 
familiers de grands projets pour le bien de l'État : l'esprit de des- 
potisme était accompagné chez lui d'incontestables lumières; il 
sentait l'utilité ou la nécessité d'une foule d'améliorations qu'il 
n'eût permis à personne de lui indiquer, mais qu'il eût volontiers 
effectuées de son propre mouvement. Dans ses dernières années, 
« il désiroit de tout son cœur de pouvoir mettre une grande 
police en son royaume , et principalement sur la longueur des 
procès ; aussi désiroit fort qu'en ce royaume on usât d'une seule 
coutume, d'un seul poids, d'une seule mesure, et que toutes ces 
coutumes fussent mises en françois en un beau livre, pour éviter 
la cautelle et pillerie des avocats, qui est si grande en ce royaume 
que en nul autre elle n'est semblable ^...; et, si Dieu lui eût 
donné la grâce de vivre encore cinq ou six ans, sans être trop 

1. Pendant la trêve, le roi réunit sur la Seine, près du Pont-de-V Arche, une armée 
de plus de trente mille combattants, dont quinze cents lances garnies et six mille 
Suisses : il alla la passer en revue pour se rendre compte, par ses propres yeux, du 
résultat de ses réformes militaires. C'est le premier exemple d'un camp de manœuvres 
en temps de paix. 

2. Le dernier ai'ticle de l'ordonnance de Cliarles VII sur la réformation de la jus- 
tice avait déjà prescrit que toutes les coutumes, usages et styles des divers pays du 
royaume fussent écrits par des praticiens et gens de chacun desdits pays, et consignés 
dans des registres qui seraient examinés par les gens du conseil et du parlement. 
Ordonn., t. XIV, préface, p. 24. Mais cette grande mesure n'avait point été mise à 
exécution. 



[1481] PROJETS DU ROI. LOURDS IMPOTS. U3 

pressé de maladie, il eût fait beaucoup de bien à son royaume », 
(Comines, 1. vi, c. 6.) 

Mais, en attendant ces réformes qu'il n'eut pas le temps d'exé- 
cuter, Louis opprimait ses sujets « plus que roi n'avoit jamais 
fait » , comme l'avoue Comines lui-même ; il réprimait sans pitié 
les moindres agitations occasionnées par l'énormité des taxes et 
par les désordres des soldats ' , et repoussait rudement les repré- 
sentations que le parlement lui adressa plusieurs fois avec cou- 
rage^. Les charges publiques avaient été presque triplées depuis 
la mort de Charles TII; Louis, à la fin de son règne, levait 
4,700,000 livres de tailles, au lieu de 1,800,000, et les autres im- 
pôts à proportion, entretenait quatre à cinq mille lances au lieu 
de dix-sept cents, afin de se passer de l'arrière-ban , et plus de 
vingt- cinq mille soldats d'infanterie permanente, à la place des 
francs -archers payés seulement en temps de guerre. La multitude 
de ses agents officiels ou secrets, les innombrables pensionnaires 
qu'il s'était attachés par des chaînes d'or dans toutes les cours de 
l'Europe , en Angleterre , en Italie , en Espagne , en Suisse , en 
Allemagne, toute sa diplomatie corruptrice, enfin, lui coûtait 
peut-être autant que son armée : ses dons continuels aux églises 
étaient encore une source d'exorbitantes dépenses. Il voulait 
acquérir di^s pensionnaires jusque dans le ciel, et faisait de la di- 
plomatie avec la Vierge et les saints, comme avec les simples 
mortels. Bien loin que le fardeau populaire fût allégé par le bon 
ordre d'une administration sévère, l'immoralité de la plupart 



1. Il y avait eu de l'agitation à Paris en 1478, autour d'un prédicateur cordelier 
qui déclama violemment contre les abus, et qui fut envoyé en exil. Le peuple avait 
menacé de le défendre par force. Les femmes venaient au sermon avec des couteaux 
dans leurs poches. J. de Troies. 

2. Louis XI haïssait le parlement, qu'il accusait de favoriser la chicane, et qui sur- 
tout avait le tort, à ses yeux, de trop aimer les formes légales et régulières. Une seule 
fois, dit - on, il écouta le parlement : ce fut à l'occasion d'un édit tyranuique sur 
le commerce des grains, édit qui, publié dans le but de diminuer la disette, l'avait 
accrue ; une nombreuse députation du parlement, conduite par le premier président 
La Vacquerie, jurisconsulte artésien rallié à Louis XI, adressa au roi de très-vives 
remontrances. Comme le roi s'emportait en menaces, La Vacquerie lui déclara, au 
nom de tous ses collègues, qu'ils étaient prêts à résigner leurs charges platôt que 
d'enregistrer des édits contraires à leur conscience. Le roi céda. — J. Bodin : De la 
République. Malheureusement, le fait n'est point attesté par des documents contem- 
porains. 



U* FRANGE ET BOURGOGNE. [1481] 

des fonctionnaires aggravait un poids déjà insupportable. Louis 
avait révoqué la sage ordonnance qui soumettait les délits des 
soldats aux magistrats civils , et le pauvre peuple , ne pouvant 
plus recourir à cette juridiction protectrice, se voyait, comme 
autrefois , abandonné aux pilleries et aux insolences de la solda- 
tesque '. 

Aussi Louis, haï par la noblesse et par le peuple des campagnes, 
n'inspirait-il point d'affection à la bourgeoisie, malgré la faveur 
qu'il avait montrée aux corps municipaux, malgré les libertés 
qu'il avait octroyées ou restituées à beaucoup de villes, et la protec- 
tion éclairée qu'il accordait à l'industrie -.Impopulaire chez tous, il 
se défiait de tous; il évitait les grandes villes et surtout Paris; ses 
courses et ses pèlerinages devenaient moins fréquents, et il restait 
presque toujours confiné dans son château de Montils-lez-Tours, 
auquel les fortitications dont il l'entourait avaient valu le nom de 
Plessis [plexitium , parc, lieu fermé). Ce sombre manoir, aux 
guérites où veillaient jour et nuit quarante arbalétriers, aux mu- 
railles hérissées de broches de fer, aux fossés semés de chausse- 
trapes, attristait de son ombre lugubre le «jardin de la France», 
le doux et voluptueux pays de Touraine, tout plein encore des 

1. Ce défaut de protection fit perdre au roi, daus l'esprit du peuple des cam- 
pagnes, la reconnaissance qu'eût pu lui valoir une ordonnance très-sage et très-poli- 
tique, qui ôta aux seigneurs dont les châteaux n'étaient pas situés sur les frontières, 
le droit vexatoire de guet et de garde qu'ils exigeaient de leurs paysans. Le droit de 
guet et de garde fut remplacé par une taxe annuelle de 5 sous (d'ai'geut). Ce fut 
encore un grand coup porté à la féodalité, un coup qui rompit le dernier lien militaire 
entre le seigneur et ses sujets. Duclos, t. II, p. 214. — Ordonnances, t. XVIII. 

2. Il avait fait planter des mûriers, et essaya d'encourager Téducation des vers à 
soie : il fit venir d'Italie beaucoup d'habiles ouvriecs pour établir des manufactures 
d'étoffes d'or, d'argent et de soie, sous la direction de Guillaume Briçonnet. C'est de 
son règne, vers 1470, que date la fabrication des soieries à Tours, qui fut longtemps, 
pour cette industrie, ce que Lyon est devenu depuis sur une plus vaste échelle. Il auto- 
risa les ecclésiasti(iues et les nobles à se livrer au trafic par terre et par mer sans 
déchoir, à condition que ceux qui commerceraient par mer ne pourraient faire venir 
leurs marchandii;es que sur des vaisseaux français. — Duclos, t. II, p. 2 18. — Il con- 
tinuait à favoriser la bourgeoisie ; en août 1480, il avait établi ;'i Clermont-Ferrand 
un consulat et maison commune, malgré Uévêque suzerain, puis avait érigé Clermont 
en ville jurée, c'est-à-dire en ville de jurande, ville de corps de métiers. — Des lettres 
'le décembre 1477 attestent qu'il existait sous son règne une grande association com- 
merciale, intitulée la Compagnie françoise, composée de marchands hanses de Paris et 
d'autres villes, et investie de certains privilèges pour le transport et la vente du vin et 
d'autres denrées et marchandises ; des lettres du roi y afiilient les bourgeois de Tour- 
nai. Ordonnances, t. XVIII, p. 312. 



[1481] LE PLESSIS LEZ TOURS. 145 

souvenirs de la « dame de Beauté ». Les sentinelles avaient ordre 
de tirer sur quiconque approcherait du château pendant la nuit ; 
on arrêtait tout alentour les passants et les voyageurs sur le 
moindre soupçon : l'on ne voyait autour du Plessis « que gens 
pendus aux arbres, car Tristan l'Ermite, prévôt des maréchaux 
(le roi l'appelait son compère), faisoit pendre, géhenner (torturer) 
et mourir les gens sans grands indices ni preuves, et les prisons 
et autres maisons circonvoisines du château étoient pleines de 
prisonniers, lesquels on oyoit bien souvent de jour et de nuit 
crier pour les tourments cfu'on leur faisoit, sans ceux qui étoient 
secrètement jetés en la rivière ». 

On accuserait volontiers d'exagération ce tableau tracé par un 
écrivain très-passionné contre Louis XI (Claude de Seissel); mais 
Comines lui-même en dit assez pour qu'on ne puisse douter que 
de grandes cruautés n'aient été commises au Plessis et ailleurs. 
Les terreurs qui assiégeaient Louis XI, terreurs motivées par 
maintes tentatives d'empoisonnement et d'assassinat, avaient 
exaspéré sa dureté naturelle : il tenait ses prisonniers les plus 
illustres, entre autres le comte du Perche, prince du sang (fils du 
duc d'Alençon)\ dans des cages de fer de huit pieds carrés, «avec 
des fers très-pesants et terribles aux jambes, et au bout desquels 
étoit une grosse boule de fer (un boulet), et l'on appeloit ces 
chaînes les fillettes du roi » (Comines) ^. Louis était, au reste, le 
premier et non pas le moins malheureux de ses captifs ; car il 
n'osait guère mettre le pied hors de son triste Plessis. Il eninter- 

1. Ce comte était un homme de mauvaises mœurs •, mais il n'avait jamais conspiré 
et n'avait commis d'autre crime d'État que de vouloir se retirer en Bretagne sans la 
permission du roi, encore parce que des gens qui aspiraient à sa dépouille Tavaient 
effrayé sur les intentions de Louis à son égard. Le parlement le condamna seulement 
à demander pardon au roi, et à lui remettre tous ses châteaux. Le duc de Bourbon, le 
dernier des grands qui avaient inquiété le roi , ne fut point arrêté ni poursuivi 
en justice ; mais on lui rogna de près sa suzeraineté sur les provinces du centre, 
et les officiers du roi lui firent l'existence assez dure dans sa vieillesse V. Miche- 
!et, VI, 474. 

2. Les comptes de dépenses de Louis XI sont pleins des mémoires des serruriers 
qui forgeaient ces terribles chaînes. — V. le t. I des Archives curieuses de V Histoire de 
France , publiées par Cimber et Danjou. Ces comptes offrent de singuliers contrastes : 
à côté des mémoires des serruriers et des sergents de Tristan, on y voit les coûts et 
frais des " voluptés » du roi ; tant pour a-oir conduit de Dijon à Tours une bourgeoise 
dijonnaise que le roi ramena de son voyage de Bourgogne ; tant pour l'achat de deux 
douzaines de « petits oiseaux appelés serins, etc. » 

VU. <0 



U6 FRANCE ET BOURGOGNE. [1481] 

disait presque absolument l'entrée aux princes et aux grands : il 
logeait ses conseillers et ses ministres eux-mêmes à Tours, et ne 
les mandait au Plessis que par nécessité, se contentant habituelle- 
ment de communiquer avec eux par lettres : il avait relégué sa 
femme en Dauphiné; il faisait élever son fils hors de sa vue, au 
château d'Amboise, et ne recevait que très-rarement au Plessis sa 
fille Anne et son gendre le sire de Beaujeu, qui lui avaient toujours 
été fidèles et affectionnes. Il ne s'entourait que d'astrologues, de 
médecins, et « de mauvaises gens de petite condition », comme 
Olivier le Daim ou Jean Doyat , qui lui devaient tout, et que sa 
mort devait replonger dans le néant. A peine encore se fiait-il à 
ceux-là, et il changeait continuellement ses valets de chambre, de 
peur que ses ennemis ne les corrompissent. Il s'abandonnait à 
mille fantaisies pour secouer un moment l'ennui qui le rongeait : 
il faisait acheter des animaux rares dans mainte région lointaine : 
il mandait de toutes parts des joueurs de « bas et doux instru- 
ments » ; il faisait venir des bergers qui jouaient devant lui les 
airs et dansaient les danses de leur pays. Mais rien ne réussissait 
à le distraire; l'objet de son caprice, à peine atteint, ne lui cau- 
sait plus qu'impatience et dégoût (Jean de Troies), 

Les ennemis de Louis ne s'apercevaient point si son âme était 
bourrelée, si son cerveau était troublé de lugubres visions : ses 
forces physiques diminuaient de mois en mois, mais sa redoutable 
activité était doublée par l'espèce de fièvre qui le consumait, et de 
nouveaux succès couronnaient toujours sa politique. L'infortunée 
Marguerite d'Anjou, rachetée par lui des prisons d'Edouard IV, 
lui avait transporté, par donation entre-vifs du 7 mars 1475, tous 
les droits, part et portion qu'elle pourrait avoir à revendiquer sur 
l'héritage du roi René, son père. A la mort du vieux René, qui 
trépassa le 10 juillet 1480, Louis XI réunit à la couronne le duché 
d'Anjou, en vertu du principe des apanages (l'exclusion des 
femmes et des collatéraux), et se saisit de la plus grande partie 
du Barrois, en vertu de la donation de Marguerite et des créances 
considérables qu'il avait sur les princes angevins. René, duc de 
Lorraine, fils d'une autre fille du roi René, réclama inutilement. 
Charles d'Anjou, comte du Maine, hérita de la Provence ; son oncle, 
le roi René, la lui avait léguée, ainsi que le titre de roi de Sicile, 



[1481] ANJOU ET PROVENCE ACQUIS. U7 

avec substitution au roi Louis après Charles. René de Lorraine 
ne fut pas plus écouté, pour la Provence que pour le reste. 

Louis XI était résolu à ne pas laisser échapper la meilleure part 
de la riche succession angevine, et ses affidés circonvinrent si bien 
le nouveau « roi de Sicile », prince faible et maladif, que Charles 
d'Anjou, en décédant sans postérité (10 décembre 1481), confirma 
le testament du roi René et désigna le « Roi Très-Chrétien ' » pour 
son héritier; avec lui finit la seconde maison d'Anjou. Ce fut 
ainsi que la Province fut réunie au royaume, et que la France 
atteignit au sud-est sa frontière naturelle des Alpes 2. Le comté du 
Maine et les droits sur Naples suivirent le sort de la Provence ^. 
Le duc René de Lorraine tenta inutilement de soulever la Pro- 
vence contre le roi : les populations s'abandonnèrent sans résis- 
tance à la force insurmontable qui absorbait leur patrie dans le 
royaume de France; la maison provençale des Forbin, qui s'était 
dévouée à la cause française, eut une influence décisive sur ce 
grand événement. Palamède de Forbin prit possession delà comté 
au nom du roi, fit reconnaître par les États de Provence, assem- 
blés à Aix, la validité du testament du feu comte Charles, et pro- 
mit, au nom du roi, le maintien des privilèges de la Provence. 
La France ne pouvait faire une acquisition plus belle : la Flandre 
seule, avec Anvers et les bouches de FEscaut, eût pu égaler Fim- 
portance de la Provence : la possession de la côte provençale et 
de ses beaux ports doublait les forces maritimes de la France, qui 
n'avait auparavant sur la Méditerranée que les plages maréca- 
geuses, les bas fonds et les lagunes du Languedoc : avec Mar- 
seille, la France devint une des grandes puissances riveraines de 
la mer intérieure. 

Peu après que le roi eut pacifiquement conquis ce magnifique 

1. C'est à partir de Louis XI que les rois de France ont pris officiellement le titre 
de « Roi Très-Chrétien » et celui de « I\Iajesté. « Le premier de ces deux titres était 
déjà employé, mais non obligatoire auparavant. 

2. Pas complètement, cependant, puisqu'elle n'a pas Nice, démembrement de la 
Provence annexé au Piémont. 

3. Le Mans obtint les privilèges qui avaient été accordés à Angers lors de la pre- 
mière saisie de cette ville ; les maires, pairs et conseillers du Mans furent anoblis, etc. 
— La chambre des comptes d'Angers avait été conservée lors de la réunion définitive 
de r Anjou à la couronne (octobre 14B0 , janvier 1482). Ordonnances, t. XV'III , 
p. 389-749. 



U8 FRANCE ET BOURGOGNE. [1482] 

héritage de la maison d'Anjou, il reçut des Pays-Bas une nouvelle 
« qui lui causa une très-grande joie : » madame Marie de Bour- 
gogne était morte des suites d'une chute de cheval, le 27 mars 1482, 
à l'âge de vingt-cinq ans ; on dit qu'une pudeur touchante, mais 
déraisonnable, l'empêcha de laisser examiner et traiter une se- 
crète blessure, et fut cause de sa mort. « Ce fut un très-grand 
dommage pour ses sujets, car onc depuis n'eurent bien ni paix», 
dit Comines. Les gens de Gand et des autres bonnes villes de Flan- 
dre et de Brabant , qui s'étaient montrés d'al-ord si rudes à la 
pauvre duchesse , avaient fini par la prendre en amitié et « révé- 
rence B ; mais , aussitôt qu'elle eut rendu le dernier soupir, ils 
s'emparèrent de ses deux petits enfants, Philippe et Marguerite, 
imposèrent un conseil de régence et de tutelle au duc Maximilien, 
qui , accueilli d'abord avec enthousiasme , n'avait ni mérité ni 
conservé leur confiance, et, n'accordant plus aucune obéissance à 
ce prince étranger, ils ouvrirent directement des négociations 
avec le roi Louis. Maximilien, sans argent et presque sans troupes, 
était hors d'état d'employer la force contre les gens des commu- 
nes : l'assistance de la noblesse belge et les faibles secours qu'il 
tirait d'Allemagne ne suffisaient pas pour couvrir les frontières 
des Pays-Bas et soutenir la guerre dans la Gueldre et le pays lié- 
geois : toute cette contrée était en feu, depuis les bords de l'Yssel 
jusqu'aux portes de Namur ; la Gueldre combattait toujours pour 
son jeune duc; le diocèse d'Utrecht était révolté contre son évêque 
bourguignon; Guillaume de La Mark, le Sanglier des Ardennes, 
à la tète d'aventuriers recrutés en France , avait massacré Louis 
de Bourbon, évêque de Liège, obligé le chapitre à élire son fils 
comme successeur du prélat égorgé, et s'était fait proclamer avoué 
de Liège : il donnait la main aux insurgés de Gueldre et d'Utrecht, 
au duc de Clôves, à tous les ennemis de Maximilien. Les Fran- 
çais, pendant ce temps, prenaient Aire , menaçaient de nouveau 
Saint-Omcr, et rentraient dans le Luxemboug. 

C'était entre les mains des Gantois que se trouvaient les « en- 
fants d'Autriche » : Louis XI, profitant du vif désir de paix qu'éprou- 
vaient les Flamands, se mit à « pratiquer » , avec son habileté 
ordinaire, les « gouverneurs » de Gand, « afin de traiter le ma- 
riage de monseigneur le dauphin et de la fille du duc Maxim!- 



[1482] TRAITÉ DE PAIX. ' 149 

lien. » Les Gantois étaient harassés d'une guerre qui ruinait leur 
industrie et le négoce de Bruges, et, pourvu que Louis renonçât 
à la conquête de la Flandre, ils étaient disposés à de grandes con- 
cessions aux dépens des provinces wallonnes. Rien n'était plus 
opposé aux vues de Maximilien ; mais le prince autrichien ne 
pouvait agir en maître aux Pays-Bas : « il étoit jeune et mal 
pourvu de gens de sens » , car les meilleurs des anciens conseil- 
lers de Bourgogne étaient morts ou « tournés François » : après 
une tentative de violence, qui lui réussit fort mal, il fut obligé de 
venir joindre à Alost l'assemblée des Trois États de Flandre, de 
Brabant et des autres provinces qui composaient l'héritage de ses 
enfants ; les États le contraignirent à donner pleins pouvoirs à 
quarante -huit députés par eux désignés. Ces plénipotentiaires 
allèrent ensuite s'aboucher à Arras avec le sire des Querdes , le 
premier président la Vacquerie et deux autres ambassadeurs du 
roi. Le traité de paix fut signé le 23 décembre 1482 : on arrêta 
que le mariage du dauphin et de Marguerite d'Autriche serait so- 
lennisé, « ladite damoiselle veuve en âge requis » (elle n'avait 
pas trois ans); aussitôt les scellés échangés, Marguerite devait 
être remise à M. de Beaujeu, ou à un autre prince du sang 
commis par le roi ; elle apportait en dot au dauphin les comtés 
d'Artois, de Bourgogne, de Màcon et d'Auxerre, et les seigneuries 
de Salins, Bar-sur-Seine et Noyers, lesquels feraient retour au duc 
Philippe, frère de Marguerite, ou à ses hoirs, faute d'héritiers 
mâles ou femelles issus du dauphin et de Marguerite. Le roi 
abandonnait ses légitimes prétentions sur la Flandre wallonne, 
sauf à les revendiquer au cas oîi la dot de Marguerite retournerait 
à sa famille. Le comté d'Artois, si cruellement ravagé depuis la 
mort de Charles le Téméraire, était exempté de tous impôts pour 
six ans : les anciens habitants d' Arras ou de Franchise, comme le 
roi l'avait nommée, pouvaient rentrer librement dans leur mal- 
heureuse ville ; Saint-Omer demeurait neutre aux mains de ses 
habitants, jusqu'à la célébration du mariage du dauphin et de 
Marguerite. Le roi s'obligeait à ne plus soutenir Guillaume de La 
Mark \ les Liégeois, les gens d'Utrecht et de Gueldre, ni le duc de 

1. La Mark fut décapité deux ans après, en punition de l'assassinat de l'évêque de 
Liège et de beaucoup d'autres crimes. 



150 FRANCE ET BOURGOGNE. [1483] 

Clèves. Il eût bien dû faire au moins une exception pour 
Liège ' ! 

Les ambassadeurs de Maximilien et des Trois Etats des Pays- 
Bas vinrent chercher la ratification du roi et du dauphin; puis le 
seigneur et la dame de Beaujeu allèrent recevoir, des mains des 
Flamands, mademoiselle Marguerite, qui devait être élevée en 
France jusqu'à son mariage, et qui fut magnifiquement accueillie 
à Paris d'après les ordres du roi. 

C'était un grand affront pour le roi Edouard, dont la fille, 
fiancée depuis sept ans avec le dauphin, portait déjà le titre de 
dauphine de France : le monarque anglais manifesta une violente 
colère, et parut vouloir s'arracher à ses voluptés pour tirer ven- 
geance de Louis XI; mais sa mort subite, causée par ses excès, 
ou peut-être par un nouveau crime de son frère Richard, qui ne 
devait pas tarder à s'emparer de la couronne au détriment des 
enfants d'Edouard, débarrassa Louis XI du dernier péril qui pût 
le menacer. Louis commença môme à méditer sérieusement le 
projet de chasser les Anglais de Calais. 

Ainsi Louis XI triomphait , moins complètement , il est vrai , 
qu'il eût pu triompher en 1 477 ; il régnait en maître absolu sur 
un royaume dont il avait reculé au loin les limites ; la maison de 
Bourgogne, rivale de la maison royale, n'existait plus, et les hé- 
ritiers du dernier des «grands ducs d'Occident «avaient confirmé 
eux-mêmes, par la foi des traités, la validité des conquêtes du 
vainqueur : Louis avait atteint le but de ses immenses intri- 
gues. 

Il ne devait pas jouir de son triomphe : la mort, qui avait com- 
battu pour lui en frappant tous ses adversaires, étendait la main 
sur son front ridé, que courbaient les fatigues et les soucis plus 
que les années. Dès le mois de mars 1481, une attaque d'apoplexie 
avait mis ses jours en danger : il ne se remit jamais bien de cette 
violente secousse : sentant ses forces décliner, il commença de 

1. Il y avait dans le traité une clause remar<]uable. Le roi s'obli<:^eait ;i faire con- 
3rmer le traité par lesTniis Etats de son royaume. « S'il advcnoit, que Dieu ne doint! 
que le roi ou monseif^neur le dauphin ou leurs successeurs rois de France y contra- 
riassent, en ce cas, lesdits Etîits ne les aideront ou favoriseront, ainçois, au contraire, 
porteront toute aide, faveur et assistance à monseigneur le duc ( i^laximilien), à sou 
fils et à ses pays pour l'entretenement dudit traité. » V. J. Molinet, t. Il, c. 91, 



[1482] LOUIS XI ET SON FILS. 151 

changer de conduite à l'égard de son fils; il l'avait fait jusqu'alors 
élever solitairement à Amboise, sans lui donner aucune instruc- 
tion, disant qu'il serait toujours assez docte s'il savait ces cinq 
mots latins : « Qui nescit dissimulare nescit regnare » (qui ne sait 
dissimuler ne sait régner). Il tâcha de réparer cette négligence, 
commanda qu'on enseignât au dauphin l'histoire, la seule des 
sciences littéraires qu'il estimât, et fit composer sous ses yeux 
pour l'éducation de son fils un volume de maximes morales, 
politiques et militaires, intitulé le Rosier des Guerres. Ce livre 
est un tardif hommage à des principes dont Louis s'était raillé 
toute sa vie. Comme la plupart des rois arrivés au bord de la 
tombe, Louis invitait son successeur à suivre ses conseils plutôt 
que son exemple '. 

Le 21 septembre 1482, trois mois avant la conclusion du traité 
d'Arras , le roi s'était transporté au château d' Amboise , et là , en 
présence de plusieurs seigneurs du sang et autres grands person- 
nages, il avait adressé à son fils « de belles et notables paroles 
pour l'édification de sa vie et bonnes mœurs, gouvernement, en- 
tretenement et conduite de la couronne de France », l'engageant, 
quand il serait roi, à ne point « débouter » de leurs offices les 
bons serviteurs qu'il y trouverait, et confessant que lui-même 
s'était mal trouvé d'avoir agi de la sorte envers les serviteurs du 
feu roi Charles, son père. L'enfant jura qu'avec l'aide de Dieu, il 
obéirait aux commandements paternels. Louis XI ne voyait 
guère, dans l'intérieur du royaume, qu'un seul prince qui pût 
être dangereux pour son successeur : c'était son gendre Louis, 
duc d'Orléans, alors âgé de vingt et un ans, qui avait été nourri à 
la cour sous une rigoureuse surveillance. Le duc d'Orléans fut 
amené à Amboise , et le roi lui fit jurer, par le nom de Dieu 
créateur, par le saint canon de la messe, par les saints Évangiles, 
sur la damnation de son âme et sur son honneur, de servir loya- 
lement le dauphin devenu roi, de ne participer à aucune entre- 
prise contre lui, et de ne point entretenir avec le duc de Bretagne 

1. Le rédacteur du Rosier det Guerres se nommait Etienne Porchier. Le Ros.ev des 
Guerres, autrement dit Rosier historial, contient, outre les maximes, un résumé des 
Grandes Chioniques de Saint-Denis. Il a été imprimé en 1522, et Duclos en a inséré 
le? principales maximes dans les pièces de son Histoire de Louis XI. 



<52 FRANCE ET BOURGOGNE. [1483] 

d'intelligences contraires au bien de l'État. Depuis la mort de 
Charles le Téméraire, le duc François II n'avait plus osé troubler 
le royaume, mais Louis XI n'ignorait pas que, toujours opiniâtre 
en son mauvais vouloir, il restait lié par des traités secrets avec 
l'Angleterre. 

Tout en exprimant ainsi ses dernières volontés comme s'il eût 
été au lit de la mort, et quoiqu'il eût passé marché pour son tom- 
beau avec deux artistes ' , Louis XI ne se résignait pas encore à 
mourir : « nul plus que lui ne fut convoiteux de vivre ». Il mettait 
tour à tour son espérance dans les secours des hommes et dans 
ceux du ciel : lui qui , autrefois , ne croyait guère à la médecine, 
s'abandonnait maintenant, avec une aveugle crédulité, à son mé- 
decin Jacques Coictier, homme brutal et cupide , qui lui extor- 
quait des sommes immenses , non par la flatterie, mais par la 
menace : « Je sais bien, » lui disait Coictier, « qu'un matin vous 
m'enverrez où vous en avez envoyé tant d'autres, mais je jure 
Dieu que vous ne vivrez point huit jours après. » Louis souffrait 
tout de son médecin , devenu son tyran. Les gages de Coictier, 
dans les huit derniers mois, montèrent jusqu'à dix mille écus d'or 
mensuellement, et il se fit donner en outre les seigneuries de 
Rouvres, de Saint- Jean-de-Losne, de Saint-Germain-en-Laie,etc., 
et la première présidence de la chambre des comptes. Louis par- 
tageait ses munificences entre Coictier, représentant de la science 
terrestre, et les saints les plus fameux par leurs miracles; il en- 
voyait de riches présents aux églises les plus vénérées des fidèles, 
et faisait venir des reliques de tous les coins de la chrétienté. Le 
pape Sixte IV lui en expédia tant, que le peuple de Rome fit une 
émeute pour empocher de dégarnir ainsi la métropole du catho- 
licisme. Parmi ces reliques figuraient « le corporal sur quoi mon- 
seigneur saint Pierre chanloit la messe » ; la sainte ampoule, « qui 
jamais n'avoit été remuée de son lieu-; il vouloit en prendre 

1. Conrad de Boloj^ne, orfèvre, et Laurent Wrin, fondeur flamand. Louis fixa lui- 
même la forme, les dimensions et les ornements du monument funér.aire, au prix de 
1,000 écus d'or. V. Duclos, t. II, p. 275. Novateur jusque dans la tombe, il voulut être 
inhumé, non point h, Saint-Denis, parmi ses devanciers; mais à Notre-Dame-de-Cléri, 
entre Orléans et Blois. Son tombeau a été détniit dans les Guerres de Religion. Le 
monument actuel ne date que du xvii« siècle. 

2. Le pape autorisa le transport de la sainte ampoule , malgré l'abbé de Saint - 
Rémi. 



[1483] LOUIS XI ET COICTIER. 153 

semblable onction qu'à son sacre » ; les « verges de Moïse et 
d'Aaron » , la croix de saint Laud et la croix de Victoire. « Il 
avoit », dit Claude de Seissel, « son chapeau tout plein d'images, 
la plupart de plomb ou d'étain, lesquelles il baisoit à tout pro- 
pos..., se ruant à genoux, quelque part qu'il se trouvât, quelque- 
fois si soudainement, qu'il sembloit plus blessé d'entendement 
que sage homme », Il mandait autour de lui « hommes solitaires 
et femmes d'excellente dévotion ». Il vint à ouïr la renommée 
d'un homme de grande sainteté et austère vie, nommé frôre Fran- 
çois de Paule , du pays de Calabre , lequel fut premier fondateur 
de l'ordre des frères minimes : il supplia notre saint-père le pape 
Sixte le quart et le roi de Naples de donner congé à ce saint 
homme pour qu'il vînt en France, et, à sa venue, il se mit à ge- 
noux devant lui , afin qu'il lui plût allonger sa vie. Le bon chré- 
tien répondit ce que sage homme doit répondre : le roi lui bâtit 
un monastère près de sa maison du Plessis-lcz-Tours » (Comincs). 
Louis ne sollicitait môme plus les gens d'église de prier pour la 
rémission de ses péchés : « faisant un jour réciter par un prêtre 
l'oraison de saint Eutrope, et voyant que ladite oraison requéroit 
la santé de l'âme et du corps , il commanda qu'on ôtàt ce mot 
d'âme. — C'est assez, dit-il, que le saint nous octroie la santé du 
corps, sans l'importuner de tant de choses à la fois ' » . 

La grande peur qu'il avait de mourir était si bien connue des 
populations et l'on avait si mauvaise opinion de lui, que les ru- 
meurs les plus bizarres et les plus atroces s'accréditèrent au sujet 
des remèdes qu'il employait pour retarder sa fin. On prétendit 
que Louis, par l'ordonnance de Coictier, « buvoit et humoit » le 
sang de jeunes enfants afin de réchauffer son sang appauvri. 
L'historien Gaguin, général des Mathurins, qui avait été employé 
par Louis XI dans des négociations importantes, a rapporté ce 
bruit sans le démentir. 

Mais la médecine, les reliques, les oraisons, tous les expédients 
bons ou mauvais, furent impuissants à retenir la vie dans ce 
corps qui semblait a une anatomie ambulante » ( un squelette am- 

1. Avec toute cette superstition, Louis resta, jusqu'au dernier jour, inaccessible à 
rinfluence du clergé. C'est là un des traits les plus originaux de son caractère, 
V. l'anecdote de rarchevêque de Tours, ap. Sismondi, t. XIV, p. 617, 



454 FRANCE ET BOURGOGNE. [1483] 

bulant). Louis avait beau s'iiabiller magnifiquement, contre son 
ancienne coutume ; l'or et le velours ne faisaient que rendre son 
étisie et sa décomposition plus évidentes; le 25 août 1483, jour 
de la Saint-Louis, il fut frappé d'une nouvelle attaque d'apoplexie, 
et perdit la parole et la connaissance. Il recouvra toutefois l'usage 
de ses sens, mais il se sentit tellement faible qu'il « se jugea 
mort; il envoya quérir sur l'heure monseigneur deBeaujcu, mari 
de sa fille Anne, et lui commanda d'aller au roi son fils qui étoit 
à Amboise, en lui recommandant le roi sondit fils, et lui donna 
toute la charge et gouvernement dudit roi. Après, il envoya le 
chancelier porter les sceaux audit roi son fils, et tous ceux qui le 
venoient voir, il les envoyoit à Amboise devers le roi , les priant 
de le servir bien ». (Comines.) 

Louis n'avait pourtant pas encore pris son parti , et il pressait 
instamment le « bon chrétien », ainsi qu'on nommait l'ermite cala- 
brais, de vouloir bien « lui allonger sa vie », car il ne doutait pas 
que frère François de Paule n'eût ce pouvoir. Mais, sur l'avis d'un 
docteur de Sorbonne , maître Olivier le Daim et maître Coictier 
lui signifièrent, « en brèves et rudes paroles, qu'il n'eût plus d'es- 
pérance au saint homme ni en autre chose; car c'étoit fait de lui, 
et il ne falloit plus songer qu'à sa conscience. » 

Ce redoutable génie retrouva son énergie au dernier moment : 
Louis languit six jours sans proférer une plainte, demanda les 
sacrements de l'Église, et continua jusqu'à la fin de parler des 
affaires publiques aux gens qui l'entouraient, en recommandant 
qu'on tînt le royaume en paix pendant cinq ou six ans, « jusques 
à ce que le roi fût grand en âge ». Il mourut le saïuedi 30 août 
1483, dans sa soixante et unième année. 

Ce fut, suivant Comines, celui des princes de ce temps dont il 
y eut le plus de bien et le moins de mal à dire. Il serait 
difficile de f^iire une satire plus sanglante des princes du quin- 
zième siècle. 

Ce règne, si agité, si oppressif, si douloureux aux peuples, avait 
fait de très-grandes choses pour l'unité française. Il lui avait 
rendu la Picardie, des sources de l'Oise jusqu'à Boulogne ; il lui 
avait donné la Bourgogne, la Provence, l'Anjou, le Maine, le Bar- 
rois, le Roussillon ; acquis, du moins à titre provisoire, l'Artois 



[1483] MORT DE LOUIS XI. 155 

et la Franche-Comté. Il avait appuyé la France aux Pyrénées 
orientales, au Jura, aux Alpes maritimes, et puissamment avancé 
l'œuvre capitale des frontières naturelles ', Il avait abattu les 
sires desjleurs de lis, cette seconde grande vassalité pire que la 
première, et frappé la petite féodalité après la grande, en lui en- 
levant toute force militaire. Il avait favorisé le développement de 
la bourgeoisie et des forces industrielles et commerciales. Mais, 
si l'accroissement de la puissance nationale était immense, si le 
progrès social était, à certains égards, incontestable, le despo- 
tisme aussi était en progrès; ses instruments se fortifiaient et se 
perfectionnaient; la religion de la force et de la ruse, «la religion 
du succès =* », détrônait partout la religion du devoir et du droit; 
la moralité n'avait pu être absolument étouffée dans le monde 
politique sans s'altérer prolondément dans la vie privée. Une 
brillante aurore intellectuelle commençait de s'entrevoir à l'ho- 
rizon ; les esprits fermentaient et s'élançaient vers des lumières 
nouvelles; mais ce n'était pas dans de bonnes conditions morales 
que la France allait aborder les grandes nouveautés de la Renais- 
sance. 

Louis avait montré, dans sa propre personne, ce que peut être 
l'activité de l'intelligence séparée de la moralité. Esprit inquiet, 
curieux, novateur par goût autant que par système., il avait encou- 
ragé toute innovation qui ne contrariait pas son autorité. Il avait 
favorisé les lettres et les sciences ; l'art de guérir fit des progrès 
sous ce roi valétudinaire : la chirurgie fit une grande conquête; 
la taille de la pierre fut, d'après l'autorisation du roi, tentée pour 
la première fois sur la personne d'un condamné à mort, qui 
guérit et fut gracié ^. Les connaissances littéraires, sans être l'objet 
d'une protection aussi éclatante que la médecine, furent traitées 
avec bienveillance. Louis recueillit plusieurs des savants grecs, 
qui, de l'Italie, leur premier asile, commençaient à se répandre 
dans les régions d'Occident : Georges Glizin, Grégoire de Tiferno, 
Hermonyme de Sparte, Andronicus le Dalmate, vinrent « éveiller 

1. " Le royaume... jusque-là tout ouvert, se ferma pour la première fois, et la paix 
perpétuelle fut fondée pour les provinces du centre. » Michelet, VI, 490. 

2. Michelet, VI, 489. 

3 Jean de Troies. Les Arabes avaient eu la première idée de la lithotritie 



456 FRANCE ET BOURGOGNE. [U83] 

les muses helléniques aux rives de la Seine ». La France com- 
mença de ressentir l'heureuse influence des éludes philologiques, 
qui marchaient à pas de géant en Italie depuis l'impulsion 
qu'elles avaient reçue du cardinal Bessarion et du grand pape 
Nicolas V. Les trésors enfouis de l'antiquité latine étaient exhumés 
en foule du fond des cloîtres ' ; les trésors de l'antiquité grecque 
étaient apportés d'outre-mcr par de hardis voyageurs ou de no- 
hles émigrés de la science, qui, pareils aux fugitils de Troie, em- 
portaient en fuyant leurs dieux exilés sur la terre hospitalière 
d'Ausonie. En peu d'années, le monde savant avait vu doubler ou 
tripler le nombre des monuments classiques qu'il possédait : avec 
la multiplication des monuments coïncidaient d'immenses tra- 
vaux pour l'épuration et l'explication des textes, et pour la res- 
tauration des deux sciences qui nous révèlent les mystères de 
l'organisation et de la vie des langues, la grammaire, qui est 
l'anatomie du langage, la rhétorique , qui en est la physiologie. 
Les philologues avaient l'ardeur et l'audace d'une secte novatrice, 
et menaçaient d'envahir tout le domaine de l'intelligence. Déjà la 
jeune érudition littéraire attaque avec vigueur la vieille scolasti- 
que, qui a si longtemps étouffé les belles-lettres : l'étude des mo- 
dèles classiques s'est entièrement perdue dans les universités ; la 
grammaire est fort mal enseignée, la rhétorique n'est plus ensei- 
gnée du tout à Paris depuis longues années. La scolastique, après 
avoir aiguisé l'esprit, l'a desséché : elle a tué le beau, et, depuis 
longtemps, elle a cessé de chercher le vrai. Cette gymnastique sans 
but, qui s'évertue dans le vide, n'osant plus s'attaquer aux grands 
objets que lui interdit la théologie, n'est plus une philosophie : 
l'abus du raisonnement est devenu la honte de la raison. Les 
problèmes qui ont préoccupé la scolastique dans ses jours de 
gloire reparaissent, sous d'autres formes, chez des philosophes 
italiens qui puisent directement aux sources grecques, et, quan^ 

• 

1. Le Pogge, à lui seul, retrouva huit Orationes de Cicéron, un Quintilien complet 
■Columelle, une partie de Lucrèce, trois livres de Valérius Flaccus, Silius Italicus, 
Ammien Marcellin, Tertullien, et douze comédies de Plaute. Cette rénovation de la 
science est bien résumée dans Vllisloire de la littérature de VEurope aux xV, xvi» et 
xvii» sièclesj de Henri Ilallam, 1. 1, c. 2. Le mouvement des études latines, en Italie, 
était antérieur de plus d'un siècle à la renaissance grecque, et n'avait pas cessé de se 
développer depuis Pétrarque. 



[1483] RENAISSANCE. .157 

aux formes propres à la scolastiqiie, elles vont s'abîmer, avec leur 
terminologie de plus en plus barbare, sous les dédains de la Re- 
naissance. Le goût renaissant du beau langage et des grâces an- 
tiques va tuer, à son tour, cette barbarie pédante, et l'éternelle 
querelle des réalistes et des nominaux, qui a passionné, durant 
des siècles, les plus grands esprits de l'Europe , est destinée à 
s'éteindre au milieu des sarcasmes, et, qui pis est, de l'indiffé- 
rence. 

Dans le monde des idées, les m.orts s'agitent longtemps encore 
avant de se résoudre à disparaître. La vie avait beau se retirer 
des écoles, des milliers d'esprits vulgaires et faussés s'obstinaient 
à disputer sur les bancs universitaires. De 1470 à 1474, ils firent 
tant de bruit, que Louis XI, impatienté, voulut trancher la vieille 
question par i)rdonnance. Les réalistes , longtemps vaincus et 
comprimés dans l'université de Paris, avaient repris l'offensive, 
avec l'appui des docteurs de Louvain et de Cologne , et les deux 
partis avaient appelé à Rome, qui semblait incliner vers les 
nominaux, Louis XI, poussé, dit-on, par son confesseur, fit une 
contre-révolution en sens inverse, et prohiba tout à coup les livres 
d'Ockam, de Buridan, de Pierre d'Ailli et des autres docteurs 
nominalistes des deux derniers siècles (1" mars 1474). Les réa- 
listes chantèrent victoire; les nominaux crièrent à la persécution; 
les littérateurs, les grammairiens se raillèrent des uns et des 
autres *. Les nominaux se donnèrent tant de mouvement, qu'ils 
parvinrent à faire révoquer l'édit du roi et à tirer de captivité 
leurs livres favoris dès 1477. Louis, sans doute, n'y attachait pas- 
grande importance. 

Durant ces progrès de l'érudition classique et cette décadence 
de la scolastique, la littérature vulgaire n'était pas entièrement 
stérile : la France avait produit un poëte; à Charles d'Orléans 
avait succédé Villon ; au poëte nà sur les marches du trône , le 
poëte né, non pas dans l'humble demeure du peuple, mais dans 
les bouges infects d'une populace sans nom, dans la fange de la 
cour des miracles. Cet homme, dont le nom même n'est qu'un 



1. V. la lettre de Robert Gaguin, zélé latiniste, i Guillaume Fichet, ancien recteur 
de l'université et professeur de rhétorique, citée par Barante, t. XII, p. 167. 



^58 FRANCE ET BOURGOGNE, [1483J 

sobriquet infamant ', cet homme, qui végéta dans la misère et le 
vice, parmi les truands de Paris, entre l'hôpital et la potence, 
peut se poser hardiment en face de son rival fleurdelisé : il ne 
sera pas vaincu dans cette lutte poétique. Il puise, dans sa vie de 
vagabond et de bohôme, des inspirations d'une énergie étrange 
et inconnue : il efface les grâces languissantes de Charles d'Or- 
léans par l'éclat et l'originalité de son coloris, et parfois, d'entre 
ses chants de mauvais lieux, s'élèvent des cris de l'àme, des 
accents de profonde mélancolie, que n'égalent pas les plaintes les 
plus louchantes du royal prisonnier d'Azincourt. Qui ne connaît 
cette ballade où Villon se demande ce que sont devenus les 
héros du temps passé : — Où est le preux Charlemagne? — Où est 
Jeanne Darc? — et répond, à chaque strophe qui évoque un sou- 
venir glorieux, par ce doux et triste refrain : Mais où sont les 
neiges d\intan (les neiges de l'an passé)? 

L'histoire, comme on l'a dit ailleurs, allait se transformer sous 
la plume de Comines, qui, avant Machiavel, retrouva la trace 
des historien? politiques de l'antiquité, et se rapprocha, par la 
pensée, de ce monde renaissant, dont les philologues cherchaient 
à se rapprocher par les formes et le langage. Ce n'était pas seule- 
ment, au reste, vers les origines grecques et latines de la civili- 
sation européenne que se portait l'ardeur investigatrice de la 
Renaissance ; ceux des doctes qui avaient conservé le sentiment 
religieux remontaient aussi à l'étude de l'antiquité sacrée , non 
pas encore dans les textes hébraïques , mais dans la Vulgate ou 
dans la version helléno-judaïquc des Septante; on traduisait la 
Bible dans presque toutes les langues vulgaires. Pendant ce 
temps, les connaissances relatives à l'activité physique de l'homme, 
à ses rapports avec le monde extérieur, les sciences naturelles 
et les sciences exactes, si longtemps stationnaires, commençaient 
à faire effort pour se débarrasser de leurs langes traditionnels, et 
pour reprendre ce noble essor des Albert le Grand et des Roger 
Bacon, interrompu depuis le xni« siècle. La fermentation était 
universelle dans les intelligences; l'instinct du monde ne fut pas 
trompé ; un événement providentiel arma la pensée humaim 

1. Villon signifie escroc. 



[1400-1440] IMPRIMERIE. «59 

d'un instrument de propaj^ation qui devait changer la face de 
l'univers : I'I.mprimerie fut découverte. 

Ce furent les bords du Rhin qui virent surgir celte invention 
a révélée au genre humain par une inspiration divine » , suivant 
l'expression d'un des grands hommes du siècle suivant ( Mé- 
lanchlhon). La Chine possédait depuis longtemps les premiers 
rudiments de ce grand art, comme de presque tous les autres, 
sans en pousser les applications à leurs conséquences logiques : 
étrange contraste que cette faculté d'invention si étendue, qui ne 
sait pas déduire les conséquences des prémisses, et que ne sou- 
tient pas de son souffle l'esprit de perfectibilité! La Chine savait 
donc tirer des impressions sur le papier ou sur toute autre sub- 
stance au moyen de caractères fixes sculptés sur des planches 
de bois. Ce procédé, auquel notre stéréotypage est revenu en lui 
donnant d'immenses perfectionnements, parait avoir été connu 
en Europe vers la fin du xiv' siècle, et l'on a conservé huit ou dix 
livrets , renfermant un petit nombre de pages imprimées en ca- 
ractères très-grossiers, que l'on croit avoir été publiés dans les 
Pays-Bas, de 1400 à 1440'. Les résultats de cette innovation, 
qu'on ne pouvait appliquer à aucun ouvrage de quelque élégance 
ou de quelque étendue , furent d'abord trop bornés pour attirer 
l'attention publique , mais éveillèrent les méditations d'un esprit 
d'élite : Jean Gutenberg, Mayençais de naissance, établi depuis 
l'enfance à Strasbourg, conçut, vers 1440, l'idée de substituer aux 
caractères fixes des caractères mobiles : dès lors , l'art sortit de 
son état d'embryon : l'art fut appelé à la véritable vie 2. La pensée 

1. De là les prétentions des Hollandais, qui revendiquent l'honneur de la décou- 
verte de rimprimerie pour Laurent Janssou Coster, de Haarlem. 

2. Quels que puissent être les développements du stéréotypape, du clichage, déve- 
loppements qui s'accroissent tous les jours, il est bien évident que l'art ne pouvait 
naître et croître par ce procédé, applicable seulement aux ouvrages publiés à un très- 
grand nombre d'exemplaires et destinés à être fréquemment réédités. Le clichage 
était réservé à la presse des temps démocratiques ; aussi est-ce la France qui Ta 
renouvelé ou plutôt créé. — La découverte de l'imprimerie avait été précédée dune 
antre invention sans laquelle ses résultats eussent été beaucoup moins vastes, à sa- 
voir : la fabrication du papier, que l'Europe doit aux Arabes. Le papyrus avait cessé 
d'être en usage depuis la conquête de l'Égj-pte par les musulmans, et le parchemin, 
qui Vavait remplacé, était trop coûteux pour servir de véhicule à tous les besoins de 
la pensée humaine. Le papier de coton, connu, mais peu employé au x* siècle, puis 
devenu d'un usage assez fréquent aux xiii^ et xiV, fut enfin remplacé par le papier 



160 FRANCE ET BOURGOGNE. [1440-1469] 

de Gutenberg, conçue et couvée à Strasbourg, vit le jour à 
Mayence : Gutenberg trouva, dans cette dernière ville, les res- 
sources nécessaires à la réalisation de son œuvre; JeanFust, riche 
négociant, fournit les capitaux, et Pierre Schœffer, serviteur de 
Jean Fust, perfectionna la découverte de Gutenberg par l'inven- 
tion des poinçons d'acier gravés. Les trois associés débutèrent 
hardiment par l'impression d'une Bible entière; le prototype de 
tous les livres imprimés parut à Mayence avant 1455 ; « nous pou- 
vons », dit un historien littéraire (M. Hallam ), « nous figurer ce 
magnifique et vénérable volume s'avançant en tête des innom- 
brables myriades de ses successeurs, et appelant, pour ainsi dire, 
la bénédiction divine sur le nouvel art , en consacrant ses pré- 
mices au service du ciel...' » 

Les principales villes de la Germanie répondirent avec ardeur 
au signal donné par Mayence : Bamberg, Cologne, Ulm, Bàle, 
Augsbourg , organisèrent des presses rivales ; Strasbourg se mit 
sur les rangs avec un éclat digne de la cité qui avait porté dans 
son sein la pensée éclose à Mayence : l'Encyclopédie latine de 
notre Vincent de Beau vais parut à Strasbourg en 1 473 , par les 
soins de l'actif et intelligent Mentelin : Cicéron, Virgile, Térence, 
Ovide, cinq éditions latines et deux éditions allemandes de la 
Bible, sortirent rapidement des presses teutoniques, et d'habiles 
ouvriers allemands commencèrent à répandre l'art nouveau dans 
toute l'Europe : l'imprimerie fut portée, dès 1465, en Italie, où 
elle fut accueillie avec transport et prit rapidement un essor im- 
mense : les Pays-Bas la reçurent avant la mort de Philippe le Bon ; 
Deventer, Utrecht , Louvain , Bruges, entrèrent en lice ; la Hongrie 
et la Pologne eurent aussi leurs presses ; l'Espagne et l'Angleterre 
publièrent leurs premières éditions en 1474. La France les avait 
devancées : en 1469, étaient arrivés à Paris trois pressiers de Jean 
Fust, Ulrich Gering, Martin Crantz et Michel Friburgcr, appelés 
par Guillaume Fichel, recteur de l'université; leur atelier fut 
établi , sous la protection de Jean de Lapierre , célèbre docteur 

de linge, que les Arabes et les Juifs d'Espagne employaient dès le xii* siècle. K. Litté- 
rature de l'Europe, etc., par Henri Ilallam, 1. i, e. 1. 

1. Cette bible latine est désignée sous le titre de Bible ;\Iazari-ne, parce que le pre- 
mier exemplaire qui ait attiré l'attention des savants a été trouvé à la Bibliothèque 
Mazarine de Paris. 



[1469-1483] L'IMPRIMERIE EN FRANCE. <61 

en théologie, dans le collège de Sorbonne; la presse, qui devait 
prêter une si puissante assistance à tous les novateurs , eut pour 
berceau, à Paris, le sanctuaire de la vieille foi et de la vieille 
intolérance. La royauté ne s'effaroucha pas non plus de cette 
redoutable nouveauté, et Louis XI protégea les imprimeries pari- 
siennes et le commerce des illustres imprimeurs mayençais , qui 
avaient envoyé un commis porter à Paris une partie de leurs édi- 
tions. Le premier ouvrage publié à Paris paraît avoir été le recueil 
des Épîtres de Gasparin de Barziza , l'un des plus renommés lati- 
'nistes d'Italie. Angers, Caen et Lyon, puis beaucoup d'autres 
villes françaises, suivirent l'exemple de Paris. Les Grandes Chro- 
niques de Saint-Denis furent publiées en 1476, parmi beaucoup 
d'ouvrages rehgieux ou classiques*. Les livres se multiplièrent 
bientôt à tel point, que les poètes contemporains, dans leur 
enthousiasme hyperbolique , prétendirent « qu'il s'imprimoit 
autant de livres en un jour qu'on en copioit autrefois à la main 
dans une année. » 

Rien ne saurait peindre l'allégresse avec laquelle le monde 
littéraire célébra ce « don du ciel '^ » : on comprenait universelle- 
ment la grandeur des résultats immédiats de l'imprimerie, si l'on 
ne pré^oyait pas encore la portée indéfinie de ses conséquences 
indirectes; chacun proclamait que la multiplication des livres et 
l'abaissement de leur prix allait faire la science toute à tous. Ce 
que ne virent pas les contemporains, c'est que le retour de l'éso- 
térisme devenait à jamais impossible : la science ne serait plus 
jamais le partage d'une caste fermée, comme dans les religions 

1. Une traduction française de la BiDie parut vers 1477 ; une Bible italienne aTait 
paru à Venise en 1471 ; une Bible hollandaise pamt eu 1477 ; une Bible catalane (ou 
valencienne), en 1478. 

2. J'ai vu grand multitude 
De livres imprime's 
Pour tirer en étude 
Povres mal argentés. 
Par ces nouvelles modes, 
Aura maint écolier 
Décrets, Bibles et Codes 
Sans grand argent bailler. 

J. Molinet, RecoUection des merveilles advenues de noire temps. Les poètes latins du 
temps ont chanté l'imprimerie en vers moins plats que ceux de Molinet, écrivain pro- 
saïque en vers et emphatique en prose . 

VII. H 



^62 FRANCE ET BOUllGOGNE. [14C9-U83] 

antiques, ou d'une corporation exclusive et jalouse; la distinction 
du clerc savant et du /aîgwe ignare achevait de s'effacer; les maté- 
riaux de la connaissance humaine , les traditions religieuses el 
historiques, livrés à toutes les mains, à toutes les intelligences, 
allaient appeler invinciblement le libre examen et l'exercice illi- 
mité de la raison et de la conscience de tous. L'esprit humain, 
éveillé , sollicité , fécondé partout et toujours par la diffusion des 
instruments scientifiques, allait développer une puissance de 
création incessante et progressive, dont rien, dans les âges écou- 
lés , ne pouvait donner la moindre idée. 

C'était à la Germanie, après Dieu, qu'on reportait la gloire de 
l'art nouveau : de toutes parts s'élevait mi concert de louanges 
en l'honneur de ce peuple , qui naguère encore grossier et demi- 
barbare, venait de révéler son génie au monde par un si grand 
bienfait. On évoquait le chœur sacré des poètes et des sages pour 
remercier dignement ces Teutons qui rendaient une vie nouvelle 
et impérissable aux œuvres des siècles passés ' . Cette révélation 
apparue aux bords du Rhin, entre la France et la Germanie, 
semblait un signe d'alliance intellectuelle entre ces deux grandes 
races auxquelles Dieu a assigné un rôle si élevé dans les destins 
de la civilisation générale. Les instincts des deux peuples sem- 
blent l'avoir ainsi compris , à entendre ces échos qui répètent de 
siècle en siècle les chants d'allégresse des premiers jours de l'im- 
primerie, à voir ces fêtes , à la fois teutoniques et françaises , qui 
perpétuent de génération en génération la mémoire de Guten- 
berg! Hier encore, l'Europe s'est émue au récit du jubilé de 
Strasbourg, dont le caractère a rappelé à nos temps prosaïques le 
souvenir des beaux jours de la Grèce, et bien des fronts, coui'bés 
par des méditations tristes et sévères, se sont relevés, éclairés 
d'un rayon d'espérance, en entendant cet appel sublime de la 

X, Laude condignâ venerare vatum 

Turl)a Germanos, studio sagaci 
Scripta qui quondam rcnovare nôrunt 

Arte premendi. 
Vcrî; quod quis modico parare 
Optimos possit veterum lil.ellos, 
Hoc dédit nobis mcrltt) colendus 
Teutonus orbis. 

Henric. Bebelius. Carmen in laudem Germaniœ, 



[1469-1483] L'IMPRIMERIE. <63 

voix populaire à cette presse qui a renversé les erreurs et les 
préjugés de nos ancêtres : 



Toi qui sus détruire, 
Tu sauras créer ' ! 



1. Écrit en 1841. Sur la renaissance des lettres grecques et latines etrorigine de 
rimprimerie, V. principalement Hallam's Introduction ta Ihe littérature of Europe in the 
XV th. XVI th. et XVII th. centuries, ou la traduction française de M. Alphonse Borg 
hers. C'est le premier essai d'histoire générale de la littérature moderne tenté sur des 
proportions aussi étendues. — V. aussi les excellentes dissertations de Naudé, publiées 
sous le titre d'Addition à l'Histoire du roi Louis XI, Paris, 1650. On trouve, dans les 
notes de M. Hallam, l'indication de tous les écrivains qui ont traité de l'origine et des 
progrès de Vimprimerie. Depuis, M. Léon Delaborde a publié un ouvrage sur l'his- 
toire de l'imprimerie. 



LIVRE XLII 



ANNE DE FRANCE. 



Charles viii. Gouvernement cI'Anne de France. — Réaction contre le règne de 
Louis XI. — États Généraux de 1484. Réduction des impôts. — Lutte entre Anne 
de France et les ducs d'Orléans et de Bretagne. — Avènement des Tudor en Angle- 
terre. — Réunion de l' Aragon et de la Castille. — Guerre de Bretagne. Bataille de 
Saint-Auhin-du-Cormier. Captivité du duc d'Orléans. Mort du duc de Bretagne. 
Anne de Bretagne. — Guerre de Flandre et d'Artois. — L'Angleterre et l'Es- 
pagne secourent la Bretagne. — Charles VIII remet le duc d'Orléans en liberté. 
Réconciliation des princes. — Reddition de Nantes. Siège de Rennes. Traité de 
mariage entre Charles VIII et Anne de Bretagne. La Bretagne unie à la France. 
Fin du gouvernement d'Anne de Finance. — Les Anglais assiègent Boulogne. — 
Charles VIII traite avec l'Espagne et rend le Roussillon. — Paix achetée à l'An- 
gleterre. — Paix avec la maison d'Autriche. Renonciation à l'Artois et à la Franche- 
Comté. — Projets de Charles VIII sur l'Italie. 

l/i83 — l/i93. 



La mort de Louis XI avait causé en France une joie presque 
universelle : le sombre monarque n'était guère regretté que des 
favoris de bas étage qui sentaient leur fortune crouler avec sa vie, 
et de quelques politiques tels que Coinines , qui s'effrayaient de 
voir un enfant de treize ans appelé à recueillir ce redoutable 
héritage en présence de tant d'intérêts froissés et de passions 
exaspérées. Il s'opérait contre le gouvernement de Louis XI une 
réaction analogue à celle qu'on avait vue se manifester à la fin 
du règne de Philippe le Bel, le roi du vieux temps auquel Louis XI 
avait le plus ressemblé. La noblesse reprochait au feu roi ses san- 




;"^Vv V 



©Mâ[BLli '^m 



Publié par Fume à Paris . 






[1483] RÉACTION. 4G5 

glantes rigueurs et ses préférences pour les petites gens et les 
étrangers : les parlements ne lui pardonnaient pas son dédain des 
formes légales , son funeste penchant pour les commissions 
extraordinaires ' et pour la justice sommaire de ses prévôts, ni les 
aliénations immodérées du domaine royal , qui avaient diminué 
les ressources de la couronne et accru les charges de l'État ; le 
peuple criait contre les impôts excessifs qu'aggravaient encore 
les horribles vexations des percepteurs et des officiers royaux, et 
contre les désordres impunis des soldats; un concert général 
de plaintes et de malédictions s'élevait de tous les points du 
royamne. La réaction n'alla pourtant pas si loin qu'au temps de 
Philippe le Bel ; une main de femme suffit à l'arrêter ; la monar- 
chie était bien autrement forte qu'en 1314. 

Charles VIII, né le 30 juin 1470, était entré dans sa quatorzième 
année, et, par conséquent, majeur aux termes de la fameuse 
ordonnance de Charles V : il n'y avait donc pas lieu d'établir une 
régence; mais le gouvernement du royaume et la direction du 
conseil étaient livrés au premier occupant , sans qu'on pût pré- 
voir le terme de la lutte qui allait s'engager entre des amJjilions 
rivales ; car le roi , faible d'esprit et de corps , n'annonçait rien 
moins que des talents précoces ; sa minorité , de fait , sinon de 
droit, paraissait même devoir se prolonger au delà du terme 
ordinaire. 

Le vrai danger pour l'État était moins dans la fermentation 
publique, assez facile à apaiser par des réformes qu'avait en partie 
prévues et indiquées Louis XI lui-même, que dans les prétentions 
des princes du sang à relever leur funeste puissance écrasée sous 
les coups de Louis. Le feu roi , en mourant , avait confié son fils 
et son autorité à sa fille Anne et à son gendre Pierre de Bourbon, 
sire de Beaujeu. Sa veuve, Charlotte de Savoie, tremblante encore 
devant la mémoire de ce tyrannique époux , ne réclama pas con- 
tre cette exclusion; elle ne survécut d'ailleurs que quelques mois 
à Louis. Anne de France avait travaillé d'avance à s'emparer 
de l'esprit du petit roi , à qui elle inspirait une déférence crain- 

1. La plus grande indignité était le partage, parfois à Yavance, des biens de l'ac- 
cusé entre les juges; mais Charles VII, et d'autres rois avant lui, en avaient donné 
l'exemple à Louis XI. 



166 ANNE DE FRANCE. [1483] 

tive, et s'était attaché la plupart des conseillers , des capitaines et 
des serviteurs de Louis XI. Anne , âgée de vingt-deux ans , était' 
la seule des enfonts de Louis XI qui ressemblât à son père : elle 
avait la ténacité, la dissimulation et la volonté de fer du feu roi ; 
aussi disait- il d'elle, avec sa causticité accoutumée , que c'était 
« la moins folle femme du monde, car, de femme sage, il n'y en 
a point ». Elle prouva qu'il y en avait une; car elle poursuivit, 
avec une sagacité et une énergie admirables , tout ce qu'il y avait 
eu de national dans les plans de Louis XL « Elle eût été digne du 
trône par sa prudence et son courage, si la nature ne lui eût 
refusé le sexe auquel est dévolu l'empire ' . » Ce jugement d'un 
contemporain est celui de la postérité. Le mari d'Anne, homme 
d'un âge mûr, d'un sens droit et d'une certaine capacité pratique, 
n'était que le premier et le plus utile des instruments de sa 
femme. Par lui, elle espérait se concilier les autres princes de la 
maison de Bourbon, le duc Jean de Bourbon et l'archevêque de 
Lyon, frères du sire de Beaujeu, le vieux comte de Montpensier, 
leur oncle, le comte de Vendôme et son fils, leurs cousins, l'ami- 
ral de Bourbon, leur frère bâtard. Le rival naturel d'Anne et de 
son mari était l'autre gendre de Louis XI , le premier prince du 
sang, le duc Louis d'Orléans, à qui sa naissance assignait la place 
d'honneur dans le conseil : ce nom d'Orléans réveillait de tristes 
souvenirs. Mais le duc Louis avait à peine vingt et un ans : com- 
primé, durant toute sa première jeunesse, sous la main de fer de 
son terrible beau-père, enchaîné, dès l'enfance, à une femme 
digne d'estime par sa douceur et sa bonté , mais dont l'extérieur 
repoussait tout autre sentiment, ce ne fut point à l'ambition qu'il 
consacra ses premiers jours de liberté : il s'émancipa d'abord en 
écolier plutôt qu'en prince , et ne rompit son frein que pour se 
jeter à corps perdu dans un tourbillon de plaisirs : les femmes , 
le jeu, les tournois, les chevaux, la table, laissaient peu de prise 
chez lui aux soucis de la politique : il aimait mieux courtiser les 
filles , rompre des lances , « sauter des fossés de quinze pieds » , 
que de discuter des « lettres royaux- ». Cependant il partageait 

1. Hisloria Ludovici XII (auteur anonjTue). 

2. Hist. latine de Louis XII, dans le Recueil des historiens de Charles Y III, de Godefroi, 
p. 255-256. 



[1483: ACTES DE RÉPARATION, 167 

avec les Bourbons les apparences du pouvoir, et son cousin 
Dunois, fils et héritier du grand comte de Dunois', fort habile 
homme et rompu aux intrigues diplomatiques, n'épargnait rien 
pour le pousser au timon des affaires. Dunois était le guide du 
due d'Orléans et de son cousin le comte d'Angoulème, jeune 
homme d'un caractère assez effacé. Tout ce qui restait de mem- 
bres et d'alliés de la maison royale était accouru siéger au conseil, 
et les premières lettres et édits de Charles VIII sont signés de 
plusieurs d'entre eux ^. 

Quelques actes de réparation et de satisfaction indispensables 
signalèrent les commencements du nouveau règne : tout ce qui 
avait souffert, tout ce qui avait été froissé, opprimé, justement ou 
injustement, sous le feu roi, c'est-à-dire à peu près tout le 
royaume , requérait impérieusement justice : le peuple appelait 
à grands cris l'abolition des impôts et le châtiment des méchants 
conseillers de Louis XI. Une foule de grands seigneurs , le comte 
du Perche , les enfants du duc de Nemours , le comte de Bresse , 
le frère du dernier comte d'Armagnac, le prince d'Orange et 
bien d'autres demandaient, les uns, la liberté, les autres, la 
restitution de leurs biens confisqués; le duc René de Lorraine 
vint à son tour réclamer le duché de Bar et le comté de Pro- 
vence, comme l'héritage de sa mère. Les revendications mena- 
çaient d'aller loin ! 

Dès le 22 septembre, toutes les ahénations du domaine royal, 
faites au profit, soit de l'Église, soit des particuliers, furent révo- 
quées : la nécessité de cette mesure n'était pas contestable. Le 
comte du Perche fut délivré de la cruelle prison où il languissait, 
et recouvra le duché d'Alençon , confisqué naguère à juste titre 
sur son père. Le duc Jean de Bourbon, à qui Louis XI avait fait 
endurer beaucoup d'affronts et de vexations dans les dernières 
années , fut investi de la lieutenance générale du royaume et de 
l'épée de connétable, vacante depuis la mort du comte de Saint-Pol ; 
c'était le plus puissant des princes du sang, par l'étendue de ses 
domaines; mais ses intirmités et son amour du repos le rendaient 

1. MortenU68. 

2. Le sire de Be^^ujeu prend, dans ces lettres, le titre de comte de Clermont, titre 
affecté à l'héritier présomptif du duché de Bourbon. 



468 ANNE DE FRANCE. [1483] 

peu propre à participer activement au gouvernement : sa belle- 
sœur ne comptait lui demander que l'appui de son nom. Le 
comte de Dunois se fit donner une forte pension , avec le gouver- 
nement du Dauphiné, tandis que le duc d'Orléans devenait lieute- 
nant-général dans rile-de-France , la Picardie et la Champagne. 
Le prince d'Orange, le comte de Bresse, furent remis en posses- 
sion de leurs terres : ce n'était que justice, au moins pour le 
prince d'Orange , car le traité d'Arras avait stipulé amnistie réci- 
proque pour tous les faits relatifs à la guerre de la succession de 
Bourgogne. Le duc René de Lorraine, grâce à l'appui du duc de 
Bourbon et de madame de Bcaujeu, qui visait à se servir du héros 
deNanci contre les princes d'Orléans, obtint la restitution du Bar- 
rois, sans remboursement des sommes pour lesquelles le roi tenait 
Bar en engagement, une compagnie de cent lances, et 36,000 francs 
par an pour quatre années, « pendant lequel délai se connoî- 
troit du droit de la comté de Provence ». « Madame Anne » n'en- 
tendait pas aller plus loin que la concession du Barrois , et ne 
voulait que gagner du temps pour la Provence. D'après le droit 
féodal, les prétentions de René étaient fondées : la succession 
féminine était si bien admise en Provence, que c'étaient deux 
femmes qui avait porté successivement ce comté dans les deux 
maisons d'Anjou; mais un autre droit plus conforme à la raison 
et à la nature des choses tendait à se substituer au droit féodal : 
c'était le droit de la nationalité française, reconnu et accepté ici 
par la Provence. 

Ces grâces accordées aux princes furent accompagnées de 
rigueurs contre les plus odieux des ministres du dernier règne : 
Olivier le Daim, comte de Meulan, fut sacrifié à la vindicte popu- 
laire, et Doyat, au ressentiment du duc de Bourbon, dont il avait 
été le serviteur, et qu'il avait gravement offensé'. Olivier fut con- 
damné à mort pour divers crimes, entre auti'cs pour avoir fait 
périr secrètement un prisonnier dont la femme lui avait sacrifié 
son honneur pour prix de la grâce de son mari : le barbier comte 
de Meulan fut pendu au gibet de Moiilfaucon , et ses biens furent 

1. C'était lui qui était allé, comme commissaire du parlement, instrumenter dans 
les seigneuries bourbonnaises sur les entreprises du duc contre rautorité royale, arrê- 
ter ses officiers jusque dans ses châteaux, etc. Y. Michclet, YI, 474. 



[1483] RÉCLAMATIONS. 169 

donnés au duc d'Orléans. Doyat fut battu de verges au pilori des 
halles, et perdit les deux oreilles après avoir eu la langue percée 
d'un fer chaud, supplice réservé aux blasphémateurs et aux 
calomniateurs : on lui coupa une oreille à Paris, l'autre à Mont- 
ferrand, où il avait exercé l'office de bailli royal. Le médecin 
Coictier en fut quitte pour la perte de ses terres et de ses châteaux, 
avec une rançon de 50,000 écus. 

L'opinion publique demandait plus que le châtiment de quel- 
ques misérables : les princes, divisés entre eux, peu connus du 
peuple , qui n'avait guère pour eux ni affection ni crainte , sen- 
taient l'impossibilité de maintenir le régime despotique de 
Louis XI, et la nécessité de recourir à une autorité nationale pour 
obtenir l'obéissance des masses : le peuple n'eût pas tardé à refu- 
ser imiversellement la continuation des impôts arbitraires. Le 
droit réagissait avec une force irrésistible contre la tyrannie du 
fait : mille voix répétaient « qu'il n'étoit roi ni seigneur sur terre 
qui eût pouvoir de lever un denier sur ses sujets en sus des reve- 
nus de son domaine, sans l'octroi et consentement des peuples. » 
Comines , l'admirateur de Louis XI , consacre tout un chapitre de 
ses Mémoires (1. V, c. 19) à la discussion de ce principe, qu'il 
proclame non-seulement équitable, mais essentiel à la -prospérité 
des états , et il regrette hautement que le feu roi ne l'ait pas res- 
pecté : a En Angleterre, dit-il, les rois ne peuvent rien entre- 
prendre de grand ni lever de subsides sans assembler le parle- 
ment , qui vaut autant à dire comme les Trois États , ce qui est 
chose juste et sainte. » Et il déclare que « les gens qui sont en 
crédit et autorité sans l'avoir en rien mérité » sont les seuls qui 
craignent les grandes assemblées , parce qu'ils redoutent d'y être 
connus pour le peu qu'ils valent. Le conseil du roi, sur la propo- 
sition du duc d'Orléans, décida la convocation des États-Généraux 
à Tours pour le 5 janvier 1484, malgré les cris de quelques per- 
sonnages « de petite condition et de petite vertu, qui disoient que 
c'étoit crime de lèse-majesté que de parler d'assembler les États, 
et que c'étoit pour diminuer l'autorité du roi » (Comines, 1. V, c. 1 9). 
Les amis de « Madame » , ainsi qu'on nommait Anne de France, 
et ceux du duc d'Orléans, s'étaient trouvés d'accord sur cette 
importante question : chacun des deux partis, qui commençaient 



170 ANNE DE FRANCE. [1484] 

à se dessiner dans le conseil, espérait l'assistance des États contre 
l'autre. 

Le journal des États de 1484, rédigé par un des représentants 
les plus recommandables de l'ordre du clergé, par Jean Masselin, 
officiai de l'archevêché de Rouen, est parvenu jusqu'à nous * : 
c'est le document le plus étendu que nous possédions sur les as- 
semblées nationales de la France avant le xvi" siècle ; il est d'un 
haut intérêt, et nous verrons qu'il nous a conservé des incidents 
très-dignes de mémoire. Néanmoins, les États de 1484 devaient 
être moins remarquables par leurs actes que par leur mode de 
composition, c'est-à-dire que par les innovations opérées dans le 
système d'élection. Louis XI, en 1468, avait déjà bouleversé la 
vieille forme des États, mais sans constituer véritablement un nou- 
vel ordre à la place de l'ancien. La lîile de Louis XI et les mem- 
bres du conseil qui gardaient la pensée du feu roi, au milieu de la 
réaction féodale, effacèrent des élections toute trace de féodalité, 
complétèrent et régularisèrent l'œuvre de Louis. Avant Louis XI, 
les États ne s'étaient composés que des feudataires immédiats du 
roi, prélats, barons, représentants des bonnes villes ^ et des com- 
munautés ecclésiastiques ou laïques relevant de la couronne. Aux 
États de 1484, les élections se font d'après un règlement uniforme, 
par bailliages et sénéchaussées, par divisions purement adminis- 
tratives; ce n'est plus comme feudataires du roi, mais comme 
sujets du royaume, que l'on convoque les électeurs : et, pour la 
première fois, les paysans, au moins les paysans libres, sont 
appelés à prendre part aux opérations de premier degré : ils 
envoient des délégués de villages aux bailliages inférieurs ou 
prévôtés, où se nomment les électeurs de troisième degré qui vont, 
au chef-lieu du bailliage, choisir les députés du Tiers ^ 

La portée sociale d'un tel changement n'a pas besoin de com- 

1. Il a été publié en 1835 , par il. Bemier, dans la collection des Documents inédils 
sur l'Histoire de France. On a publié depuis le journal d'un autre député, Jean de Saint- 
Délis. 

2. Les " bonnes villes et lieux insignes " étaient les places ayant commune ou mar- 
ché. Nous avons dit que la couronne avait établi que tous les évèques et toutes les 
communes relevaient d'elle. 

3. De même pour les cahiers de requêtes et doléances. La paroisse fait son cahier : 
les cahiers de paroisses sont refondus dans l'assemblée du second degré (cantonale, 
comme nous dirions aujourd'hui) ; puis les cahiers de second degré dans le cahier du 



[1484] ÉTATS GÉNÉRAUX. 471 

mentaire. Il y a maintenant un vrai Tiers-État embrassant tout le 
corps du peuple; le paysan n'est plus la chose du seigneur, l'ap- 
pendice du fief; il est l'égal du bourgeois; il est membre de 
l'État. 

Ce n'est pas tout : le même esprit d'unité et d'égalité, au moins 
relative, se manifeste dans le règlement appliqué aux deux ordres 
privilégiés. Là, tous votent directement et non par triple degré; et 
non-seulement le bas clergé élit des représentants, mais les évo- 
ques ne sont appelés aux États que s'ils obtiennent les suffrages 
de l'ordre ecclésiastique, et non en vertu de leur titre épiscopal. 
De même dans la noblesse, aucun grand baron n'est membre des 
États s'il n'est élu par les gentilshommes. Les Trois Ordres, sous 
ce régime, apparaissent comme trois nations superposées, dans 
lesquelles l'égalité règne. On sent se dessiner ici la différence 
profonde entre le génie démocratique de la France et le génie 
aristocratique de l'Angleterre. 

Il n'y eut d'exception aux principes nouveaux que pour les 
provinces qui s'administraient par États-Provinciaux annuels, et 
qui continuèrent de choisir leurs députés dans leurs États-Pro- 
vinciaux, sans recourir ai\x assemblées populaires de trois degrés. 
Cela est certain au moins pour le Languedoc, et il en résulta, en 
principe, une véritable infériorité politique pour ces contrées au- 
trefois si en avant des autres, leurs États -Provinciaux gardant 
un caractère oligarchique en présence d'une transformation toute 
démocratique *. 

Infériorité en principe, disons-nous, car, en fait, la transfor- 
mation dont nous parlons ne porte pas les fruits qu'on de^Tait 
en attendre. Par cette œuvre posthume sortie de la tombe de 

bailliage. « Dans toutes ces assemblées, les suffrages se doanaient à haute voix sur 
l'appel des noms, et des coffres ou bahuts, placés à la porte de la salle, recevaient les 
mémoires et obsen'ations de tous les citoyens. » Rapport sur les mémoires envoyés pour 
concourir au prix d'histoire sur les Etats Généraux, fait au nom de la section d'histoire 
( Académie des sciences morales et politiques), par M. Amédée Thierry, p. 40 ; 1844. 
C'est le Rapport tres-sérieusement étudié de M. Amédée Thierry, qui, combiné avec 
des communications dues à l'obligeance de M. de Stadler, nous a éclairé sur l'impor- 
tante transformation de 1484. Il est probable, néanmoins, que le système n'eut pas 
immédiatement toute sa régularité. 

1 . Les évêques et un certain nombre de barons formaient, les uns en vertu de leur 
titre, les autres par droit héréditaire, les deux premiers ordres des États de Langue- 
doc. Le Tiers se composait de magistrats des bonnes villes. 



472 ANNE DE FRANCE. [Î4S4] 

Louis XI et qui est peut-être ce qui plaide le mieux pour sa mé- 
moire, il semble qu'une constitution libre soit prête à surgir du 
sein môme du despotisme, que les bases en soient fondées. Hélas ! 
on peut faire de la sorte une certaine égalité, mais ce n'est pas 
ainsi que la liberté se fonde. Les esprits sont mal préparés. Per- 
sonne ne paraît comprendre à fond la portée d'une telle nouveauté, 
ni ceux pour lesquels elle est faite, ni ceux mômes qui l'ont faite. 
Ceux-ci en refuseront les conséquences ; ceux-là ne sauront pas 
les prendre : ils en auront le désir; ils tenteront un faible 
effort, ne le soutiendront pas ; puis tout retombera. 

Quelques indices révèlent que le mouvement électoral ne fut 
pas ce qu'il aurait dû être ; qu'il émut peu les masses, pai'ticuliè- 
rement au centre, à Paris. Le règlement promulgué par le conseil 
avait statué que chaque bailliage ou sénéchaussée, sauf exceptions 
pour certains districts, ou trop ou trop peu considérables, élirait 
trois députés, un de chaque ordre ; mais ce règlement ne fut pas 
exactement suivi : la Provence n'envoya en tout que quatre dé- 
putés, et plusieurs bailliages n'en envoyèrent pas un seul ; d'au- 
tres, il est vrai, dépassèrent leur contingent. La Flandre, invitée à 
se faire représenter, n'expédia que sur la fm de la session une 
ambassade chargée de réclamer l'exécution du traité d'Arras : on 
n'avait pas môme adressé pareille invitation à la Bretagne, dont 
Louis XI, engagé dans d'autres conquêtes, avait été obligé de 
respecter l'indépendance de fait. Il parait que la Franche-Comté 
joignit ses délégués à ceux de la Bourgogne ducale, mais on n'a 
pas leurs noms. Le nombre total des députés, dans les listes qu'on 
a conservées, ne s'élève pas à deux cent cinquante '. 

1. Voici les chiffres connus : Pour la ville, prévôté et vicomte de Paris, sept dépu- 
tés, trois clercs, deux nobles et deux bourgeois ; le duché de Bourgogne, comprenant 
les bailliages de Dijon, Châlon, Autun, Auxois, la Montagne, Charolais et Bar-sur- 
Seine, dix-neuf députés ; le duché de Normandie, vingt députés pour les six bailliages 
de Rouen, Caux, Caen, Evreux, Cotentin et Gisors ; la Guyenne proprement dite ou 
Bordelais, trois députés ; le comté de Champagne, comprenant les bailliages de Troies, 
Sens, Chaumont et Vitri, treize députés ; le Languedoc proprement dit, comprenant 
les sénéchaussées de Toulouse, Beaucaire et Carcassonne, onze députés ; le bailliage 
de Tournai, trois députés ; les bailliages de Vermandois ou de Laon et de Saint- 
Quentin, six députés ; la sénéchaussée de Poitou, six députés ; la sénéchaussée d'An- 
jou et le pays de Loudunois, neuf députés; la sénéchaussée du Maine, huit; le bail- 
liage de Touraine, trois ; le bailliage de Bcrri, quatre ; les pays de Bourbonnais et 
Forez, six ; la sénéchaussée d'Artois, trois députés ; le bailliage d'IIesdin n'en euvoj'c 



11484] OUVERTURE DES ÉTATS. 173 

Les États, convoqués pour le 5 janvier, allèrent, le 7, visiter le 
jeune roi dans la résidence de son père, au Plessis, et, le 15 seu- 
lement, les princes amenèrent Charles YIII présider à Tours la 
séance d'ouverture, dans la grande salle de l'archevêché. Le roi 
siégea sur une estrade avec les princes du sang, les pairs ecclé- 
siastiques et le chancelier : les principaux seigneurs du royaume 
se tenaient debout derrière le siège royal ; au bas et en face de 
l'estrade étaient assis les chevaliers de l'ordre de Saint-Michel et 
les prélats qui ne faisaient pas partie du corps des États ; le reste 
de la salle était occupé par les bancs des députés, qui siégèrent 
tous ensemble, non pas sans distinction de rang, mais au moins 
sans distinction d'ordre : les prélats, barons, chevaliers, officiers 
royaux, les gens revêtus de quelque dignité, tous les person- 
nages notables, s'assirent pêle-mêle sur les premiers bancs, et les 
autres députés, sur les bancs les plus éloignés de l'estrade. Cette 
espèce de fusion des Trois Ordres, que nous avons déjà signalée 
aux États de 1468, et qui se retrouve dans les opérations de l'as- 
semblée de 1484, ne se renouvela pas dans les États des xvi^ et 
xvn* siècles ; l'esprit nobiliaire réagit plus tard contre cette mani- 
festation prématurée d'unité, prophétie lointaine de îa grande 
assemblée qui devait confondre pour toujours les ordres privilé- 
giés dans le corps de la nation. 

Guillaume de Rochefort, chancelier de France', ouvrit la session 

pas; la sénéchaussée d'Auvergne et le bailliage des montagnes d'Auvergne, six; les com- 
tés de Roussillon et de Cerdagne, six; le bailliage de Chartres, trois; le bailliage de 
Mantes, trois ; le pays et seigneurie d'Orléans, quatre ; le bailliage d'Alençon et 
comté de Perche, cinq ; le bailliage d'Amiens, trois ; la sénéchaussée de Ponthieu, 
trois ; la prévôté de Péronne , Roie et Montdidier, trois ; le bailliage de Senlis , un 
seul ; le bailliage de Meaux, quatre ; le bailliage de Montargis, trois ; le bailliage de 
Melun, trois ; les comtés de Nivernais et Rethelois, réunis, malgré la distance qui les 
sépare, comme appartenant au même seigneur, trois députés ; les bailliages de Mâcon 
et d'Auxerre, six; le pays de Provence, quatre seulement; la sénéchaussée de Boule- 
nois, trois ; la ville et le gouvernement de La Rochelle ( pays d'Aunis ), six ; les séné- 
chaussées dAngoumois et de Saintonge, six; les sénéchaussées de haut et bas Limou- 
sin, dix ; les sénéchaussées de Rouergue, Agénais, Périgord et Querci, dix-huit ; la 
sénéchaussée de Bazadois, la ville et la cité de Condom et le comté de Fézensac, sept; 
la sénéchaussée des Landes, trois ; le pays de Dauphiné, comprenant les sénéchaus- 
sées de Viennois, de Valentinois et des Montagnes, treize ; le comté de la Mardi?, 
cinq; la sénéchaussée de Lyon, cinq; le pays de Beaujolais, trois. V. le Journal de J. 
Masselin et les pièces à la suite. — Cette énumération fait connaître les principales 
divisions administratives du territoire français à la fin du xv* siècle. 
1. Un de ces légistes bourguignons qui s'étaient ralliés à Louis XL 



m ANNE DE FRANCE. [1484] 

par une longue harangue pleine d'etïusions et de promesses; il 
exposa les efforts déjà tentes par le roi et son conseil pour le sou- 
lagement du peuple, le renvoi des six mille Suisses que Louis XI 
avait entretenus à gi-ands frais, le licenciement de plusieurs autres 
corps de troupes, le dessein qu'avait le conseil de subvenir désor- 
mais aux dépenses personnelles du roi avec les revenus du 
domaine, et de ne demander de sacrifices au peuple que pour la 
défense et l'entretien du royamne. Il promit la réforme de la 
Justice et de l'Église, le rétablissement des bonnes ordonnances 
de Charles YII, la promulgation de nouveaux édits qui seraient 
discutés avec les États, et une enquête sur les malversations com- 
mises sous le feu roi. 

Le 17 janvier, l'assemblée, sur la proposition de Jean-Henri, 
chantre de Notre-Dame et député de Paris, se partagea, non point 
par ordres, mais par bureaux provinciaux, afin de rédiger, d'a- 
près les cahiers de bailliages, les cahiers provinciaux contenant 
les « griefs, oppressions et molestations du pauvre peuple » et les 
demandes de réformes. Les bureaux, au nombre de six, corres- 
pondaient aux six grandes généralités financières du royaume et 
aux six régions qui divisaient le territoire et que l'on qualifiait 
de nations, savoir : 1° la France (Ile-de-France, Picardie, Cham- 
pagne, Brie, Orléanais, Nivernais, Auxerrois et Maçonnais ) ; 2« la 
Bourgogne; 3° la Normandie, avec Alençon, le Perche et le Vexin 
français ; 4° l'Aquitaine ou Guyenne et Gascogne ; 5° le Langue- 
doc, auquel on avait joint la Provence, le Dauphiné, le RoussiKon 
et la Cerdagne; 6° le Languedoïl, renfermant toutes les provinces 
du centre, depuis l'Anjou et le Maine jusqu'au Lyonnais, et depuis 
le Berri et l'Auvergne jusqu'à la Saintonge '. Les États élurent 
ensuite pour président de l'assemblée l'évoque de Lombez, abbé 
de Saint-Denis et député de Paris ; choix malheureux, comme 
l'observe Masselin, qui fut lui-même président de la nation de 
Normandie. 

Les bureaux ne perdirent pas de temps : dès le 22 janvier, la 

1. La qualification de langue d'oil, par opposition aux pays de la langue d'oc, n'était 
pas absolument juste : les patois ou dialectes provinciaux de plusieurs des régions du 
centre, par exemple, du Limousin et de l'Auvergne, avaient conservé le caractère 
languedocien. 



[1484] DÉBATS DES BUREAUX. 175 

rédaction des cahiers particuliers fut achevée; les six bureaux 
réunis élurent trente-six commissaires chargés de résumer les 
cahiers particuliers en un caliier général ^ On renvoya après 
toutes les autres matières les questions relatives à la garde et à 
l'éducation du roi et à la composition du conseil, questions, dit 
Masselin, hautes, diflîciles et périlleuses entre toutes. Personne, 
ni dans les États ni à la cour, ne prenait au sérieux la majorité 
d'un roi de quatorze ans. Le parti d'Orléans voulut gagner les 
devants : les ducs d'Orléans et d'Alençon, les comtes d'Angou- 
lôme, de Foix * et de Dunois, députèrent vers la commission des 
trente-six, pour l'exliorter non-seulement à demander avec fer- 
meté l'allégement des charges publiques, sans craindre le ressen- 
timent des gens qui possédaient ou qui sollicitaient des pensions 
de la couronne, mais encore à choisir pour le conseil royal des 
hommes probes, expérimentés et innocents des maux du peuple ; 
les princes d'Orléans excitaient les États à ne souffrir dans le 
conseil aucim complice des misères publiques, offraient leurs se- 
cours pour ce noble but, et se déclaraient prêts à renoncer les 
premiers à leurs pensions. La commission remercia vivement les 
princes de ces témoignages d'un zèle trop exagéré pour être 
bien sincère. 

La commission lut le projet de cahier général, le 2 février, aux 
six bureaux réunis. Le premier chapitre, concernant les affaires 
de l'Église, fut l'occasion d'une scène orageuse : la commission, 
conformément au vœu presque universel de l'assemblée, récla- 
mant le rétablissement intégral de la Pragmatique Sanction, quel- 
ques évêques protestèrent au nom du saint-siége ; l'explosion de 
l'indignation générale fut telle qu'on faillit les expulser de l'as- 
semblée. L'épiscopat gallican, si favorable à la Pragmatique du 
temps de Charles VII, avait modifié beaucoup ses opinions à cet 
égard sous Louis XI ; tous les prélats qui avaient dû leurs mitres 
soit directement à la cour de Rome, soit à la recommandation du 
roi près du pape, durant les suspensions de la Pragmatique, pen- 
chaient du côté du saint-siége, et le corps des évêques entreprit 

1. Un seul cahier pour les trois ordres. 

2. Le vicomte de Narbonne, prétendant au comté de Foix contre le petit roi 
de Navarre. 



<76 ANNK DE FRANCE. [1484] 

de soutenir la lutte contre les États appuyés par le parlement; le 
corps des évêques protesta contre la prétention des deux ordres 
laïques à s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques, et prétendit 
que d'ailleurs tous les évoques étaient de droit membres des États- 
Généraux, et qu'on avait porté atteinte à leurs prérogatives en 
n'appelant qu'un certain nombre d'entre eux à siéger dans l'as- 
semblée. Les États passèrent outre : le clergé inférieur faisait 
cause commune avec les laïques. La question des offices donna 
lieu à des débats moins violents, mais non moins dignes d'intérêt; 
Louis XI, qui ne respectait aucune règle, pas même celles qu'il 
avait faites, avait fort mal observé sa propre ordonnance, qui 
statuait que les officiers royaux ne pourraient être privés de leurs 
offices sans jugement : tous les officiers dépossédés arbitraire- 
ment demandaient l'intervention des Etats pour être rétablis dans 
leurs charges. Un grand bouleversement administratif eût pu ré- 
sulter de cette application rigoureuse d'un principe auquel on 
opposait un principe contraire, à savoir : que les offices étaient 
censés vaquer à la mort du roi dont les officiers tenaient leurs 
pouvoirs : c'était le même axiome en vertu duquel les traités in- 
ternationaux avaient été si longtemps considérés comme rompus 
de fait par la mort d'un des souverains qui les avaient contractés ; 
axiome d'origine barbare et tout opposé à la maxime monarchi- 
que des légistes : « Le roi ne meurt jamais ». 

La réclamation des officiers destitués fut le signal d'un débor- 
dement de récriminations contre le règne passé; mille voix appe- 
laient de Louis XI aux délégués de la nation : le sire de Croi reven- 
diquait ses seigneuries retenues contrairement au dernier traité 
d'Arras; les héritiers du connétable de Saint-Pol réclamaient 
qu'on leur rendit au moins les biens de leur mère ; le duc René 
de Lorraine invoquait la médiation des États pour faire valoir ses 
droits sur la Provence; on demandait pour le frère du dernier 
comte d'Armagnac l'héritage de sa famille; pour les enfants du 
duc de Nemours , du pain, et un asile oii reposer leur tête. Les 
infortunes des grands n'eurent pas le privilège d'émouvoir seules 
rassemblée; on dépeignit avec force les cruautés et les exactions 
dont la gabelle du sel avait été le prétexte, les amendes arbitrai- 
res affermées aux commissaires chargés de les appliquer, en paie- 



[1484] LES STX NATIONS. 177 

ment de leurs avances au roi ; les supplices prodigués pour les 
moindres délits avec une horrible légèreté; on prétendait que, 
dans l'Anjou, le Maine et le pays Chartrain seulement, plus de 
cinq cents personnes avaient été suppliciées à cause de la ga- 
belle ! Les États ajournèrent les réclamations privées après 

les affaires publiques. 

On arriva à la grande affaire du conseil : il s'agissait ici de 
quelque chose de plus que d'adresser des remontrances au pou- 
voir, ou de débattre ses demandes pécuniaires , il s'agissait de 
s'immiscer directement dans le gouvernement même. Le prési- 
dent de l'assemblée proposa préalablement de supprimer, pour 
cette grave occurrence, la division par bureaux, et de voter par 
bailliages ou par têtes; aucune proportion n'existait entre les 
bureaux, et les nations de France et de Languedoïl étaient plus 
nombreuses à elles deux que les quatre autres ensemble. Les 
quatre autres nations se refusèrent à ce changement : chaque bu- 
reau proposa donc ses ^•ues sur l'organisation du conseil. Après la 
mort de Louis XI, le conseil avait été composé provisoirement de 
quinze personnes : le sire de Beaujeu, les comtes de Dunois et de 
Comminges (Lescun), les sires d'Albret, des Querdes, d'Argenton 
(Comines), et plusieurs autres serviteurs du feu roi ; tous les 
princes avaient en outre droit de séance. Les hommes du règne 
passé, qui s'étaient efforcés de se rattacher chacun à quelqu'un 
des princes, n'épargnaient pas les intrigues pour réduire le vote 
de l'assemblée à une vaine formalité, et pour se faire confirmer 
purement et simplement dans leur position au conseil. Mais bon 
nombre de députés avaient pris leur mission au sérieux : l'avis le 
plus large fut celui de la nation de Normandie, énoncé par son 
président Jean Masselin ; les Normands proposèrent que les États 
nommassent dix-huit délégués, qui, réunis à huit d'entre les quinze 
membres du conseil provisoire, éliraient le conseil définitif : les 
bureaux d'Aquitaine et de Languedoïl appuyèrent les Normands. 
L'abbé de Citeaux, au nom des Bourguignons, conseilla, par 
égard pour les princes, de maintenir les anciens membres du 
conseil, en leur adjoignant un nombre égal de conseillers choisis 
par les Étals, les princes conservant d'ailleurs le droit de siéger 
quand ils voudraient; les Languedociens se rallièrent aux Boiu*- 

VII. 42 



MS ANNE DE FRANCE. [1484] 

guignons. On remarque avec surprise que l'avis des Parisiens fut 
le moins hardi de tous : leur orateur, Jean de Réli, chanoine de 
Notre-Dame, demanda seulement l'adjonction de neuf nouveaux 
conseillers aux quinze anciens. Paris et la nation de France sou- 
tinrent mal leur suprématie dans les États de 1484 : les dépu- 
tés parisiens, éloignés de la grande cité et n'étant pas inspirés 
de son souffle puissant, semblèrent n'avoir rien conservé de 
leurs devanciers du xiv« siècle, et furent les plus accessibles de 
tous aux séductions des grands. Le président de l'assemblée, 
choisi parmi eux, parut n'avoir d'autre but que d'entraver toutes 
les résolutions énergiques : c'était un vil et médiocre intrigant, 
une espèce de Balue subalterne ; il se fit traiter en pleine assem- 
blée de menteur et de parjure par l'évèque du Mans. L'assemblée 
eût pu cependant beaucoup oser : les rivalités des princes eussent 
favorisé les entreprises des délégués de la nation. Après les chefs 
du parti d'Orléans, le sire de Beaujeu fit, à son tour, exciter les 
États à disposer sans crainte du conseil tout entier, et à ne pas 
fournir aux princes un sujet de discorde en leur laissant le choix 
des conseillers. L'assemblée ne fut point au niveau de sa position; 
elle manqua de décision. Son historien, Masselin, se plaint amè- 
rement que les amis de la vérité et du bon droit aient été vaincus 
dans cette lutte par les menées corruptrices des méchants. Les 
méchants eussent échoué, si l'assemblée se fût senti assez de foi 
en elle-même, assez de force et de science, pour dominer et les 
princes et les hommes dressés par Louis XI au gouvernement de 
la France. L'assemblée résolut de conserver douze des anciens 
conseillers et d'en élire vingt-quatre autres, « mais en requérant, en 
quelque manière, le consentement des princes ». Cette réserve 
rendait tout le reste illusoire. 

Le 6 février, douze délégués des États allèrent visiter les ducs 
d'Orléans et de Bourbon, pour tâter le terrain sur la composition 
du conseil : le duc de Bourbon répondit qu'il ne voulait gêner en 
rien la liberté des États; la réponse du duc d'Orléans fut évasive, 
et diverses circonstances firent suffisamment comprendre que les 
princes demandaient à l'assemblée un avis et non une sentence. 
Les débats de l'assemblée recommencèrent alors , et s'élevèrent à 
une hauteur théorique qu'ils n'avaient pas encore atteinte. Deux 



[1484] LE SIRE DE LA ROCIIE-POT. 179 

opinions tranchées entrèrent en lice : l'une affirmait qu'il appar- 
tenait aux États Généraux seuls de choisir les dépositaires de 
l'autorité royale, lorsque le roi, par un motif quelconque, ne 
pouvait par lui-même exercer son pouvoir : cette opinion voulait 
qu'on procédât, « non par supplication, mais par décret et d'au- 
torité » : l'autre parti prétendait que le gouvernement , en cas 
d'empêchement du roi , était dévolu aux princes du sang royal , 
comme à ses tuteurs légitimes , et que le droit des États se hor- 
nait au vote des impôts , les autres matières ne leur étant sou- 
mises que par le bon vouloir des princes : c'était la théorie de ce 
funeste gouvernement des sires des fleurs de lis, que la France 
n'avait que trop vu à l'œuvre sous Charles VI ! Il est resté de cette 
discussion un discours justement célèbre dans les fastes de l'élo- 
quence française : c'est celui de Philippe Pot , sire de La Roche, 
grand sénéchal de Bourgogne, brillant et vigoureux plaidoyer 
en faveur des droits de la nation contre l'oligarchie princière. Le 
sire de La Roche attaqua sans ménagement les droits imaginaires 
qu'on attribuait, soit au plus proche héritier de la couronne, soit 
à tous les princes du sang royal : « La royauté, dit-il, est une 
fonction, non point un héritage, et ne doit point, à l'instar des 
héritages, être nécessairement confiée à la garde des tuteurs 
naturels, des plus proches du sang. » Il ne se renferma pas dans 
la question du moment, et s'élança avec hardiesse sur un plus 
vaste terrain : «L'histoire nous enseigne, s'écria-t-il, et j'ai 
appris de mes pères , qu'au commencement les rois furent créés 
par la volonté du peuple souverain ' ; on élevoit au rang suprême 
les plus vaillants et les plus sages , et chaque peuple élisoit ses 
chefs pour son utilité. Les princes doivent enrichir l'État ( reiiipu- 
blicam) et non s'enrichir à ses dépens. La république signifie la 
chose du peuple : qui peut contester au peuple le droit de prendre 
soin de sa chose, et comment les flatteurs osent-ils attribuer le 
pouvoir absolu au prince , qui n'existe que par le peuple ? Qui- 
conque possède , par force ou autrement , sans le consentement 
du peuple , le gouvernement de la chose publique , n'est qu'un 
tyran et un usurpateur du bien d'autrui... Nous ne discuterons 

1. Populi rerum domini suffragio : Masselin, p. 146. IMasselin a traduit en latin hs 
principaux discours pour les insérer dans son récit. 



180 ANNE DE FRANCE. [1484] 

pas ici les limites du pouvoir d'un roi en âge de gouverner; mais 
c'est bien le moins que, dans le cas contraire, le pouvoir retourne 
à sa source, c'est-à-dire au peuple... J'appelle peuple, non la 
plèbe, mais les Trois États réunis, et j'estime les princes eux- 
mêmes compris dans les États Généraux : ils ne sont que les pre- 
miers de l'ordre de la noblesse... » 

Les nobles n'avaient pas tenu un tel langage aux États de 1356! 
Le vieil esprit féodal s'élève , cbez quelques hommes d'élite , du 
sentiment de l'indépendance individuelle à la conception des 
libertés publiques, et revêt, dans les paroles du sire de La Roche, 
une forme romaine et antique : le gentilhomme bourguignon ne 
se borne pas à rappeler les États Généraux du xiv* siècle , il fait 
appel aux souvenirs de la république romaine pour confirmer sa 
théorie du droit d'élection, et revêt, pour ainsi dire, la toge par- 
dessus son haubert : nous avions déjà signalé chez l'évêque Tho- 
mas Basin la première apparition, dans nos annales, de ce répu- 
blicanisme classique qu'enfante la Renaissance , et qui deviendra 
un élément si considérable de la politique moderne; la Renais- 
sance ne ressuscite pas seulement les formes littéraires , mais les 
traditions politiques et philosophiques de l'antiquité. Les légistes 
du moyen âge avaient réveillé l'empire romain ; la Renaissance 
plonge plus avant dans le passé , jusqu'à la république romaine, 
jusqu'aux républiques grecques. Une minorité hardie , parmi la 
noblesse française, persévérera dans cette voie, et passant, au xviii* 
siècle, de l'antiquité à la Révolution, aboutira à Mirabeau et à 
La Fayette; mais la grande majorité delà noblesse demeurera 
toujours étrangère à l'esprit politique. 

L'assemblée n'était pas au niveau du sire de La Roche ' ; on l'ap- 
plaudit , mais on n'osa le suivre : la « nation de France » fit même 
un pas de plus en arrière, et conclut à s'en remettre entièrement 
aux princes et aux conseillers provisoires de la composition défi- 
nitive du conseil. Les Bourguignons maintinrent leur proposi- 
tion, en ajoutant que le roi ne pourrait rien décider sans la 
majorité du conseil : les Normands se rapprochèrent des Bour^ 
guignons; la discussion fut longue, confuse et sans issue. L'esprit 

1. l'eu importe que le sire de La Roche, comme le croit M. Miclielet, voulût favo- 
riser " madame Anne ; » cela ne change rien au caractère de son discours. 



lH8i] LES ETATS FAIBLISSENT. i81 

provincial contribua , au moins autant que les menées des princes, 
à empêcher les États de prendre un rôle plus hardi et plus actif : 
les nations de France et de Languedoïl favorisaient les princes, 
parce que la plupart des sires du sang et des membres du con- 
seil provisoire appartenaient à leurs provinces ; les intérêts géné- 
raux étaient sacrifiés à des relations locales et à des intérêts 
éphémères. 

Faute de s'entendre, on recourut à un nouvel ajournement, et 
l'on décida de procéder à la lecture du cahier général devant le 
roi et les princes, en renvoyant l'article du conseil à quelques 
jours. La deuxième séance royale eut lieu le 10 février : Masselin 
observe que tous les députés fléchirent le genou à l'entrée du roi. 
La pompeuse et pédantesque harangue du chanoine de Jean de Réli, 
orateur des États, dura si longtemps, qu'on ne put lire ce jour-là 
que les trois premiers chapitres du cahier; le reste fut renvoyé au 
12 février, et, dans l'intervalle, on se remit à l'affaire du conseil 
et de la garde de la personne du roi. De guerre lasse, les sections 
d'Aquitaine et de Languedoc abandonnèrent la cause des États 
Généraux et portèrent la majorité du côté des sections de France 
et de Languedoïl : il semblait que la nation ne se sentît pas plus 
majeure que le roi , et n'osât prendre la responsabilité de se diri- 
ger elle-même. « Le chapitre du Conseil » fut enfin arrêté : on y 
statua que toutes les lettres et mandements du conseil seraient 
donnés au nom du roi , chose inévitable , puisque l'âge de 
Charles VIII ne permettait pas de nommer un régent , et que le 
roi serait prié d'assister le plus souvent possible au conseil. En 
l'absence du roi , la présidence du conseil appartiendrait au duc 
d'Orléans ; la seconde et la troisième place étaient assignées au 
duc de Bourbon et au sire de Beaujeu; tous les princes avaient 
droit de siéger; les conseillers provisoires étaient maintenus, et 
le roi et « messeigneurs de son conseil » étaient invités à s'ad- 
joindre douze nouveaux conseillers ou davantage, choisis dans 
les six bureaux des États. Le parti d'Orléans était parvenu à em- 
pêcher qu'on insérât dans ce chapitre une phrase concernant le 
maintien des sieur et dame de Beaujeu dans la garde et gouver- 
nement du roi ; mais la préséance accordée à Bourbon et à Beau- 
jeu sur le comte d'Angoulême et le duc d'Alençon compensait cet 



182 ANNE DE FRANCE. [1484] 

échec , et madame Anne , maîtresse , par le fait , de la personne 
ïIli roi son frère, avait le pouvoir de réduire à néant la pré- 
i;idence du duc d'Orléans en envoyant le jeune monarque au 
conseil. 

On lut, le lendemain, au roi les quatre derniers chapitres du 
cahier général, y compris le chapitre du Conseil. Si l'assemblée 
avait reculé devant une intervention active dans le gouvernement, 
elle ne faiblit pas du moins dans la peinture des maux publics et 
dans l'indication des remèdes. Ce qui domine dans les remon- 
trances des États, c'est le ressentiment contre la mémoire de 
Louis XI et contre les agents du feu roi, l'irritation contre la fis- 
calité du saint- siège , et la tendance à se reporter au règne de 
Charles VIT, c'est-à-dire du conseil de Charles VII, comme à l'idéal 
du gouvernement. 

Dans le premier chapitre , celui de l'Église, étaient énergique- 
ment réclamés le rétablissement définitif de la Pragmatique et 
l'interdiction absolue des exactions papales. C'était trop , pour le 
pauvre peuple, de la double fiscalité temporelle et spirituelle : le 
peuple n'était que trop bien fondé à s'immiscer dans la question 
de la Pragmatique, quoi qu'en pussent dire les évéques ! Les États 
interjetaient appel au futur concile , en tant que de besoin , se 
plaignaient de la cessation des conciles provinciaux, et blâmaient 
les saisies arbitraires du temporel des ecclésiastiques sous Louis XI. 

Le chapitre de la Noblesse requérait : 1° que les nobles hommes 
ne fussent plus sans cesse convoqués par ban et arrière-ban , sans 
être « raisonnablement payés de leurs gages » ; 2° que les sei- 
gneurs , en cas de ban et arrière-ban , menassent avec eux leurs 
tenants fiefs , sans que les tenanciers d'arrière-fiefs pussent être 
appelés à servir le roi ailleurs qu'en compagnie de leurs suze- 
rains. Les États sollicitaient la révocation des ordonnances de 
Louis XI sur la chasse , et exprimaient le désir que les places 
frontières , les sénéchaussées et les bailliages fussent plutôt con- 
fiés aux nobles hommes des provinces où ils étaient situés, qu'à 
des étrangers, comme sous le feu roi. Il est remarquable que des 
requêtes de cette nature aient été appuyées par les députés de la 
Bourgeoisie : l'abus, que les « gens de polit état » et les étrangers 
employés par Louis XI avaient fait de leur autorité, amenait une 



11484] LES CAHIERS. ^83 

sorte de réaction en faveur de la noblesse , et la délibération en 
commun avait dû produire d'ailleurs une pression des nobles sur 
les bourgeois, qui compromettait l'indépendance des votes de 
ceux-ci. 

Dans le troisième chapitre étaient exposés plus longuement el 
plus àprement encore les griefs du « commun » ou du Tiers-État, 
la pesantem' des tailles , augmentées de plus des trois cinquièmes 
par Louis XI; les exactions de la cour de Rome; les violences des 
soldats et des percepteurs, « Le royaume est comme un corps qui 
a été évacué de son sang par diverses saignées , et tellement que 
tous ses membres sont vidés... Ce pauvre peuple, jadis nommé 
français (franc, libre), est maintenant de pire condition que le 
serf; car un serf est nourri, et lui périt de faim!... » Les États 
demandaient donc l'entière révocation des aliénations du domaine 
royal faites par le « feu roi Loys » en faveur des églises et des 
particuliers *, la suppression ou au moins la réduction des pen- 
sions 2, la diminution du nombre et des gages des officiers, la 
réduction de la gendarmerie au chiffre où elle était sous Charles VII, 
la restitution aux juges ordinaires du droit de juger les soldats, 
et l'établissement de commissaires nobles pour sm'veiller les gar- 
nisons. 

Tout en professant un grand respect pour les souvenirs du 
temps de Charles YII , nom qui personnifiait pour eux la grande 
œuvre du conseil de France, les États, instruits par l'expérience, 
parurent considérer comme une faute grave le consentement plus 
ou moins exphcite accordé par l'assemblée de 1 439 à l'étabMsse- 
ment de la taille permanente : ils annoncèrent l'espoir de l'abo- 
lition intégrale des tailles , estimant que les aides et gabelles , 
même réduites , suffiraient , avec le domaine , aux besoins ordi- 
naires de la couronne et de l'armée : « s'il vient aucune néces- 

1. C'était demander seulement l'exécution sérieuse de l'ordonnance du 22 sep- 
tembre précédent. 

2. « Icelles pensions ne se prennent pas sur le domaine du roi, mais se prennent 
toutes sur le Tiers État, et n'y a si pauvre laboureur qui ne contribue à payer lesditee 

pensions Au paiement d'icelles, y a aucunes fois telle pièce de monnoie qui est 

partie de la bourse d'un laboureur dont les pauvres enfants mendient aux portes de 
ceux qui ont lesdites pensions, et souvent les chiens sont nourris du pain acheté des 
deniers du pauvre laboureur, dont il devoit vivre. « — Cahier général à la suite du 
Journal des Etats, p. 676. 



484 ANNE DE FRANCE. [1484] 

site de guerre, » on assemblera les Trois États pour aviser à une 
taille extraordinaire. 

Les États conseillèrent au roi de refuser l'entrée du royaume 
au légat que le pape se proposait d'y envoyer, et qui n'était autre 
que le trop fameux Balue : les États ne voyaient dans les légats 
que des sangsues qui venaient pomper l'argent de la France. 

Le chapitre « de la Justice » n'était pas moins considérable : 
les États réclamaient contre la vénalité patente ou secrète des 
offices, pratiquée sous Louis XI au mépiis du principe d'élection : 
le mode ancien d'élection que recommandaient les États était la 
présentation de trois candidats entre lesquels le roi choisissait : les 
États invoquaient l'édit de 1467 sur l'immutabilité des offices, 
sinon par jugement ; ils demandaient qu'on régularisât l'organi- 
sation et les attributions du grand conseil de la justice (conseil 
d'État et des parties ) , ce haut tribunal de l'hôtel du roi , qui em- 
piétait sur les fonctions du parlement et des autres tribunaux. 
Les États voulaient qu'on n'accordât le privilège ùuCommittimus, 
c'est-à-dire de l'évocation au grand conseil, qu'aux officiers ordi- 
naires et commensaux de l'hôtel du roi , et pour leurs affaires 
« personnelles » et non « réelles » *. Ils tendaient généralement 
à réduire le plus possible les juridictions exceptionnelles au profit 
des juges ordinaires : ils réclamaient qu'on envoyât annuellement 
des membres du parlement tenir V échiquier en Normandie et les 
grands jours dans les autres provinces , attaquaient vivement les 
commissions extraordinaires et les usurpations des prévôts des 
mar jchaux au temps de Louis XI , demandaient le châtiment des 
prévôts et des commissaires qui avaient abusé du pouvoir illégal 
à eux accordé , et la révocation de toutes les confiscations arbi- 
traires , priaient le roi de faire ouïr en justice les seigneurs et 
autres qui avaient porté plainte devant l'assemblée. La rédaction 
par écrit de toutes les coutumes et styles du royaume, confor- 
mément à l'ordonnance de Charles YII; l'interdiction d'engager 
et de saisir les animaux et les outils nécessaires au labourage; la 
réduction du nombre des gens de finances et des sergents, qui 

1. L'origine de ce priviléfîe qu'avaient les comnicnsaux de l'hôtel de n'être juj^és 
que par les ju;,'es de riiùtel, remontait jusqu'aux plaids du palais ou de la truste des 
rois mérovingiens. 



[1484] LES CAHIERS. 185 

étaient le fléau des provinces ( les sergents étaient à la fois huis- 
siers et gendarmes ) ; robservation fidèle des lois et des ordon- 
nances des anciens rois , depuis Philippe le Bel, et leur lecture 
publique une fois par an dans chaque cour de justice : telles 
étaient les principales améliorations réclamées par les États. 

Au chapitre de « la Justice » succédait celui de <■<■ la Marchan- 
dise ». Les États priaient le roi de faciliter « le cours de ladite mar- 
chandise » , tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du royaume ; de 
révoquer tous « travers » et péages établis depuis la mort de 
Charles VII; de ne plus faire percevoir « l'imposition foraine » (le 
droit d'exportation) qu'aux frontières, et de tenir la main à la 
réparation des ponts, passages et chaussées. On remarque, auprès 
de ces équitables réclamations , un article hostile aux foires tri- 
mestrielles de Lyon étabhes par Louis XI : les États se plaignent 
des abus causés par le libre usage des monnaies étrangères dans 
ces foires, et de l'argent qui sort de France en échange des « draps 
de soie » d'Italie * . 

On a vu plus haut ce que renfermait le chapitre « du Conseil ». 
Tout l'ensemble du cahier général était dominé par une proposi- 
tion glissée à la fin du chapitre de la Justice. Il semble, était- 
il dit , que , pour le bien et réformation du royaume , le seigneur 
roi doit déclarer que les États du royaume, Dauphiné et pays 
adjacents, seront assemblés dans le terme de deux ans « prochai- 
nement venants, et ainsi continués de deux ans en deux ans ». 
Cette phrase simple et modeste ne renfermait rien moins que la 
demande de la fondation du gouvernement représentatif, qui 
avait existé, plus ou moins, en fait, durant une partie des xiv* et 
XV' siècles , mais qui se posait ici , pour la première fois , d'une 
manière systématique. 

Le chancelier répondit à la lecture du cahier par quelques 
louanges sur le zèle et la haute capacité des États 2; mais, dès le 

1. Deux de ces quatre foires furent transférées à Bourges, mais elles retournèrent 
à Lyon en 1498. 

2. Des incidents dramatiques avaient interrompu et suivi cette lecture : l'orateur 
des États, Jean de Réli, ayant intercalé dans son discours une vive recommandation 
au roi en faveur des malheureux enfants du duc de Nemours, l'aîné de ces jeunes 
gens vint se mettre à genoux devant le trône et présenter lui-même sa supplique. Ce 
spectacle arracha des larmes à toute l'assemblée. L'émotion fut plus violente encore 



i86 ANNE DE FRANCE. [1484] 

lendemain , on eut la preuve du mauvais vouloir du conseil : les 
États , en consentant à laisser aux princes le choix des nouveaux 
conseillers qui seraient adjoints aux anciens, entendaient bien au 
moins se réserver l'élection des délégués spéciaux qui auraient à 
débattre avec les membres du conseil les articles du cahier. Cette 
réserve si modérée ne fut pas même respectée, et le conseil désigna 
d'autorité seize membres des États pour discuter avec lui les arti- 
cles; en même temps, on démeubla la salle des États comme 
pour presser la clôture de la session. L'on avait trop présumé de 
la soumission des Trois Ordres : ils refusèrent de reconnaître 
aucun caractère officiel aux seize élus du conseil ; on fut bien 
obligé de tenir compte de leur résistance ; car les impôts n'étaient 
pas votés. Une nouvelle séance générale eut donc lieu le 19 fé- 
vrier : le duc de Bourbon , en sa qualité de connétable , prit la 
parole « sur le fait de l'armée » ; il établit que les offres de l'as- 
semblée ne suffisaient point à la sûreté de l'État, et qu'on ne pou- 
vait tenir sur pied moins de deux mille cinq cents lances ( quinze 
mille chevaux) et de sept à huit mille fantassins réguliers. Jean 
Masselin répliqua, le lendemain, au nom de l'assemblée, que les 
États ne pouvaient rien décider sur l'armée , avant que les regis- 



quand on vit Charles d'Armagnac, comte de Fezensac, presque perclus et hébété par 
suite des cruels traitements qu'il avait endurés , s'agenouiller à son tour au pied du 
trône, et que son avocat déroula le tableau, fort chargé, il faut le dire, de la destruc- 
tion de la famille d'Armagnac, le meurtre du dernier comte au mépris de la foi jurée, 
l'avortement forcé et la mort de sa femme, le long supplice de son frère Charles ( Fe- 
zensac), enseveli pendant quatorze ans dans la boue d'un cachot humide, presque sans 
vêtement et sans pain, battu de verges, torturé sans autre but que sa souffrance pour 
elle-même : l'agitation redoubla quand l'avocat interpella en face Castelnau de Bre- 
tenoux , Olivier Le Roux, Luillier, Robert de Balsac , instruments des atrocités qu'il 
dénonçait à la France, et qui étaient présents, soit dans le corps des Etats, soit à la 
suite du roi ; ils haussaient les épaules, secouaient la tête et souriaient avec dédain. 
L'avocat demanda leurs têtes. Le roi promit justice. Après la séance, le vieux comte 
de Dammartin déclara, dans la chambre du roi, qu'on n'avait agi à Lectoure que 
suivant l'ordre de Louis XI, et que tout ce qui avait été fait était juste, parce qu'Arma - 
gnac était un traître. Le comte de Comminges (Lescun) et quelques autres des assis- 
tants répondirent à Dammartin qu'il avait « menti par la gorge >• ; les épées furent tirées 
en présence du roi, et peu s'en fallut qu'ils ne s'entr'égorgeassent sous les yeux de 
Charles VIIL Castelnau et Le Roux présentèrent leur défense peu de jours après, et 
nièrent péremptoirement le fait relatif à, la comtesse : il n'y eut point d'arrêt contre 
eux; la mémoire de Louis XI était trop directement en cause; mais Charles d'Anna- 
gnac fut remis en possession des comtés d'Armagnac et de Rodez, qui, après samo^t, 
furent de nouveau réunis à la couronne. 



[U84] DÉBATS SUR L'IMPOT. 187 

très des recettes du domaine et des divers impôts autres que la 
taille leur eussent été communiqués, et qu'on eût constaté l'in- 
suffisance de ces divers subsides. Les six généraux et les six con- 
trôleurs des finances apportèrent des rôles de recettes, qui , à la 
première audition, soulevèrent un cri d'indignation unanime : le 
revenu du domaine n'y était évalué qu'à un peu plus de 
100,000 livres; les aides, quart du vin et gabelle, qu'à 650,000. 
Des mensonges aussi grossiers ne pouvaient tromper personne : 
le revenu réel s'élevait presque au triple des sommes énoncées. 
Le gouvernement, toutefois, avait plus de tort dans la forme 
que dans le fond , et les hommes les plus intelligents de l'assem- 
blée sentirent qu'il y avait quelque chose d'exorbitant à vouloir, 
comme le cahier général, non-seulement rendre le consentement 
des États nécessaire pour le renouvellement de la taille, ce qui 
était parfaitement juste, mais supprimer absolument la taille 
actuelle; c'est-à-dire diminuer les ressources de l'État en sens 
inverse de l'accroissement de ses besoins. Jean Cardier, juge et 
député du Tiers État de Forez, rallia toutes les opinions dans un 
discours qui mérite d'être cité à côté de celui du sire de La 
Roche : il fit payer cher à la mémoire de Louis XI les conces- 
sions qu'il accordait au pouvoir royal'. Après avoir retracé à 
grands traits le sombre tableau de ce règne tyrannique, il repré- 
senta que ce serait un soulagement immense pour le peuple 
de reporter les impôts au taux de 1439, et proposa de voter 
1,200,000 livres pour l'armée, en sus du domaine et des aides 
et gabelles , non plus à titre de taille permanente , mais à titre 
d'aide et pour deux ans seulement, époque oi^i les États devaient 
être convoqués de nouveau. Les conclusions de Jean Cardier 
furent adoptées : Masselin fut chargé de les porter aux princes, 
et de demander la réduction des dépenses ^ et celle de l'armée 
sur le pied du règne de Charles YII : le chancelier fit quelques 
observations sur le changement de la valeur des monnaies de 
compte depuis Charles YII, et réclama 1,500,000 livres au lieu 

1. F. dans le Journal de Masselin, p. 350 et suivantes, ce discours, qui renferme des 
traits dignes de Tacite. 

2. En Bourgogne, les gages des officiers de finances s'étaient triplés depuis le temps 
de Philippe le Bon. 



188 ANNE DE FRANCE. [1484] 

de 1,200,000, seulement pour rétablir l'équilibre ' ; il ajouta que 
dans la répartition de cette somme ne devaient point entrer les 
provinces réunies par Louis XI au royaume, le roi leur réservant 
d'autres charges, et prétendit qu'il n'y avait plus lieu à délibérer, 
mais à rendre grâces au roi d'une si grande réduction d'impôts. 
La réclamation du chancelier n'avait rien d'exagéré ; mais il 
n'eût pas fallu l'imposer avec ce ton d'autorité que les Élats 
n'étaient nullement disposés à subir : tous les bureaux, sauf 
celui de France, furent d'avis de refuser le supplément de 
300,000 livres; on rappelait avec amertume l'origine et les pro- 
grès du système d'impôts de la monarchie. « Le domaine », 
disait- on, « a été donné au roi [régi, tradilum) pour les charges 
ordinaires de l'État , puis les nécessités de la guerre ont amené 
successivement la gabelle du sel, les aides, le quart du vin, 
qui, par grave abus, se sont perpétués durant la paix, et comme 
annexés au domaine; on les a déclarés insuffisants à leur tour, 
et la taille est venue, qu'on veut éterniser comme eux ». On ne 
réfléchissait pas assez que les ressources de la nation avaient 
crû avec les besoins de l'État. Les princes et les membres du con- 
seil essayèrent de gagner isolément les plus récalcitrants des 
députés : les grands prétendaient que, lorsque le peuple montrait 
une opposition déraisonnable, le roi avait droit de lever l'argent 
nécessaire à l'entretien et au salut de l'État. Quelques-uns même 
s'emportaient contre l'insolence « des vilains , qui ne sont faits 
que pour sujétion et non pour liberté ». Mais les députés tenaient 
bon , et niaient radicalement le droit du roi à lever des impôts 
non octroyés. Les États consentirent enfin à ajouter les 300,000 li- 
vres pour cette année, comme don de joyeux avènement. Masse- 
lin annonça celte concession au nom des États, dans la séance 
générale du 28 février , et releva vertement le chancelier : « Ce 
n'est point grâce, mais justice, d'abolir les mauvaises coutumes, 
et l'abus n'acquiert jamais prescription. » Il termina en sup- 
pliant le roi de rappeler les États dans deux ans, les députés n'en- 
tendant pas qu'aucuns deniers fussent dorénavant levés sans leur 
aveu. Le chancelier remercia l'assemblée, s'excusa quelque peu 

1. Le marc d'argent étant à 10 livres environ, les 1,200,000 livres valaient 6 mil- 
lions et 1/2 de notre monnaie, représentant au moins 30 millions de valeur relative. 



[1484] QUESTIONS D'OIPOT. \S9 

d'avoir « peut-être exagéré l'autorité du roi et la sujétion du 
peuple », et invita les États à choisir des délégués pour revoir les 
articles du cahier et s'entendre avec les gens du roi sur la répar- 
tition de la somme octroyée. Ainsi la résistance des États n'a- 
vait point été vaine. Masselin donne sur la répartition des détails 
d'un grand intérêt pour l'appréciation de l'état du pays et de la 
richesse relative des provinces. La Normandie , à elle seule , fut 
taxée à 373,910 livres, près du quart de la somme totale ; le Lan- 
guedoïl (provinces du centre) et l'Aquitaine ensemble, à 
608,300 livres; la France (Ile-de-France, Champagne, Orléanais 
et une partie de la Picardie), à 208,900 livres; le Languedoc, avec 
la Provence, le Lyonnais, le Forez et le Beaujolais, à 186,990 li- 
vres; le Dauphiné, à 20,000 seulement; la Bourgogne à 45,000 ; le 
Ponthieu et le Santerre, à 55,000 '. En Languedoc, la taille était 
a réelle » , non « personnelle » , par conséquent plus équitahle- 
ment répartie, chaque propriété étant taxée selon sa valeur, et non 
chaque conlribual)le selon l'appréciation vague de sa position et 
de ses moyens. L'inégalité des charges, l'abus des exemptions 
prodiguées non -seulement aux particuliers, mais à des villes, à 
des cantons entiers, au détriment du reste du pays, se révélèrent 
d'une manière effrayante dans la discussion : dans l'élection de 
Rouen, aucune ville « fermée » ne payait la taille. On cria vigou- 
reusement contre ces privilèges , mais toute la société était bâtie 
de privilèges, et les États n'osèrent porter la main sur cet immense 
échafaudage. 

On ne pouvait faire un pas sans se heurter à quelqu'une des 
inégalités qui hérissaient le corps social : après les débats sur la 
répartition de la taille, s'éleva une nouvelle querelle sur la répar- 
tition de la taxe destinée à indemniser les députés , « selon l'an- 
cienne et équitable coutume » [more soliio). Un avocat de Troies 
demanda que chacun des trois ordres payât ses représentants , ce 
qui s'était fait d'avance en Poitou et dans quelques autres pro- 
vinces. Philippe de Poitiers, député de la noblesse de Champagne, 
répondit avec une extrême violence à ce qu'il qualifia d'attaque 
contre les droits de la noblesse et du clergé ; il s'appuya sur des 

1. La répartition, il faut le dire, n'était pas d'une équité rigoureuse ; on avait cou- 
tume de surcharger la Normandie et de ménager le Midi et la Bourgogne. 



490 ANNE DE FRANCE. [1484] 

arguments fort singuliers : il prétendit que chaque député tenait 
ses pouvoirs de tous les électeurs des trois ordres et non d'un 
seul ordre, et que les nobles représentaient beaucoup mieux le 
menu peuple que ne faisaient les gens de loi; qu'il était donc 
juste que le peuple payât également « tous ses représentants », 
les nobles n'ayant d'autre impôt à solder que leur sang pour la 
défense publique. L'établissement d'une armée permanente sapait 
cet argument par la base ; mais il est curieux de voir le privilège 
invoquer ainsi le principe d'unité qui doit un jour l'abattre. Le 
privilège fut maintenu. 

Les députés avaient exprimé le désir que des États Provinciaux 
périodiques, pareils à ceux de Normandie et de Languedoc, fus- 
sent convoqués dans les quatre autres généralités financières : ils 
demandèrent que le choix des élus fût rendu au peuple ; on avait 
discuté si les provinces n'offriraient pas de prendre à ferme leurs 
impôts et d'en remettre le produit net au roi , afin de renverser 
tout ce système de perception qui pesait si lourdement sur le pays. 
On laissa tomber ce projet. On n'obtint que le choix de lieutenants 
provisoires des élus, et l'on ne réalisa point un système général 
d'États Provinciaux : chaque contrée garda ses usages particuliers 
à cet égard. 

Le conseil, une fois l'impôt voté, ne songea plus qu'à se débar- 
rasser des États. Le roi prit congé d'eux le 7 mars, et partit pour 
Amboise. Les États avaient également à se plaindre du chancelier 
et des gens de finances ; ceux-ci tâchaient de recommencer leurs 
fraudes et d'enfler la somme votée dans le détail de la répartition ; 
le chancelier et les membres du conseil ne montraient guère plus 
de bonne foi dans la discussion du cahier ; les réponses qu'ils fai- 
saient aux articles proposés étaient généralement vagues et sans 
forme exécutoire, lors même qu'elles étaient approbatives. Un 
théologien , « ardent et audacieux partisan du peuple » , déclara, 
en pleine assemblée, que la cour se moquait des États depuis 
qu'elle tenait leur argent. Les États réclamèrent, par l'organe de 
Jean Cardier , que les articles approuvés obtinssent sur-le-champ 
force de loi , et qu'on statuât sans délai sur les articles demeurés 
en suspens. Le chancelier répondit que le conseil, accablé d'af- 
faires , ne pouvait terminer si promptement , et engagea l'assem- 



[1484] LES ÉTATS DISSOUS. 491 

blée à se dissoudre, en laissant à trois ou quatre délc^iôs de cha- 
que bureau le soin de surveiller l'expédition définitive du cahier. 
Les députés les plus énergiques et les plus attachés à leur devoir 
voulaient que l'assemblée restât réunie jusqu'à la fm ; mais la 
servilité de quelques-uns et la lassitude de la plupart l'emportè- 
rent : l'assemblée forma la commission demandée par le chance- 
lier, et se sépara le 14 mars 1484. Les réponses du roi aux arti- 
cles du cahier général furent publiées peu de jours après. Rien 
n'était statué sur la Pragmatique, les cardinaux de Bourbon (ar- 
chevêque de Lyon) et de Tours et les autres prélats du parti 
romain ayant gagné la majorité du conseil; mais le parlement 
continua d'agir comme si la Pragmatique eût été formellement 
rétablie. La plupart des articles des autres chapitres étaient accor- 
dés; quelques-uns n'obtinrent que des réponses évasives : il fut 
dit que « le roi étoit content que les États se tinssent dedans deux 
ans , et qu'il les manderoit. » Le conseil ne s'expliqua pas sur le 
retour périodique des États. 

Ainsi se termina cette assemblée, dont l'histoire jette tant de 
Imnières sur l'état social de la France à la fm du xv siècle. L'as- 
semblée de 1484 relâcha les ressorts du gouvernement, si violem- 
ment tendus par Louis XI, et replaça la France dans une situation 
plus tempérée; il semble qu'elle eût conquis une incalculable 
influence sur les destinées du pays , si elle eût exigé , avant de se 
séparer, la promesse formelle de la périodicité des États, et formé 
dans son propre sein le conseil du roi. Elle n'osa point une si 
grande chose : elle améliora le présent, mais ne s'assura point de 
l'avenir. Lorsque , après deux ans , arriva l'époque fixée pour la 
réunion d'une nouvelle assemblée, le conseil royal trouva, dans 
la situation du royaume, des prétextes pour ne point rappeler les 
États Généraux, et, dans la complaisance des États Provinciaux et 
des bonnes villes , les moyens de se passer du concours de ras- 
semblée nationale. Cette faiblesse du pays est l'excuse de l'assem- 
blée. L'idée du gouvernement représentatif permanent n'était poini 
établie au cœur des masses : elles invoquaient les États Généraux 
comme un grand remède contre les grands maux, et les oubliaient 
quand le gouvernement mettait dans ses exigences un peu de 
réserve et de modération. 



195 ANNfc DE FRANCE. [1484] 

Les dissensions des deux partis d'Orléans et deBeaujeu, conte- 
nues jusqu'alors dans de certaines bornes, avaient éclaté avec vio- 
lence après la séparation des États. « Madame Anne » dictait des 
lois au conseil par la bouche du jeune roi; le parti d'Orléans 
tâchait d'attirer à lui le duc de Bourbon, en excitant la jalousie de 
ce prince contre son frère et son impérieuse belle-sœur. Le duc 
d'Orléans fît une démarche plus grave et plus suspecte ; il partit 
pour la cour du duc de Bretagne , malgré le serment qu'il avait 
prêté à Louis XI de ne point s'unir à ce vieil ennemi de la cou- 
ronne pour troubler la France. Le duc François II n'avait guère 
en ce moment les moyens de se mêler des affaires des autres, 
occupé qu'il était de résister à ses propres barons, insurgés contre 
lui en haine de son favori Pierre Landois. Comme au temps des 
premiers Montfort, un parti français et un parti anglais se dispu- 
taient la Bretagne : le duc et sa cour penchaient vers l'Angleterre ; 
la noblesse et le peuple, vers la France. Un autre Olivier le Daim, 
Pierre Landois, ancien tailleur, homme hardi, adroit et sans scru- 
pule, gouvernait François II aussi absolument que l'avait fait 
jadis le sire de Lescun : il était vendu à l'Angleterre ; il avait suc- 
cessivement été en correspondance avec Edouard IV et Ri- 
chard III, et avait fait périr tout récemment le chancelier de Bre- 
tagne Jean Chauvin, à cause de son attachement à la France. Ce 
favori de bas étage était détesté de la noblesse : le 7 avril, les 
principaux des barons bretons entrèrent brusquement, les armes 
à la main, dans le château de Nantes, pour se saisir de Landois, 
et arrêtèrent le duc. Landois s'échappa, et les bourgeois de Nan- 
tes, quoique très-hostiles au favori, forcèrent les barons à relâcher 
le duc; mais les hostilités continuaient, quand Louis d'Orléans 
arriva en Bretagne. 

Landois , espérant acquérir un puissant protecteur, se mit , lui 
et son maître, à la discrétion du duc d'Orléans, et obséda ce 
jeune prince des plus dangereuses instigations. Madame Anne, 
inquiète de ces menées, pressa le sacre du roi, afin de donner 
à l'autorité de son jeune frère plus de prestige aux yeux du 
peuple. Le duc d'Orléans revint tenir sa place au sacre, qui fut 
célébré à Reims le 30 mai. Il ne restait plus, des six anciennes 
pairies laïques, que le comté de Flandre qui ne fût pas réuni à 



[1484] QUERELLES D'ORLÉANS ET D'ANNE. 193 

la couronne, et le petit comte de Flandre, Philippe d'Autriche, 
ne fut pas représenté au sacre. Après l'offrande , le roi fit cent 
quatre chevaliers, dont les premiers furent ces deux enfants de 
Nemours qui avaient excité la sympathie de toute la France *. 
Charles VIII fit son entrée, le 5 juillet , dans « sa honne ville » de 
Paris , qui l'accueillit avec l'imposant et pittoresque cérémonial 
d'usage : des mystères et des allégories en action saluèrent, de 
distance en distance, le royal cortège. Cette jeune et brillante cour 
était quelque chose de tout nouveau pour la génération parisienne 
qui avait grandi sous Louis vXJ ; durant deux mois , ce ne furent 
que tournois, bals et festins à l'hôtel des Tournelles ; le duc d'Or- 
léans était le grand ordonnateur de toutes les fêtes ; le meilleur 
calcul politique qu'il pût faire, était de se livrer ainsi à ses goûts; 
car le jeune roi, qui manifestait déjà pour les plaisirs bruyants et 
les jeux guerriers un penchant peu en harmonie avec sa frêle 
complexion, commençait à prendre de l'affection pour « son beau 
cousin d'Orléans ». Madame Anne vit le danger, et, tremblant 
qu'un caprice d'enfant ne lui arrachât le pouvoir des mains , elle 
se hâta d'emmener Charles à Montargis ; Charles , habitué à la 
domination de sa sœur, n'osa résister, et ce brusque départ 
enleva au duc d'Orléans la chance d'une pacifique révolution de 
palais (septembre 1484). 

Le duc Louis résolut de ne rentrer à la cour que pour en 
chasser les Beaujeu : tous les princes du sang, même le vieux 
Bourbon, semblaient disposés à s'unir contre ce singulier gou- 
vernement d'une femme qui régissait l'État sans que son nom 
parût ni pût paraître dans aucun acte officiel. Dunois retourna 
près du duc de Bretagne afin de cimenter la ligue. Mais «madame 
Anne » ne laissa pas prendre les devants à ses adversaires ; le 
29 septembre, elle assura, par un traité en forme, à elle et à son 
mari, l'alliance du duc de Lorraine ; le 22 octobre, elle fit signer 
à Charles VIII une convention d'une haute importance avec le sire 
de Rieux et trois autres grands barons de Bretagne, qui s'enga- 
gèrent à reconnaître le roi comme futur successeur du duc Fran- 

1. J. Molinet. — Les héritiers de Nemours ne furent cependant relevés complète- 
ment des conséquences de l'arrêt de leur père qu'en 1491. — Godefroi, Recueil des 
hùtoriens de Charles VIII, p. 614. 

VU. 13 



194 ANNE DE FRANCE. [1484] 

çois II, au détriment des deux filles de ce duc *, moyennant 
promesse de respecter les libertés bretonnes; enfin, le 25 octobre, 
elle et son mari conclurent un pacte d'amitié, intelligence et 
confédération avec les trois membres de Flandre (Gand, Bruges 
et Ypres) , dirigé d'une part contre les adversaires des Beaujeu, 
de l'autre contre Maximilien, qui, parvenu à se faire reconnaître 
tuteur de son fils Philippe par la plus grande partie des Pays- 
Bas, voulait contraindre les grandes communes de Flandre à 
suivre l'exemple de leurs voisins. Anne fit signifier à Maximilien, 
de parle roi, suzerain du comté de Flandre, qu'il eût à s'abstenir 
de toutes hostilités à l'égard du duc Philippe, comte de Flandre, 
et de ses sujets, lesquels étaient sous la protection du roi de 
France ; elle envoya le maréchal des Querdes au secours des Fla- 
mands. C'était vraiment, chez cette femme, si peu affermie dnns 
le pouvoir qu'elle s'était arrogé par le seul droit de son génie, 
une témérité héroïque que de reprendre ainsi les plus secrets 
desseins de son père et d'aborder de front la réunion de la Bre- 
tagne à la France, tout en maintenant la suzeraineté de la cou- 
ronne sur la Flandre 

Dunois avait, de son côté, au nom du duc d'Orléans, traité, le 
23 novembre, avec François de Bretagne, « pour délivrer le roi de 
ceux qui le retenoient prisonnier » : le duc Louis n'arma cepen- 
dant point encore, et tenrta de décider en sa faveur l'opinion pu- 
blique et les grands corps de l'État par une démarche toute paci- 
fique : il se rendit à Paris peu accompagné , alla descendre au 
parlement, et remontra, par l'organe de son chancelier, à cette 
cour suprême, comme quoi madame de Beaujeu tenait indûment 
en sujétion la personne du roi ; elle prétendait, à ce qu'il assura, 
tenir Charles en tutelle jusqu'à l'âge de vingt ans; elle avait «mis 
en ses mains tout le fait des finances » , dépassé déjà de trois ou 
quatre cent mille livres l'impôt octroyé par les États, et s'apprê- 
tait à augmenter la taille d'un million ou davantage pour solder 

1. Louis XI, dans un but que la mort Tempêcha de poursuivre, avait acheté de 
Nicole de Blois, descendante du f:imeux Charles de Blois, les vieux droits de la maisor 
de Blois-Penthièvre au duché de Bretaj^ne ; c'était 1;\ le titre que voulait faire valoii 
madame de Beaujeu, en l'appuyant au besoin sur le principe général de la Loi Salique 
ou de l'exclusion des femmes, que le parlement s'efl'orçait d'appliquer à tous les grands 
fiofs. 



[1485] LA VAQUERIE. 195 

ses créatures : elle avait exigé des gardes du roi un serment qu'ils 
ne doivent qu'au roi seul. Le duc alla jusqu'à dénoncer un pré- 
tendu complot contre sa vie. Le duc Louis requit la cour de parle- 
ment de faire en sorte que le roi vînt à Paris, pour y gouverner 
librement par le conseil de ladite cour et des autres notables ser- 
viteurs de la couronne; le duc protestait qu'il n'agissait point par 
ambition personnelle, et qu'il était prêt à se retirer à quarante 
lieues de la personne du roi, si madame de Beaujeu s'en éloignait 
seulement de dix lieues (17 janvier 1485 ). 

Le premier président La Yaquerie répondit , avec beaucoup de 
mesure et de prudence, que la cour de parlement « étoit instituée 
afin d'administrer justice, et non point afin d'avoir l'administra- 
tion de guerre, de finances, ni du fait et gouvernement du roi et 
des princes. — Par ainsi, ajouta-t-il, venir faire ses remontrances 
à la cour, sans le bon plaisir et exprès consentement du roi, ne 
se doit pas faire. » Le parlement envoya des députés porter au 
roi les remontrances du duc, mais sans prendre aucunement 
parti '. 

Louis d'Orléans ne fut pas plus heureux auprès de l'université, 
qui refusa aussi d'intervenir. Chacun sentait que le pouvoir était 
dans les mains les plus capables. Le peuple ne témoignait que de 
l'indifférence pour les débats des princes, et madame Anne crut 
pouvoir, sans risquer de soulever Paris, essayer de trancher la 
querelle par un coup de vigueur : elle dépêcha de Melun à Paris 
une troupe de gens de guerre, avec ordre d'enlever le duc Louis 
et de l'amener prisonnier à la cour. 

Le duc Louis était aux halles, oi^i il jouait à la paume. Il monta 
en hâte sur une mule, et se sauva de Paris, lui troisième; il gagna 
le duché d'Alençon. Le duc (l'ex-comte du Perche) l'accueillit à 
bras ouverts, et ces deux princes, dirigés par Dunois, l'àme du 
parti, se préparèrent vivement à la guerre ; ils écrivirent à tous 
leurs amis et partisans de prendre les armes, et se mirent en me- 
sure de soutenir un siège dans Yerneuil. 

Madame de Beaujeu rentra aussitôt à Paris avec le roi (5 fé- 
vrier), déclara le duc Louis et les siens privés de leurs pensions, 

1. Regist. du parlement, cités par Godefroi; Recueil des historiens de Charles VIII, 
p. 466. V. aussi, dans ce Recueil, les traités ci -dessus mentionnés. 



496 ANNE DE FRAàVCE. [1483] 

de leurs honneurs, de leurs commandements militaires, dépouilla 
le duc d'Orléans du gouvernement de France et de Champagne, 
et le comte de Dunois de celui de Dauphiné, pour donner ces 
deux gouvernements aux comtes de Dammartin et de Bresse. Ces 
rigueurs n'eussent sern qu'à précipiter la révolte, si les princes 
eussent été appuyés, comme ils l'espéraient, par les provinces du 
centre et de l'ouest ; ils comptaient sur le comte d'Angoulême, 
cousin germain du duc Louis, pour soulever les pays poitevins, 
et sur le duc de Bourbon, pour armer le Bourbonnais, l'Auvergne 
et le Forez ; car Madame Anne n'avait pu regagner son beau- 
frère ; mais Bourbon et Angoulême agirent mollement ; les trou- 
pes envoyées par le duc de Bretagne ne purent arriver jusqu'à 
Yerneuil ; la cour s'était avancée jusqu'à Évreux ; Dunois, voyant 
la lutte trop inégale, conseilla lui-même au duc d'Orléans de 
s'accorder avec les Beaujeu et de retourner près du roi; 
on transigea, et les princes se montrèrent ensemble à Rouen 
autour de Charles YIII , qui présida l'échiquier de Normandie le 
27 avril. 

Le duc Louis, et surtout ses conseillers, ne purent se contenter 
de vains honneurs sans pouvoir réel : Madame Anne avait conso- 
lidé son empire sur l'esprit du roi ; cette fois, ce fut le duc d'Or- 
léans qui, de lui-même, quitta la cour : il se retira sur ses terres, 
à Blois, où il recommença ses armements et ses intrigues. Le 
comte de Dunois , aussi remuant et aussi rusé diplomate que son 
père avait été grand capitaine, entraîna son jeune parent dans 
des menées beaucoup plus coupables que les précédentes : par 
l'intermédiaire de Landois , Louis d'Orléans entra en correspon- 
dance avec l'archiduc Maximilien et avec le trop fameux Richard 
de Glocester, qui était monté au trône d'Angleterre en marchant 
sur les cadavres de ses neveux, les enfants d'Edouard IV. Landois 
alla plus loin, et osa répandre des bruits injurieux sur la nais- 
sance de Charles VIII, qu'il accusait d'être un enfant supposé par 
Louis XI '. Une coalition dangereuse s'organisa contre la cou- 
ronne de France. Maximilien venait d'obtenir sur les communes 

1. Mémoires sur Charles VIll, publics dans le tome I*' des Archives curieuses d$ 
l'Histoire de France, d'apros un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Germain-des- 
Prés. 



[1485] HENRI TUDOR. ^97 

flamandes des avantages qui le mettaient à même de se venger 
des Français : la Flandre wallonne, puis la West-Flandre, et Gand 
enfin, lassées d'une longue et opiniâtre lutte, s'étaient décidées à 
transiger avec ce prince, et Maximilien avait recouvré le gouver- 
nement des Pays-Bas tout entiers (fin juin 1485); le tyran d'An- 
gleterre, de son côté, ne demandait pas mieux que de détourner, 
par une guerre continentale, les passions soulevées contre lui. 
Mais madame de Beaujeu prévint ses ennemis, et frappa la pre- 
mière avec autant de vigueur que de célérité. 

Il y avait alors en Bretagne un réfugié gallois qui inspirait de 
vives inquiétudes à Richard III : Henri Tudor, comte de Riche- 
mont, descendait, par les mâles, des anciens chefs kymris du 
pays de Galles , et , par les femmes , de la maison de Lancastre , 
exterminée dans les guerres des Deux Roses *. Bien qu'il n'eût 
point de droits au trône, la branche de Lancastre -Somerset, à 
laquelle il appartenait, ne sortant que d'un bâtard légitimé , tous 
les anciens partisans de la Rose Ronge, tout ce qui gémissait 
de la tyrannie de Richard III, tournait les yeux vers Henri Tudor, 
comme vers un futur libérateur, et les amis de la Rose Blanche 
eux-mêmes étaient disposés à l'accepter, à condition qu'il épou- 
sât la fille d'Edouard IV. Richard avait maintes fois conjuré le 
duc François II de lui livrer ce redoutable ennemi, mais Lan- 
dois n'avait pu jusqu'alors décider son maître à une telle infa- 
mie ; François II avait seulement promis de retenir Tudor dans 
une sorte de captivité honorable. Les troubles de Bretagne, en 
1484, avaient affranchi Tudor de cette surveillance : favorisé par 
les seigneurs bretons et par le conseil de France, il avait assemblé 
à Saint-Malo cinq mille soldats, et s'était embarqué, le 2 octobre 
1484, pour l'Angleterre : cette tentative avait échoué par une com- 
binaison de circonstances malheureuses, et Henri Tudor était 
revenu en Bretagne. L'ordre de le livrer fut enfin extorqué à Fran- 
çois II par Landois; mais Henri fut averti à temps : il s'échappa 
de Vannes, se jeta dans les forêts et gagna l'Anjou; il trouva sur 

1. La reine Catherine de France, fille de Charles VI et veuve du conquérant 
Henri V, s'était éprise d'un jeune Gallois nommé Owen Tudor, et l'avait épousé en 
secondes noces. Le père de Henri Tudor était issu de ce mariage, et sa mère, Mar- 
guerite de Somerset, descendait de Jean de Gand, chef de la branche de Lancastre. 



498 ANNE DE FRANCE. [H85] 

le territoire français non-seulement un asile, mais des vaisseaux, 
de l'argent, quelques soldats, et résolut de tenter de nouveau la 
fortune, qui, dans les révolutions d'Angleterre, avait si souvent 
couronné les plus téméraires entreprises. Il se rembarqua , le 
31 juillet 1485, à Harfleur. A peine avait-il touché la terre britan- 
nique, et rassemblé six à sept mille hommes sous ses drapeaux, 
que Richard III vint fondre sur lui à la tête de troupes bien supé- 
rieures en nombre. Un seul jour, comme dans la plupart des 
guerres civiles d'Angleterre, termina la querelle. PJchard III, 
abandonné de la moitié des siens, fut vaincu et tué sur la place; 
la dynastie des Plantagenêts mourut avec lai sur le champ de ba- 
taille de BosAvorth (22 août). Par un retour du sort qui semblait 
réaliser les vieilles prophéties des bardes gallois , les léopards ' 
des Plantagenêts tombèrent devant le dragon rouge et la vache 
brune de Galles ^, et l'on vit s'asseoir sur le trône d'Angleterre 
une dynastie issue de cette race cambricnne si cruellement trai- 
tée par les Anglais. Le triomphe de Henri Tudor, devenu le roi 
Henri VII, enleva aux mécontents français l'assistance de l'Angle- 
terre ^ : une autre révolution venait de leur ravir l'appui de la 
Bretagne. 

Le duc François et son ministre Landois, qui étaient à Nantes, 
et les barons insurgés , cantonnés à Ancenis, s'étaient préparés 
de part et d'autre à un choc décisif : l'armée ducale s'avança 
vers Ancenis ; mais, une fois en présence des insurgés, au lieu 
de les combattre, elle se joignit à eux, tant la haine contre Lan- 
dois était générale. Les deux armées réunies marchèrent sur 
Nantes : à leur approche, les Nantais se soulevèrent avec fureur; 
Landois épouvanté se cacha au fond d'un bahut, dans la chambre 
de retrait du duc. L'insurrection était devenue universelle : le 
chancelier de Bretagne lui-même avait lancé un décret de prise 
de corps contre Pierre Landois, meurtrier de son prédécesseur. 

1. Ou plutôt les lions passants. 

2. Henri Tudor, à Bosworth, associa ces deux insignes à 1' (étendard de Saint- 
Georges. Hall. La vache brune est probablement la vache cosmogonique des chants 
bardiques, la vache de IIu. V. hti YiWcmorqnè, Barzaz-Breiz , t. I; Ar-Kannou. Le 
fils aîné de Henri VH reçut le nom d'Arthur. 

3. Une trêve de trois ans, avco toute liberté de commerce, fut conclue entre le? 
deux couronnes. 



[1485-1486] LANDOIS 199 

Le duc trembla pour sa propre personne : en entendant rugir les 
flots populaires qui venaient battre contre le château, le vicomte 
de Narbonne, beau-frère du duc, s'écriait « qu'il aimeroit mieux 
commander à un million de sangliers en colère qu'à un tel peu- 
ple D.François U, saisi de terreur, remit son favori au chancelier, 
en priant seulement que « nul grief ne lui fût fait hors justice ». 
Landois, jugé et condamné à mort par une commission extraor- 
dinaire, fut pendu le 14 juillet : on ne communiqua la sentence 
au duc qu'après l'exécution , et ce faible prince, par un édit du 
13 août, justifia tous les actes des barons qui avaient pris les ar- 
mes contre Landois '. 

La chute de Landois déconcerta la faction des princes : le duc 
de Bourbon et le comte d'Angoulème n'eurent pas le temps de 
joindre le duc d'Orléans avec la noblesse de leurs provinces; le 
duc Louis, assiégé dans Beaugenci par le sire de La Trémoille, 
général des troupes royales, et n'ayant pas môme réussi à faire 
déclarer pour lui sa ville d'Orléans , qui reçut sans résistance 
Madame Anne et le duc de Lorraine, fut derechef réduit à se 
soumettre, et revint à la cour au commencement d'octobre. Da- 
nois, dont Madame Anne craignait le génie intrigant, fut envoyé 
en exil à Asti, seigneurie que Louis d'Orléans possédait au delà 
des Alpes, du chef de son aïeule Valentine de Milan. Bourbon et 
Angoulême déposèrent les armes. 

Un seul des ennemis de Madame Anne restait debout, l'archi- 
duc Maximilien : il n'avait point exécuté la diversion qu'il avait 
promise aux princes français , tout occupé qu'il était de graves 
intérêts personnels et dynastiques : il parvint , après bien des ef- 
forts, à s'assurer la succession à l'Empire, du vivant de son père, 
et à se faire élire roi des Romains à Francfort, le 16 février i486, 
par six des sept électeurs. Ce titre augmenta beaucoup son in- 
fluence sur les deux rives du Rliin, et fut dans ses mains un 
instrument redoutable. Il se crut enfin assez fort pour rompre le 
traité d'Arras et prendre l'offensive contre la France au printemps 
de 1 486 : il envahit l'Artois à la tète de quatorze ou quinze mille 
Suisses et lansquenets, et d'une nombreuse gendarmerie wallonne 

1. V. Lobineau, 1. xx. — D. r^Iorice, 1. xiii. 



200 ANNE DE FRANCE. [i486] 

et teutonique. Térouenne fut surprise et pillée le 9 juin, etMaxi- 
milien en personne prit Lens ; cependant deux maréchaux de 
France, le Picard des Querdes et le Breton de Gié (de la maison 
de Rohan) arrêtèrent les progrès du roi des Romains, et l'hiver 
arriva sans que Maximilien eût recouvré « la comté » d'Artois, 
comme il l'avait espéré. L'armée française avait été augmentée 
l'hiver précédent : on avait mis sur pied, sous le titre de « mortes- 
paies » , un corps de douze mille fantassins , tout à fait analo- 
gues aux francs-archers supprimés par Louis XI, et l'on n'avait 
pris sur cette institution d'autre avis que celui de petites assem- 
blées de notables convoquées assez arbitrairement dans chaque 
bailliage '. Les six mille Suisses de Louis XI reparurent bientôt 
derrière les « mortes-paies », 

La rupture du traité d'Arras et le renouvellement de la guerre 
avaient néanmoins ranimé toutes les espérances des princes, et la 
coalition se réorganisa : un traité secret fut signé, le 13 décembre, 
entre le roi des Romains , les ducs d'Orléans , de Bretagne , de 
Bourbon , le roi et la reine de Navarre ^, le duc de Lorraine , le 
vicomte de Narbonne, oncle et naguère compétiteur de la reine de 
Navarre, les comtes d'Angoulême, de Nevers, de Dunois, deCom- 
minges, le prince d'Orange, le sire Alain d'Albret, père de Jean 
d'Albret, mari de la reine de Navarre, enfin presque tous les 
grands seigneurs du royaume. Leur but était, disaient-ils, « de 
faire entretenir les ordonnances des Trois États, violées par l'ambi- 
tion et convoitise de ceux qui entouroient le roi et avoient débouté 
d'auprès de lui les princes et seigneurs de son sang, et ému la 
guerre entre lui et le roi des Romains. » C'était une nouvelle 
guerre du Bien Public, qui se préparait contre la fille de Louis XI, 
ou plutôt contre l'État dont elle défendait courageusement la 
cause. Quelque intérêt qu'Anne eût à retenir le duc de Lorraine 
dans son alliance , elle n'avait ni pu ni voulu y mettre le prix 
qu'il en exigeait, l'abandon de la Provence, et ce beau comté 

1. Recueil de Godefroi, Preuves, p. 502. 

2. La couronne de Navarre avait passé dans la maison de Foix en 1473, puis dans 
la maison d'Albret, par le mariage de la reine Catherine de Foix avec Jean d'Albret, 
en 1484. Cette alliance réunissait dans une seule main la Navarre, le Béarn, les com- 
tés de Foix et de Bigorre, enfin la majeure partie des Pyrénées françaises, et la sei- 
gneurie d'Albret, qui formait une portiou considérable de la Gascogne occidentale. 



[1486-1487] RIAXIMILIEN ET LES PRINCES. 201 

avait été réuni définitivement à la couronne par ordonnance 
royale du mois d'octobre 1486, du consentement et à la requête 
des États de Provence *. Le duc René, irrité, s'était rejeté dans le 
parti des princes. L'attitude de la Bretagne était aussi bien chan- 
gée : la révélation des projets de Madame Anne sur la réunion à 
la couronne avait amené une vive réaction contre la France ; il 
s'était manifesté un mouvement qui rappela , au moins pour un 
instant, le soulèvement de la Bretagne au temps de Charles V, 
lorsque ce roi avait prononcé la confiscation de « la duché » . Le 
châtiment d'un favori détesté avait apaisé l'irritation publique 
contre le duc, et François II, mieux conseillé, avait fait appel, 
avec succès, aux sentiments d'indépendance des Bretons, Dès le 
mois de septembre 1485, on lui avait fait tenter un coup d'éclat : 
il avait établi à Vannes un parlement destiné à juger en dernier 
ressort les appels de tous les sujets de « la duché. — Les rois, 
ducs et princes de Bretagne », disait-il dans le préambule de son 
édit, « n'ont jamais reconnu créateur, instituteur ni souverain, 
fors Dieu tout-puissant. » C'était une véritable déclaration d'in- 
dépendance : la Bretagne l'accueillit avec joie : plusieurs grands 
barons jurèrent de défendre les droits des deux jeunes filles du 
duc; la noblesse et les communes suivirent cette impulsion, et, 
dans des États tenus à Rennes en 1486, il fut réglé que les deux 
filles du duc lui succéderaient par droit de primogéniture, et 
qu'on ne les marierait pas sans l'aveu des États de Bretagne. 
Anne, l'aînée , enfant de dix ans, fut invitée par l'assemblée à 
jurer qu'elle ne consentirait jamais à l'assujettissement de son 
pays. 

Les hostilités éclatèrent, au commencement de 1487, dans l'inté- 
rieur du royaume : avant de recourir aux armes, le duc d'Orléans 
et ses amis tentèrent encore une fois d'abattre Madame Anne par 
des moyens d'une autre nature; le duc Louis n'était probable- 
ment pas sans remords de ses liaisons avec les ennemis de l'État, 
et deux hommes d'une haute capacité, qui s'étaient attachés à 
sa cause , eussent bien voulu le conduire au pouvoir par une voie 

1. F. Recueil de Godefroi , Preuves , p. 537. — Le consentement formel de la Pro- 
vence, le droit d'élection, était le véritable titre du roi. V. Traité des droits du roi, etc., 
et Réponse aux prétentions du duc de Lorraine, dans le Recueil de Godefroi, p. 476-484. 



202 ANNE DE FRANCE. [1487] 

moins criminelle : c'étaient Philippe de Comines et Georges d'Am- 
boise, évoque de Montaiiban, qui fournit depuis une si brillante 
carrière. Ces deux personnages et d'autres partisans du duc d'Or- 
léans tramèrent le projet d'enlever Charles VIII, ou plutôt de le 
faire évader; car Madame Anne exerçait réellement sur le jeune 
roi une sorte de contrainte morale à laquelle il désirait, mais 
n'osait se dérober : une fois hors de ses mains , Charles eût été 
tout au duc d'Orléans. Le complot fut découvert; Georges d'Am- 
boise et Comines furent arrêtés , et le duc Louis , sommé de se 
rendre près du roi à Amboise, se réfugia en Bretagne (jan- 
vier 1487). Le prince d'Orange , fils d'une sœur du duc François, 
et le vieux Lescun, comte de Comminges, qui conservait, à 
soixante-dix ans, son activité inquiète et intrigante, rejoignirent 
à Nantes les ducs de Bretagne et d'Orléans, et s'efforcèrent d'ache- 
ver la réconciliation de François II avec ses barons, afin de pous- 
ser la Bretagne sur la France. Ils échouèrent : la Bretagne voulait 
résister, non point attaquer. 

Madame Anne comprit sa situation, et dirigea ses premiers 
coups, non contre la Bretagne, mais contre l'Aquitaine, que les 
princes dominaient de la Charente aux Pyrénées, par le comte de 
Comminges, gouverneur de Guyenne, parle comte d'Angoulême, 
et par les maisons d'Albret et de Foix. Le roi , le conseil et un 
corps d'armée peu nombreux , mais choisi , passèrent la Loire dès 
les premiers jours de février : les troupes royales se portèrent 
rapidement de Poitiers sur Saintes ; le sénéchal de Carcassonnc, 
Odet d'Aidie, occupait cette ville avec la compagnie d'ordonnance 
de son frère, le comte de Comminges. La population des villes 
était partout contre les factieux : la plupart des soldats d'Odet, 
quoique Béarnais ou Gascons, passèrent « du côté du roi, » et 
Odet fut forcé de s'enfuir à Blaie, où l'armée royale vint l'assiéger: 
Bordeaux et Bayonne avaient pris les armes contre les garnisons 
de leurs châteaux; la défection de Bordeaux força Odet de capi- 
tuler, et de rendre non-seulement Blaie , mais toutes les places 
qu'il tenait au nom de son frère. Le roi fit son entrée, le 7 mars, à 
Bordeaux, où il fut « merveilleusement » accueilli. Le comte d'An- 
goulême se soumit; le vieux duc de Bourbon vint trouver le roi, 
et se réconcilia sans réserve avec son frère et sa belle-sœur. Ma- 



[1487] LE MIDI ET LA BRETAGNE. 203 

dame de Beaujeu lit donner à son mari le gouvernement de la 
Guyenne. 

Après qu'on eut « ordonné les besognes» du Midi, le conseil et 
l'année du roi se dirigèrent sur l'Anjou et le Maine : le roi et 
Madame s'arrêtèrent à Laval, tandis que les troupes royales 
entraient en Bretagne. Un nouveau revirement s'était opéré dans 
l'esprit des Bretons : le duc François , destiné à être toujours gou- 
verné , était tombé sous l'influence absolue du duc d'Orléans , du 
comte de Dunois, du prince d'Orange et du comte de Comminges. 
Les barons de Bretagne s'irritèrent de se voir dominer par des 
étrangers : la puissante maison de Rohan, le sire de Rieux, ma- 
réchal de Bretagne, le sire de Chateaubriand, et jusqu'au sire 
d'Avaugour, bâtard du duc, se révoltèrent de nouveau, signèrent 
un pacte pour l'expulsion des étrangers, et nouèrent des négocia- 
tions avec le conseil du roi ; Madame Anne eut la prudence de ne 
pas remettre en avant la question de réunion , et de ne réclamer 
que le renvoi du duc d'Orléans et des siens. Les barons deman- 
dèrent au conseil royal un secours de quatre cents lances et quatre 
mille fantassins ; Madame Anne dépêcha douze mille combattants, 
qui emportèrent Ploërmel et marchèrent sur Vannes; le duc 
François et ses hôtes, les princes rebelles, n'ayant avec eux 
presque aucune gendarmerie, n'osèrent se défendre dans Vannes; 
ils s'embarquèrent à la hâte et gagnèrent Nantes ; ils y furent 
bientôt assiégés (juin). Dunois et Comminges avaient songé à se 
ménager des secours du dehors : ils avaient engagé François II et 
le duc d'Orléans à offrir simultanément la main de l'héritière de 
Bretagne, la jeune Anne, au roi des Romains, à Alain d'Albret, 
père du roi de Navarre, et à l'héritier de Rohan : le sire d'Albret 
répondit à cette offre en rassemblant trois ou quatre mille Gascons 
€t Béarnais , à la tête desquels il essaya vainement de percer jus- 
qu'en Bretagne : Maximilien ne montra pas moins d'empresse- 
ment, et envoya par merle bâtard Baudouin de Bourgogne, avec 
quinze cents bons soldats qui débarquèrent à Saint-Malo ; Dunois 
était sorti de Nantes pour aller soulever la Basse-Bretagne ; il rejoi- 
gnit, avec quatre ou cinq mille Bas-Bretons , les gens du roi des 
Romains, et ramena ce renfort à Nantes. 

Le conseil royal vit bien qu'on ne pouvait espérer réduire 



204 ANNE DE FRANGE. [14S7-1488] 

Nantes ni par force ni par famine : cinquante mille hommes n'eus- 
sent pas suffi à bloquer cette vaste cité. Le siège fut donc levé 
le 6 août , et l'armée fut employée à occuper de fortes positions 
dans la Haute-Bretagne. L'approche de l'hiver ralentit les hosti- 
lités : les villes et forteresses conquises furent munies de garni- 
sons, et Madame Anne reconduisit le roi à Paris par la Normandie, 
où l'on demanda aux États Provinciaux la continuation et sans 
doute l'augmentation des subsides ' . Le conseil royal , ne voulant 
pas rappeler les États Généraux, et ne pouvant faire de l'arbitraire 
pur, se fit ainsi octroyer les impôts en détail par les provinces et 
par les bailliages, et prétexta la guerre étrangère et civile pour se 
dispenser de tenir les engagements de 1484. 

La cour voulut procéder contre ses adversaires par les lois en 
même temps que par les armes : les ducs d'Orléans et de Bretagne 
furent seulement ajournés en la cour de parlement ; mais Dunois, 
Comminges et beaucoup d'autres affidès des princes furent con- 
damnés par contumace à perdre corps et biens , par un arrêt du 
23 mai 1488; Comines, deux mois auparavant, avait été exilé pour 
dix ans dans une de ses terres, avec confiscation du quart de ses 
biens , après avoir passé huit mois dans une de ces terribles cages 
de fer dont Louis XI avait montré l'usage à sa fille. La peine 
fiscale lui fut remise un peu plus tard. 

La puissance des Beaujeu s'était fort accrue depuis la mort du 
vieux duc de Bourbon ( 1" avril 1488) : le duc Jean II ne laissant 
point d'enfants légitimes , le sire de Beaujeu , son frère, devint 
chef de la maison de Bourbon à sa place, et joignit aux comtés de 
Clermont et de la Marche et à la seigneurie de Beaujolais les du- 
chés de Bourbonnais et d'Auvergne et le comté de Forez : il reprit 
le gouvernement de Languedoc, qu'avait possédé le duc Jean II, 
et céda le gouvernement de Guyenne au comte d'Angoulème , qui 
s'était tout à fait séparé de son cousin d'Orléans. 

Cependant les affaires de Bretagne avaient quelque peu changé de 
face depuis l'hiver. Madame Anne, une fois les troupes françaises 
introduites dans la Bretagne , était bien résolue à ne plus les en 

1. Guillaume de Jaligni, Histoire de plusieurs choses mémorables advenues es années 
1486-1489. — Jaligni (5tait le secrétaire du sire de Beaujeu ; son récit est le principal 
monument de ce temps. 



[1488] GUERRE DE BRETAGNE. 205 

retirer, et à marcher à son but avec aussi peu de scrupules que 
l'eût pu faire son père. Mais là commencèrent les obstacles : à la 
suite d'une révolte du peuple de Nantes , le duc d'Orléans, Dunois, 
Orange et Gomminges , sentant qu'ils perdaient leur hôte sans se 
sauver eux-mêmes, avaient offert de quitter la Bretagne si l'on 
voulait leur rendre leurs biens et leurs offices et leur permettre 
de rentrer en France; Madame Anne refusa : les barons bretons, 
qui n'avaient pris les armes que pour chasser les princes , et qui 
étaient déjà mécontents et inquiets de la conduite des généraux 
français, ne voulurent pas servir plus longtemps d'instruments au 
conseil du roi : presque tous les seigneurs, sauf les Rohan, « se 
retournèrent devers le duc François » avec leur impétuosité ordi- 
naire. Chateaubriand, Ancenis, Vannes, furent délivrés des garni- 
sons royales. Alain, sire d'Albret, violant un traité récent avec les 
gens du roi , amena par mer en Bretagne quatre mille Gascons et 
Navarrois. L'espoir d'obtenir la petite princesse Anne avait décidé 
Albret à se jeter à plein corps dans la querelle de Bretagne : « le 
mariage eût été mal sortable , » dit Jaligni ; « car ledit seigneur 
étoit un peu couperosé au visage, et âgé pour le moins de qua- 
rante-cinq ans ; la fille (Anne) n'en avoit qu'environ douze (onze). » 
L'armée royale entra en campagne au mois d'avril : le comman- 
dement en chef avait été confié à un général de vingt-huit ans, 
Louis de la Trémoille ', qui annonçait de grands talents militaires. 
Ce jeune capitaine, à la tète de douze mille combattants, emporta 
et démantela Chateaubriand et Ancenis , puis se dirigea contre 
Fougères, « la plus belle et forte place de Bretagne après Nantes. » 
Les États de Bretagne, assemblés à Nantes, firent de grands efforts 
pour repousser l'invasion. Le duc d'Orléans, le sire d'Albret , le 
maréchal de Rieux, réunirent à Rennes une armée égale à celle 
de la Trémoille; ils comptèrent sous leurs étendards quatre cents 
lances (deux mille quatre cents chevaux), huit mille fantassins 
bretons et gascons, un millier de lansquenets allemands envoyés 
par Maximilien, et quelques centaines d'archers anglais, volon- 
taires attirés par leur haine nationale contre la France , malgré 
les défenses de leur roi. Les Bretons marchèrent en toute hâte au 

1. Petit-fils de ce Georges qui avait été si funeste à la France sous Charles VII. 



206 ANNE DE FRANCE. [1488] 

secours de Fougères. Arrivés à quelques lieues , ils apprirent que 
Fougères s'était rendue : son excellente position et ses hautes 
murailles n'avaient pu la protéger contre les canons de La Tré- 
moille; le perfectionnement de l'artillerie française rendait pres- 
que impossible la défense de toute place qui n'avait pas une 
très-forte artillerie et une très -nombreuse garnison. 

Les chefs de l'armée bretonne, déjà retombés dans leurs dis- 
cordes, se portèrent en assez mauvais ordre sur Saint-Aubin- 
du- Cormier, petite ville qu'ils voulaient reprendre sur les Fran- 
çais. Ceux-ci marchèrent au secours de Saint- Aubin. Après une 
canonnade meurtrière, l'avant-garde française, commandée par 
Adrien de L'Hôpital, fondit sur l'avant-garde bretonne, aux ordres 
du sire de Rieux : L'Hôpital fut d'abord repoussé; mais, soutenu 
par La Trémoille avec le corps de bataille , il tourna la cavalerie 
de Rieux, alla donner sur la masse d'infanterie qui formait le 
corps de bataille des Bretons , et sépara des lansquenets l'infan- 
terie bretonne , que les fantassins français assaillirent de front , 
tandis qu'elle était prise en queue par cent hommes d'armes des 
mieux montés et tout bardés d'acier, eux et leurs chevaux. Les 
fantassins bretons furent enfoncés. La cavalerie s'enfuit. L'infan- 
terie fut hachée; les capitaines, voulant persuader aux Français 
qu'un puissant secours était arrivé d'Angleterre , s'étaient avisés 
de faire prendre la croix rouge à beaucoup de leurs gens et de les 
mêler aux archers anglais : les Français massacrèrent tout ce qui 
portait cet insigne détesté; le prince d'Orange, qui était du 
nombre , n'évita la mort qu'en arrachant sa croix rouge et en se 
cachant sous des cadavres ; il y fut découvert et pris par un halle- 
bardier suisse. Les lansquenets , à la tête desquels se trouvait le 
duc d'Orléans, mirent bas les armes et obtinrent quartier; le duc 
« fut en danger de sa personne , et les gens de pied l'eussent 
dépêché, » sans quelques hommes d'armes qui le sauvèrent 
(27 juillet 1488). 

Le duc d'Orléans et le prince d'Orange avaient été conduits pri- 
sonniers à Saint -Aubin -du- Cormier. On raconte que, le soir, La 
Trémoille, revenu de la poursuite des vaincus, soupa avec les 
deux princes et les gentilshonuncs pris à leurs côtés : à la fin du 
repas, il fit amener deux franciscains. « Princes,» dit-il , « je n'ai 



[l'.88] BATAILLE DE SAINT-AUBIN. 207 

pas puissance sur vous , et, l'eusse -je, je ne l'exercerais pas : je 
renvoie votre jugement au roi ; quant à vous , chevaliers , qui 
avez violé les serments du saint ordre de chevalerie et commis le 
crime de lèse majesté, vous allez mourir. » Il ne laissa aux gen- 
tilshommes prisonniers que le temps de se confesser, et fit exé- 
cuter sur-le-champ l'arrêt de mort que le parlement avait rendu 
contre eux par contumace. 

Tel est du moins le récit de V Histoire latine de Louis XI F, par un 
contemporain anonyme : cette histoire ne cite pas le nom d'une 
seule victime, et aucun autre écrivain de l'époque ne parle de cette 
scène sanglante , qui contraste fort avec le caractère que la tradi- 
tion attribue à Louis de la Trémoille , le chevalier sans reproche, 
d'après son panégyriste Jean Bouchet ' . 

Le prince d'Orange fut envoyé au château d'Angers, où se tenait 
la cour en ce moment ; le duc d'Orléans fut traîné de forteresse 
en forteresse; on l'enferma d'ahord à Sablé, puis àLusignan, et 
entîn à la tour de Bourges. 

Malgré la consternation qui régnait par toute la Bretagne, 
Rennes, où s'étaient réfugiés les débris de l'armée vaincue, refusa 
d'ouvrir ses portes. La Trémoille n'en entreprit point le siège, et, 
jugeant que « le principal étoit de gagner les ports de mer, » pour 
intercepter les secours étrangers, il dirigea l'armée contre Saint- 
Malo , qui capitula promptement. Les gens du roi y gagnèrent un 
immense butin ; une foule de Bretons de tout le pays environ- 
nant « avoient retiré leurs biens en ladite ville, comme en un 
refuge, » et tous ces biens furent abandonnés aux vainqueurs : la 
capitulation n'avait réservé que les propriétés des bourgeois. Tant 
de revers abattirent le courage des Bretons. Le duc François II 
sollicita la paix en des termes dont l'humilité était toute nou- 
velle de sa part. François II, dans ses lettres, appelait le roi 
« son souverain seigneur, » et s'intitulait « sujet » de Charles VIII. 
Madame Anne , qui s'était déjà fait investir du comté de Nantes, 
ne voulait pas qu'on écoutât la requête ; mais , pour la première 
fois , elle rencontra de l'opposition dans le conseil royal et dans 
le jeune Charles : le chancelier Guillaume de Rochefort alla, 

I. Auteur des Annales d'Aquitaine, des Sérées (soirées), etc. 



208 ANNE DE FRANCE. [1488-1489] 

dit- on, jusqu'à déclarer que le roi n'avait point de droits légi- 
times sur l'héritage de Bretagne. « Madame de Bourbon » fut 
contrainte de renoncer à poursuivre à outrance le duc François , 
et, le .20 août, des conventions de paix furent signées à Sablé 
en Anjou, Le duc s'obligea, par ce pacte, à renvoyer de Bre 
tagne tous les étrangers ennemis du roi et à ne plus les recevoir 
à l'avenir ; il promit de ne pas marier ses filles contre le gré de 
Charles VIII , à peine d'une amende de deux cent mille écus d'or 
dont les Trois États de Bretagne se rendraient garants , et con- 
sentit à laisser en dépôt au roi Fougères, Saint-Aubin- du- Cor- 
mier, Binant et Saint -Malo, avec leur territoire. 

Le duc de Bretagne ne survécut que peu de jours au traité de 
Sablé : ce prince, usé de corps et d'esprit, au point de ne plus 
comprendre les maux qu'il avait attirés sur son pays et sur lui- 
même , mourut le 9 septembre , laissant à une enfant de douze 
ans sa couronne ducale, que l'épée d'un Artus de Richemont eût 
à peine suffi à défendre. 

La mort de François II rendit toute liberté aux projets de 
Madame de Bourbon sur la Bretagne : par le dernier traité , le 
roi n'avait aucunement abandonné ses prétentions à l'héritage 
du duché. Aussitôt le duc mort, le conseil royal réclama la 
garde -noble (tutelle) des damoiselles de Bretagne, confiée par 
François II expirant au maréchal de Rieux et à la comtesse de 
Laval : le conseil requit en outre que « Madame Anne, » l'aînée 
des deux orphelines , ne prit pas le titre de duchesse, jusqu'à ce 
que des commissaires eussent prononcé entre les droits respec- 
tifs du roi et des jeunes princesses. Ces conditions ne furent ni 
ne pouvaient être acceptées des Bretons. Les troupes royales se 
remirent en mouvement : la Basse-Bretagne fut envahie ; Guin- 
gamp, Brest, le Conquèt, tombèrent au pouvoir des Français 
(octobre 1488-février 1489). La Bretagne expiait cruellement la 
longue et heureuse paix dont elle avait joui pendant la lutte de 
la France et de la Bourgogne : elle était sillonnée en tous sens 
par une guerre dévastatrice, de Nantes à Saint-Malo et de Vitré 
à Brest; les faibles secours du dehors n'avaient servi jusqu'alors 
qu'à prolonger ses maux : la seule puissance étrangère qui eût 
un grand intérêt à empêcher la conquête française , et qui pût 



[1487.1'.88] BRETAGNE ET FLANDRE. 209 

fournir des moyens suffisants pour y mettre obstacle, l'Angleterre, 
était gouvernée par un roi mal affermi sur le trône , plus avide 
d'argent que de gloire , et tout à fait étranger à la vieille haine 
des Plantagenèts contre les Valois ; il n'avait personnellement 
que des motifs de reconnaissance envers la cour de France. 
Henri VII résistait donc aux tendances belliqueuses de son 
peuple, et s'était contenté jusqu'alors d'offrir sa médiation. 
Quant à Maxirailien, loin de pouvoir aider qui que ce fût, il 
n'avait pas trop de toutes ses forces pour soutenir sa propre que- 
relle dans les Pays-Bas. 

La guerre de Bretagne n'avait pas fait négliger au gouverne- 
ment français les affaires du nord, et la campagne de 1487 avait 
été très-heureuse pour les armes françaises en Artois. Le 27 mai 
1487, la grande et forte ville de Saint-Omer, qui avait été décla- 
rée neutre par le traité d'Arras, mais qui observait mal sa neu- 
tralité et penchait pour Maximilien, fut surprise et occupée 
militairement par le maréchal des Querdes : deux mois après, 
Thérouanne fut livrée par ses bourgeois, « François de cœur », à 
ce maréchal , qui défit ensuite les lieutenants de Maximilien au- 
près de Béthune. Les échecs de Maximilien rendirent courage 
aux communes de Flandre, qui avaient eu à se repentir de lui 
avoir restitué la mainbournie (la régence). Les grandes taxes le- 
vées pour soutenir une guerre impopulaire, les rapines des 
courtisans, les insolences des soldats allemands, exaspéraient la 
bourgeoisie flamande. Les Gantois s'insurgèrent pendant l'hiver 
au nom de leur jeune comte Philippe et du roi leur suzerain, et 
s'emparèrent de la ville et du château de Courtrai ( 9 janvier 1 488 ) : 
Ypres refusa de recevoir les soldats du roi des Romains, et le 
mouvement gagna bientôt Bniges, où se trouvait Maximilien. 
Les métiers de Bruges déployèrent leurs bannières, se retranchè- 
rent sur le marché avec quarante-neufbouchesà feu, bloquèrent 
Maximilien dans son hôtel, et l'obhgèrent à se remettre entre 
leurs mains : le roi des Romains « fut logé au Cranenbourg, 
hôtel d'un épicier » , et étroitement gardé, tandis qu'on arrêtait 
son chancelier et tous ceux de ses officiers et serviteurs qui ne 
parvinrent point à s'échapper de la ville (5 février). Plusieurs 
gentilshommes et gens de finances furent cruellement torturés, 
VII. ^ 4 



210 ANNE DE FRANCE. [1488] 

puis décapités sur le marché de Bruges : le chancelier et les 
principaux dignitaires furent envoyés prisonniers à Gand, où 
l'on exécuta un certain nombre de gros bourgeois du parti de 
Maximilien. 

Il s'ensuivit une rude guerre des « trois membres » de Flan- 
dre, soutenus par les troupes françaises d'Artois et de Picardie, 
contre la noblesse belge et allemande de Maximilien, maî- 
tresse de la plupart des petites villes et forteresses : le Brabant, 
le Hainaut et la Flandre wallonne ne suivirent pas l'exemple 
de Gand et de Bruges. La captivité du roi des Romains avait 
excité mie vive émotion en Allemagne, et le vieil empereur Frér 
déric avait obtenu des princes et des villes de l'Empire une 
armée de vingt mille hommes, à la tète de laquelle il passa le 
Rhin et s'avança en Brabant. Le pape Innocent YIII seconda 
l'empereur par un monitoire qui menaçait les villes flamandes 
d'interdit et d'excommunication, si elles ne rendaient la liberté 
à l'héritier du Saint Empire romain. Des négociations s'étaient 
engagées par l'intermédiaire des provinces restées fidèles à Maxi- 
milien, et une transaction fut signée le 16 mai à Bruges : Maxi- 
milien promit que ses troupes étrangères quitteraient la Flandre 
sous quatre jours, et les Pays-Bas sous quatre autres; il jura, sur 
la vraie croix et le corps de saint Donat, patron de Bruges, de 
pardonner aux « Brugelins » , aux Gantois et à leurs adhérents, 
de renoncer à la mainbournie de Flandre, et de rentrer en paix 
avec la France selon le traité d'Arras. Le roi de France et les 
États de toutes les provinces des Pays-Bas furent appelés à signer 
ce pacte, et Maximilien remit aux Flamands des otages considé- 
rables en garantie de sa foi. xV peine cependant eut-il recouvré 
sa liberté, que, sans se soucier du sort des otages, il défendit de 
publier le traité, laissa ses soldats ravager le plat pays, courut 
rejoindre à Louvain Fempereur et Tannée allemande arrivée 
d'outre-Rhin, et marcha contre Gand avec son père, prétendant 
qu'il ne s'agissait plus de sa querelle, mais de celle de l'Empire, 
et que Gand devait obéissance à l'empereur pour la partie de la 
ville et du burgraviat située à la droite de l'Escaut. 

Maximilien n'eut que la honte de sa mauvaise foi ; l'armée im- 
périale, après six semaines d'inutiles ravages, fut obligée d'évacuer 



[1488-1489] GUERRE DE FLANDRE. 211 

le territoire de Gand et de se replier sur Anvers. Bruxelles, Lou- 
vain, la plus grande partie du Brabant, se soulevèrent en faveur 
des Flamands; Liège se mit sous la protection du roi de France, 
et l'insurrection se propagea jusqu'en Hollande. L'armée impé- 
riale s'était dissipée ; Frédéric était retourné au delà du Rhin ; 
Maximilien passa en Hollande : derrière lui, le 13 novembre, les 
chàtellenies de la Flandre wallonne (Lille, Douai et Orchies) 
conclurent un traité de neutralité et de libre commerce avec les 
Français et les pays insurgés : Maximilien se vit réduit à autoriser 
cette convention pour ne pas pousser la Flandre wallonne à une 
défection complète. L'année 1488 finit donc sous les plus heureux 
auspices pour le gouvernement français : au nord comme à l'ouest, 
aux Pays-Bas comme en Bretagne, tout semblait couronner la po- 
litique de la fille de Louis XI ' . 

Au commencement de 1489, Maximilien eut quelque retour de 
fortune : les agents français ne purent amener les comuumes 
de Hainaut à suivre l'exemple de leurs voisins ; Namur avait résisté 
à la surprise de sa citadelle ; Anvers était restée fidèle au roi des 
Romains, par rivalité commerciale avec Bruges, et Malines, par 
jalousie contre Bruxelles. Le 1 1 février, une conspiration, tramée 
par les bourgeois de Saint-Omer, rendit à Maximilien cette im- 
portante place, et la plupart des villes de la West-Flandre, entraî- 
nées par la noblesse, reconnurent de nouveau la mainbournie du 
roi des R.omains, Ces avantages n'eussent pas longtemps arrêté 
les progrès des Français, s'il ne se fût opéré sur ces entrefaites de 
grands mouvements dans la politique européenne : l'irritation 
qu'excitait en Angleterre la réunion imminente de la Bretagne à 
la France avait enfin forcé Henri Vil à sortir de son inertie : Henri 
conclut deux traités d'alliance, au mois de février 1489, avec 
Maximilien et avec la jeune duchesse Anne de Bretagne ^. La puis- 
sante monarchie récemment fondée au delà des Pyrénées par l'u- 
nion de l'Aragon et de la Castille commença aussi d'intervenir au 
dehors : les « rois des Espagnes » , Ferdinand et Isabelle, tout en 
pressant les musulmans d'Espagne dans Grenade , leur dernier 

1. Sur les affaires de Flandre, V. principalement J. Molinet. 

2. Anne devait jurer de ne pas se marier sans l'aveu du roi d'Angleterre, et lui 
livrer deux places maritimes en garantie. 



212 ANNE DE FRANCE. [1489] 

asile, avaient redemandé à la France le Roussillon et la Cerdagne, 
et, sur le refus du gouvernement français, avaient pris une atti- 
tude hostile : ils entrèrent dans la ligue qui se formait pour dé- 
fendre l'indépendance de la Bretagne. Ce fut là comme le premier 
germe de ces coalitions contre la France qui remplissent l'histoire 
moderne. 

Deux mille Espagnols descendirent dans le Morbihan, au mois 
de mai 1489, et six mille Anglais débarquèrent, vers le même 
temps, à Guerrande, pendant que les garnisons de Calais et de 
Guines se mêlaient activement à la guerre de Flandre, et aidaient 
les gens de Maximilien à se saisir d'Ostende. Les troupes fran- 
çaises ne firent plus de progrès en Bretagne , mais elles s'enfer- 
mèrent dans les places fortes qu'elles avaient conquises, et les 
Bretons et leurs auxiliaires n'en reprirent pas une seule. Français, 
Anglais, Espagnols, Bretons même, dévastaient le pays à l'envi : 
l'anarchie comblait les maux de la guerre ; deux factions se dis- 
putaient les lambeaux de celle malheureuse contrée et la per- 
sonne de sa jeune souveraine : le maréchal de Rieux, le comte de 
Comminges et la comtesse de Laval, sœur du sire d'Albret et gou- 
vernante des filles de François II, voulaient tenir les engagements 
pris envers Albret, et Im" livrer la main de l'héritière de Bretagne; 
le comte de Dunois, le chancelier Montauban et le prince d'Orange, 
qui avait obtenu sa liberté à condition de travailler « à trouver 
une bonne paix » entre sa nièce Anne et le roi, s'opposaient éner- 
giquement au mariage d'Albret, et cherchaient à se ménager, 
suivant les circonstances, soit la faveur de Maximilien, soit le par- 
don de la cour de France, qui avait peut-être dès lors conçu de 
secrets desseins dont on vit plus tard l'effet. Les Anglais appuyaient 
Albret : les Espagnols soutenaient Maximilien; Albret et Rieux 
dominaient à Nantes ; les jeunes princesses étaient entre les mains 
des chefs du parti opposé, et Anne de Bretagne, caractère aussi 
énergique que son père avait été faible, repoussait personnelle- 
ment, avec toute la ténacité bretonne, les prétentions du sire 
d'Albret ; l'âge et la laideur du sire Alain lui inspiraient une ré- 
pugnance invincible. Albret et Rieux essayèrent la force et la ruse : 
ils voulurent attirer la princesse à Nantes pour s'emparer d'elle. 
Un autre prétendant, le vicomte de Rohan, chef du parti français 




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[1489] LIGUE CONTRE LA FRANCE. 213 

en Bretagne, tenta aussi d'enlever Anne pour la marier à un de 
ses fils. Dunois garantit Anne de cette double embûche, et la con- 
duisit à Rennes, où elle fut proclamée duchesse de Bretagne par 
les Trois États. 

Le gouvernement français ne fit plus de grands efforts par les 
armes, et rentra dans les voies diplomatiques enseignées par 
Louis XI : il tâcha de se débarrasser de la guerre de Flandre, 
pour concentrer toutes ses visées sur la Bretagne. Maximilien était 
en ce moment à Francfort, où son père et lui avaient convoqué 
une diète, afin de solliciter de nouveaux secours contre la France : 
des ambassadeurs français furent expédiés à Francfort, et la paix 
sortit de cette assemblée convoquée pour la guerre. Un traité fut 
signé, le 22 juillet 1489, entre les envoyés de Charles VIII et 
Maximilien, stipulant tant pour lui que pour son fils Philippe et 
pour ses alliés : les conventions de 1482 en étaient la base; le « roi 
très-chrétien » promettait son intervention amiable pour ramener 
les pays de Flandre, Brabant et leurs adhérents, sous l'obéissance 
du roi des Romains, et consentait à rétablir les seigneurs d'Albret, 
de Dunois, de Comines et leurs alliés en la jouissance de leurs 
biens séquestrés, Maximilien faisant même promesse à l'égard 
des adhérents de la France aux Pays-Bas. Le roi de France con- 
sentait à remettre aux mains de Madame Anne de Bretagne les 
villes, places et forts qui étaient en la puissance du feu duc au 
temps du traité de Sablé, Saint-Malo, Fougères, Binant et Saint- 
Aubin demeurant en dépôt aux mains du duc de Bourbon et du 
prince d'Orange; le tout à condition que Madame Anne « fît vider 
les Anglois hors de Bretagne ». II était stipulé que « la question 
entre le roi très-chrétien et Madame Anne a serait jugée, avant 
trois mois, « par juges ordonnés du consentement des deux par- 
ties » : ce terme de trois mois était également assigné à une en- 
trevue entre le roi Très -Chrétien et le roi des Romains, où l'on 
déciderait de la liberté du duc d'Orléans, de la possession de 
Saint-Omer et de toutes les autres questions en litige ( J. Molinet, 
t. IV, c. 220). A la nouvelle du traité de Francfort, Bruxelles, que 
désolait une cruelle épidémie , ouvrit ses portes aux lieutenants 
du roi des Romains, et les autres villes brabançonnes suivirent 
cet exemple : les communes de Flandre se soumirent à l'ar- 



214 ANNE DE FRANCE. [1489-1490] 

bitrage du roi de France. Elles n'eurent pas lieu de se louer 
de la sentence arbitrale donnée au Plessis-lez-Tours, le 30 octo- 
bre 1489. 

A la vérité , les privilèges des Flamands furent maintenus, et 
une amnistie complète fut accordée; mais la mainbournie de 
Flandre fut restituée à Maximilien; Gand, Bruges et Ypres, et 
leurs adhérents, furent condamnés à payer au roi des Romains 
300,000 écus d'or (525,000 livres) sous trois ans, et à lui deman- 
der pardon, par l'organe de leurs magistrats, « vêtus de noir, 
desccints (sans ceinture), nus pieds, tètes découvertes et à ge- 
noux ». Les princes pouvaient bien se servir des insurrections 
bourgeoises les uns contre les autres, mais ils se regardaient tous 
au fond comme solidaires contre les mutineries des petites gens'. 

La paix de Francfort ne profita guère à la Bretagne; elle n'y 
fut observée par personne : les Anglais et les Espagnols, n'ayant 
pas reçu les indemnités promises par le conseil de Bretagne, n'é- 
vacuèrent qu'incomplètement le pays ; les Français eurent ainsi 
un excellent prétexte pour ne pas l'évacuer du tout; une ambas- 
sade bretonne ne put rien conclure avec le conseil de France. 
D'une autre part, l'entrevue projetée entre Charles VIII et Maxi- 
milien n'eut pas lieu. Le peu d'ardeur que montrait le roi d'An- 
gleterre et les embarras qui retenaient Maximilien en Allemagne 
faisaient espérer sans doute à Madame Anne de France et aux gens 
du conseil que la Bretagne serait bientôt à leur discrétion. Les 
hostilités continuaient sans éclat dans l'intérieur de la péninsule 
bretonne : au printemps de 1 490 , les Français et les Bretons con- 
clurent un armistice de quelques mois , tandis que la duchesse 
Anne renouvelait son alliance avec Maximilien, l'Angleterre et 
l'Espagne. Une résolution très-importante fut prise par Anne de 
Bretagne et ses conseillers, après que Dunois, Orange et le chan- 
celier Montauban eurent tenté en vain de s'entendre avec le gou- 

1. Pendant les négociations de Francfort, le conseil du roi manda à Amboise les 
principaux des prélats et des membres du parlement, pour aviser à la levée d'une 
décime sur le clergé de France ; mais la décime ne fut point accordée, et les gens du 
parlement s'y montrèrent au moins aussi opposés que les gens d'église eux-mêmes : 
leur objection capitale était que le pape ne consentait jamais à ces levées sur le 
clergé sans s'en approprier une grande partie qui ne revenait plus dans le royaume. 
— Jaligai. 



[1490-1491] ANNE DE BRETAGNE. 215 

vernement français. Anne se décida à donner sa main au roi des 
Romains : dans le courant de l'été de 1490, le comte de Nassau 
arriva en Bretagne avec la procuration de Maximilien, et épousa 
secrètement la jeune duchesse au nom de son maître. Anne fut 
mise au lit, et l'ambassadeur, tenant la procuration de Maximilien.. 
introduisit sa jambe nue dans la couche nuptiale. Ce bizarre 
simulacre d'une consommation de mariage par procuration n'at- 
teignit pas et ne pouvait atteindre son but, à savoir d'imprimer 
au mariage un caractère indissoluble. Maximilien eût porté un 
coup terrible à la France, s'il se fût transporté lui-même en Bre- 
tagne au lieu de son ambassadeur; mais les plus grands intérêts 
l'enchaînaient aux bords du Danube, où il relevait en ce moment 
la puissance autricliienne ébranlée et mutilée par Mathias Corvin, 
roi de Hongrie , le digne fils du héros transylvain Hunyad , qui 
avait arrêté Mahomet II sur le Danube après la chute de Constan- 
tinople. Mathias Corvin, qui avait conquis Vienne sur Frédéric III, 
venait de mourir en avril 1490 : Maximilien aussitôt recouvra 
Vienne , et envahit à son tour la Hongrie , dont il disputa la cou- 
ronne au Polonais Ladislas, roi de Bohème, successeur de Georges 
Podiebrad. 

Tandis que le roi des Romains jouait ailleurs le rôle de con- 
quérant, l'héritage de sa nouvelle épousée allait se perdant de 
jour en jour : on réussit à garder, durant quelques mois, le 
secret du mariage d'Anne; mais ce secret finit par transpirer : 
le sire d'Albret, le prétendant évincé, avait les moyens de se 
venger , et en usa : il traita avec Anne de France et son mari, 
et livra aux Français le château de Nantes, pour 110,000 écus 
comptants, la restitution de ses biens, une pension de 25,000 francs 
et d'autres faveurs. La surprise du château entraîna la reddition 
immédiate de la ville (février 1491), et Charles VIII fit son entrée 
à Nantes le 4 avril. L'occupation de cette grande cité était im 
événement décisif. Maximilien, engagé dans une guerre très-vive 
contre son compétiteur au trône de Hongrie, ne pouvait secourir 
la « reine des Romains », et ce vain titre, qu'Anne de Bretagne 
avait pris solennellement au mois de mars 1491 , ne valut pas un 
soldat de plus à l'orpheline. Les troubles de Flandre n'avaient pas 
tardé à recommencer : Bruges et Gand révoltés (novembre 1490, 



216 ANNE DE FRANCE. [1491] 

mai 1491), l'Écluse livrée aux Français, ne permirent pas aux 
lieutenants de Maximilien de tenter une diversion contre le nord 
de la France. Henri VII , que la duchesse Anne n'avait pas rem- 
boursé de ses avances , n'envoyait aucun renfort , et Ferdinand et 
Isabelle étaient tout occupés au siège de Grenade. Le gouverne- 
ment français eut tout le loisir de poursuivre ses progrès par les 
armes, et surtout par les négociations. 

Des changements considérables avaient eu lieu sur ces entre- 
faites à la cour de France : Charles VIII devenait homme ; il 
commençait à exprimer une volonté personnelle , et le pouvoir 
de « Madame la Grande , » ainsi qu'on nommait Anne de France 
dans le royaume et au dehors, avait beaucoup diminué; sa 
domination s'était changée en une simple influence , prépondé- 
rante encore, mais non plus absolue. Madame de Bourbon ne 
s'imposait plus incessamment au roi ni au conseil ; elle et son 
mari séjournaient fréquemment dans leurs terres. La sœur 
d'Anne et du roi, cependant, Jeanne de France, duchesse d'Or- 
léans, qui aimait fort son mari sans être payée de retour, 
assiégeait de ses continuelles supplications le roi , le duc et la 
duchesse de Bourbon, afin d'obtenir la liberté du duc Louis. 
Georges d'Amboise, évêque de Montauban, le plus fidèle con- 
seiller du prince captif , avait été élargi après une longue déten- 
tion; il remua tant qu'il gagna l'amiral de Graville, très-puissant 
dans le conseil, le chambellan Miollans et d'autres jeunes sei- 
gneurs qui entouraient le roi. Madame de Bourbon était peu favo- 
rable aux vœux des amis du duc Louis ; mais Miollans et les 
autres jeunes gens pressèrent Charles VIII de se montrer vrai- 
ment roi , « en délivrant monseigneur d'Orléans » sans l'aveu de 
« ceux qui auparavant l'avoient tenu sous leur gouvernement. » 
Le roi ne résista pas aux conseils de ses compagnons de plaisir, 
aux larmes de sa sœur Jeanne , ni à sa propre inspiration : il 
partit un soir du Plessis- lez-Tours, sous prétexte d'aller à la 
chasse, et chevaucha devers le Bcrri jusqu'au pont de Barangon, 
d'où il envoya chercher le duc d'Orléans à la tour de Bourges. 
Le pauvre duc Louis fut bien joyeux de voir s'ouvrir, après trois 
ans de captivité, les portes de sa prison : du plus loin qu'il aperçut 
le roi, il mit pied à terre, et s'agenouilla en pleurant. Charles, 



[1491] LE DUC D'ORLÉANS DÉLIVRÉ. 217 

« qui avoit le cœur tout généreux et libéral, » lui sauta au cou, 
« et ne savoit quelle chère (quel accueil) lui faire, pour donner 
« à connoître qu'il agissoit de son propre mouvement » : Charles 
emmena Louis, couchant avec lui dans le même lit, et lui don- 
nant publiquement les plus grandes marques d'amitié : il le 
nomma gouverneur de Normandie ( mai 1491 ) '. 

La délivrance du duc d'Orléans ne fut pas , comme on eût pu 
le craindre, le triomphe d'une faction sur une autre: le royaume 
y gagna au contraire une force d'union qui lui avait manqué 
jusqu'alors : le duc Louis était sans fiel ; il ne chercha point à se 
venger « des sieur et dame de Bourbon, » et Charles VIII , guidé 
par de sages avis, tout en manifestant confiance et affection à 
son beau-frère d'Orléans, ne fut point ingrat envers sa sœur 
Anne. Il engagea Louis d'Orléans et les Bourbons à se réconcilier : 
on se rapprocha sincèrement des deux côtés , et , le 4 septembre , 
Louis, duc d'Orléans, et Pierre, duc de Bourbon, signèrent à La 
Flèche un accord par lequel ils mettaient à néant toutes rancunes, 
haines et malveillances, s'engageaient à être l'un pour l'autre 
comme bons frères, parents et amis, et à vivre et mourir pour le 
service du roi Charles. Les deux princes prirent pour garants et 
« compagnons » de leur accord le comte de Dunois, l'évêque 
Georges d'Amboise, le chambellan Miollans, et d'autres notables 
personnages ^. 

Le nom de Dunois, ce grand artisan de troubles et d'intrigues, 
apposé au bas d'un semblable traité, attestait l'extinction totale 
des factions : la délivrance du duc Louis avait entièrement rallié 
Dunois aux intérêts nationaux, et cet habile et remuant diplomate 
travaillait depuis quelque temps, d'accord avec le prince d'Orange, 
à défaire son propre ouvrage, l'union de la duchesse Anne avec 
Maximilien, et à conduire les affaires de Bretagne au dénoûment 
le plus heureux pour la France. 

L'armée française avait entamé, au mois d'août, le siège de 
Rennes, où la duchesse s'était enfermée avec le maréchal et le 
chancelier de Bretagne, Rieux et Montauban, le prince d'Orange, 
le maréchal du roi des Romains, et tout ce qui restait d'auxiliaires 

1. Saint-Gelais, Histoire de Louis XII. — Ludov. Aurelinn. Vita. 

2. Godefroi; Recueil des historiens de Charles VIII, p. 616. 



248 ANNE DE FRANCE. [1491] 

anglais, allemands, espagnols. Les mutineries de ces soldats, qu'on 
ne payait pas, entravèrent la défense des bourgeois et de la noblesse 
bretonne : la situation devint critique. Maximilien se mit trop 
tard en mesure d'intervenir : ce fut seulement dans les premiers 
jours de novembre qu'il s'accommoda avec le roi Ladislas de 
Bohème, que la diète hongroise lui avait préféré, moyennant le 
renouvellement d'un pacte de famille qui promettait à l'Autriche, 
dans certains cas, la réversibilité de la couronne de Hongrie'. 
Maximilien sollicita et obtint en même temps des secours de la 
dicte germanique contre la France; mais il n'était plus temps : 
Maximilien et les autres souverains de l'Occident n'avaient vu dans 
l'invasion de la Bretagne par les Français qu'une guerre de con- 
quête, et ne comprenaient pas le but secret de la cour de France : 
ce but fut atteint. Après de longs pourparlers, le prince d'Orange 
était venu trouver le roi à Laval, de la part de la duchesse, et, 
dans le courant d'octobre, des conventions préalables, que l'his- 
toire n'a pas conservées, avaient été signées entre le roi et 
Madame Anne de Bretagne. Par un second traité, en date du 
1 5 novembre , Charles VIII et Anne remirent la décision de leurs 
droits respectifs à vingt -quatre commissaires, dont moitié élue 
par chaque partie : le duché devait être évacué par les troupes 
étrangères; la ville de Rennes était confiée en dépôt aux ducs 
d'Orléans et de Bourbon ; une pension de 40,000 écus était assurée 
à Madame Anne , dans le cas où ses a prétentions » seraient reje- 
tées, et on lui assurait la liberté de se rendre en Allemagne près 
du roi des Romains ^. 

A l'abri de ce traité ]mblic, destiné à tromper le représentant 
du prétendu mari de la duchesse, se préparaient des conventions 
mystérieuses, dont personne en Europe n'avait le moindre pres- 
sentiment : les négociateurs français n'avaient cessé de presser en 
secret Anne de Bretagne de rompre un mariage contracté sans 
l'aveu de son suzerain, contrairement aux principes du droit féo- 



1. Pacte parfaitement illégal, la couronne de Hongrie n'étant point héréditaire. 

2. Cliarles VIII agissait déjà comme en pleine possession de <• la duché » ; il avait 
convoqué les Trois États de Bretagne ;ï Vannes, le 8 novembre, pour leur demander 
un fouage extraordinaire, à Toccasion de la nouvelle réduction du pays en son obéis- 
sance. V. les historiens de Bretagne. 



[1491] CHARLES VIII ET ANNE DE BRETAGiNE. 21» 

dal : suivant Molinet , le chroniqueur wallon de Maximilien , ils 
offrirent à la princesse le choix entre trois maris, Louis de 
Luxenihourg, le comte d'AngouIôme et le jeune duc de Nemours : 
Anne répondit qu'elle n'aurait jamais « autre mari que roi ou fils 
de roi ». On la prit au mot! On ne renouvela point la faute de 
Louis XI envers Marie de Bourgogne. Maximilien ni personne 
n'avait jamais soupçonné par quel coup hardi la question de Bre- 
tagne allait être tranchée : Charles VIII était marié, dès l'enfance, 
à :\Iarguerite d'Autriche, fille de Maximihen, qu'on élevait à la 
cour de France avec le titre et les honneurs de reine ; mais l'càge 
de l'épousée, qui n'avait encore que onze ans en 1491, avait heu- 
reusement retardé la consommation du mariage : on décida d'en- 
lever à Maximilien sa femme et de lui renvoyer sa fille : on se 
résolut à perdre, s'il le fallait, la riche dot de Marguerite, l'Artois 
et la Franche-Comté, pour avoir la Bretagne. Le 15 novembre, le 
jour môme du traité, les portes de Rennes furent ouvertes au roi, 
qui entra dans la ville, peu accompagné, se rendit près de la 
duchesse, et s'entretint longuement avec elle; trois jours après 
cette entrevue , Charles VIII et ;Anne de Bretagne furent fiancés 
secrètement dans une chapelle, en présence du duc d'Orléans, de 
la duchesse de Bourbon, du prince d'Orange, du comte de Dunois 
et du chancelier de Bretagne ' . Le roi repartit aussitôt pour Lan- 
geais en Touraine, où la duchesse vint le joindre au bout de 
quinze jours, et leur mariage fut célébré solennellement dans ce 
château le 16 décembre. Charles avait vingt et un ans; Anne, près 
de quinze. Par leur contrat de mariage, le roi et la duchesse con- 
fondirent tous leurs droits et prétentions sur le duché de Bre- 
tagne , en les transférant mutuellement au dernier vivant : il fut 
convenu que Madame Anne, si elle survivait au roi, ne pourrait 
convoler en secondes noces « qu'avec le roi futur, ou autre pré- 
somptif successeur de la couronne -. » 

1. Molinet, c. 238. — Le comte de Dunois mourut peu de jours après avoir ainsi 
réparé ses torts envers l'État. 

Godefroi, Preuves, p. 622. La nouvelle reine fit son entrée à Paris le 8 février 1492 ; 
elle y fut accueillie avec enthousiasme par un peuple immense ; " tel honneur lui étoit 
bien dû, » observe l'historien contemporain Saint-Gelais ; « car il y a longtemps qu'au- 
cune dame n'apporta tant de biens à la couronne qu'elle fit. » — Recueil de Godefroi, 
p. 97. — Jean de Saint-Gelais était un gentilhomme de la maison du comte d'An- 



220 ANNE DE FRANCE. [1492] 

Ce dénoûment soudain, si liabilement amené, réunit pour tou- 
jours la Bretagne à la France, au moment où l'Europe croyait 
déjà voir cette province aux mains de l'ambitieuse maison d'Au- 
triche. La vieille Armorique, dont tous les ennemis de la France 
comptaient faire leur place d'armes et leur poste avancé, se 
retourna tout à coup , et devint l'avant-garde de la France contre 
l'Angleterre : elle livrait à la nation française cent lieues de côtes 
de plus, et, pour défendre ces côtes, tout un peuple d'intrépides 
soldats et de marins héroïques. Tout le magnifique littoral gau- 
lois, depuis les confins de la Flandre jusqu'à Bayonne, était fran- 
çais désormais, excepté cette plage de Calais, qu'ombrageait encore 
la bannière des léopards, comme un dernier stigmate de la con- 
quête étrangère. 

Le grand acte qui venait de s'accomplir ne trouva point de 
résistance parmi les populations bretonnes : elles étaient haras- 
sées par cinq années de combats et de souffrances , et la transac- 
tion qui finissait leurs maux ménageait leur orgueil national : 
leur patrie ne fut point réunie au domaine de la couronne; 
Charles VIII, les gouvernant comme duc de Bretagne et non 
comme roi de France , confirma tous leurs privilèges ( 7 juillet 
1 492 ) , promit aux Trois États de « la duché » , convoqués à 
Nantes le 8 novembre 1492, qu'aucun « fouage », aide ou subside 
ne serait levé sans leur aveu , et que nul n'aurait droit d'appeler 
des « grands jours » de Bretagne au parlement de Paris, sinon 
pour déni de justice ou faux jugement'. Les Bretons, surtout ceux 
de la Haute -Bretagne, avaient toujours été portés d'inclination 
pour la France : traités avec les égards dus à des populations 
fîères et courageuses, ils se montrèrent fidèles aux nouveaux liens 
qui les attachaient au royaume, mais sans cesser d'être Bretons 
avant tout. Jamais au contraire le génie particulier de la Bre- 



goulême. Deux autres membres de cette famille se distinguèrent dans les lettres : ce 
"urent les poètes Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulênie, frère de l'historien 
Jean, etMellin de Saint-Gelais, filsd'Octavien, qu'on regarda de son temps comme le 
rival de Marot. 

1. Rennes et Saint-Malo reçurent de grands privilèges : les bourgeois de Rennes 
eurent droit d'acquérir des fiefs nobles sans être tenus h l'arrière-ban, etc. Lobineau, 
I. XXII, p. 818. Les grands jours de Bretagne furent érigés en parlement régulier et 
annuel, par ordonnance du 27 novembre 1 195. 



[1492] RÉUNION DE LA BRETAGNE. 221 

tagne n'eut plus d'éclat et de spontanéité que sous le règne si 
populaire de la « duchesse Anne » , qui resta toujours Bretonne 
de cœur sur le trône de France , et n'eut de pensées et d'amour 
que pour son pays natal. L'antique poésie des Kimris fut ravivée 
par un élément emprunté à la France : les drames tirés de la 
Bible et de la légende s'introduisirent dans les fêtes pittoresques 
de la Basse -Bretagne; les Bas-Bretons s'emparèrent de nos nnjs- 
ières, si bien appropriés à leur esprit religieux, et y imprimèrent 
un cachet plus sévère et plus mélancolique; on joue encore 
aujourd'hui, q.\ïs. pardons du Léonnais et de la Cornouaille, les 
mystères du xvi« siècle*. Il y eut en même temps un grand 
mouvement d'architecture et de sculpture, coïncidant avec le 
commencement de la Renaissance française : une multitude d'é- 
difices, dans toutes les parties de la Bretagne, portent l'empreinte 
de cette époque ; on voit partout, même dans les villages, la courbe 
favorite des architectes du xv^ siècle, l'ogive évidée : ces maisons de 
granit ne se renouvellent pas de génération en génération comme 
nos bâtisses de briques et de plâtre -, La période de la « duchesse 
Anne » a laissé un monument qui n'a pas de supérieur en France 
et n'en saurait avoir qu'en Italie. Ce chef-d'œuvre, qui repose 
dignement sous les voûtes de la grandiose cathédrale de Nantes, 
c'est le tombeau érigé par Anne au dernier duc de la Bretagne 
indépendante, à son père François II. Les plus illustres maîtres de 
l'Italie pourraient avouer cette grande et simple ordonnance , ce 
mélange d'élégance et de force, cette noblesse de formes, cette am- 
pleur de draperies, ce choix exquis d'ornements; mais ce qui 
marque le mausolée de François II d'une puissante originalité, 
c'est que l'artiste, en s'élevant assez haut vers l'idéal pour atteindre 
la vraie grandeur et la \Taie beauté, n'a pas perdu de vue son pays 
et sa race : son œuvre, transportée dans les musées de Florence 
et de Rome, décèlerait encore une main celtique ; ses figures n'ont 
pas la beauté grecque ou romaine ; elles sont la forte expression 
de ce vieux type gaulois qui est resté marqué en traits ineffaçables 

1. V. Les derniers Bretons, par M. E. Souvestre. 

2. Les plus beaux monuments d'architecture bretonne sont toutefois antérieurs. 
En Léonnais, le merveilleux clocher {kreisker) de Saint-Pol, la collégiale du Folgoat, 
Notre-Dame-du-Mur, à Morlaix, etc., datent du duc Jean IV. 



222 ANNE DE FRANCE. [1492] 

chez les femmes de la Bretagne. Le nom du sculpteur qui a légué 
à la Bretagne et à la France le tombeau de François II est resté 
longtemps enseveli dans un injuste oubli avec toutes nos autres 
gloires artistiques d'avant le xvi* siècle : c'était un artisan du Léon- 
nais appelé Michel Columb. * 

Le mariage de Charles YIII et de la duchesse Anne, en rendant 
la paix à la Bretagne , semblait devoir allumer la ^erre partout 
ailleurs avec une nouvelle furie : Maximilien éprouva un vif res- 
sentiment du double affront que venait de lui faire Charles VIII , 
et la réunion de la Bretagne à la France excita une irritation 
extrême en Angleterre ; mais le pouvoir de Maximilien ne répon- 
dait pas à son désir de vengeance : les princes et les villes libres 
de l'Empire n'étaient point disposés à de grands sacrifices pour 
soutenir la maison d'Autriche, et les troubles de la Flandre para- 
lysaient les forces du roi des Romains; la plus grande partie de 
l'année 1 492 s'écoula sans que Maximilien eût pu faire autre 
chose que de protester par de vaines paroles. Vers l'automne 
enfin, la guerre civile de Flandre fut apaisée : Gand avait traité à 
la fin de juin; l'Écluse capitula le 12 octobre, après un long et 
terrible siège, où une escadre anglaise avait secondé les gens du 
roi des Romains ; les troubles s'apaisèrent aussi à Liège et en Hol- 
lande. La France parut alors menacée d'une attaque sérieuse. Le 
roi d'Angleterre n'avait guère semblé voir jusque-là dans les évé- 
nements du continent qu'un prétexte pour lever des subsides et 
remplir ses coffres : il n'avait pas fait la guerre quand la guerre 
eût eu vraiment un but, le maintien de l'indépendance bretonne. 
Maintenant que toute chance d'atteindre ce but était perdue, 
Henri VII devait être encore moins porté à la guerre; mais il crut 
devoir accorder aux passions populaires une satisfaction qu'il 
comptait faire tourner au profit de ses intérêts personnels. Il 
annonça donc en termes pompeux au parlement le grand dessein 
de recouvrer « son royaume de France », selon le style d'usage à 
la chancellerie anglaise, et déclara qu'il comptait non-seulement 
sur le roi des Romains et les princes de l'Empire , mais sur le 



1. Ké en Léonnais, il développa et acheva son talent dans une de nos florissantes 
écoles de la Loire, à Tours, où il passa la plus grande partie de sa vie. 



11492] LE ROUSSILLON CÉDÉ. 223 

concours efficace des « Rois Catholiques », qui avaient récemment 
mis à fin la conquête du dernier boulevard des infidèles en Es- 
pagne, et consolé la chrétienté de la chute de Constantinople par 
la prise de Grenade (2 janvier 1492) '. 

L'enthousiasme fut grand parmi les populations anglaises , qui 
en étaient toujours aux souvenirs de Poitiers et d'Azincourt, et 
maint gentleman vendit son fief pour s'en aller à la conquête de 
la France, Les lenteurs de Henri VII, et le peu de souci que mon- 
trait le gouvernement français des menaces de l'Angleterre, étaient 
cependant de mauvais augure pour l'entreprise. L'expédition 
anglaise ne descendit à Calais qu'au commencement d'octobre : 
elle était forte de seize cents lances et de vingt- cinq mille fantas- 
sins. Henri YII mit le siège devant Boulogne. La place était dans 
le meilleur état de défense, et les premières approches des Anglais 
furent repoussées avec grande vigueur : de fâcheuses nouvelles 
arrivèrent successivement au camp anglais; on apprit que Maxi- 
milien était toujours en Allemagne, et que ses lieutenants, mal- 
gré leurs succès en Flandre, étaient tenus en échec sur la frontière 
par le maréchal des Querdes; puis le bruit se répandit que les 
« Rois Catholiques » traitaient avec la France, moyennant la res- 
titution du Roussillon et de la Cerdagne. Ce bruit était vrai : la 
cour de France s'était décidée à ce sacrifice, sans même exiger le 
remboursement des sommes autrefois prêtées par LduIs XI sur 
ces deux comtés. Le traité par lequel la France abandonnait sa 
frontière naturelle des Pyrénées orientales ne fut publié qu'au 
mois de janvier suivant; mais il était arrêté dès le mois d'octobre. 
Ferdinand et Isabelle renouvelèrent à ce prix la vieille alliance 
de la France et de l'Espagne, promirent de ne jamais marier leurs 
enfants à ceux de Maximilien et de Henri VII , et de ne pas s'op- 
poser aux projets que Charles VIII nourrissait sur Naples : on 
y\X plus tard ce que valaient ces promesses -. 

1. Triste consolation! Pour l'humanité, ce fut une calamité après une calamité, et 
la ruine de la civilisation moresque n'offrit pas même l'espèce de compensation qu'avait 
eue la chute de Constantinople. Les lettres grecques , chassées du Levant, s'étaient 
répandues en Occident ; les arts moresques périrent avec Grenade. 

2. On dit que Ferdinand avait acheté deux franciscains, dont l'un avait accès prés 
du roi et l'autre était le confesseur d'Anne de France, et que ces adroits intrigants 
persuadèrent à madame de Bourbon et à Charles YIII que l'âme de leur père serait 



224 ANNE DE FRANCE. [1492] 

Henri VII laissa paraître beaucoup de découragement : le siège 
de Boulogne n'avançait pas; les remparts de la ville bravaient 
l'artillerie anglaise , très -inférieure à celle des Français ; les 
Anglais, accoutumés aux chocs tumultueux de leurs luttes civiles, 
avaient perdu toute habitude de la guerre régulière ; ils s'ennuyè- 
rent promptement de bivouaquer dans la boue sous un ciel d'au- 
tomne, et les lords et les capitaines , instruits par Henri des pro- 
positions de la France , conseillèrent presque tous la paix à leur 
roi. Dès le 3 novembre, un traité fut signé à Étaples, par lequel 
les rois de France et d'Angleterre arrêtèrent entre leurs royaumes 
une paix inviolable, pour tout le temps de leur vie à tous deux et 
un an après « le trépassement » du dernier mourant , le succes- 
seur du premier mourant étant tenu de confirmer et ratifier la 
paix dans l'année de son avènement; la liberté de commerce était 
stipulée entre les deux royaumes, sauf l'observation des lois, sta- 
tuts et coutumes de chaque contrée ; les alliés des deux parties 
pouvaient être compris , à leur vouloir, dans ce traité , qui devait 
être garanti par les Trois États de France et d'Angleterre, et le 
Saint-Père serait requis d'excommunier celui des deux rois qui 
se rendrait parjure. Suivant des conventions qui ne furent point 
consignées parmi les articles d'Étaples, Charles VIII s'engagea de 
payer à Henri VII, en dedans quinze années, 620,000 écus d'or, 
au nom d'Anne de Bretagne , sous prétexte d'indemniser le roi 
anglais des secours qu'il avait fournis à la Bretagne, plus 
125,000 écus d'or en son propre nom, comme arrérages d'une 
pension promise autrefois pour cent ans aux rois d'Angleterre par 
l'évêque d'Elne, plénipotentiaire de Louis XI : Louis, tout en 
payant à Edouard IV une pension que la vanité anglaise quahfîait 
de tribut, n'avait jamais ratifié cette promesse , et avait rompu 
toute relation avec l'Angleterre à la mort d'Edouard *. 

Ce traité , qui ne satisfit nullement les Anglais , eût dû mécon- 
tenter la France bien davantage encore ; la France n'était pas dans 



tourmentée en purgatoire jusqu'à ce que » le bien mal acquis » fût restitué aux héri- 
tiers légitimes. Le Roussillon n'était point •< un bien mal acquis », et l'anecdote est 
fort peu croyable quant à madame Anne. V. la Préface de Lenglet-Dufresnoi sur 
Comines. 

1. Kynicr, t. XII, p. 481-506. 



[U92-1W3] PAIX AVEC L'ANGLETERRE. 225 

une situation k acheter la paix de personne , et c'était un étrange 
et triste spectacle que de voir ceux qui gouvernaient cette puis- 
sante et belliqueuse nation livrer son or à l'Anglais , sa frontière 
à l'Espagnol '. Ce n'était pourtant pas le courage qui manquait à 
Charles \lll, mais l'intelligence des vraies destinées de la France. 
Il eût pu non-seulement tenir tête à ses adversaires, mais prendre 
l'offensive avec la plus belle armée et la plus formidable artillerie 
de l'Europe ; il eût pu, grâce à la réunion de la Bretagne, donner 
à la France une grande marine , et diriger les forces nationales 
vers la conquête de Calais ; toutes les chances eussent été pour la 
France dans cette lutte , et sans doute les orgueilleuses illusions 
des Anglais eussent été cruellement dissipées au premier choc : la 
supériorité militaire des Français était certaine. 

Le jeune roi ne comprit pas ; la tête pleine de romans des 
croisades et de folies héroïques, il dédaigna la gloire solide qui 
s'offrait sous sa main pour courir après de brillants fantômes ; il 
abandonna l'œuvre poursuivie avec tant de succès par son père et 
par sa sœur , l'œuvre de l'achèvement territorial de la France , et 
voulut se débarrasser à tout prix des guerres qui grondaient aux 
frontières pour se livrer tout entier à sa passion d'aventures loin- 
taines et de romanesques entreprises! Qu'importaient Calais et 
Perpignan à qui rêvait Constantinople et la Terre-Sainte? 

Les hostilités, si promptement terminées avec Henri VII, ne se 
prolongèrent plus beaucoup contre le roi des Romains : la nuit 
même qui suivit la conclusion du traité d'Étaples , les lieutenants 
de Maximilicn avaient remporté un avantage signalé ; Arras leur 
avait été livré par quelques-uns de ces bourgeois que Louis XI 
avait autrefois chassés de leur patrie, et qui n'avaient jamais 
déposé leurs sentiments hostiles contre la France. Arras fut cruel- 
lement puni : ses prétendus libérateurs le pillèrent impitoyable- 
ment, sans épargner même les citoyens qui les avaient appelés. 
Peu de temps après, Bapaume fut pris aussi par l'ennemi, et l'on 
reçut de mauvaises nouvelles de la Franche-Comté : une insur 
rection générale venait d'y éclater ; les Comtois, attachés au sang 

1. La ville de Perpignan, dont les sentiments avaient fort changé, protesta éner- 
giquement contre le traité qui la séparait de la France. V. le Recueil de Godefroi, 
p. 671-673. 

VII. 45 



226 ANNE DE FRANCE. [1493] 

de leurs anciens princes , ne se considéraient plus comme sujets 
du roi de France depuis que Charles VIII avait répudié la fille de 
Marie de Bourgogne. Besançon même avait été entraîné dans le 
mouvement. 

La supériorité des armes françaises eût pu réparer prompte- 
ment ces échecs ; mais les négociations s'étaient déjà rouvertes. 
Maximilien, stipulant tant en son nom qu'en celui de ses enfants, 
Philippe et Marguerite, demanda qu'on lui rendît sa fille, qui 
était encore gardée en France, et, avec elle, la dot qui avait été 
assignée à cette jeune princesse par le traité d'Arras en 1482, 
c'est-à-dire les comtés d'Artois, de Bourgogne et de Charolais, et 
la seigneurie de Noyers. Charles VIII céda à Maximilien comme 
à Henri VII et à Ferdinand ; on a dit que, cette fois aii moins, il 
n'avait cédé qu'à des prétentions légitimes, et qu'il n'avait aucun 
titre à garder la dot en répudiant la femme. Charles VIII ne pou- 
vait, en effet, spolier Marguerite d'Autriche, contre le gré des 
populations dont on l'avait déclarée souveraine; mais Charles VIII 
n'eût jamais dû souffrir que l'Artois et la Franche- Comté sor- 
tissent de la maison de France, et le mariage de Marguerite avec 
un des princes français eût dû être la condition absolue de la 
paix. On ne fit aucune réserve de ce genre ; la paix fut conclue à 
Senlis, le 23 mai 1493, par l'entremise des ambassadeurs de l'em- 
pereur Frédéric , et Marguerite quitta la France , emportant avec 
elle deux provinces ' . 

Charles VIII , grâce à tant de sacrifices , se vit enfin libre de 
bouleverser, avec une témérité d'enfant, les destinées du monde ! 
Le fracas des révolutions qu'il suscita , l'éclat des succès que lui 
valut un concours de circonstances qu'il n'avait ni préparées ni 
prévues, qu'il ne comprit même pas, ont abusé, sur le compte de 
ce « grand roi », de ce « roi petit de taille et grand de cœur », la 
vive imagination de Brantôme et le jugement de presque tous nos 
vieux historiens 2. Le judicieux Comincs, qui connaissait mieux 
l'héritier de Louis XI, tout en louant son courage et la bonté de 

1. Il semblait iju'on eût dû, au moins, revendiquer les vieux droits de la couronne 
sur la Flandre wallonne; mais le traité de 1182 avait interdit cette revendication si 
le mariage de Cliarlcs et de Marguerite manquait par le fait de la France. 

2. Brantôme, Eloge dit roi Cliarlcs VIII. — Jean Bouchet, Panégyrique de Louis de La 
Trémoille, etc. 



[1493] L'ARTOIS ET LA COMTÉ RENDUS. 227 

son cœur, le représente comme mi jeune homme « de peu de 
sens, plein de son vouloir et pas accompagné de sages gens » , et 
confirme ainsi en partie le portrait , un peu chargé , qu'a tracé 
de Charles YIII l'historien florentin Guicciardini (Guichardin). 
« La nature lui avoit refusé presque tous les avantages du corps 
et de l'esprit; il étoit faihle et malsain de complexion, petit de 
taille, laid de visage, sauf les yeux qui avoient du feu et de la 
dignité, monstrueusement disproportionné de ses membres*..., 
illettré au point de savoir à peine lire , avide tout ensemble et 
incapable de commander, ennemi de tout travail et de toute appli- 
cation , dénué enfin de prudence et de jugement : son 'désir de 
gloire n'étoit que fougue de tempérament ; sa libéralité , que 
caprice; sa fermeté, qu'obstination; sa bonté, que foiblesse. — Ce 
qui met le comble à nos maux », ajoute l'historien italien, « c'est 
que nous ne pouvons imputer notre honte au mérite de notre 
vainqueur 2. » 

Tel était le prince dont la faible main déchaîna ces grandes 
guerres qui ouvrirent l'ère moderne. Le principal mobile de 
Charles TIII fut le désir de voir « choses nouvelles et de faire qu'il 
fût parlé de lui. » 

Son plan, son rêve, fut de conquérir Naples, en vertu des droits 
de la maison d'Anjou, transmis à son père avec la Provence, puis 
de faire de Naples une étape pour Constantinople, d'abattre le 
Grand Turc et d'aller prendre à Sainte-Sophie la couronne des 
empereurs d'Orient. 

Ici , comme d'ordinaire , il faut se garder de trop accorder les 
grands effets aux petites causes : s'il n'y avait eu en jeu que l'ima- 
gination romanesque d'un jeune homme, l'entreprise eût été arrê- 
tée dès les premiers pas; mais de grandes causes appelaient les 
armes étrangères en Italie, et, en tète de ces causes, comme nous 
le montrerons, la volonté aveugle de l'Italie elle-même. Il n'y a 
point à s'étonner que le jeune roi ait cédé à de telles attractions. 

1. Barthélemi Coclès, célèbre physionomiste italien, rapporte que Charles VIII 
avait la tête grosse, le nez long, les yeux grands et saillants, le tronc large et fort, 
les cuisses et les jambes menues et grêles. 

2. Fr. Guicciardini Storia, 1. i. — La grande histoire de Guichardin est le principal 
monument qui existe sur les guerres d'Italie, depuis l'invasion de Charles \lll jus- 
qu'à l'année 1534. 



228 ANNE DE FRANCE. [1493] 

Pour y résister, il eût fallu l'esprit politique de Louis XI ou 
d'Anne de France. L'Europe entrait dans une situation nouvelle, 
et il y avait toute une politique nouvelle à trouver. 

L'abstention absolue dans les affaires d'Italie, l'indifférence 
n'était pas possible à la France. L'Italie en décadence se trouvait 
entre trois grandes puissances, toutes trois récemment organisées 
et concentrées, la France, l'Espagne et le Turc. La France avait 
un immense intérêt à empêcher les deux autres d'envahir l'Italie. 
Devait-elle l'envahir elle-même et provoquer la guerre sur ce 
terrain , ou se borner à surveiller ses rivaux et s'apprêter à cou- 
vrir contre eux l'Italie, ou bien enfin prendre position en s'abste- 
nant de conquérir pour la couronne et en poussant sur Naples 
une nouvelle maison d'Anjou, c'est-à-dire le duc de Lorraine, 
ainsi dédommagé de ses prétentions sur la Provence ? 

Charles YIII prit le premier parti, le plus chanceux et le moins 
raisonnable, le plus opposé aux vrais intérêts de la France, et s'y 
prépara, nous l'avons vu, par une série de fautes. 

Les causes des événements qui vont se dérouler, nous les indi- 
querons tout à l'heure. Pour la France, la vraie cause fut ce sys- 
tème de l'hérédité féodale , qui transmet et partage les peuples 
comme un héritage , sans tenir compte ni des nationalités ni des 
divisions naturelles du globe. Le système dynastique, en investis- 
sant nos rois de prétentions héréditaires sur diverses parties de 
l'Italie, pousse la France à devenir conquérante de protectrice 
qu'elle devrait être, lui vaut une gloire stérile et disputée, amène, 
par la pénétration réciproque et rapide de l'Italie et de la France, 
une vive accélération dans le mouvement de la Renaissance et de 
la civilisation française, mais aboutit à constituer, contre la 
France, refoulée chez elle, et sur le cadavre de l'Italie, une puis- 
sance formidable sous laquelle faillira plusieurs fois s'abîmer 
toute la civilisation moderne, la puissance austro- espagnole. 



LIVRE XLIII 

GUERRES D'ITALIE. 



Charles Ami, suite. — L'Italie au xv* siècle. Philosophie, Lettres et Arts. Gloire 
de Florence. Pic de La Mirandole. Brunelleschi. Léonard de Vinci. Horribles scan- 
dales de la papauté. Alexandre VI. Splendeur intellectuelle. Décadence politique 
et religieuse. Luttes intestines. Le prophète de Florence. Savonarola. Essai de 
régénération. Appel à la France. — Charles VIII revendique Naples. Expédition 
de Charles VIII. Les Français à Pise, à Florence, à Rome. Conquête de Naples. — 
Ligue de l'empereur, de l'Espagne, du pape, de Venise et de Milan contre la France. 
Retour de Charles VIU. Bataille de Fornovo. — Fautes des Français. Incurie du 
roi. Naples reperdu. — Le prophète de Florence échoue. Martyre de Savonarola. — 
Mort de Charles VIII. — Christophe Colomb. Découverte du Nouveau Monde. 
Vasco de Gama. Passage du Cap. Route de l'Inde. 

l/i93 — lZi98. 



Avant d'entrer dans le récit des événements qui minèrent l'in- 
dépendance de l'Italie , contribuèrent à renverser l'équilibre de 
l'Europe, et exercèrent sur la France une si puissante réaction 
par le contact des mœurs et des arts italiens, il est nécessaire de 
jeter un rapide coup d'oeil sur l'Italie du xv* siècle ; il faut planer 
un moment, du haut des Alpes, sur cette illustre et malheureuse 
contrée, avant de s'abattre dans ses plaines avec les armées étran- 
gères. On ne saurait comprendre l'histoire politique et intellec- 
tuelle des trois derniers siècles, sans entrevoir ce que fut l'Italie 
dans la période qui les précéda ; l'Italie, cette sœur aînée, cette 
institutrice de la civilisation moderne, si cruellement traitée par 
ses élèves et par ses frères ! 

Depuis les beaux siècles de l'antiquité, le monde n'avait point 
présenté d'aussi magnifique spectacle que celui qu'offrait l'Italie 
à la fin du moyen âge : elle se parait de milliers de chefs-d'œuvre, 
comme une reine qui se pare mie dernière fois de tous les joyaux 



230 GUERRES D'ITALIE. [xv* siècle.] 

de sa couronne, à l'instant de descendre du trône et de tendre ses 
mains aux fers. Sa supériorité avait été longtemps incontestable 
dans la science du gouvernement ; elle l'était encore dans l'indus- 
trie, dans le commerce, dans presque toutes les applications pra- 
tiques de l'activité humaine ; elle l'était devenue dans les lettres 
et les arts. La suprématie qu'avait eue la France, aux xn* et 
xm* siècles, dans le monde idéal de la poésie, de la plastique et 
de la philosophie, l'Italie en avait hérité aux xiV' et xv*. 

La Renaissance italienne continuait de marcher à pas de géant, 
soutenue par l'imprimerie et par une science nouvelle qui s'ap- 
pliquait à décrire les monuments du passé en attendant qu'elle 
pût en déterminer l'ordre de succession et les origines diverses : 
l'archéologie, la science des choses anciennes, était née à Rome, la 
ville des ruines '. La renaissance des lettres antiques en était à sa 
seconde période : le goût succédait à l'érudition pure ; la littéra- 
ture savante, au savoir indigeste et aveugle : les hommes de la 
génération précédente n'avaient été, suivant l'expression d'un 
historien (M. Hallam) , que « les pionniers de la science » ; d'autres 
mains firent porter une noble moisson à la terre qu'ils avaient 
défrichée. La Terre Promise, qu'avait appelée et que n'avait pas 
vue Pétrarque, amant également malheureux de Laure et de 
l'antiquité, était conquise maintenant. Cet Homère, dont Pé- 
trarque baisait les manuscrits sans pouvoir les lire , il était ré- 
vélé, dans toute sa splendeur première, au génie italien, et, avec 
Homère, Platon et toute la Grèce. La philosophie avait suivi l'es- 
sor des belles-lettres. Aristote, imparfaitement révélé par les 
traducteurs latins et les commentateurs juifs et arabes, avait eu 
sa renaissance prématurée au xiii* siècle ; Platon avait la sienne 
au xv% qui lisait, admirait, idolâtrait sa parole, sa langue autant 
que sa pensée. Le platonisme avait reparu, non pas subtil, dou- 
leur et abstrait comme à l'Académie , mais mystique et enthou- 
siaste comme à Alexandrie. Les doctes exilés de la Grèce s'étant 
fait la guerre au nom de Platon et d'Aristote , la jeune science 
italienne avait pris parti en majorité contre le dieu de la vieille 
scolastique. La lutte continuait toutefois, et les deux partis en 

1. Les plus anciens ouvraf^es d'arehéolofjie publiés sont de Bioiido Flavio, secré- 
taire du pape Eugène IV et de ses successeurs. 



[xve siècle.] LA RENAISSANCE EN ITALIE. 231 

venaient à poser, beaucoup plus hardiment et plus directement, 
les redoutables problèmes qui avaient éclaté maintes fois dans la 
scolastique. Parmi les péripatéticiens de Padoue dominait le pan- 
théisme averrhoïstc, qui nie l'âme individuelle et n'admet que 
l'âme universelle du genre humain. Les néoplatoniciens de Flo- 
rence se croyaient chrétiens orthodoxes, voulaient associer Orphée 
à Moïse, Platon à Jésus -Christ, défendaient la cause de l'âme, 
mais pour lui proposer comme but et fin suprême l'absorption en 
Dieu; c'est-à-dire qu'ils revenaient au panthéisme par un autre 
chemin, tirant logiquement l'inévitable conséquence de toute 
doctrine purement ascétique et contemplative, et ne pouvant 
s'arrêter à cet inconséquent et contradictoire paradis du moyen 
âge, où la foi, l'espérance et l'activité étaient supprimées et oiî 
l'on prétendait maintenir l'individualité de l'âme en supprimant 
les éléments de l'individualité ' . L'orthodoxe cardinal Bessarion, 
l'introducteur de la nouvelle école platonicienne en Itahe, avait 
été bien vite dépassé. 

Dans ce vaste tourbillon d'idées soulevé par la Renaissance , 
toute l'antiquité revenait à la fois :Épicure et le matérialisme ato- 
mistique à côté de Platon et d'Aristote ; le docte Laurent Valla 
s'était fait récemment l'apologiste d'Épicure et n'avait pas manqué 
de disciples ; enfin la mythologie elle-même redevenait une sorte 
de culte d'imagination pour une foule d'érudits et d'artistes, qui 
n'étaient pas bien loin de croire à Vénus et au grand Jupiter. 

Le saint- siège avait, un moment, réagi avec violence. Le san- 
guinaire et avide Paul II, triste champion du christianisme, avait, 
en 1468, entamé une brusque persécution contre les philosophes 
et les savants qui renouvelaient « les superstitions païennes » . Il 
ne s'attaqua pas aux pires. Un platonicien mourut dans les tor- 
tures sous ses yeux. La réaction fut promptement arrêtée. Les 
successeurs de Paul II, non par humanité ni par tolérance, mais 
par indifférence et préoccupation d'autres intérêts, laissèrent la 
Renaissance reprendre librement son cours. L'idéalisme platoni- 
nicien continua de s'épanouir en paix dans Florence, cette Athènes 
du moyen âge, qui avait trouvé deux Périclès chez les deux 

1. F. notre t. IV, p. 276, sur la doctrine de l'École. 



232 GUERRES D'ITALIE. [xv sitcle.] 

grands Médicis, l'aïeul et le petit-fils, Cosme et Laurent : l'Aca- 
démie était ressuscitée dans les jardins de la villa des Médicis ; 
Laurent le Magnifique venait s'asseoir entre les disciples de Mar- 
sile Ficin, l'oracle de la nouvelle Académie, et l'anniversaire delà 
naissance de Platon se célébrait sur la montagne de Fiesole avec 
autant d'éclat que la fête de la naissance du Christ. Marsile Ficin 
ne tarda pas à être effacé, et l'Académie vit éclore dans son sein 
un génie qui semblait destiné à égaler tout ce que l'antiquité avait 
produit de plus sublime : c'était Pic de La Mirandole, ce prodi- 
gieux enfant qui avait épuisé toute la science humaine à l'âge où 
l'esprit de l'homme commence à peine de s'ouvrir aux connais- 
sances supérieures, et à qui il ne restait plus, à vingt-quatre 
ans, que de se montrer aussi puissant pour créer que pour com- 
prendre '. Il l'essaya! Sa vraie gloire n'est pas dans cette univer- 
salité de savoir si surprenante, mais pourtant explicable par le peu 
de développement qu'avaient alors les sciences exactes et physi- 
ques : les générations qui nous ont précédés n'ont peut-être pas 
été aussi bien en position que la nôtre d'apprécier ce qu'il y eut 
de véritablement grand dans cet homme ; on s'est trop préoccupé 
des rêves que put susciter dans son ardente imagination l'étude 
de la théurgie et de la kabale juive ^ ; il faut chercher le sens mé- 
taphysique sous l'enveloppe mystique : sa grande et immortelle 
pensée, celle qui l'arracha, tout rayonnant de beauté, de jeunesse 
et de gloire, aux voluptés et aux vanités du monde, ce fut la re- 
cherche de l'unité essentielle des traditions du genre humain à 
travers toutes les formes et sous tous les voiles qui cachent cette 
unité. Planant avec une impartialité souveraine au-dessus des 
sectes de son temps, il se sépara de ces érudits exclusifs qui 
reniaient l'ère chrétienne pour n'adorer que l'antiquité : il débuta 

1. A seize ans, il savait le droit civil et le droit canon; à vingt-quatre, toutes les 
sciences physiques et métaphysiques et toutes les langues alors connues en Occident, 
y compris l'arabe , l'hébreu , le chaldaïque et le syriaque ; ce fut i\ vingt-quatre ans 
qu'il soutint à Rome ses fameuses thèses De onmi re scibili. 

2. Encore ne faudrait-il pas s'exagérer la crédulité de Pic à l'égard des sciences 
occultes , car il écrivit un traité contre l'astrologie, et cela tandis que la croyance ;'i 
Tastrologie était encore si générale, que Florence attendait le moment fixé par les 
astrologues pour remettre à son général le bâton de commandement. Sismondi, Répu- 
bliques italiennes, t. XI, p. 416. Ses études mystiques paraissent avoir eu pour but la 
recherche d'une théorie de symbolisme applicable à l'explication des livres saints. 



[xv* siècle.] PIC DE LA MTR AN DO LE. 2:^3 

par défendre , dans une lettre admirable de raison et d'élo- 
quence ' , la cause des anciens scolastiques, c'est-à-dire de la 
philosophie du moyen âge, contre le dédain des philologues; 
puis il s'efforça de démontrer qu'on se trompait en opposant 
fondamentalement entre eux Aristote et Platon, et voulut enfin 
entreprendre de concilier, non plus seulement Platon et Aristote, 
mais les juifs et les Grecs, les chrétiens et les Arabes, mais tous 
les sages anciens et modernes, en les expliquant et en les com- 
plétant les uns par les autres dans une « harmonie générale de la 
philosophie»! 

Pic était venu trop tôt : le monde ne pouvait porter encore 
une telle pensée; les preuves et les instruments eussent manqué 
à l'idée, et la science générale eût été hors d'état de confirmer 
l'intuition prophétique du sublime rêveur; Pic tomba épuisé sur 
les fondements du temple dont 11 avait posé les premières pierres : 
il mourut à trente et un ans, retiré de ce monde dans tout l'éclat 
de sa belle jeunesse, comme ce Raphadl qui lui ressembla par les 
sentiments aussi bien que par la destinée, qui exprima par le pin- 
ceau la même foi que Pic avec la plume, mais qui, plus heureux, 
a légué son œuvre achevée et triomphante à l'admiration des 
hommes *. 

L'art italien, en effet, a atteint, pour un moment du moins, 
ces sommets suprêmes que la philosophie italienne n'a fait qu'en- 
trevoir; tandis que l'Académie suivait de ses vœux ardents l'essor 
sitôt brisé de son jeune héros , les écoles de peinture réalisaient 
l'idéal le plus élevé et le plus compréhensif qu'ait conçu jusqu'ici 
l'inteUigence humaine. Cette Harmonie, que Pic de La Mirandole 
appelait dans les choses de la philosophie , les divins maîtres de 
Florence, complétés par un enfant de l'Ombrie, l'accomplirent 
dans les choses de l'art. 

On n'attend pas sans doute que ce livre essaie de résumer 
l'histoire immense de l'art italien; à peine sera-t-il possible d'en 
rappeler ici en peu de lignes les principales phases, jusqua 
l'époque où il déborda sur la France et sur l'Europe. Depuis la 



1. Âpud Poliliani epistolas, 1. ix. 

2. Sur toute cette période, V. Hallam, Littérature de l'Europe^ t. I, c. 3, Section 4. 



234 GUERRES D'ITALIE. [xv^ siècle.] 

fin de l'antiquité jusqu'au xiii» siècle , l'art de l'Italie avait été un 
mélange d'éléments romans et d'éléments byzantins '. La pein- 
ture et la sculpture ne connaissaient alors que d'immuables 
types hiératiques. Au xiii» siècle , deux autres éléments , partis 
des deux pôles opposés , vinrent se rencontrer en Italie et illu- 
miner de leur double reflet les rigides fantômes byzantins. ^Le 
style ogival passa les Alpes, d'un élan qui coïncidait avec le mou- 
vement mystique imprimé par saint François d'Assise, et apporta 
en Lombardie , puis en Toscane , les types élancés et pieusement 
passionnés que sa statuaire mariait si bien aux lignes aiguës et 
légères de son architecture. Pendant que les architectes allemands 
et les Français^ les maîtres des Allemands, introduisaient à Vérone, 
à Venise, puis à Florence et à Naples, le style ogivaP, les marins de 
Pise rapportaient dans leur cité le goût antique avec les débris de 
la sculpture grecque, et l'architecte-sculpteur Niccolo de Pise inau- 
gurait dans ses œuvres élégantes le premier essai do la Renais- 
sance. Du mariage de ces deux principes, le sentiment librement 
religieux de la France , de la Gaule chrétienne , et la grâce har- 
monieuse de l'Hellénie , naquit à Florence le père de la peinture 
moderne, l'immortel Giotto. L'observation de la nature vivante 
compléta l'idéal nouveau qui délivra l'Italie des langes de l'hié- 
ratisme byzantin. La peinture italienne montra au monde , pour 
la première fois , la beauté de forme unie à la beauté d'expres- 
sion , et l'amour divin uni à l'amour de la nature. L'art antique, 
dans SCS dernières périodes, avait exprimé quelquefois la passion 
humaine, la passion dans le fini , jamais l'aspiration douloureuse 
vers l'inconnu, jamais la passion du divin et de l'infini. 

L'équilibre des éléments de l'art ne tarda pas à pencher du 
côté de l'antique ; l'impulsion de la Renaissance était trop forte 
et répondait trop bien aux instincts traditionnels de l'Italie, pour 
ne pas entraîner les artistes avec les philosophes et les savants. 
Le système ogival avait été promptement modifié par l'esprit de 

1. Ce mélanf^e existait aussi chez nous; mais le principe byzantin n'y fi)]furait que 
d:m3 une très-faible proportion, tandis qu'en Italie, il régnait à Venise et disputait le 
terrain sur beaucoup d'autres points. Le splendide développement de la mosaïque lui 
appartient. 

2. L'établissement d'une dynastie française à Naples, sous Charles d'Anjou, seconda 
ks conquêtes du style ogival. 



[xv-e siècle.] BRUNELLESCHI. 235 

l'Italie et par les convenances du climat; et la main qui avait 
créé la grande peinture , la main de Giotto , avait laissé aussi sur 
l'arcliitecture sa noble et gracieuse empreinte. Un autre Florentin 
de génie , Filippo Brunelleschi, au lieu d'une simple modification, 
fit une révolution tout entière. « Frappé de stupeur », raconte 
Vasari , « à l'aspect des merveilleux monuments de Rome » , ce 
sanctuaire de l'antiquité , dont l'art du Nord n'avait osé franchir 
les portes ', Brunelleschi étudia profondément le système des 
constructions romaines, pour en reproduire la puissance et en 
dépasser la hardiesse : il appliqua les mathématiques à l'archi- 
tecture avec une rigueur, une certitude inconnues avant lui , et 
jamais égalées depuis; dépassant tout à la fois en science les 
anciens et le moyen âge , il supprima la forêt de supports exté- 
rieurs qui appuyaient la cathédrale ogivale, voulut faire de la 
coupole, employée avec timidité par le moyen âge italien, le 
principe essentiel d'une nouvelle arcliitccture religieuse , et jeta 
dans les airs, soutenu par les seules lois de l'équilibre, le dôme 
gigantesque de Sainte-Marie-des-Fleurs^. Dans son grandiose 
éclectisme, Brunelleschi avait associé aux règles et aux quatre 
ordres antiques restaurés l'ogive , dont il reconnaissait la supé- 
riorité sur le cintre. Après lui ', l'antique ne tarda pas à tout 
envahir dans l'architecture italienne , les lignes comme les pro- 
portions et les ornements \ L'avenir devait décider si la grandeur 
de Brunelleschi n'avait pas été une grandeur toute personnelle, 
et si l'art, spécialement l'art religieux, avait gagné à ce radical 
changement; si, enfin, l'architecture d'origine française était sur- 
passée, était même véritablement remplacée. 

L'Italie n'en doutait pas, toute charmée des élégantes construc- 
tions qui ravivaient ses souvenirs et souriaient à son génie. Elle 
avait raison , tout au moins , de ne pas douter de sa supériorité 



1. L'église des Dominicains, dite de la Minerve, est le seul édifice de Rome où se 
3oit glissée l'ogive. 

2. 131 pieds de diamètre : les coupoles byzantines avaient 30, 40, 50 pieds au plus. 
Le Panthéon et les Invalides en ont 62 et 75. 

3. Mort en 1446. 

4. Leone Batista Alberti anathématise l'arc en tiers-point, et ce qu'il appelle le goût 
tudesque, c'est-à-dire introduit par des Allemands à Florence, et toute la Renaissance 
fait chorus. 



236 GUERRES D'ITALiE. [xv« siècle.] 

dans les autres arts. Tous continuaient à se développer dans une 
magnifique harmonie au sein de la glorieuse Florence. Ghiberti 
et Donato , l'un le rival , l'autre l'ami de Brunelleschi , transpor- 
tant à Florence la tradition agrandie de l'école grecque de Pise, 
avaient enorgueilli leur patrie par des miracles de sculpture : 
Ghiberti, dès le commencement du xv* siècle, avait couvert de 
ses incomparables bas-reliefs ces portes de San -Giovanni que 
Michel-Ange proclama « dignes d'être les portes du Paradis » : les 
Arts secondaires, l'orfèvrerie, la ciselure, la gravure ', la menui- 
serie, étroitement liés aux arts principaux, les aidaient dans leur 
tendance à une plastique plus correcte et plus précise : Paolo 
Uccello introduisait dans la peinture la perspective , et Masolino, 
le clair- obscur, le jeu des ombres et de la lumière, cette magique 
science que ne connaissait pas l'école de Bruges dans son uni- 
forme splendeur : la forte réalité, qu'avaient exprimée Van-Eyck 
et ses rivaux de Cologne, pénétrait, avec Masaccio, dans cette 
Italie cil Giolto avait intronisé l'idéal, et s'associait à l'idéal pour 
l'animer, non pour l'éteindre. « Tout ce qui a été fait avant 
Masaccio est peint », dit le Vasari; « mais tout ce qu'il a fait est 
vivant comme la nature même. » 

Les instruments et les ressources matérielles de l'art ne ces- 
saient de s'accroître : l'importance attachée à la précision des 
formes , depuis que l'expression du visage ne suffisait plus à l'art 
et que le corps humain se dégageait des flottantes draperies du 
moyen âge, amenait l'étude de l'anatomie, et, tandis que le des- 
sin marchait à une perfection toujours plus sévère, la couleur 
s'illuminait d'un éclat inconnu : l'Italie empruntait à l'école 
flamande le procédé de la peinture à l'huile, et le chaud et riche 
coloris des maîtres de Bruges, allumant au soleil orageux de 
l'Adriatique l'éblouissant foyer de Venise, projetait de loin ses 
reflets sur les créations de la peinture florentine, qui avaient 
gardé jusqu'alors dans leur beauté la pâleur originelle de la 
fresque. La couleur, éclose parmi les nuages des étés du Nord, 
venait demander au ciel brillant et changeant des lagunes ses 
suprêmes magnificences, et Giorgion, unissant à l'éclat de Bruges 

1. La jrravure sur cuivre fut inventée vers 1160. 



[iv^ siècle.] LES ARTS EN ITALIE. 237 

le clair-obscur de Florence , élevait la bannière de la puissante 
école vénitienne. D'une extrémité à l'autre de l'Italie, l'art dé- 
ployait, dans toutes les directions, une ardeur, une force, une 
fécondité indicibles : des maîtres illustres et de florissantes écoles 
surgissaient dans les moindres cités; l'universalité encyclopé- 
dique des bommes qui dirigeaient ce prodigieux essor confond 
l'imagination; les principaux artistes, cultivant à la fois toutes 
les brancbes de l'art, étaient en même temps à la tôte du mouve- 
ment des sciences exactes et naturelles, et s'associaient à tous les 
progrès des lettres et de la philosophie : l'architecte Leone -Bat- 
tista Alberti inventait l'optique et la sonde marine , égalait dans 
les exercices du corps les athlètes et les héros de l'ancienne 
Grèce, improvisait, au sein de l'Académie platonicienne, un 
commentaire sur le sens symbolique et philosophique de l'Enéide ; 
« architecte, peintre, sculpteur, graveur, perspectiviste, musicien, 
orateur, poète, critique, historien, moraliste, physicien, mathé- 
maticien , Léon -Battista Alberti serait unique dans l'histoire , si 
Léonard de Vinci n'eût point existé '. » Dans cet impérissable 
nom du Vinci se résument toutes les grandeurs de Florence , si 
pourtant une seule ville a droit de réclamer cet homme que 
revendique l'humanité tout entière. 

En Léonard se résume, à un degré bien plus sublime que chez 
Alberti, cette universahté qui fut le caractère du génie italien, et 
surtout ce double élan qui emporta l'Italie de la Renaissance à la 
fois vers le réel et vers le beau , vers les sciences de la nature et 
vers les arts plastiques. Léonard est la personnification de ce 
naturalisme héroïque qui se manifesta dans Florence en même 
temps que l'idéalisme abstrait et mystique des néo-platoniciens, 
principes parfois alliés, contraires au fond. Léonard est la réaction 
même contre le christianisme ascétique du moyen âge , qui crai- 
gnait et repoussait la nature, en dehors comme au dedans de 
l'homme. Il tend, avec une aspiration immense, dans l'ordre de la 
;5cience, à pénétrer, à dominer la nature, dans la sphère de l'art, 

1. Leclanché, Commentaires sur Vasari. Nous avons fait des emprunts, sur la marche 
et le développement de l'art, à l'ouvrage de M. H. Fortoul, De l'Art en Allemagne, 
publié en 1841 ; mais avec des réserves nécessaires, l'auteur attribuant à TAllemagne- 
des éléments dont l'origine française n'est plus douteuse aujourd'liui. 



238 GUERRES D'ITALIE. [xv^ siècle.] 

à exprimer la nature , mais la nature avec toute la poésie de ses 
formes sans nombre et de sa vie infime, comme la comprenaient 
les anciens, avec toute la précision, la rectitude et l'harmonie de 
ses grandes lois, comme la comprendront les modernes. Il est à la 
fois Archimède et Apelle , Galilée et Buffon ; un Aristote artiste , 
pourrait-on dire. Il reprend, avec une sûreté de déduction et une 
audace d'intuition inouïes , la parole de Roger Bacon : « l'obser- 
vation et l'expérience nous donneront le monde » . Il prophétise 
toutes les hautes découvertes de l'astronomie, de la physique, de 
la géologie, de l'histoire naturelle'. Comme un conquérant qui 
fait du haut d'une montagne la distribution de ses royaumes, il 
appelle de loin tous les découvreurs et leur partage les règnes de 
la nature à conquérir. Aussi fécond dans la pratique que dans la 
théorie, de la même main qui bâtit des citadelles et qui dessine le 
heau système d'irrigation de la Lombardie , il évoque sur la toile 
ces souriantes et rayonnantes images qu'il peut bien déguiser sous 
les noms de Jésus, de Marie ou de Jean -Baptiste, mais qui ne 
sont, en réalité, que les divinités du paganisme éclairé et agrandi, 
que les dieux de la religion du grand Pan ( ses monstres et ses 
terribles batailles ne sont que l'autre aspect des choses , la nature 
dans ses violences). Giotto est bien loin. L'homme enivré de lui- 
même et de sa royauté naissante sur la nature se chante ici son 
propre hymne au lieu de reporter la louange à son auteur. Seule 
peut-être , dans l'œuvre de Léonard , l'immortelle Cène de Milan 
n'est point païenne ; mais , dans son austère majesté , elle est plus 
philosophique et historique que chrétienne. Toute la conception 

1. Il indique le vrai système planétaire , la machine à vapeur, le thermomètre, 
le baromètre, le mortier à bombe. Il signale, dans les tei-mes les plus lucides, l'unité 
de composition de l'être organisé, la théorie de Geoffroy Saint-Hilairo. « Les décou- 
vertes qui illustrèrent les Galilée , les Kepler, les j\lœstlin , les IMaurolicus, les Cas- 
telli... le système de Copernic, et jusqu'aux théories de nos géologues modernes, sont 
indiqués par Léonard de Vinci dans l'espace de quelques images (Hallam, Littérature de 
l'Europe, etc. ; c. 3, section 5). Il avait des notions profondes des lois du mouvement, 
de la vision, etc. Ses écrits attestent que le mouvement annuel de la terre était dès lors 
admis par beaucoup de philosophes. Les antiques enseignements de Pythagore recom- 
mençaient à percer sous le système de Ptolémée. — V. Vcnturi, Essai sur les ouvrages 
physico-matltémaliques de Léonard de Vinci (Paris, an v de la république ). Les manuscrits 
de Léonard de Vinci appartiennent ù la France, où ce grand homme a fini ses jours : 
souvent promis à la France et au monde, ils n'ont pas encore été publiés, à l'exception 
de son Traité de la jyeinluie. 



[xve siècle.] LÉONARD DE VINCI. 239 

idéale du xiii« siècle a disparu, remplacée par la réalité historique 
élevée au sublime. 

Léonard avait donné le dernier mot de la pure Renaissance et 
de la perfection plastique , mais non le dernier mot de l'art ita- 
lien. Après le grand païen, un suprême effort allait se faire pour 
réunir , comme nous l'avons indiqué , dans une harmonie finale , 
aux pieds du Dieu des chrétiens, le christianisme et l'antiquité, 
l'Ancien et le Nouveau Testament, la Grèce et le moyen âge. 
Raphaël et Michel-Ange allaient paraître. 

Magnifique spectacle! avons-nous dit; merveilleux épanouisse- 
ment de civilisation qui dépassait de si loin le reste de la chré- 
tienté ! Ne semhlerait-il pas que l'Italie dût régner sur l'Europe 
par l'esprit ainsi qu'elle avait régné autrefois par l'épée! Elle 
allait régner, en effet, mais comme la Grèce autrefois sur Rome, 
comme l'esclave règne sur le maître ignorant qui l'asservit et 
qu'il enseigne ! 

L'art et la science étaient debout en Itahe, la tète dans les nues. 
La société croulait. L'arbre couvert d'un feuillage luxuriant et de 
fleurs incomparables était rongé au cœur. Le monde idéal de 
l'art et le monde social et politique offraient un contraste à don- 
ner le vertige. Il y avait là , entre le beau et le bien , un divorce 
tel que le genre humain n'avait rien vu de semblable ; l'esthé- 
tique de Phidias et d'Apelle avec les mœurs de la Rome des 
Césars! La société périssait, non par affaissement et langueur, 
mais par fermentation dissolvante. Ces fiévreuses énergies, qui, 
chez les uns , s'épuraient et se calmaient pour enfanter des chefs- 
d'œuvTe, tournaient chez les autres à toutes les fureurs des sens, 
à toutes les dépravations de l'esprit, à tous les délires du crime. 
Les vertus politiques périssaient chez le citoyen; les vertus reli- 
gieuses chez le prêtre. Les populations flottaient de l'incrédulité 
aux superstitions des sciences occultes * . La liberté pohtique s'é- 

1. - Les iniquités et les péchés s'étoiont multipliés en Italie, parce que ce pays 
îivoit perdu la foi du Christ. On croyoit généralement que tout dans le monde, et les 
choses humaines surtout, n'avoient d'autre cause que le hasard. Certains pensoient 
qu'elles étoient gouvernées par les mouvements et les influences célestes. On nioit la 
\ie future ; on se moquoit de la religion. Les sages du monde la trouvoient trop 
simple , bonne tout au plps pour les femmes et les ignorants. Quelques-uns n'y 
voyoient qu'un mensonge d'invention humaine Toute l'Italie étoit livrée à l'incré- 



240 GUERRES D'ITALIE. [xv* siècle.] 

teignait presque partout. Les républiques s'étaient perdues dans 
d'étroites oligarchies ou dans des tyrannies, œuvres de la cor- 
ruption ou de la violence, et ces oligarchies ou ces tyrannies 
étaient de beaucoup dépassées dans le mal par la royauté héré- 
ditaire de Naples et bien plus encore par la royauté théocratique 
de Rome. Depuis Nicolas V et Pie II, chez qui le génie politique, 
l'amour des lettres, la dignité des mœurs, couvraient encore l'af- 
faiblissement de la foi et du sentiment chrétien , la papauté avait 
descendu tous les degrés de l'abîme; par le farouche et avide 
Paul II, par le fangeux et sanglant Sixte IV, qui avait fait du 
Vatican une Gomorrhe rivale en abomination du sérail othoman, 
par Innocent VIII, patron de tous les forfaits, sous qui Rome avait 
été une caverne de voleurs, d'assassins et de ravisseurs, la 
papauté était arrivée jusqu'à Alexandre VI. Rome , revenue aux 
jours de Tibère et de Néron , saluait d'acclamations idolàtriques 
le monstre qu'un conclave simoniaque venait de proclamer le 
vicaire du Christ ' : l'inceste , le meurtre , la révolte contre Dieu 
et contre la nature semblaient avoir pris définitivement posses- 
sion de la chaire de saint Pierre par cet homme qui résumait, 
avec une effroyable grandeur, les vices et les crimes de ses devan- 
ciers , et qui apparaissait comme une incarnation de l'esprit du 
mal. 

L'excès du mal suscite une héroïque tentative de réaction. 
Un homme, en qui revit le moyen âge dans toute sa ferveur, 
le dominicain Girolamo Savonarola (Ferrarais de naissance, 
Florentin d'adoption; toute grandeur naissait ou aboutissait 
à Florence), se lève et annonce, de la part de Dieu, à Florence, 
à Rome, à l'Italie, un immense châtiment et la nécessité de 
la pénitence , la nécessité de passer par les angoisses de la mort 

dulité Les femmes elles-mêmes nioient la foi du Christ, et tous, hommes et fem- 
mes , retournoient aux usages des païens , se plaisoieut dans l'étude des poètes , des 
astrologues et de toutes les superstitions. » Benivieni, ap. Perrens; Jérôme Savonarvle j 
p. 44, 2« édit. 

1, Caesare magna fuit, nunc Roma est maxima ; sextus 

Régnât Alexander. lUe vir, iste Deus. 

" Rome fut grande sous César : elle est bien plus grande, aujourd'hui que règne 
Alexandre VI. L'un fut un homme, l'autre est un Dieu. >• 

Inscription citée par Sismondi, liépubliq. italiennes, t. XII, p. 62. 



[xv« siècle.] ALEXANDRE VI ET SAVONAROLA. 241 

pour renaître et relever la cité du juste. Tribun et prophète, 
il prétend régénérer le catholicisme et l'Italie en les retrempant 
dans leur passé, en les refoulant jusqu'au xiii* siècle. Il tonne à 
la fois contre toutes les nouveautés et contre toutes les corrup- 
tions , contre les horribles scandales de la cour de Rome , contre 
l'art païen et la science païenne ' , contre le luxe et les voluptés , 
contre les idées et contre les mœurs. Sa parole éclate avec une 
telle puissance que Florence se convertit et quitte brusquement 
ses atours de courtisane pour les voiles de religieuse ; les héros 
du néo-platonisme, Marsile Ficin, Pic de La Mirandole lui-même, 
s'inclinent devant le grand ascète; une grande partie des artistes, 
Fra-Bartoloméo en tète, se rejettent de l'école de Léonard vers 
les sentiments, sinon vers les formes de Giotto et du mystique 
Fra-Angelico; la Renaissance et ses patrons, les Médicis, chan- 
cellent sous le flot de la réaction populaire ; le Vatican se trouble, 
surpris, comme la Babylone de Balthazar , au milieu de l'orgie. 
Alexandre VI essaie d'imposer silence au prophète avec un cha- 
peau de cardinal. « Je ne veux d'autre chapeau que celui du 
martyre, rougi dans mon sang! » répond publiquement Savo- 
narola. Alexandre VI recule , saisi de stupeur : « Cet homme , 
s'écrie-t-il, est un vrai serviteur de Dieu! » 

Ces démons ivres des fureurs de la chair ne sont pas encore le 
dernier degré de l'abîme : le remords passe quelquefois sur eux 
comme un orage ; le démon sophiste, le démon de l'orgueil abstrait 
est le seul qui ne se repente jamais! 

Remords stérile! éclair fugitif! Alexandre se replonge dans son 
enfer , et la lutte ne tardera pas à s'engager entre le pontife et le 
prophète. 

Savonarola domine à Florence : il étonne, il ébranle au dehors. 
Mais l'Italie entière ne se précipite point à genoux sous le sac de 
cendre comme il l'y conviait; l'impiété résiste, la conversion 
tarde, le déluge approche. Il viendra un vengeur qui réformera 
par l'épée l'Église et l'Italie. Le prophète est la voix ; l'autre sera 
le bras. Il viendra d'outre les monts. Ce ne sera pas l'empereur. 



1. Il n'était point ennemi de toute science; cai- il organisa dans son couvent de 
Saint-Marc une école de langues orientales. 

vu. <6 



242 GU£URES D'ITALIE. [xv* siècle.] 

L'empereur est impuissant, comme le pape est maudit. Ce sera le 
fils de saint Louis. Le peuple des croisades, le grand peuple 
fidèle du moyen âge , la France , est appelée à châtier et à sauver 
l'Italie , à « réformer l'Italie et l'Égiise, » à « servir de ministre à 
la Justice ! » 

Illusion du génie évoquant un passé qui ne peut revenir ! La 
France de Jeanne Darc, durant l'extase sublime de 1429, eût 
compris sans doute ; la France de Louis XI ne saurait compren- 
dre. La mission de la France du moyen âge est finie ; celle de la 
France moderne n'a pas commencé. Et, d'ailleurs, une nation 
peut bien être délivrée par une autre nation du joug étranger, 
mais ne saurait s'affranchir que par ses propres efforts des maux 
dont la source est en elle-même. C'est la profonde erreur du 
cosmopolitisme catholique. Savonarola méconnaît les vraies 
causes de la chute de l'Italie , et renouvelle , lui si patriote et si 
pur, les égarements par lesquels sa patrie s'est perdue. 

La perte de l'Italie, en effet, a été le cosmopolitisme transmis 
de la Rome des Césars à la Rome des papes. Tandis que les autres 
peuples ont été se formant, se concentrant, se constituant selon 
leur génie propre, cette brillante civilisation italienne mécon- 
naissait le principe essentiel de la civilisation moderne , la per- 
sonnalité des nations. L'Italie gardait l'habitude de s'ouvrir à tous 
les peuples, espérant toujours les dominerions de nouveau par 
l'empereur ou par le pontife. L'Italie voulait être un organe cen- 
tral et non un corps indépendant, et son rêve de domination uni- 
verselle l'empêchait de constituer sa nationalité et aboutissait à la 
servitude. Toutes les républiques, excepté Venise, qui dut sa force 
et sa durée à cette exception, reconnaissaient au-dessus d'elles 
l'empereur ou le pape. Si l'on n'eût senti que le poids de l'un des 
deux, on l'eût secoué à la fin ; mais la perpétuelle bascule des deux 
puissances épuise l'Italie en vaines actions et réactions. Guelfes et 
Gibelins font qu'il n'y a pas d'Italiens. Aucun des deux grands 
partis n'hésite à appeler l'étranger, qui n'est plus l'étranger dès 
qu'il soutient le pape, pour les Guelfes, ou l'empereur, pour les 
Gibelins. Les républiques, à leur tour, dans leurs querelles de 
ville à ville, ne font point de différence entre Vétranger italien ou 
l'étransfer véritable. 



pcv« siècle.] DÉCADENCE POLITIQUE. 243 

On voit quelle est l'erreur de Savonarola. L'Italie marche à sa 
perte pour avoir demandé son salut au pape et à l'empereur. 
Maintenant qu'elle n'espère plus rien de l'empereur, l'étranger 
allemand, ni du pape, « l'éternel étranger », comme on l'a 
nommé, puisqu'il ne peut être ni chef ni membre d'aucune 
nation, Savonarola appelle un troisième étranger, le roi de 
France ' . 

Autre principe de décadence dérivant du premier! L'esprit ita- 
lien a été trop large d'une part, trop étroit de l'autre. Pas de 
nation : le monde et la commune. Le monde! l'Italie n'a pu le 
saisir. La commune! elle se réduit de plus en plus, comme force 
collective. Les conquêtes opérées par des communes sur d'autres 
communes ne sont pas des agglomérations, mais des destructions 
de forces politiques. La commune vaincue disparaît; la victorieuse, 
plus grande en territoire , est plus faible en citoyens ! Les démo- 
craties tournent en oligarchies. Comme autrefois les hommes 
civilement libres diminuaient sous l'empire romain , ainsi dimi- 
nuent les hommes politiquement libres dans les cités italiennes; 
un historien a donné des chiffres d'une éloquence terrible : l'Ita- 
lie aurait eu, au xin* siècle, près de 1,800,000 citoyens investis 
des droits pohtiques-; dix fois moins au xiv; dix fois moins 
encore, c'est-à-dire environ 18,000 au xv* ^ ! Les oligarchies ten- 
dent à tomber, presque partout, sous des tyrannies, et ces tyran- 
nies, à leur tour, sont faibles, malgré l'intelligence supérieure de 
certains tyrans "*, parce qu'elles n'expriment pas des puissances 
collectives ni des sentiments de masses. Les fils de condottieri et 
les fils de banquiers qui se partagent les principautés achèvent 
d'éteindre la vie politique. 

Sur ce point, Savonarola voit plus clair : il fera , pour raviver 
la république à Florence, des efforts qui ajouteront du moins 
quelques jours glorieux aux souvenirs de l'Athènes italienne, et, 

1. Gênes et Flor-ence avaient donné l'exemple depuis un siècle. 

2. Alors que le droit politique, grande et glorieuse innovation, était fondé exclu- 
sivement sur le travail , et qu'on ne votait que comme exerçant une profession. On 
était, dans le vrai sens du mot, citoyen actif. 

3. Sismondi; Républiques italiennes, t. XII , p. 17. Ces chiffres ne sauraient être 
qu'approximatifs. 

4. Les Sforza de Milan, par exemple. 



2i4 GUERRES D'ITALIE. [xv siècle.l 

longtemps encore après sa mort , son ombre disputera sa chère 
Florence à la ruine commune de l'Italie. 

Pour nous résumer, à la fin du xv' siècle, les esprits, jetés hors 
de la politique et de la liberté, sont, les uns à l'art, les autres à la 
vie effrénée des sens et des ambitions perverses. Les idées géné- 
rales ont émigré dans la métaphysique pure et la physique. Plus 
de jurisconsultes ; plus de théoriciens du droit civil et du droit 
politique. Pkis d'idéal social; plus de juste et d'injuste, ni de 
régie de la vie. De 'à cet effraynnt divorce que nous avons signalé 
entre l'idéal et le réel * . L'esprit de l'Italie est remonté dans le 
ciel de l'art. Son corps est en enfer 2. 

Ainsi divisée contre elle-même, dissoute politiquement, dissoute 
moralement, comment l'Italie résisterait -elle à l'invasion? Sa 
splendeur et sa faiblesse l'attirent également; et ce n'est pas 
assez; elle n'est pas seulement prête à la subir : elle l'appelle! 
Celui que Savonarola invoque comme im fléau de Dieu , d'autres 
lui font signe comme à un instrument d'intrigue! Les princes 
d'Italie ne comprennent pas que le temps n'est plus des passa- 
gères descentes impériales ou des petites guerres angevines et 
aragonaises : trois grandes et ambitieuses monarchies , libres de 
porter au dehors avec persévérance tout le poids de leurs forces, 
la Turquie, l'Espagne, la France, pressent l'Italie à l'est, au sud, à 
l'ouest; ce n'est pas la volonté qui manque à l'empereur Maximi- 
lien pour fermer le cercle au nord avec l'Allemagne. Quand les 
étrangers remettront le pied en Italie, ils n'eu sortiront plus. 

Le premier danger était venu des Turcs ^ Après la prise de 
Constantinople, l'héroïque résistance des Magyars, des Roumans, 
des Albanais , avait seule suspendu le débordement des barbares 

1. Ce divorce se retrouve parfois dans la vie des artistes mêmes. Pérugin, le peintre 
des madones et des saintes, qui garde contre Léonard la tradition chrétienne, n'a plus 
que la forme, le moule, mais non la pensée de ses maîtres. Au dire de Vasari, il ne 
croit pas à l'immortalité de l'âme ! Et ces Siciliens qui s'arrachent par le poignard le 
secret de Jean de Bruges ! Il y a là d'étranges et terribles histoires ! 

2. Sur l'ensemble des destinées de l'Italie au moyen âge , V. le beau livre de M. Ed- 
gar Quinet ; les Rc'voMions d'Italie, 1. 1 et t. II, 1" part. Jamais ce grand sujet n'avait 
été pénétré à de telles profondeurs. 

3. Danger plus grand pour l'Europe, en général, que nous ne l'avions admis. 
V. notre t.A'I, p. 488. 11. Michelet en a montré éloquemment toute retendue. V. Réforme, 
1. 1". 



[1478-1480] APPEL A L'ÉTRANGER. 245 

sur l'Europe centrale et méridionale. Le sabre hongrois avait 
sauvé l'Allemagne; mais le torrent othoman n'en avait pas moins 
roulé jusqu'à l'Adriatique, et l'Italie était restée sous le coup des 
menaces de Mahomet II. Des deux répuhhques maritimes, l'une, 
Gènes, était ruinée par la perte de ses possessions du Levant ' ; 
l'autre, Venise, avait encore augmenté sa vaste domination dans 
l'Archipel et dans l'Adriatique à la faveur de ces mômes catastro- 
phes qui ruinaient sa rivale * ; elle avait défendu opiniâtrement 
ses domaines, quinze années durant, contre les furieuses attaques 
des barbares ; mais la gloire de Venise avait été la honte du reste de 
l'Italie ; personne n'avait porté secours aux Vénitiens, lorsque, par 
trois fois, les incendies allumés par l'invasion turque, avaient 
roulé comme une mer de feu dans le Frioul. Venise s'étant dé- 
cidée à acheter la paix avec le Turc, en sacrifiant quelques posi- 
tions dans laMorée et l'Albanie (1479), le pape et le roi deNaples 
n'avaient pas caché leur regret que Venise n'eût pas été plus 
abaissée et plus humiliée par les infidèles. L'année même oiî les 
Turcs pénétrèrent dans la Marche Trévisane, le pape avait appelé 
les Suisses en Lombardie contre les Sforza (1478); Venise, à son 
tour, pour se venger du pape et du roi de Naples, s'entendit avec 
Florence, c'est-à-dire avec les Médicis, et tâcha de susciter contre 
le Napolitain soit le duc René de Lorraine , héritier naturel des 
droits de la maison d'Anjou sur Naples, soit même un prétendant 
plus formidable, le roi Louis XI. Le régent de Milan, Ludovic 
Sforza, le prince le plus éclairé et le moins mauvais, sinon le 
meilleur, de Fltalie % s'interposa et fit abandonner par Florence 
ce dangereux appel à Fétranger (1480). Mais Venise n'avait point 
pardonné, et ne craignit pas, pour atteindre le roi de Naples, 
d'attirer les Turcs à Otrante ! Le sac d'Otrantc et l'occupation de 
ce point de débarquement par les musulmans répandirent Feffroi 



1. Elle avait perdu Péra, le faubourg latin de Constantinople , qui M donnait le 
Bosphore, et Caffa, le port de Crimée qui était l'entrepôt du commerce de l'Europe 
avec la Perse et l'Asie centrale (1453-1475). 

2. Elle s'était saisie de Chypre , en 1473 , à l'extinction de la dynastie française de 
Lusignan. 

3. Le grand protecteur de Léonard de Vinci, qu'il appela et garda de longues 
années à Milan. Ludovic gouvernait au nom de son neveu Jean Galéaz, encore 
enfant. 



246 GUERRES D'ITALIE. [1481-1486] 

dans toute l'Italie : on savait que le terrible conquérant de Gon- 
stantinople haletait après Rome, comme autrefois Alarik ou Attila! 
La mort de Mahomet II (3 mai 1481) détourna la tempête : ses 
deux fils Bayézid (Bajazet II) et Djem (Zizim) se disputèrent sa 
succession : Bayézid vainqueur s'engagea ensuite dans une guerre 
assez malheureuse contre le Soudan mameluk d'Egypte et de 
Syrie, n'essaya pas de conquérir une seconde fois Otrante reprise 
par les Napolitains, et évita d'attaquer les chrétiens, qui eussent 
pu soutenir les prétentions de son frère, devenu leur hôte. Djem 
s'était réfugié à Rhodes sous la protection des chevaliers de Saint- 
Jean, qui l'envoyèrent en France quelque temps avant la mort de 
Louis XI : Djem habita plusieurs années la commanderie de 
Bourganeuf , au fond du comté de la Marche, et le séjour de ce 
prince othoman en France ne contribua pas peu à exciter vers 
l'Italie et l'Orient l'imagination de Charles VIII. 

L'invasion turque éloignée, les gouvernements italiens recom- 
mencèrent à s'entre-battre ; puis la guerre civile éclata dans le 
royaume de Naples, où le vieux roi, Ferdinand le Bâtard, spécu- 
lait sur la faim de ses sujets par d'odieux monopoles : il accaparait 
a toute la marchandise de son royaume » , dit Comincs. Le pape 
Sixte IV était son complice dans l'accaparement des grains. In- 
nocent VIII, successeur de Sixte IV (1484), se brouilla avec Fer- 
dinand, soutint les barons napolitains révoltés, et offrit l'investi- 
ture du royaume de Naples au duc de Lorraine; mais le duc René, 
qui n'avait point encore alors perdu tout espoir de recouvrer la 
Provence , ne voulut point abandonner les intérêts qui le rete- 
naient en France, ni se lancer dans une pareille entreprise sans 
être soutenu par le gouvernement français (1485). Le pape conti- 
nuai! cependant à négocier en France, et les princes italiens ne 
furent pas seuls à s'en inquiéter. Les rois des Espagnes, Ferdi- 
nand et Isabelle, qui possédaient la Sardaigne et la Sicile, et qui 
désiraient écarter également de l'Italie les Turcs et les Français, 
intervinrent en faveur de leur cousin de Naples, et lirent accepter 
leur médiation; mais les conditions de la paix furent bientôt vio- 
lées par Ferdinand de Naples : il dépouilla et fit périr beaucoup de 
grands seigneurs au mépris de l'amnistie proclamée; d'autres, à 
la tète desquels Antonello de San-Severino, prince de Salerne, se 



[148G-l't90] DISCORDES DE L'ITALIE. 247 

réfugièrent en France, et n'épargnèrent nul effort pour préparer 
l'orage qui devait les venger : les cruautés et les extorsions de 
Ferdinand avaient réveillé l'ancien parti d'Anjou dans la noblesse 
et dans le peuple de Naples. 

L'appel aux Français s'éleva sur ces entrefaites d'une autre 
extrémité de l'Italie : Gènes, affranchie de la suzeraineté milanaise 
par une insurrection, puis insurgée de nouveau contre la tyrannie 
du doge qu'elle s'était donné, invoqua cette vieille suzeraineté fran- 
çaise que Louis XI avait déléguée naguère au duc de Milan : Lu- 
dovic Sforza parvint à arrêter l'effet de cet appel, et à faire rendre 
amiablement à son neveu le titre, à lui l'autorité de doge de 
Gênes. Le gouvernement français, absorbé par la guerre de Bre- 
tagne, agréa cet arrangement, à condition que Ludovic reconnût 
la suprématie de la couronne de France sur Gênes (1490). 
Charles VIII venait de faire au pape une concession plus contraire 
aux intérêts extérieurs de la France : Innocent VIII, déconsidéré 
pour avoir abandonné les rebelles de Naples après les avoir 
poussés à la révolte, espérait relever son influence par la posses- 
sion de la personne de Djcm, cet illustre exilé qui pouvait être 
appelé à un si grand rôle dans les affaires d'Orient : Innocent de- 
manda donc instamment Djem au roi de France et au grand- 
maître de Rhodes , et Charles VIII laissa partir Djem , sauf à le 
reprendre plus tard pour en faire l'instrument de ses romanesques 
desseins sur Constantinople. Au moment où Djem allait quitter la 
France, arrivait à Paris un ambassadeur de son frère Bajazet II, 
qui venait proposer au roi l'alliance des Othomans à des conditions 
avantageuses pour la France et pour la chrétienté : le sultan 
requérait Charles VIII de garder Djem toute sa vie en France, et 
de s'unir aux Othomans contre les Mameluks d'Egypte et de Syrie : 
à ce prix, il promettait de céder la Palestine à la France, après 
qu'il l'aurait enlevée aux Mameluks , et il offrait à Charles VIII 
toutes les reliques conquises à Constantinople et en Grèce , avec 
une forte pension pour l'entretien de Djem '. Les positions que la 
Provence avait données à la France sur la Méditerranée, et le 
souvenir des croisades et des Francs, toujours vivant chez les 

1. Guillaume de Jaligni, p. 65, dans le Recueil de Godefroi. 



248 GUERRES D'ITALIE. [1489-1492; 

populations de la Syrie , rendaient l'entreprise proposée par Ba- 
jazet moins chimérique que ne l'étaient les projets du roi contre 
les Turcs ' ; mais Charles ne comprit pas plus les intérêts de la 
France en Orient qu'en France même (1489). 

Les excitations qui partaient sans cesse de l'Italie n'expliquent 
que trop la direction imprimée à l'ambition du jeune roi. Inno- 
cent VIII ne cessait de provoquer Charles à attaquer Naples. Ce 
pontife mourut le 25 juillet 1492, avant que la France fût prête à 
répondre à ses instances^. Laurent de Médicis l'avait précédé 
dans le tombeau (8 avril 1492) : l'éclatante auréole dont les arts 
et les lettres entouraient « ce prince du gouvernement » florentin 
avait longtemps caché aux regards de l'étranger l'affaissement 
politique de Florence^ : Laurent, néanmoins, n'avait pas possédé 
les qualités pratiques de l'homme d'état au même degré que les 
facultés de l'imagination et de l'intelligence spéculative , et l'un 
de ses derniers actes avait été aussi peu honorable pour sa maison 
que pour la république : la grande banque qui avait fait la for- 
tune des Médicis, simples particuliers, était en décadence depuis 
que les Médicis devenaient princes, et que leurs facteurs se trans- 
formaient en représentants de princes. La banque, depuis nombre 
d'années, ne se soutenait plus qu'aux dépens des revenus de 
l'État ; les choses en vinrent à tel point qu'il fallut que la maison 
de Médicis ou la république de Florence fit banqueroute. Ce fut 
la république qu'on sacrifia! On réduisit l'intérêt de la dette 
publique de trois à un et demi pour cent; on supprima beaucoup 
de fondations pieuses; on altéra les monnaies, pour sauver la for- 
tune des Médicis , que Laurent put ainsi retirer du commerce et 

1. Il y avait, dans cette transaction avec les Turcs, le gi'and avantagée d'assurer aux 
chrétiens le libre commerce avec l'Egypte, et, par l'Egypte, avec l'Inde. 

2. Le journal contemporain de Stefano Infessura raconte sur les derniers jours 
d'Innocent VIII une effroyable anecdote. Un médecin juif ayant persuade au pape de 
tenter le prétendu remède de la transfusion du sang, trois jeunes garçons furent suc- 
cessivement soumis à l'appareil qui devait faire passer le sang de leurs veines dans 
celles du vieillard. Tous trois moururent dès le commencement de l'opération , et le 
médecin juif prit la fuite plutôt que de faire de nouvelles victimes. Sismondi , Rcpu- 
bliq. italiennes, XI, 555, d'après le Diario di Slefano Infessura. 

3. V. dans les Révolutions d'Italie, d'Edgar Quinet, t. II, c. xiv, l'exposé de la manière 
dont les Médicis étaient parvenus à la direction de Florence en s'interposant entre la 
plèbe et l'aristocratie bourgeoise, et en patronant une répartition de l'impôt plus équi- 
table que celle qu'avait établie l'aristocratie. 



[1492-1493] MÉDICIS ET SFORZA. 24S 

convertir en fonds de terre ( 1490). Cet énorme abus d'une auto- 
rité extralégale ranima les regrets des amis de la liberté, et 
fournit des armes redoutables au tribun sacré qui déjà bravait 
ouvertement les Médicis. Pierre de Médicis, jeune homme de 
vingt et un ans , succéda néanmoins au pouvoir de son père sans 
résistance immédiate ; mais il était douteux qu'il pût se maintenir 
longtemps devant l'agitation croissante que soulevaient les prédi- 
cations de Savonarola. 

Quelques reproches qu'eût pu mériter Laurent le Magnifique, 
sa mort fut un malheur pour l'Italie. Laurent eût tâché de 
détourner l'orage qui menaçait la Péninsule ; son fils , au con- 
traire, attira la tempête. Il existait un pacte fédéral entre Naples, 
Milan, Florence et Ferrare, et Ludovic Sforza eût souhaité non- 
seulement de resserrer cette alliance , mais d'engager le pape et 
Venise dans une confédération générale qui pût fermer l'Italie 
aux étrangers. Le vieux roi Ferdinand de Naples agréait ce des- 
sein, dont le succès lui importait plus qu'à personne; mais son 
tîls Alphonse, duc de Calabre, beau-père du duc de Milan, Jean 
Galéaz, ne pardonnait pas à Ludovic de ne laisser qu'un vain 
titre à ce prince et de perpétuer sa minorité : Alphonse, qui aspi- 
rait avec une ambition violente et aveugle à la domination de 
l'Italie, entraîna son père et Pierre de Médicis, mari d'une Napo- 
litaine, et un traité particulier entre Florence et Naples rompit la 
quadruple alliance : Ludovic, aussi irrité qu'effrayé, fit signer une 
contre-ligue au nouveau pape Alexandre VI et à Venise. Il ne s'en 
tint pas là : il sentit qu'Alphonse, une fois roi de Naples, ferait tout 
pour lui arracher le pouvoir et la vie, afin de régner à Milan sous 
le nom de l'incapable Jean Galéaz : le changement de la politique 
.florentine Jevait le principal obstacle aux desseins d'Alphonse; la 
contre-ligue était une faible garantie, car personne ne pouvait se 
fier au pape, et l'appui de l'astucieuse et envahissante Venise 
n'était guère plus sûr pour Ludovic. Le sentiment de son danger 
poussa cet esprit prudent et circonspect aux dernières extrémités. 
Il ne se sentait pas soutenu par l'affection des Lombards , qu'il 
accablait d'impôts; il recourut aux étrangers, qu'il s'était efforcé 
jusqu'alors , avec une grande sollicitude , d'écarter de l'Italie. Il 
offrit la main de sa nièce Blanche Sforza, sœur du duc titulaire 



250 GUERRES D'ITALIE. [1493] 

Jean Galéaz, avec une dot de 400,000 ducats, à Maximilien, qui 
venait de succéder sur le trône impérial à son père Frédéric III 
(20 août 1493), obtint en échange un diplôme secret qui lui con- 
férait l'investiture du duché de Milan, refusée jusqu'alors aux 
Sforza, et, d'autre part, dépêcha une ambassade à Charles VIII, 
dans le courant de 1493, pour l'exhorter à revendiquer « son 
royaume de Naples ». Des agents secrets avaient déjà sondé le 
terrain. Les envoyés de Ludovic, secondés par les émigrés napo- 
litains, montrèrent à Charles VIII les passages des Alpes ouverts 
par l'alliance de la Savoie et par la vassalité du marquisat de 
Saluées, qui relevait du Dauphiné; toutes les ressources de Milan 
et de Gènes au service des armes françaises ; les états de l'Italie 
centrale, et surtout la cour de Rome, disposés à embrasser la 
cause française contre les princes aragonais ; enfin la haine géné- 
rale des Napolitains pour la maison régnante : le succès de l'en- 
treprise était, suivant eux, certain et facile. 

L'accueil que fit Charles VIII aux ouvertures de Ludovic dépassa 
les espérances et peut-être les désirs de celui-ci : le jeune roi était 
tout persuadé d'avance, comme ne l'attestaient que trop les 
déplorables traités qu'il venait de conclure avec l'Angleterre, 
l'Espagne et l'Autriche , afin d'acheter sa liberté d'action vis-à-vis 
de l'Italie. Le « voyage d'Italie » ne fut pourtant pas décidé sans 
opposition. Madame Anne de France et son mari, et les des 
Querdes, les Comines, les Graville, tous les politiques formés à 
l'école de Louis XI , tous les conseillers qui avaient l'expérience 
des affaires et Fintelligence des intérêts de Fétat, s'efforcèrent 
d'arrêter le fatal entraînement de Charles VIII, et de lui faire 
accepter les propositions du vieux roi de Naples , qui offrait de 
payer tribut et de tenir son royaume en fief de la couronne de 
France. Le maréchal des Querdes surtout luttait contre l'expédi- 
tion d'Italie, après avoir lutté en vain contre les traités d'Étaples 
et de Senlis : il eût bien souhaité d'entraîner dans une autre 
direction les armes de la France : « il avait accoutumé de dire que 
la grandeur et le repos de la France dépendaient de la conquête 
des Pays-Bas *. » Toutes les représentations furent inutiles. La 

l. Leiiglet-Dufresnoi, préface aux Mémoires de Comines, I, lxxxii. 



[1493-^9',] APPRÊTS DE CHAULES VUI. 2oI 

jeune noblesse qui entourait Charles VIII ne rêvait que la belle 
Italie, ses richesses et ses voluptés, son soleil et ses femmes, et 
les seuls personnages un peu plus graves qui eussent quelque 
influence sur le roi poussaient dans le même sens , afin d'enlever 
Charles à l'autorité de sa sœur. C'étaient Etienne de Vesc , ancien 
valet de chambre du roi , devenu sénéchal de Beaucaire , puis 
premier président de la chambre des comptes, et Guillaume Bri- 
çonnet , évêque de Saint-Malo et surintendant des finances : les 
ambassadeurs milanais firent espérer à celui-ci le chapeau de 
cardinal , à celui-là un duché dans le royaume de Naples , et les 
deux favoris employèrent à confirmer le roi dans son dessein 
un crédit qu'ils devaient à l'habitude et à l'affection de Charles, 
plus qu'à leur mérite *. Le duc d'Orléans, qui aimait la guerre 
et qui nourrissait l'arrière-pensée de la conquête du Milanais 
pour son propre compte, en vertu des droits de son aïeule 
Valentine Yisconti^, parlait et agissait de la même manière. Un 
pacte secret fut donc signé entre le roi de France et le régent de 
Milan : Ludovic promit le passage par les terres de sa domina- 
tion, la liberté pour les Français d'armer une Hotte à Gènes, un 
secours de cinq cents lances et un prêt de 200,000 ducats : Charles 
s'obligea de défendre envers et contre tous le gouvernement de 
Ludovic, d'entretenir dans Asti, qui appartenait au duc d'Or- 
léans, deux cents lances françaises pour secourir au besoin le 
Milanais, et d'octroyer à Ludovic la principauté de Tarente, aus- 
sitôt après la conquête du royaume de Naples ^. 

Au printemps suivant, une ambassade de Charles VIII alla 
requérir les principaux états de l'Italie de se déclarer en faveur 
de la France : les Vénitiens prétextèrent la nécessité où ils étaient 
de se garder contre le Turc , pour éviter de prendre parti et 
attendre les événements; le peuple de Florence, qui gardait aux 
Français une sympathie traditionnelle, eût voulu qu'on leur 

1. Comines ; — Guiccîardini. C'était probablement de Vesc qui avait jeté dans Tes- 
prit de Charles VHII, encore enfant, les premières idées de guerre en Italie. 

2. Il possédait, du chef de Valentine, le comté d'Asti en Piémont. En 1447, son 
père, le duc Charles, avait envoyé un petit corps d'année à Asti pour revendiquer le 
Milanais, après la mort du dernier des Visconti. Francesco Sforza avait repoussé les 
troupes orléanoises, comprimé un mouvement républicain à I\Iilan et usurpé le duché- 

3. Guicciardini. 



252 GUERRES D'ITALIE. [1494] 

accordât le libre passage; mais Pierre de Médicis, tout en pro- 
testant de son respect et de son dévouement pour la couronne de 
France , déclara qu'il ne pouvait rompre son alliance avec 
Alphonse II , récemment monté sur le trône de Naples à la place 
de son père (25 janvier 1494). Alphonse avait aussi ramené, à 
force de concessions, le pape Alexandre VI , qui paraissait d'abord 
incliner vers la France, mais qui avait fini par comprendre que 
l'établissement d'une grande puissance étrangère en Italie con- 
trarierait son désir passionné de créer des principautés à ses 
bâtards. Alexandre VI exhorta Charles VIII à respecter les droits 
de suzeraineté du saint- siège sur Naples, et à porter ses préten- 
tions devant le tribunal du souverain pontife, au lieu de les faire 
valoir par les armes. Alexandre VI ne s'en tint pas à celte pro- 
testation et ne garda point la neutralité : il accorda l'investiture 
de Naples à Alphonse; il arma, joignit ses troupes à celles de 
Naples, entraîna dans le même parti le duc d'Urbin, les princes 
de la Romagne, le seigneur de Bologne, et prit une part très- 
active aux négociations entamées par Alphonse avec le sultan 
Bajazet II, pour en obtenir des secours contre les Français. 
Alphonse résolut de saisir l'offensive et de provoquer une double 
révolution à Milan et à Gènes contre Ludovic Sforza : il envoya 
dans la Romagne un corps d'armée commandé par son fils Ferdi- 
nand, avec ordre d'entrer dans le Milanais et d'appeler les popu- 
lations à la révolte pour rendre au prince légitime son autorité, 
tandis que la flotte napolitaine, sous les ordres de Frédéric, prince 
de Tarente, frère d'Alphonse, attaquerait Gènes avec l'aide du 
parti hostile à la suzeraineté milanaise. Ce plan hardi eût pu 
réussir s'il eût été mis sur-le-champ à exécution; mais les arti- 
fices de Ludovic, qui tenait toujours l'Italie dans l'incertitude de 
ses véritables intentions, et les hésitations du pape et de Florence, 
firent perdre à Alphonse un temps précieux : les vastes arme- 
ments qui s'accéléraient en France, en Lombardie et dans les 
ports de Marseille, de Gènes et de Vinefranchc (comté de Nice), 
ôtaicnl chaque jour une chance au roi de Naples. 

L'été avançait, et l'on ignorait encore si Charles VIII prendrait 
en personne la conduite de l'expédition, et si le gros de l'armée 
française se dirigerait sur Naples par terre ou par mer : le roi 



[149'.] JULIEN DE LA ROVÈUE. 253 

avait quitté, avant la fin de l'hiver, sa résidence de Montils ou 
Plessis- lez -Tours, sans accorder d'audience à une députation 
que la ville de Paris lui expédiait pour tâcher de rompre « le 
voyage d'Italie». Dans cette entreprise, où la jeune noblesse 
saluait joyeusement une carrière illimitée d'aventures, de gloire 
et de butin, la bourgeoisie ne voyait qu'une suite effrayante de 
charges et de sacrifices dont on ne pouvait pressentir le terme ni 
le résultat : le roi avait débuté, près de la ville de Paris , par une 
demande d'emprunt de 100,000 écus d'or, et trouva fort mauvais 
qu'on lui envoyât des remontrances au lieu d'argent '. Il fit un long 
séjour à Lyon durant les préparatifs de la campagne : un nouvel 
émigré italien vint renforcer à Lyon cette troupe de bannis qui 
ravivaient incessamment parleurs excitations passionnées l'ardeur 
conquérante du roi; c'était le fameux cardinal de Saint-Pierre- 
ès-Liens, Julien de La Piovère, implacable ennemi du pape 
régnant; le cardinal Julien avait fui les états romains pour 
échapper aux vengeances d'Alexandre YI , et , sans se soucier s'il 
était bien logique au neveu de Sixte IV de flétrir Alexandre YI, il 
accourait exhorter le roi de France à renverser à la fois « l'usur- 
pateur » de Naples et le tyran qui souillait la chaire de saint Pierre. 
Ainsi ce môme Julien, qui devait plus tard, sous le nom de Jules II, 
s'épuiser en gigantesques efforts pour rejeter les étrangers hors de 
l'Italie, contribua plus que personne à les y attirer : il révéla au roi 
le plan offensif d'Alphonse contre Milan et Gênes; on dépêcha aus- 
sitôt à Gènes trois mille soudoyers suisses ; on réunit les escadres 
de Marseille et de Yillefranche à la flotte équipée dans le port de 
Gênes , et le duc d'Orléans partit de Lyon afin de se mettre à la 
tête de ce formidable armement : il fut impossible aux Napoli- 

1. Rob. Gaguin. — Arnoldi Ferroni, lib. i. — L'histoire latine d'Amould Le Féron, 
conseiller au parlement de Bordeaux, comprend les fastes de la France de 1494 à 1546. 
— Une autre histoire latine, plus étendue, est celle de François Beaucaire {Delrarius), 
évêque de .Metz, qui va de 1462 à 1567. L'école Je l'histoire chronique s'éteignait avec 
le moyen âge ; après elle , notre littérature historique se divise en deux branches : 
d'un côté, les histoires latines, imitant la forme et cherchant à imiter l'esprit des 
historiens de Vantiquité, trop souvent au détriment de la vraie couleur historique; de 
Vautre part, les némoires particuliers, où l'esprit français se déploie dans toute sa 
liberté, son mouvement, sa grâce et sa sagacité, et qui^ont une des gloires de notre 
langue. La vivace individualité gauloise n'est nulle part mieux accentuée. Aucune 
nation n'a rien de pareil. 



254 GUERRES D'ITALIE. [1494] 

tains de rien tenter contre Gênes. Le dessein d'Alphonse avorta 
également du côté du Milanais : une avant- garde française avait 
déjà passé les Alpes sous le commandement d'Evrard Stuart, sire 
d'Aubigni, petit-fils du connétable d'Ecosse , tué en combattant 
pour la France dans la journée des Harengs : Stuart d'Aubigni 
opéra sa jonction avec le comte de Caiazzo, général de Ludovic 
Sforza, et ces deux capitaines prévinrent les Napolitains en se 
portant au-devant d'eux dans la Romagne. 

Alexandre VI ne fut pas plus heureux qu'Alphonse : il avait en- 
voyé à Charles VIII une sommation de renoncer à la voie des 
armes, sous peine des censures ecclésiastiques; il avait imploré 
l'assistance des Espagnols et des Turcs , et accordé aux « rois ca- 
tholiques » une décime sur leur clergé, à condition qu'ils inter- 
viendraient contre la France; mais Charles VIII ne tint aucun 
compte des menaces du pape ; Ferdinand et Isabelle prirent l'ar- 
gent, donnèrent de belles promesses et ne se pressèrent pas 
d'agir; enfin le sultan, qui n'avait point hérité du génie de 
Mahomet II, s'empressa bien de marchander auprès du pape la 
tête de son frère Djem , mais non pas d'envoyer des troupes en 
Italie. 

Charles VIII cependant était encore à Lyon, beaucoup moins 
occupé des apprêts de son expédition que de tournois, de bals, de 
festins et surtout d'intrigues amoureuses avec les belles dames de 
la ville : il consacrait les jours et les nuits à toutes sortes de vo- 
luptés, et suivait de son mieux les exemples de son beau-frère 
d'Orléans , « beau persoimage » , dit Comines , « et aimant son 
plaisir » : la présence de sa jeune femme n'arrêtait pas ses galan- 
teries ; les remontrances de sa soeur, madame de Bourbon, n'eus- 
sent peut-être pas eu plus de pouvoir, si une maladie contagieuse, 
qui se déclara dans Lyon, ne l'eût enfin décidé à quitter cette 
ville ; après avoir confié la régence du royaume pendant son 
absence au duc Pierre de Bourbon, il passa de Lyon à Vienne, 
dans les premiers jours d'août, afin de se diriger de là vers les 
Alpes; mais, quand l'armée fut réunie au pied des Alpes, Char- 
les VIII se trouva sans un écu pour entrer en campagne. Tout ce 
qu'on avait ramassé d'argent avait été follement dissipé parle roi 
à Lyon, ou dépensé non moins inutilement à fréter de nombreux 



[1494] DÉPART DE CHARLES VIIL 235 

navires de transport qui restaient sans emploi, puisqu'on se déci- 
dait pour la route de terre : les premières sommes avancées 
par Ludovic avaient déjà disparu, ainsi qu'un emprunt de 
100,000 francs, conclu à un intérêt exorbitant avec une maison 
génoise; l'ordre que le roi avait donné à Lyon, le 18 juillet, 
d'aliéner pour trois ans les revenus du domaine, ne pouvait de 
quelque temps remplir le trésor. Les adversaires de l'entreprise, 
à la tète desquels étaient le duc et la duchesse de Bourbon, 
renouvelèrent alors leurs représentations avec tant d'énergie et 
d'ensemble, que le cœur faillit au surintendant Briçonnet, et qu'il 
n'osa plus défendre le voyage d'au delà des monts contre le sen- 
timent de tous les gens « sages et raisonnables », dit Comines : le 
sénéchal Etienne de Vesc demeura seul de son avis. Le roi se 
laissa arracher un contre- ordre qui suspendit la marche de l'ar- 
mée : pendant quelques heures, on crut tout rompu; mais le roi 
était déjà revenu à son projet; il emprunta 50,000 ducats à un 
marchand milanais, et se mit en route. S'il faut en croire Guic- 
ciardini, c'étaient les véhémentes paroles du cardinal de Saint- 
Pierre -es -Liens qui avaient raffermi Charles dans son premier 
dessein '. 

Charles se rendit, le 23 août, de Vienne à Grenoble, passa le 
mont Genèvre le 2 septembre , et descendit en Piémont le 3 2, 
avec la fleur de la jeune noblesse française; « gaillarde compa- 
gnie », dit Comines, « mais de peu d'obéissance ». 

Un premier choc avait lieu, en ce moment même, sur la côte de 

1. Guicciardini, 1. 1.— Comines, 1. vn, c. 5.— Continuateur de Monstrelet, an. 1494. 
— Arnold. Ferroni, lib. i. — Saint-Gelais. 

2. La frontière était alors entre Chaumont et Suze -. Sezanne, Oulx, Exilles, Fenes- 
trelles, la source delaDoire, appartenaient au Dauphiné. — Au passage du roi à 
Oulx, on amena devant lui un homme qu'on accusait d'être un des •< principaux 
maîtres de la Vau-Pute - ou Vauderie ; le roi, « après Tavoir ouï parler >., le remit 
au prévôt du lieu, qui le fit pendre à un arbre. — V. Pierre Desrey, Relation du voyage 
de Charles Vlll à Naples. — Nous avons eu plus d'une fois à rappeler dans ce livre, 
depuis le xiii« siècle, l'existence d'une espèce de peuplade de vauJols, qui, persécutée 
de temps à autre, plus souvent oubliée, avait perpétué ses croyances de génération en 
génération dans quelques hautes vallées des Alpes, sur les confins du Piémont et du 
Dauphiné. Au commencement du règne de Charles VIII, les vaudois montrèrent, 
dans les bourgs et les villages de la montagne , un prosélytisme assez remuant pour 
attirer l'attention du pape Innocent VIII, qui envoya en Dauphiné Alberto Cattaneo, 
archidiacre de Crémone, avec ordre de requérir l'assistance de l'autorité l'oyale contre 
les hérétiques. Le commissaire du pape, soutenu par le conseil souverain du Dau- 



256 GUERRES D'ITALIE. [1494] 

Gênes : la flotte napolitaine du prince de Tarente, obligée de 
renoncer à attaquer Gènes, avait essayé de porter le théâtre de la 
guerre dans la Rivière du Levant (Ligurie orientale); elle avait 
débarqué au boiu'g de Rapallo, à quelques lieues de Gènes, trois 
mille soldats commandés par des bannis génois, qui espéraient 
entraîner leurs compatriotes à l'insurrection. On ne leur laissa 
pas le temps de s'y fortifier : le duc d'Orléans s'embarqua sur 
la flotte franco-génoise avec un corps français et suisse, et fit 
voile pour Rapallo. Le prince de Tarente, n'osant accepter une 
bataille navale, se retira dans le port de Livourne avec sa flotte, 
et abandonna les troupes descendues à terre. Les Napolitains, 
chassés de Rapallo, s'enfuirent à travers les montagnes. 

Ce fut là le début des guerres d'Italie. La déroute de Rapallo 
sembla d'un sinistre augure pour le parti vaincu , et inspira de 
sombres pressentiments aux Italiens qui avaient pris part à la 
victoire. La fureur sauvage des soudoyers suisses, qui n'accor- 
daient nul quartier pendant ni après le combat, et qui massacrè- 
rent les prisonniers entre les mains des Génois qui les avaient 
reçus à merci, excita dans Gènes autant d'indignation que d'épou- 
vante. Les Italiens du nord, qui avaient joué, pour ainsi dire, 
jusqu'alors avec l'invasion étrangère, passaient peu à peu de l'in- 
souciance à l'abattement et à l'effroi : on ne parlait que d'appa- 
ritions, de naissances monstrueuses, de prodiges terribles; ce 
n'était plus le seul Savonarola, mais une foule d'astrologues et 
d'inspirés, qui annonçaient des misères comparables aux calamités 
des anciennes invasions barbares ' . 

V 

phiné, prêcha une sorte de croisade dans la province : quelques-uns des principaux 
hérétiques furent suppliciés; les habitants de Pragela [Pratus Gelaius) abjurèrent 
« leurs erreurs " à Briançon ; mais ceux de la Vallouise ( Fenestrelles et environs), 
de Fressinières, de l'Argentière et de la Vau-Pute (vallée empestée; ainsi nommée 
sans doute parce qu'elle était le foyer de la secte), refusèrent de renier leur foi, se 
retirèrent dans les gorges les plus sauvages des Alpes, et s'y défendirent opiniâtre- 
ment. Ils capitulùrenl enfin après phisieurs escarmouches meurtrières; mais ils ne se 
soumirent que de bouche et non de cœur, et retournèrent proinptement, quoique avec 
plus de mystère , à leurs prédicants vaudois, qu'ils appelaient des barbes ( de barba, 
oncle), d'où le nom de barbels donné aiL\ paysans de ces montagnes. — V. la relation 
d'Albert Cattanée, dans le Recueil des hisloriens de Charles VIII, de Godefroi, p. 227 et 
suivantes. 

1. Guicciardiui, 1. I, c. 34-38. — Connues , 1. vu, c. 6. — Saint-Gelais. — Bavt. 
Senarega, Annal. Genuenses, apud Muratori , t. XXIV, p". 541, etc. — Guicciardini 



[1494] LES FRANÇAIS Ex\ ITALIh. 257 

Le roi Charles , accueilli « en grand triomphe » à Suze par la 
duchesse régente de Savoie ', était arrivé le 5 septembre à Turin: 
de là il se rendit à Asti, où Ludovic Sforza vint le trouver, avec sa 
femme, son beau-père Hercule d'Esté, duc de Ferrare, et une 
brillante suite de cavaliers et de dames de Milan. Ludovic, qui 
pressait fort la marche des Français de peur qu'ils n'hivernassent 
en Lombardie, n'eût pas dû s'entourer d'une telle escorte. 
Charles VIII recommença à Asti ses folies de Lyon : son titre de 
roi et ses libéralités compensaient, auprès des beautés lombardes, 
son extérieur assez désavantageux. Au milieu de ses excès, Charles 
fut pris d'une maladie violente -, et en péril de mort durant six 
ou sept jours; après la fièvre cessée, la convalescence du roi fit 
encore perdre une quinzaine. Les seigneurs français, fatigués de 
la chaleur du climat, ennuyés de tant de délais, opinèrent pour 
qu'on remît la partie et qu'on s'en retournât; mais Ludovic in- 
sista, lit de nouvelles avances d'argent, de munitions, d'équipages 
et Charles YIII jura par la sainte Vierge de ne pas faire un pas en 
arrière qu'il n'eût visité « l'église à monsieur saint Pierre de 
Rome ». Il quitta enfin Asti le 6 octobre, et traversa le Montferrat 
pour entrer en Milanais ; sa pénurie était telle , que , la duchesse 
douairière de Savoie et la marquise de Montferrat lui ayant offert 
par civilité « leurs biens et bagues » , il emprunta leurs joyaux, 
qu'il mit en gage pour 25,000 ducats. Il suivit les rives du Pô, de 
Casai à Plaisance, qui appartenait, ainsi que Parme, au duché de 
Milan : Ludovic Sforza l'avait accompagné jusque-là; mais un 
événement important rappela Ludovic à Milan : le jeune duc Jean 
Galéaz, son neveu, venait de mourir au château de Pavie, quel- 

observe qu'on avait tué plus de cent hommes aux Napolitains , et que ce nombre 
de morts passait alors en Italie pour un grand carnage. Les soldats mercenaires, 
dans les guerres entre princes italiens, ne songeaient qu'à gagner leur solde avec le 
moins de sang possible, changeaient de parti pour quelques t'eus avec une parfaite 
indifférence, et se ménageaient réciproquement par une habitude de camaraderie fort 
différente de l'ancienne fraternité des chevaliers. L'esprit guerrier et la pratique mili ■ 
taire avaient disparu, tandis que les grands hommes de l'Italie, les Alberti, les Léo- 
nard de Vinci, avaient des vues aussi élevées sur la théorie de la guerre que sur 
Voûtes les autres sciences, 

1. BVanche de Montferrat. Le duc régnant, fils de cette princesse, était alors Charles- 
Jean Amé, enfant de huit ans. 

2. De la petite véro\e, dit-on, ou peut-être d'une maladie nouvelle qui commençait 
de se manifester en Europe, et sur laquelle nous reviendrons. 

VII. 47 



258 GUERRES D'ITALIE. [1494] 

ques jours après avoir reçu la visite de Charles VIII. On crut gé- 
néralement que Galéaz avait été empoisonné par Ludovic , qui se 
fit sur-le-champ proclamer duc de Milan, à l'exclusion d'un 
enfant de cinq ans qu'avait laissé Galéaz. Les Français, fort émus 
des plaintes de la belle duchesse Isabelle, la femme de Jean 
Galéaz et la fille de ce roi de Naples qu'ils allaient détrôner, té- 
moignèrent tout haut , avec plus de loyauté que de prudence , la 
mauvaise opinion qu'ils avaient de leur allié Ludovic, et l'on 
put prévoir que la bonne inlelligence ne serait pas de longue 
durée. 

Ce fut à Plaisance ' qu'on arrêta définitivement la marche de 
l'armée, qui avait à choisir entre la route directe de Naples par 
la Toscane et la Campagne de Rome, ou le chemin des Abruzzes 
par la Romagne et la Marche d'Ancône. On choisit la première de 
ces deux routes. Des renforts furent expédiés à la division fran- 
çaise de Stuart d'Aubigni , qui , de concert avec les troupes mila- 
naises , tenait en échec dans la Romagne le duc Ferdinand de 
Calabre, et le gros de l'armée s'avança de Parme vers les défilés 
des Apennins, que Pierre de Médicis et les républiques toscanes 
avaient promis de défendre. Les Français, pour descendre du Par- 
mesan dans la Toscane, avaient à traverser la Lunigiane, canton 
montueux, malsain et hérissé de forteresses, où les Toscans eus- 
sent pu arrêter longtemps l'armée étrangère ; mais les Toscans 
étaient beaucoup plus disposés à accueillir les Français qu'à les 
combattre : chacun mettait en eux son attente ; Pise espérait leur 
devoir son affranchissement de la domination florentine; les pa- 
triotes florentins attendaient d'eux le renversement des Médicis-; 
toute l'Italie centrale « avouoit les François comme saints, esti- 
mant en eux toute foi et bonté ; lequel propos ne leur dura guère, 
pour les désordres et pilleries des soldats (Comines) ». 

1. Des lettres du roi, datées de Plaisance, au mois d'octobre, ordonnèrent, con- 
trairement au principe proclamé par le parlement et par les États Généraux, l'alié- 
nation d'une portion du domaine , jusqu'à concurrence de 120,000 écus d'or. — 
llecueil de Godefroi, p. G85. — D'autres lettres, données à Pontremoli, le 29 octobre, 
requirent du clergé de France un emprunt pour un an. La part du diocèse de Troîcs 
est fixée à 1,500 écus d'or; ibid., p. 687. 

2. Le roi, par le conseil de Ludovic, avait chassé de Fi-ance tous les commis et 
agents de la maison de ^lédicis, en conservant aux autres commerçants florentins 
leurs privilèges. — Guicciardiiù. 



[1494] PISE ET FLORENCE. 239 

La disposition des états romains était la même que celle de la 
Toscane, et les chefs de la puissante famille Colonna venaiont de 
se révolter contre le pape et de s'emparer du port d'Oslie au nom 
du roi de France. La vive irritation du peuple de Florence, l'ap- 
proche de « toute la puissance » du roi Charles, et le sac de deux 
ou trois petites places, épouvantèrent tellement Pierre de Médicis, 
qu'il alla trouver le roi dans son camp sous les murs de Sarzane, 
lui demanda la paix, et lui Kvra en dépôt non -seulement Sar- 
zane, Sarzanello et Peitra-Santa, les clefs de la Toscane , mais 
Pise, Livourne et toutes les places du Pisan, pour tout le temps 
que durerait la guerre : il promit en sus un prêt de 200,000 du- 
cats. 

La pusillanimité de Médicis souleva d'indignation les Floren- 
tins : le peuple voulait bien la paix et l'alliance française, mais 
non pas à des conditions déshonorantes , et , lorsque Pierre ren- 
tra dans Florence , il trouva la ville soulevée au cri de vive la 
liberté ! Les magistrats, foulant aux pieds la dictature usurpée par 
la famille Médicis, déclarèrent Pierre et ses deux frères traîtres 
et rebelles à la république (9 novembre). Pierre, vaincu et dé- 
possédé sans combat , fut trop heureux de pouvoir s'enfuir à Bo- 
logne. Deux révolutions éclatèrent le même jour, Fune à Florence, 
l'autre à Pise : tandis que les Florentins chassaient les Médicis, les 
Pisans imploraient de Charles YIII la restitution de leur indépen- 
dance perdue depuis un siècle. Quoique Charles VIII connût fort 
peu la grandeur passée de Pise et les droits que cette noble et 
malheureuse cité avait à sa compassion, il fut ému par l'éloquente 
harangue du député des Pisans et par les cris de liberté que pro- 
férait le peuple, et répondit « qu'il ne vouloit que justice, et qu'il 
étoit content que ceux de Pise eussent leurs libertés ». Les officiers 
de la république florentine furent aussitôt expulsés de la ville, et 
le lion de Florence fut jeté à l'Amo par le peuple, aux cris mille 
fois répétés de « vive la France » ! 

Le roi prit, le lendemain, la route de Florence, après avoir li\Té 
aux Pisans une des deux citadelles bâties à Pise par les Floren- 
tins et mis garnison française dans l'autre. Il avait reçu à Pise 
une ambassade florentine : c'était Savonarola qui la conduisait. 
Le prophète salua le conquérant comme l'envoyé de Dieu et lui 



260 GUERRES D'ITALIE. [U94] 

promit la victoire en ce monde et le paradis dans l'antre, à con- 
dition qu'il fit miséricorde en tous lieux, et surtout à Florence, 
et qu'il protégeât l'innocence et ne fût point « l'occasion de mul- 
tiplier les péchés ». Charles répondit par de vagues protestations 
de hon vouloir, continua sa marche et s'arrêta quelques jours à 
Signa , à sept milles de Florence , pour y attendre Stuart d'Auhi- 
gni et son petit corps d'armée. D'Aubigni n'avait plus d'ennemis 
en tète : le duc de Calahre , à la nouvelle de la surprise d'Ostie 
par les Colonna et de la soumission de Pierre de Médicis à 
Charles VIII, avait évacué la Romagne et s'était replié sur le Tibre 
et sur Rome. Beaucoup de gens excitaient Charles VIII à traiter 
rigoureusement Florence, qui, disaient-ils, n'avait chassé Médicis 
qu'à cause de son obéissance au roi : la rançon de cette riche 
ville tentait bien des cupidités. Mais les Florentins ne laissèrent 
aucun prétexte à la guerre; ils offrirent au roi le passage par leur 
cité avec toutes sortes de marques d'honneur et de respect. Les 
portes furent ouvertes à l'armée française , et le roi , après avoir 
reçu les clefs de Florence des mains des magistrats , entra dans 
la ville sous un poêle de drap d'or porté par quatre des plus 
notables Florentins, et alla descendre au palais des Médicis 
(17 novembre) '. 

Dès la première conférence entre le conseil du roi et les ma- 
gistrats florentins, on reconnut cependant qu'on était loin de 
s'entendre : Charles VIII prenait les honneurs qu'on lui avait 
rendus pour une reconnaissance de souveraineté, et s'imaginait 
avoir conquis Florence, parce qu'on l'y avait reçu armé de toutes 
pièces, « la lance sur la cuisse », et monté sur son cheval de guerre : 
il déclara qu'il voulait rappeler Pierre de Médicis , comme son 
lieutenant à Florence , et imposer une amende à la ville. Les Flo- 
rentins avaient pris leurs mesures pour n'être pas tout à fait à la 
discrétion de leur hôte; ils avaient rempli de gens armés les 
palais de leurs principaux citoyens, qui étaient comme autant de 
forteresses, et prévenu tous les paysans des environs d'accourir 
au premier son du tocsin; ils protestèrent avec énergie. — Eh bien ! 

1. Le jour de l'entrée de Charles VIII à Florence, mourut Tic de L;» Mirandole, triste 
présage pour Florence et pour Tltalie ! — Ilermolaiis, Politieii, le peintre Ghirlandaio, 
le pocte Uoiardo, moururent aussi de 1493 à 1494. 



[l'.94] LES FRANÇAIS A FLORENCE. 261 

s'écria le roi : « je ferai sonner mes trompettes ». — « Sonnez 
vos trompettes » , répliqua le Florentin Pietro Capponi : « nous 
sonnerons nos cloches ! » Il arracha des mains d'un secrétaire du 
roi l'ultimatum de Charles VIII, et le déchira. 

Le roi, étonné de cette hardiesse, fit rappeler Capponi qui sor- 
tait; on discuta de nouveau : Charles VIII ahandonna les Médicis, 
et se rabattit à un subside de 120,000 ducats (ou florins), avec 
l'occupation militaire de Pise, Livourne, Sarzane, Sarzanello et 
Pi etra- Santa, « jusqu'à ce qu'il eût recouvi'é son royaume de 
Naples ». Il s'engagea à rendre ces places aux Florentins, une 
fois l'expédition terminée , stipulant seulement une amnistie en 
faveur des Pisans : il leur ôtait ainsi la liberté aussi légèrement 
qu'il la leur avait rendue. Les Florentins acceptèrent. 

Les paroles étaient données; mais le traité n'était pas signé. 
Plusieurs jours se passèrent. Le roi ne signait pas. On commença 
de craindre, dans la ville, que la réflexion n'eût aigri Charles, et 
qu'humilié d'avoir cédé à une menace et appréciant mieux la 
supériorité de ses forces, il ne voulût livrer Florence au pillage. 
Les magistrats recoururent de nouveau à l'intervention de Savo- 
narola : le prophète alla trouver le roi; Charles céda, il signa'. 
Florence rentra « en l'alliance et protection perpétuelle » de la 
couronne de France, et remplaça, en signe d'indissoluble ami- 
tié , la fleur de lis rouge qu'elle portait dans ses armes par les 
fleurs de lis d'or de France. La paix fut jurée par le roi et par les 
magistrats de la république dans la cathédrale de Sainte-Marie- 
des-Fleurs^ (26 novembre). 

Charles partit le 28 : la beauté de la saison, bien qu'on fût en 
plein hiver, favorisait sa marche; il se porta sur Sienne, qui 
reçut garnison française, puis sur le Patrimoine de Saint- 
Pierre; les Français pensaient que « l'héritier de Naples », le duc 
Ferdinand de Calabre, tenterait de défendre les abords de Rome ; 
mais la défection successive des petits princes romagnols , du 
seigneur de Bologne, du duc d'Urbin, et enfin des Orsini ou 

1. Perrens; Savonarola,^. 99-101. 

2. Guicciardini, 1. 1. — Comines, 1. vu. — André de La Vigne, secrétaire d'Anne 
do Bretagne, Relation du voyage de Charles VIII, etc. — Pieire Desrey, id. — Jacopo 
Nardi, Istoria (iorentina. — Pauli Jovii Hisl. — Sismondi. 



262 GUERRES D'ITALIE. [1494] 

îlrsins , cette noble maison romaine qui dominait dans le Patri- 
moine de saint Pierre comme les Golonna dans la Campagne 
de Rome, empêcha le duc Ferdinand de faire face nulle part. 
Les Français avancèrent paisiblement d'étape en étape; Alexan- 
dre VI, frappé d'épouvante, flottait entre mille projets contraires : 
tantôt il voulait soutenir un siège , tantôt se soumettre aux Fran- 
çais , tantôt s'enfuir de Rome avec ses cardinaux. Charles VIII , à 
Florence, avait renvoyé son légat sans audience. Alexandre, à 
force d'intrigues , obtint que des pourparlers s'ouvrissent ; mais à 
peine les ambassadeurs français étaient-ils arrivés à Rome, 
qu'Alexandre, changeant de résolution, appela dans la ville le duc 
de Calabre et son corps d'armée. L'approche des Français, la fer- 
mentation des Romains , l'insurrection générale des campagnes, 
obligèrent bien vite le pape à renouer les négociations. Il y eut de 
vifs débats autour du roi : plusieurs de ses conseillers, les Italiens 
surtout, voulaient qu'on entrât de force dans Rome, sans écouter 
Alexandre. Charles cependant consentit à reprendre les pourpar- 
lers , et protesta qu'il ne voulait point porter atteinte à l'autorité 
de l'Église ; mais il exigea l'ouverture des portes de Rome avant 
tout traité, en disant qu'il s'accommoderait de vive voix avec le 
pape. Alexandre céda et espéra que le torrent des Gaulois, n'étant 
point irrité par les obstacles, s'écoulerait sans renverser son 
trône. Le 31 décembre au soir, le duc de Calabre et ses Napoli- 
tains sortirent de Rome par la porte de San-Sebastiano, tandis 
que Charles VIII y entrait par la porte del Popolo (porte du Peu- 
ple), à la clarté de mille torches. 

Le défilé de l'armée française dura six heures; le peuple de 
Rome contemplait avec admiration et terreur cet appareil beau- 
coup plus formidable par la qualité que par le nombre : à l'avant- 
garde marchaient les épais bataillons des Suisses et des lansquenets 
allemands, vêtus de justaucorps serrés et de chausses collantes 
qui dessinaient leurs formes colossales, bariolés d'éclatantes cou- 
leurs, armés de longues piques, d'énormes hallebardes, d'ar- 
quebuses et d'épées à deux mains (sabre de cinq à six pieds de 
long) '. Après celte pesante infanterie mercenaire venait l'infan- 

1. Le panégyriste de La Trémoille , Jean Bouohet, prùteiul qu'ils étaient seize 
mille : ils étaient probablement huit à dix mille. 



tl494] LES FRANÇAIS A ROME. 263 

lerie légère française, les archers et les arbalétriers, la plupart 
levés parmi les adroites et agiles populations de la Gascogne ' ; 
puis se déployaient en longues colonnes les magnifiques compa- 
gnies des ordonnances de France ^. Le roi parut enfin , la cou- 
ronne en tète, couvert d'une armure dorée et resplendissante 
de perles et de pierreries, entre les cent gentilshommes et les 
quatre cents archers de sa maison, troupe d'élite et par le luxe et 
par le courage. Trente-six canons de bronze et une multitude de 
coulevrines et de fauconneaux fermaient la marche. Les gens de 
guerre italiens, qui en étaient restés aux bombardes des premiers 
temps, masses énormes et grossières qu'on ne pouvait remuer et 
qui faisaient beaucoup de bruit et peu d'effet , ne se lassaient pas 
d'admirer cette nouvelle artillerie, légère, mobile, également 
propre aux sièges et aux batailles , et ces canonniers si prompts 
à dresser leurs batteries , si lestes dans leurs manœuvres , si ra- 
pides dans leur feu (Guicciardini, 1. 1, § 41-42), 

Le roi alla descendre au palais de Saint-^Iarc. Alexandre Yl 
s'était retiré dans le château Saint- Ange, suivi seulement de 
quelques cardinaux, et ne voulait ni abandonner cette forte- 
resse ni accorder d'entrcMie au roi; ses frayeurs n'étaient pas 
sans motif : le cardinal de La Rovère, le cardinal Sforza, et plu- 
sieurs autres, exhortaient ardemment Charles YIII à poursuivre 
la convocation d'un concile, la réforme de l'Église et la déposition 
du pape; le cardinal Julien de La Rovère avait entre les mains les 
preuves des intelligences d'Alexandre VI avec le « Grand Turc », 
et les pièces d'une négociation entamée entre eux pour déjouer 
les projets des Français sur la Grèce et se défaire du prince Djem, 
qu'Alexandre retenait près de lui au château Saint -Ange. Bajazet 
avait offert au pape 300,000 ducats, afin « qu'il lui plût déli^Tcr 
Djem des angoisses de ce monde et l'envoyer dans un monde 

1. Paul Jove et Guicciardini ne parlent que de cinq à six mille hommes d'infanterie 
légère ; le biographe de La Trémoille en compte douze mille. 

2. Seize cents lances (neuf mille six cents chevaux), suivant Guicciardini; deux 
mille cinq cents lances, suivant Paul Jove; trois mille six cents lances, selon le bio- 
graphe de La Trémoille, qui exagère toujours. Les historiens sont d'accord pour por- 
ter à cinquante ou soixante mille hommes la multitu.de qui entra dans Florence et 
dans Rome, en y comprenant les valets, les suivants d'armée et le train des équipages 
et de rartillerie. — V. Paul Jove, 1. ii, p. 41. — André de La Vigne, dans Gcdp*"roi, 
p. 119-122. 



264 GUERRES D'ITALIE. [1495] 

meilleur ' ». L'acte d'accusation d'Alexandre VI n'eût pas été dif- 
cile à dresser : on n'aurait eu que la peine de choisir dans la 
longue série de crimes et d'infamies qui composait sa vie. L'ob- 
stination d'Alexandre à rester enfermé dans le château Saint-Ange 
irritait le roi et favorisait les efforts du cardinal Julien. Deux fois 
les canons français furent braqués sur le château Saint -Ange; 
mais Alexandre avait acheté le surintendant Briçonnet par la pro- 
messe du chapeau rouge : Briçonnet et quelques autres courti- 
sans intervinrent en faveur du pape. Charles YIII, retenu par un 
respect superstitieux pour la papauté , et surtout pressé d'arriver 
dans « sa bonne ville de Naples » , déclina le grand rôle qu'on 
lui présentait et qui était fort au-dessus de sa portée. Ces pro- 
jets de réforme de l'Église n'étaient d'ailleurs sérieux et sincères 
qu'à Florence , au couvent de Savonarola : le cardinal Sforza et 
la plupart de ses collègues accusaient Alexandre VI d'avoir indi- 
gnement acheté le souverain pontificat; ils devaient le savoir, 
en effet, car c'étaient eux qui en avaient été les itidignes vendeurs/ 
La corruption du haut clergé rendait impossible une réforme 
pacifique et régulière : il fallait que l'église catholique eût été 
frappée, mutilée, démembrée, pour qu'elle essayât de sauver 
les restes de son empire en se régénérant. 

Un traité fut conclu, le 11 janvier 1495, entre le roi et le pape : 
Alexandre , rassuré pour sa personne et bien résolu à violer ses 
serments à la première occasion , subit la plupart des conditions 
qu'il plut à Charles de lui imposer; Alexandre s'obligea de laisser 
au roi Civita-Vecchia et de lui livrer Terracine et Spolète, 
comme places de sûreté , jusqu'après la conquête de Naples ; de 
lui remettre, pour six mois, le « sultan Gem (Djem), frère du 
Grand Turc », et de recevoir en grâce les cardinaux et les barons 
romains du parti français ; toutefois, quant au royaume de Naples, 
Alexandre n'en promit l'investiture (jue « sauf réserve des droits 
d'autrui » : il accorda le chapeau rouge au surintendant des 
finances Briçonnet, évoque de Saint-Malo, et consentit que le car- 
dinal de Valence, son fils bâtard, suivît le roi à Naples avec le titre 
de légat, mais en réalité comme otage. C'était ce trop fameux 

1. V. les pièces de cette étrange négociation dans les Pieuves du livre vu de Co- 
miiiLs, u" IX. — Édit. de Lenglet-Dufresnoi. 



[1493] CHAULES VIII ET ALEXANDRE VL 265 

César Borgia, « qui sembloit n'être né », dit Guicciardini, « qu'afin 
qu'il se rencontrât un homme assez scélérat pour exécuter les des- 
seins de son père Alexandre VI » (1. i, § 4). Rodrigue Borgia avait 
usurpé, pour lui et son fils, ces deux grands noms d'Alexandre et 
de César, comme s'il eût dessein de profaner l'antiquité aussi 
bien que le christianisme. 

Le roi et le pape se virent enfin, le 16 janvier, dans une galerie 
du Vatican : le roi salua le pape en fléchissant deux fois le genou; 
le pape se découvrit , et prévint la troisième génuflexion en s'a- 
vançantpour embrasser le roi, qui ne lui baisa ainsi ni le pied ni 
la main en particulier; mais, trois jours après, Charles VIII se sou- 
mit publiquement, dans l'église Saint-Pierre de Rome, au céré- 
monial inventé par l'orgueil des souverains pontifes , et « rendit 
l'obédience » au pape avec les honteuses formalités d'usage'. Il se 
conduisit d'ailleurs en maître pendant tout son séjour à Rome, 
faisant dresser ses « justices » (ses gibets) et publier ses bans par 
la ville, comme en pays sujet ou conquis. 

Charles VIII quitta Rome le 28 janvier, à la tète de son 
armée pourvue d'indulgences plénières; il emmenait avec lui 
le cardinal César Borgia et le sultan Djem ; mais César Borgia 
s'échappa dès le lendemain, et Djem ne resta pas longtemps entre 
les mains du roi de France : le prince othoman portait dans 
son sein des germes de mort; Alexandre VI avait gagné les 
300,000 ducats offerts par Bajazet IL Djem expira, le 26 février, 
des suites d'un poison lent qu'on lui avait fait prendre avant 



1. Journal de Burkhardt {Dinrium Biirchardi], Strasbourgeois, maître des cérémo- 
nies d'Alexandre VI, dans le tome I^' des Archives curieuses de l'Histoire de France, 
publiées par Cimber et Danjou. — Le traité du pape et du roi se trouve dans le Recueil 
de Godefroi, p. 286. — André de La Vigne, dans son Journal du voyage de Charles VIII, 
assure que le roi toucha et guérit à Rome environ « cinq cents personnes travaillées 
du mal des écrouelles ". Cette prétention des rois de France à guérir les écrouelles, 
en vertu d'un privilège miraculeux attaché à leur couronne ou plutôt à leur sacre, est 
une des singularités de notre histoire. On en connaît mal l'origine ; elle était en vigueur 
dès le xi^ siècle, et tous nos vieux historiens, surtout les chroniqueurs officiels, y font 
de fréquentes allusions comme à un fait incontestable. Les maladies scrofuleuses ne 
semblent pourtant pas de celles sur lesquelles peuvent agir soudainement ou l'imagi- 
nation ou les influences magnétiques. Mais Tamour-propre monarchique et national 
s'en mêlait, et l'on n'entendait pas douter d'une prérogative aussi honorable pour la 
couronne. Les rois d'Angleterre avaient, du reste, la même prétention, sans doute 
aussi bien fondée. 



266 GUERRES D'ITALIE. [I495J 

son départ de Rome; du moins, ce fut l'opinion universelle. 

La terrtur régnait à la cour de Naples : déjà un corps franco- 
italien avait pénétré par la Sabine dans les Abruzzes, et les popu- 
lations se révoltaient partout en faveur des Français, tant le 
despotisme cupide et cruel du roi Alphonse et de son père avait 
jeté de ferments de colère dans les esprits. L'arrogant et belli- 
queux Alphonse restait à Naples, immobile et comme frappé de 
stupéfaction : « il entra en telle peur que, toutes les nuits, ne 
cessoit de crier qu'il voyoit les François; que les arbres et les 
pierres crioient France » (Gomines). Aussitôt que son fils fut de 
retour de Rome, il abdiqua en faveur de ce jeune prince, s'em- 
barqua avec son trésor, et alla se réfugier en Sicile, sur les terres 
de son parent Ferdinand le Catholique : il mourut quelques mois 
après, au fond d'un couvent de Mazzara; 

Le nouveau roi Ferdinand II essaya d'arrêter les Français à 
l'entrée de la terre de Labour : il alla se poster avec toutes ses 
forces dans les défilés de San-Germano, près du Garigliano, pour 
y attendre Charles YIII ; son courage était ranimé par la nouvelle 
de la rupture qui venait d'éclater entre la France et l'Espagne : 
don Antonio de Fonseca, ambassadeur des Rois Catholiques près 
de Charles VIII, avait déclaré au roi de France que ses maîtres ne 
souffriraient pas qu'il imposât sa domination à toute l'Italie , fît 
violence au pape et détrônât la dynastie aragonaise de Naples. 
Cette protestation excita un furieux orage parmi les chefs de 
l'armée française, qui reprochèrent à l'ambassadeur, dans les 
termes les plus durs, la perfidie de ses maîtres, et la violation de 
promesses qui leur avaient valu le Roussillon et la Ccrdagne. 
Fonseca répondit en déchirant publiquement le traité de Barce- 
lone. Mais la ■ protestation de l'Espagne et l'abdication du roi 
Alphonse n'arrêtèrent ni l'invasion française ni la révolution na- 
politaine. Il était trop tard ! Charles VIII avançait à grandes jour- 
nées : deux petites places de la Campagne de Rome, appartenant 
à des barons de la faction aragonaise, ayant osé résister à l'armée 
d'invasion, furent emportées d'assaut, et tout ce qui s'y trouva 
fut passé au fil de l'épée. Cette effroyable manière de guerroyer, 
« qu'on ne pratiquoit plus en Italie depuis plusieurs siècles », dit 
•Guicclardini, porta l'épouvante parmi les troupes de Ferdinand H .• 



[1495] CHARLES VIII A NAPLES. 267 

l'infanterie napolitaine se débanda à l'approche de l'avant- garde 
française. Ferdinand ramena ses gens d'armes à Capoue, espérant 
défendre le passage du Vulturne; le bruit d'une sédition à Naples 
le força de courir vers sa capitale : il rétablit l'ordre à Naples, et 
revint en hâte à Capoue. Les portes lui furent fermées; un de 
ses principaux capitaines , le Lombard Jean-Jacques Trivulce 
(TrivTilzio) , qui depuis joua un très-grand rôle dans les g"uerrcs 
d'Italie, venait de traiter avec les Français, pour le corps qu'il 
commandait et pour les habitants de Capoue ; les autres généraux 
s'étaient retirés à Nola, et il ne restait plus à Ferdinand une 
compagnie d'hommes d'armes disposée à combattre pour sa 
cause. 

Le malheureux prince retourna à Naples; mais déjà la multi- 
tude se soulevait dans cette grande ville avec une nouvelle fureur : 
Ferdinand, voyant tout perdu, brûla ou coula à fond tous les 
vaisseaux qu'il ne pouvait emmener, laissa quelques troupes dans 
les châteaux de Naples, et gagna la Sicile avec ime quinzaine 
de galères. Le lendemain (22 fémer) , le roi Charles entra dans 
Naples, au milieu des acclamations du peuple entier, et d'une al- 
légresse si générale « qu'on eût dit qu'il étoit le père et le fonda- 
teur de la ville » : le roi de France avait gagné le cœur de ces 
populations mobiles et ardentes, en accueillant gracieusement les 
députés qui lui présentèrent les clefs de Naples, en leur octroyant 
de grands privilèges pour leur cité, et en diminuant de 200,000 du- 
cats les impôts du royaume. Les châteaux de Naples capitulèrent 
au bout de peu de jours, et tout le reste du royaume, sauf Brindes, 
Bari, Otrante, Gallipoli, Reggio et deux ou trois forteresses, se 
soumit en quelques semaines. Le bruit du triomphe des Français 
passa la mer et alla porter l'épouvante parmi les Turcs et l'espoir 
dans le cœur des Grecs * . 

La foudroyante rapidité de la conquête surpassait toutes les 
espérances : Charles VIII « n'avoit pas été obligé de tendre une 

1. Guicciardiui. — André de La Vigne. — Paul Jove, etc. — V. dans André de La 
Vigne (Recueil de Godefroi, p. 143 i, la description des richesses de toutes sortes 
qu'on trouva dans le Château-Neuf de Naples : « Je crois, dit André, qu'en la maison 
du roi, de monsieur d'Orléa-ns et de monsieur de Bourbon tout ensemble, il n'y a pas 
tant de bien qu'il y avoit là-dedans pour lors. » C'était le fniit de cinquante ans de 
tyrannie : Alphonse n'avait pu emporter que l'argent comptant. 



268 GUERRES D'ITALIE. [1495] 

seule tente, ni de rompre une seule lance » (Guicciardini). — Les 
François » , disait le pape Alexandre VI , « n'ont eu d'autre peine 
que d'envoyer leurs fourriers , la craie en main , pour marquer 
les logis ». Cette prodigieuse fortune enivra les jeunes têtes du 
roi et de ses compagnons d'armes, et les jeta dans une infatuation 
funeste. « Il ne sembloit plus aux nôtres que les Italiens fussent 
hommes » (Comines). Au lieu d'achever sa victoire, et de presser 
vivement le peu de villes maritimes qui tenaient encore pour 
Ferdinand II, Charles VIII se plongea tout entier dans les délices 
de Naples ', et ne s'occupa plus des affaires publiques que pour 
partager comme un butin presque toutes les charges et les offices 
du pays à ses favoris et à ses serviteurs, tandis que la plupart des 
nobles napolitains de l'ancien parti d'Anjou, promoteurs et auxi- 
liaires de la révolution, étaient écartes des emplois et de la faveur 
tout autant que les Aragoilais eux-mêmes, et ne recevaient aucun 
dédommagement de ce qu'ils avaient souffert. On n'obtenait rien 
qu'eji achetant l'appui d'Etienne de Vesc ou de quelque autre 
courtisan. 

Charles VIII s'aliéna promptement la faction qui lui avait 
ouvert les portes de Naples, et ne regagna pas ses adversaires : il 
perdit ainsi le fruit des mesures populaires qui avaient signalé 
son avènement. Il donna également un sujet de rupture à son 
allié Ludovic de Milan par le refus de la principauté de Tarente, 
qui avait été promise à ce prince comme prix de sa coopération, 
et qu'il avait certes bien gagnée. Ludovic répondit à ce manque 
de foi en suspendant les nouveaux armements maritimes com- 
mencés à Gènes pour le compte des Français. Ludovic n'avait au 
fond ni prévu ni désiré le rapide triomphe de Charles VIII ; il 
savait que les Français n'avaient pour lui ni affection ni estime, 
et la conduite du duc d'Orléans, demeuré malade à Asti pendant 
l'expédition, lui inspirait les plus vives alarmes. Le duc Louis, 
seul descendant légitime dcsVisconti, traitait hautement /e iJ/oz-e ^ 
d'usurpateur, et se disait le « droit héritier » du duché de Milan, 

1. Le journal (V André de La Vigne est caractéristiiiue : •• Le matin, le roi alla cuir 
messe... Après dincr, le roi alla jouer et se divertir... » Telle est la formule presque 
invariable du journal, durant le séjour de Charles VIII à Naples. 

2. Ou appelait Ludovic il Moro ix cause de son teint basané. 



[1495] LIGUE CONTRE LA FRANCE. 209 

Ludovic, qui avait appelé les Français en deçà des Alpes, se 
voyait plus menacé par eux qu'aucun prince italien : il se rap- 
procha des puissances qui avaient le même intérêt que lui à em- 
pêcher l'assujettissement de l'Italie par Charles VIII. L'Italie, 
étourdie, mais non pas domptée, sortit de sa stupeur, mais ce fut 
pour appeler l'étranger contre l'étranger, les Espagnols et les 
Allemands contre les Français. Le 31 mars, un pacte d'alliance 
fut signé à Venise , entre l'empereur Maximilien , les Rois 
Catholiques, le pape, la république de Venise et le duc de 
Milan. 

Le traité de Venise n'était en apparence qu'un pacte de défense 
mutuelle, par lequel les contractants s'engageaient seulement à 
entretenir pendant vingt-cinq ans , à frais communs , une armée 
de trente -cinq mille cavaliers et de vingt mille fantassins, « pour 
la préservation de leurs états respectifs » ; mais les plénipoten- 
tiaires des confédérés étaient secrètement convenus d'aider le 
jeune Ferdinand à reconquérir Naples, d'expulser les Français de 
toute l'Italie , et de faire des diversions contre le territoire fran- 
çais. On vit bientôt les premiers effets de ce traité dans le refus 
formel que fit le pape d'accorder à Charles VIII l'investiture défi- 
nitive du royaume de Naples , dans le débarquement d'un corps 
d'armée espagnol en Sicile, et dans l'apparition d'une flotte véni- 
tienne sur les côtes de la Fouille. Charles avait différé jusqu'alors 
de faire une entrée solennelle dans la capitale de son nouveau 
royaume, comme roi de Sicile (de Naples) et de Jérusalem : il avait 
attendu que le saint -père se décidât à le couronner ; il résolut 
enfin de se passer de sacre et d'investiture , et l'entrée eut lieu le 
12 mai : Charles avait pris l'habit impérial, le manteau écarlate 
fourré d'hermine , la couronne fermée au front , le globe d'or 
« en la main dextre, et en l'autre le sceptre », manifestant par ces 
insignes ses prétentions à l'empire d'Orient. André Paléologue , 
neveu du dernier empereur grec mort sur la brèche à Constanti- 
nople, lui avait cédé tous ses droits *. 

Les grands projets de guerre au Turc étaient pourtant bien 
loin, et les populations grecques, slaves et roumanes, asservies 

1. V. sur ce sujet une dissertation de M. de Foncemagne, dans le tome XVII de TAca- 
démie des Inscriptions. 



270 GUERRES D'ITALIE. [1493] 

par les Otliomans, appelaient en vain « le grand roi des Francs » : 
les complots des chrétiens d'Albanie, de Macédoine et de Grèce, 
révélés à leurs maîtres par l'imprudence des agents de Charles VIII 
et par la perfidie des Vénitiens, n'aboutirent qu'à faire périr dans 
les supplices des milliers de victimes. La ligue de Venise n'eût 
permis dans aucun cas à Charles VIII de poursuivre ses projets 
sur l'empire d'Orient ; mais il n'eut pas besoin d'être arrêté par 
cet obstacle : Charles VIII et la jeune noblesse française, déjà las 
d'une gloire si peu coûteuse et des plaisirs de Naples, aspiraient 
à revoir la France; le dessein du retour était déjà sérieuse- 
ment agité, avant que Philippe de Comines, ambassadeur de 
France à Venise , eût averti le roi de la ligue organisée contre 
lui '. Cette nouvelle décida tout à fait le roi et son conseil, et l'on 
ne songea plus qu'à se hâter, d'après les avis de Comines, de 
peur que les confédérés n'eussent le temps d'enlever Asti au duc 
d'Orléans et de fermer le passage au roi. Charles VIII pourvut 
sans prudence ni jugement au gouvernement du royaume de 
Naples en son absence : il nommxa vice -roi son cousin Gilbert de 
Bourbon, comte de Montpensier, « hardi chevalier, mais peu sage » 
et indolent, « qui ne se levoit qu'il ne fût midi », dit Comines ; il 
donna la charge de grand chambellan et l'administration des 
finances à Etienne de Vesc, qu'il avait créé duc de Nola et gouver- 
neur de Gaéte : c'était un homme de très-mince capacité, et dont 
tout le mérite était d'avoir conseillé obstinément cette guerre ; 
la nomination du brave Stuart d'Aubigni, devenu comte d'Acri et 
marquis de Squillazzo, à l'office de connétable de Naples et au 
gouvernement de Calabre, ne put compenser les inconvénients 
des autres choix. Il ne restait d'ailleurs ni argent dans les coffres, 
ni provisions dans les forteresses : les immenses approvisionne- 
ments d'armes, de vivres, de mimitions et d'équipements de tout 
genre, amassés par les rois aragonais dans toutes les places 
fortes , avaient été gaspillés ou vendus au profit des courtisans, 
du consentement et par l'octroi du roi! Charles VIII laissa à ses 

1. Burckhardt raconte que les Français, à cette nouvelle, représentèrent devant 
leur roi des tragédies et des comédies, o'cst-à-dire des sotlicx, où ils tournaient en ridi- 
cule les puissances coalisées. On n'a pas conservé ces pièces de circonstance, mais 
nous aurons à en mentionner du même genre sous Louis XII. 



[1495] RETOUR DE CHARLES VIII. 27t 

lieutenants huit cents lances françaises (quatre mille huit cents 
chevaux), deux mille cinq cents Suisses, la meilleure partie de 
l'infanterie française et cinq cents lances italiennes commandées 
par les Golonna et les Savelli, grands seigneurs romains que 
Charles VIII avait heaucoup plus favorisés que les Napolitains, et 
qui ne lui furent pas longtemps fidèles. Il partit de Naples le 
20 mai, à la tôte d'un millier de lances, en comptant sa maison 
et la compagnie italienne de Jean- Jacques Trimlce, et d'environ 
cinq mille fantassins suisses, français et gascons, le tout ne formant 
guère plus de dix mille combattants. 

Le roi ne traversa point les états romains en ennemi : le pape 
n'avait pas rompu toutes négociations avec lui, et avait promis 
de l'attendre à Rome; mais Alexandre VI manqua de parole : 
soupçonnant toujours chez autrui les trahisons qui lui étaient fa- 
milières, il n'osa confier sa personne aux Français, et se retira à 
Orvieto. Charles, néanmoins, après avoir traversé Rome, évacua, 
comme il s'y était engagé, Terracine et Civita-Vecchia : en arri- 
vant à Sienne (13 juin), il trouva la Toscane en feu; Pise, Sienne, 
Lucques , s'étaient coalisées contre Florence ; les garnisons fran- 
çaises avaient pris parti pour les Pisans ; les Pisans réclamèrent 
la promesse du roi, qui s'était fait garant de leur liberté; les Flo- 
rentins invoquèrent le traité plus explicite par lequel Charles 
s'était obligé à leur rendre les villes de leur seigneurie occupées 
temporairement par les Français, et firent valoir la fidélité avec 
laquelle ils avaient refusé d'adhérer au traité de Venise. Le roi, 
différant sa décision, partit de Sienne, laissant quelques soldats 
dans cette ville, où une faction avait proclamé le comte de Ligni, 
un des capitaines français, chef de la république; puis il se di- 
.rigea vers Pise. Savonarola, qui était le véritable chef du gouver- 
nement de Florence ' et qui avait empêché les Florentins de se 

1. Après le départ du roi, la république florentine s'était réorganisée d'après les 
inspirations de Savonarola. On avait établi : 1° un impôt unique de 10 pour 100 sur 
le revenu foncier ; 2° un conseil général , sur le modèle de Venise , composé de tous 
les citoyens de trente ans, remplissant de certaines conditions; ils étaient trois mille 
deux cents sur une population d'une centaine de mille âmes ; c'était une demi-démo- 
cratie; le grand conseil, divisé en trois sections fonctionnant alternativement, nom- 
mait aux magistratures, votait les lois, prononçait sur les appels en matière crimi- 
nelle. 30 Un conseil de quatre-vingts membres, espèce de sénat, élaborait les projets 
de loi présentés par la seigneurie (le pouvoir exécutif) , délibérait sur toutes les grandes- 



272 GUERRES D'ITALIE. [1495] 

joindre à la ligue de Venise, vint se présenter au roi sur son 
chemin, et lui reprocha, au nom de Dieu, sa négligence à réfor- 
mer l'Église, à tenir ses serments envers Florence, et à réprimer 
les désordres de ses gens : le prophète florentin annonça au roi 
que Dieu, « qui l'avoit conduit au venir, le conduiroit encore à 
son retour » , et qu'il sortirait à son honneur des périls de la 
route, mais qu'il serait cependant puni « pour ne s'être hien 
acquitté de son devoir » , et que, sous peu, la main de Dieu s'ap- 
pesantirait sur lui, s'il ne changeait de conduite. Charles, étonné 
et un peu effrayé , ne répondit que par des paroles incohérentes 
et contradictoires, et promit enfin de contenter les Florentins 
quand il serait à Lucques. Les Florentins lui offraient un prêt de 
100,000 florins et un petit corps d'armée, à condition qu'il leur 
rendit leurs domaines : les Pisans, de leur côté, supplièrent si 
douloureusement le roi de ne pas les livrer à leurs ennemis , que 
les soldats français, et même les Suisses, attendris par les plaintes 
de ce pauvre peuple, se soulevèrent en tumulte contre les mem- 
bres du conseil royal qui favorisaient les Florentins. Les gentils- 
hommes offraient leurs chaînes d'or, les soldats offraient l'abandon 
de leur solde pour qu'on n'acceptât pas l'argent des Florentins. Il 
y eut là un élan de cœur qui rachetait bien des désordres, et qui 
rendit aux Français toute la sympathie des opprimés, des popula- 
tions conquises, des cités dépouillées de leurs droits, c'est-à-dire 
de la masse italienne. 

Charles VIII, forcé de fausser sa promesse d'une part ou de 
l'autre, n'eût pu se tirer de cet embarras qu'en ménageant entre 
les deux partis une transaction qui garantit la liberté des Pisans 
et rendît aux Florentins quelque suprématie politique sur Pise : il 
continua de tergiverser, renvoyant après son arrivée à Asti la^ 

affaires, surtout de Textérieur et de la guerre, etc. Une amnistie avait été votée pour 
les partisans du régime décliu, chose inouïe dans les révolutions italiennes, mais avec 
menace d'une rigoureuse justice à l'avenir, et Jésus-Christ avait été proclamé roi de 
Florence, Savonarola étant son ministre et le conseil des conseils, sans autorité offi- 
cielle. La démocratie , devenue le gouvernement du Christ , avait droit de punir ses 
ennemis comme impies; étonnante constitution, où Tesprit pratique ne faisait pas 
défaut à l'enthousiasme. V. l'errens, Savonarola, 1. ii, c. 2. Seulement, la position de 
Savonarola, très-forte à l'intérieur, était faible il l'extérieur, parce qu'elle était incon- 
séquente; lui, le prophète de justice, il maintenait le droit de concjuète de Florence 
sur Pise, c'est-à-dire le droit contre le droit, le droit de l'injustice. 



[1495] LES FRANÇAIS ET LES PISANS. 273 

réponse définitive qu'il avait déjà traînée de Naples à Sienne, et 
de Sienne à Lucques ; mais il décida provisoirement par le fait 
en faveur des Pisans, et laissa garnison française tant à Pise 
que dans les autres places maritimes. De Pise , il marcha vers 
les Apennins pour gagner la Lombardie méridionale et Asti 
(23 juin)'. 

La Lombardie, sur ces entrefaites, était le théâtre de grands 
mouvements militaires : les Vénitiens , qui hésitaient encore à 
commencer la lutte, avaient signifié qu'ils n'attaqueraient pas le 
roi de France, si les Français n'attaquaient eux-mêmes le duc de 
Milan; Charles VIII avait envoyé l'ordre au duc d'Orléans de ne 
pas entamer la guerre; mais Ludovic, qui voulait engager les 
hostilités, provoqua le duc d'Orléans dans Asti, et le somma 
d'évacuer cette place et de renoncer à prendre le titre de duc 
de Milan ; le duc Louis , qui avait reçu des renforts de France , 
sortit d'Asti, refoula devant lui le corps qui lui était opposé, 
et, le 11 juin, surprit Novarre, qui lui fut livrée par des gen- 
tilshommes ennemis du More. Si le duc d'Orléans eût marché 
droit à Milan, Ludovic eût été probablement renversé par une 
révolution populaire ; mais le duc Louis n'osa tenter un coup 
aussi hardi : Ludovic eut le temps de réunir des forces considéra- 
bles, et de mander d'Allemagne un grand nombre de lansquenets : 
le duc d'Orléans fut bientôt forcé de se tenir sur la défensive, 
et, tandis que le gros des troupes milanaises resserrait le duc 
d'Orléans dans Novarre, le reste des gens de Ludovic alla joindre 
l'armée vénitienne , qui s'assemblait aux environs de Parme, 
afin de barrer le passage au roi de France. 

Si les capitaines italiens eussent mis plus de résolution et de 
célérité dans leurs mouvements, et qu'ils eussent occupé les pas- 
sages des montagnes qui séparent la Lunigiane du Parmesan , la 
position du roi serait devenue très -critique : il eût été obligé de 
se replier sur Pise; mais François de Gonzague, marquis de 
Mantoue, et Robert de San-Severino , comte de Caiazzo, généraux 
de la république de Venise et du duc de Milan , ne pensant pas 
que les Français osassent venir droit à eux, laissèrent Charles 

1. Comines, 1. vm, c. 2-4. — Guicciardini, 1. il, § 24. 

VII. 48 



274 GUERRES D'ITALIE. 

franchir tranquillement des défilés où la nature était à elle seule 
im obstacle presque insurmontable : force avait été d'abandonner 
tous les chariots; l'infanterie suisse traîna l'artillerie à bras avec 
d'incroyables fatigues, que redoublait l'ardeur d'un soleil d'été; 
les gens d'armes et les archers se partagèrent les boulets, le 
plomb, les gargousses; on n'abandonna pas un canon, l'on ne 
perdit pas une livre de poudre. Toute l'armée fut admirable de 
zèle, de patience et d'énergie ; durant cinq jours d'efforts inouïs, 
on n'entendit pas une plainte. L'armée se trouva enfin réunie, le 

5 juillet, à l'entrée des plaines de Lombardie, au village de Fornovo, 
sur le Taro. Les ennemis, campés à une demi-lieue de cette bour- 
gade , eussent pu accabler l'avant-garde fi*ançaise avant qu'elle 
fût jointe par le reste de l'armée ; mais ils préférèrent permettre 
aux Français de descendre dans la plaine , afin de les y écraser 
d'un seul coup. La supériorité numérique des confédérés était 
énorme : Gomincs ne leur donne pas moins de trente -cinq mille 
combattants, dont deux mille six cents lances et deux à trois 
mille estradiots ', excellente cavalerie légère levée par les Véni- 
tiens en Albanie et en Morée , et dont la manière de combattre 
était assez analogue à celle des Arabes et des Mameluks. A l'as- 
pect des nombreux pavillons qui couvraient les coteaux du Taro, 
Charles VIII et ses compagnons d'armes hésitèrent : le roi essaya 
de négocier avec les provéditeurs vénitiens ^, et , le lendemain 

6 juillet au matin , il leur fit savoir qu'il ne voulait que passer 
son chemin , sans dessein d'attaquer le duc de Milan ni ses alliés. 
Les généraux ennemis et l'un des provéditeurs décidèrent de 
combattre. 

L'armée de France avait été ordonnée en trois batailles ; à 
l'avant-garde, commandée par le maréchal de Gié et par le 
Milanais Jean- Jacques Trivulce, à qui l'on se fiait comme à 
l'ennemi personnel de Ludovic, avait été mis « tout l'effort et 
l'espoir de l'host, » les Suisses et le reste de l'infanterie, l'arlil- 



1. Stradiots ou estradiots, du grec «rTfatuûTTu, homme de guerre. 

2. Le sénat de Venise envoyait ordinairement, près de son général en chef, deux 
provéditeurs qui !e surveillaient, et sans le consentement desquels il ne pouvait agir. 
Le rôle des représentants du peuple à l'armée, sous la Ivépublique t -ançaise, rappela 
celui de ces provéditeurs. 



[1493] BATAILLE DE FORNOVO. 275 

lerie , trois cent cinquante lances et les archers de la garde du 
roi. Le roi en personne menait le corps de bataille; l'arrière- 
garde était conduite par le vicomte de Narbonne (comte titulaire 
de Foix) et par le sire de La Trémoille. Les mesures de l'ennemi 
avaient été assez habilement combinées pour cerner la petite 
armée française : deux gros corps de troupes franchirent simul- 
tanément le Taro, au-dessus et au-dessous des Français; le pre- 
mier de ces corps, composé de Milanais et de Romagnols, sous 
les ordres du comte de Caiazzo, se porta contre l'avant-garde fran- 
çaise ; le second corps , beaucoup plus nombreux et où figurait 
l'élite des gens d'armes vénitiens et mantouans et des estradiots, 
fut lancé sur l'arrière- garde du roi par le marquis de Mantoue; 
deux autres détachements d'estradiots , de gens d'armes et d'ar- 
balétriers reçurent ordre, l'un de prendre en flanc la bataille du 
roi, l'autre de tourner Fornovo et l'arrière-garde française, pour 
aller enlever le riche bagage des Français, qu'on avait fait passer 
à la gauche de l'armée, et qui formait un convoi de plus de six 
mille bêtes de somme. Le reste de Farmée italienne demeura 
immobile à l'autre bord du Taro , pour servir de réserve et gar- 
der le camp. 

L'attaque du bagage commença l'action, et l'arrière-garde, qui 
était faible , fut un moment en grand péril : le roi , voyant de 
loin la masse d'ennemis qui allaient charger celte division, quitta 
le corps de bataille et courut avec sa maison au secours de l'ar- 
rière-garde. Le premier choc des lances fut terrible : le nombre 
des Italiens balança Fimpétueuse valeur des Français et la supé- 
riorité de leurs armes offensives '. Charles VIII, vers qui « tiroient » 
tous les plus vaillants des ennemis , se trouva dans un extrême 
danger : séparé des siens, assailli de toutes parts, il n'échappa 
que grâce à la vigueur de son bon cheval noir, appelé Savoie. 
L'élite de ses gens d'armes parvint enfin à le dégager; mais 
ils n'eussent réussi qu'à retarder sa perle et la leur, si les estra- 
diots eussent fait leur devoir aussi bien que les gens d'armes du 
marquis de Mantoue : quinze cents de ces chevau-légers grecs, 
admirablement montés et armés de cimeterres d'une excellente 

1. Les lances françaises étaient beaucoup plus fortes que les lances italiennes. 



276 GUERRES D'ITALIE. [1495] 

trempe, devaient se mêler aux hommes d'armes pour rompre 
l'ordonnance des Français; mais, quand ils aperçurent de loin 
leurs camarades qui pillaient sans résistance les bagages du roi, 
ils quittèrent tous le combat pour courir au butin : beaucoup 
d'hommes d'armes et de fantassins italiens les suivirent; pas un 
Français , au contraire , ne quitta son rang. En peu d'instants, 
le combat changea de face : le corps de bataille des Français, 
arrivé sur la trace du roi, vint prendre en flanc les ennemis; la 
gendarmerie vénitienne et lombarde, abandonnée de sa cavalerie 
légère, plia sous l'effort redoublé des Français; Rodolphe de 
Gonzague, oncle du marquis de Mantoue, qui remplissait les 
fonctions de « maréchal de l'host », ayant été tué, le corps de 
réserve , demeuré de l'autre côté du Taro , ne reçut point d'or- 
dres , et n'avança pas pour soutenir le marquis. La lourde gen- 
darmerie italienne fut culbutée, poursuivie, hachée jusque dans 
le lit du Taro, et l'infanterie qui la soutenait fut taillée en pièces 
ou dispersée. On ne fit pas un prisonnier : les Français se criaient 
les uns aux autres : — Souvenez-vous de Guinegate ' ! 

Pendant ce temps, le corps du comte de Caiazzo avait été 
repoussé et rejeté au delà de la rivière par l'avant-garde fran- 
çaise, sans même en venir à « coucher les lances ». 

Celte bataille , qui n'avait pas duré une heure , coûta aux Ita- 
liens près de trois mille cinq cents hommes ; aux Français, deux 
cents à peine : elle assura le salut du roi et de l'armée. Le succès 
complet d'une expédition si mal concertée, et le retour triom- 
phant du roi , en dépit de tous les obstacles , trompaient toutes 
les prévisions de la sagesse humaine. L'honneur en devait revenir 
aux admirables soldats et aux habiles capitaines, qui eussent 
mérité un autre général que Charles VIIL 

L'armée française arriva devant Asti le 15 juillet. L'armée ita- 
lienne alla joindre devant Novarre le duc de Milan, qui, à la tête 
de vingt mille combattants , bloquait le duc d'Orléans dans cette 
ville. Ludovic avait reçu d'Allemagne un renfort de dix ou douze 
mille lansquenets , la plupart levés à ses frais ou à ceux de Venise; 
car Maximilien, «l'empereur sans argents, n'avait pu solder 

1. A Guinegate, en 1478, la gendarmerie française avait perdu une victoire assu- 
rée, pour s'être amusée à faire des prisonniers. 



[1495] TRAITÉ DE NOVARRE. 277 

qu'une faible partie du contingent qu'il devait fournir à la coali- 
tion. Le glorieux combat de Fornovo, que les Français nom- 
mèrent la journée deFornoue, n'empêchait pas les affaires d'Italie 
de prendre un fâcheux aspect. Sienne avait chassé sa faible gar- 
nison; Florence tâchait de recouvrer de vive force les places 
qu'on lui retenait; les nouvelles de Naples étaient mauvaises; 
Gênes s'était tournée avec le duc de Milan contre les Français, et, 
peu de jours avant la bataille de Fornovo , une attaque française, 
par terre et par mer, contre Gênes avait complètement échoué. 

Le roi avait établi son camp sous Asti, en attendant qu'il lui 
vînt de France et de Suisse assez de renforts pour faire lever le 
siège de Novarre ou obliger les alliés à la paix ; la garnison de 
Novarre souffrait beaucoup, et le duc d'Orléans ne cessait de 
presser le roi de le secourir; mais l'insouciant monarque n'avait 
pas tant de hâte : il s'était épris de la fille d'un gentilhomme de 
Chieri , et la belle Anna de Soleri l'occupait beaucoup plus que 
la guerre. Il ne se décida que vers le 1 1 septembre à porter son 
camp à Verceil pour se rapprocher de Novarre. Le pape lui avait 
mandé de sortir d'Italie sous dix jours, à peine d'excommunica- 
tion : l'on ne fit que rire du Borgia parodiant Grégoire VII ou 
Innocent III; mais des négociations plus sérieuses continuèrent, 
par l'intermédiaire de la duchesse régente de Savoie, avec Ludo- 
vic et les Vénitiens. Le roi s'était enfin décidé à regagner les 
Florentins. L'éloignement avait affaibli l'impression produite par 
les prières des pamTCs Pisans ; on ne les sacrifia pas tout à fait : 
on stipula pour eux une amnistie et la faculté d'exercer le com- 
merce et de parvenir aux emplois : Florence se rengagea dans 
l'alliance française. La paix avec Milan n'offrait pas de grandes 
difficultés : Ludovic ne demanda que la restitution de Novarre. 

C'était uniquement dans l'intérêt des prétentions du duc d'Or- 
léans sur le Milanais, que les Français tenaient à la possession de 
Novarre , place située au cœur de la Lombardie , à dix lieues de 
Milan. Le retard des renforts suisses et la détresse de la garnison 
de Novarre obligèrent enfin le roi et le duc Louis à céder : 
Novarre fut évacuée par les débris de ses défenseurs , et la paix 
fut signée le 10 octobre. Ludovic s'engagea de remettre les châ- 
teaux de Gênes en séquestre dans les mains de son beau-père le 



278 GUERRES D'ITALIE. [14951 

duc de Ferrare, demeuré neutre entre la France et la coalition. 
Ludovic se reconnut derechef vassal du roi pour Gênes, promit 
de laisser faire à Gênes des armements pour le compte de la 
France , et de ne rester uni à la ligue « qu'autant qu'il n'y auroit 
rien contre le roi de France » ; il jura non-seulement de ne don- 
ner aucun secours aux princes aragonais, mais d'accorder le 
passage sur ses terres aux Français , et même d'accompagner le 
roi, s'il retournait en personne à Naples. Le roi, de son côté, 
promit de ne pas seconder les prétentions du duc d'Orléans 
sur Milan, et Ludovic s'engagea de payer 50,000 ducats à ce 
duc, et donna quittance au roi de 80,000 ducats qu'il lui avait 
prêtés ^ 

Les Vénitiens ne voulurent point accéder directement à la paix, 
et dirent qu'ils n'avaient point de guerre pour leur compte avec 
le roi, mais qu'ils avaient seulement aidé leur allié le duc de 
Milan. 

Ludovic ne remplit pas plus ses engagements envers la France, 
que les Français ne remplirent les leurs envers Florence. 

Charles n'attendit ni l'exécution des promesses de Ludovic ni la 
réponse du sénat de Venise : il laissa à Asti im corps de troupes 
commandé par Trivulce, et rentra en France par Briançon, le 
23 octobre, après quatorze mois d'absence ; il arriva à Lyon le 9 
novembre, et, s'arrêtant dans cette grande ville, qu'il affectionnait 
particulièrement , « il n'entendit plus qu'à faire bonne chère et à 
jouter, et de nulle autre chose ne lui châloit » (il ne se souciait 
de rien d'autre). (Comines.) La mort de son lils unique Charles 
Orland ou Roland, enfant de trois ans, qu'il avait ainsi nommé en 
mémoire du héros de ses romans favoris, et les désastreuses nou- 
velles qui arrivèrent de Naples, ne Farrachèrent pas même à ses 
plaisirs. 

Dans la semaine où Charles VIII avait quitté Naples , son com- 
pétiteur Ferdinand était débarqué à Reggio avec des troupes espa- 
gnoles et sicihennes que conduisait Gonsalve de Cordoue, le plus 
illustre des capitaines formés dans la guerre de Grenade : un 
grand nombre de Calabrois accoururent sous la bannière de Fer- 

1. V. le traité dans Godefroi, p. 722 et suiv. 



11495] RÉVOLTE DE NAPLES. 279 

dinand ; Stuart d'Aubigni , gouverneur de Calabre , ne laissa pas 
au prince aiagonais le temps de se renforcer davantage; il vint 
l'attaquer avec un petit corps français et suisse , et le défit com- 
plètement à Seminara : les fjénétaires (chevau- légers espagnols), 
mal secondés par les Calabrois et par les Siciliens, ne purent 
soutenir le choc de la gendarmerie française. Ferdinand fut forcé 
de s'enfuir par mer à Messine avec Gonsalve. Ferdinand ne perdit 
pas courage : il savait que son parti s'accroissait de jour en jour, 
et que la plupart des villes napolitaines, et la capitale elle-même, 
qui l'avait chassé naguère, étaient dans les meilleures dispositions 
à son égard. « Ces Napolitains », dit Guicciardini, « sont le peuple 
le plus inconstant de toute l'Italie. » Les fautes de Charles VIII 
et les qualités personnelles de Ferdinand , bien supérieur à son 
rival, excusaient l'inconstance populaire. La noblesse féodale 
avait conservé dans le royaume de Naples une puissance détruite 
depuis longtemps dans les républiques italiennes; Charles VIII 
avait mécontenté cette noblesse, sans faire assez pour s'attacher 
les villes et les soustraire à l'influence des seigneurs. 

Ferdinand renouvela donc sa tentative avant que le bruit de sa 
défaite eût pu décourager ses amis; il réunit aux galères qu'il 
avait conservées la flotte d'Espagne et tous les bâtiments que 
purent lui fournir les ports de Sicile , fit voile pour le golfe de 
Naples, et se mit en devoir de débarquer à mi mille de cette ville, 
quoiqu'il n'eût qu'une poignée de soldats. A la vue de ce mouve- 
ment, le vice -roi Gilbert de Montpensier eut l'imprudence de 
sortir de Naples avec presque toute la garnison pour s'opposer au 
débarquement de Ferdinand : à peine les Français furent -ils 
dehors, que Naples entier s'insurgea au son des cloches de toutes 
les églises. Montpensier se hâta de regagner la ville ; mais il s'ef- 
força en vain de comprimer l'insurrection , et , après un combat 
opiniâtre dans les rues , les Français furent contraints de se ren- 
fermer dans les trois châteaux de Naples, tandis que le prince 
aragonais rentrait dans la ville aux cris de joie du peuple. Cet 
événement eut lieu le lendemain de la bataille de Fornovo (7 juillet). 
Presque toute la côte méridionale du royaume suivit l'exemple de 
la capitale, et releva les bannières de Ferdinand ; en même temps, 
les Vénitiens , plus , il est vrai , pour leur compte que pour celui 



280 GUERRES D'ITALIE. [1495-1496] 

de Ferdinand, envahissaient les places de l'Adriatique, Monopoli, 
Brindes, Otrante, Trani. 

Ferdinand avait entamé sur-le-champ le siège des châteaux de 
Naples. 

Le vice-roi, manquant de vivres, capitula le 6 octobre, et pro- 
mit d'évacuer les forteresses de Naples et de se retirer en Pro- 
vence , s'il n'était « recous dedans trente jours ». Tandis que 
Montpensier signait cet accord, les troupes françaises, disséminées 
dans les provinces voisines, s'étaient réunies sous les ordres du 
sire de Préci , et avaient mis en déroute un corps de l'armée de 
Ferdinand, quatre fois plus nombreux qu'elles; elles parurent 
bientôt devant Naples ; mais Montpensier s'était lié les mains par 
la trêve , et Préci ne fut pas assez fort pour s'ouvrir le passage 
jusqu'aux châteaux de Naples. Montpensier, après avoir manqué 
l'occasion de sauver Naples pour ne pas violer la trêve jurée, ne 
garda pourtant pas jusqu'au bout sa parole : il s'embarqua, une 
nuit, avec deux mille cinq cents de ses gens, alla descendre à 
Salei'ne, et recommença de tenir la campagne. Les châteaux de 
Naples n'en furent pas moins obligés de se rendre par famine ; 
mais les généraux français, qu'appuyait encore un parti assez 
considérable, continuèrent la lutte dans l'intérieur du royaume : 
si Charles YIII eût envoyé à ses fidèles capitaines la moindre par- 
tie de l'argent qu'il dissipait follement, son royaume de Naples 
eût pu encore être sauvé, ou, tout au moins, la suzeraineté fran- 
çaise, avec un tribut garanti par la possession de quelques places 
maritimes , eût été facilement établie par une transaction hono- 
rable que proposaient les Vénitiens ; mais le roi ne sut faire ni la 
guerre ni la paix. 

Charles YIII, au commencement de l'année 1496, annonça l'in- 
tention d'aller, avec une puissante armée, châtier le duc de 
Milan, qui n'avait rempli que très-incomplétement ses promesses, 
et secourir « ses hommes de Naples » ; mais le cardinal Briçon- 
net, qui gouvernait toutes les affaires de l'État et particulière- 
ment les finances, apporta tant de retards et d'entraves au>" 
apprêts de l'expédition, qu'il en dégoûta le roi; on le soupçonna 
de s'être laissé gagner par les ducats du pape et du duc de Milan. 
Les beaux yeux d'une fille d'honneur de la reine aidèrent puis- 



11496] PERTE DE NAPLES. 281 

samment Briçonnet à retenir Charles VIII. Le duc d'Orléans , qui 
voyait le roi « assez mal disposé de sa santé » et affaibli par ses 
dérèglements , ne voulut pas non plus s'éloigner , de peur que 
Charles , dont il était devenu l'héritier par la mort du dauphin , 
ne trépassât en son absence. Tout l'été et l'automne se passèrent 
en tergiversations , et les Français du royaume de Naples furent 
à peu près abandonnés à eux-mêmes, si ce n'est qu'une escadre 
provençale vint débarquer à Gaëte un peli't corps d'infanterie. Le 
vice-roi Montpensier, soutenu par quelques grands seigneurs 
romains et napolitains, guerroya encore plusieurs mois contre 
Ferdinand ; enfin celui - ci , que renforcèrent successivement les 
Vénitiens et Gonsalve de Cordoue , parvint à enfermer la petite 
armée française dans la ville d'Atella, en Basilicate, et l'y resserra 
étroitement. La division , conséquence accoutumée du malheur , 
régnait parmi les chefs : les soldats, surtout les mercenaires 
suisses et allemands, réclamaient à grands cris leur solde arrié- 
rée; les Suisses, au nombre de quinze cents, restèrent néanmoins 
fidèles jusqu'à la fin; mais sept cents lansquenets désertèrent à 
l'ennemi. Après trente-deux jours de siège, le vice-roi, cerné par 
des forces infiniment supérieures, capitula pour la seconde fois, 
et s'engagea , s'il n'était secouru avant un mois , à rendre Atella 
et les autres places qui dépendaient de lui, l'artillerie comprise, à 
condition qu'on laissât chefs et soldats retourner en France, 
«r vies et bagues sauves » (20 juillet 1496). 

Cette triste capitulation ne fut pas même observée par l'ennemi: 
après la reddition d'Atella, Ferdinand prétendit que le vice -roi 
devait lui livrer toutes les places françaises du royaume, quoique 
Montpensier eût expressément réservé Gaëte , Venosa et Tarente, 
dont Charles VIII avait nommé directement les gouverneurs. 
Avant que le différend eût été réglé, Ferdinand d'Aragon et Gilbert 
de Montpensier moururent tous les deux. Les troupes françaises 
et auxiliaires , en attendant qu'on les laissât embarquer, avaient 
été réparties entre Baies (Baia) etPouzzoles (Pozzuolo) , lieux très- 
malsains vers la canicule : une épidémie se déclara ; la plupart 
des soldats et le général lui -môme, harassés par la fatigue et les 
privations, tombèrent malades, languirent et moururent. Mont- 
pensier expira le 5 octobre ; mais son vainqueur n'existait déjà. 



282 GUERRES D'ITALIE. [1496] 

plus : Ferdinand II, atteint du même mal que le vaincu, était 
mort dès le 7 septembre. A Ferdinand succéda sans opposition 
son oncle Frédéric (don Federigo), prince aimablC;, habile et po- 
pulaire, qui réduisit assez promptemcnt les garnisons de Gaéte, 
de Venosa et de Tarente à évacuer ces places, et à faire voile pour 
la France avec les débris de l'armée du vice-roi : le brave 
d'Aubigni , gouverneur de Calabre , avait langui en proie à la 
fièvre durant presque toute cette campagne , circonstance à 
laquelle Ferdinand et Frédéric avaient dû en grande partie leurs 
succès. 

A la fin de 1496, il ne restait rien à la France des conquêtes de 
Charles VIII; l'expédition française avait passé sur l'Italie et dis- 
paru comme une trombe; mais le sol, bouleversé par cette trombe, 
ne reprit plus son premier aspect : les traces imprimées ne s'ef- 
facèrent pas ; les germes qu'avait dispersés en tous lieux la tem- 
pête portèrent leurs fruits; la France, ou du moins la portion 
remuante et guerrière de la population française, garda, depuis 
la campagne de Naples, une aveugle ardeur de conquêtes loin- 
taines, une infatuation funeste de sa supériorité militaire, des 
passions enfin toutes pareilles à celles qui avaient poussé si long- 
temps l'Angleterre sur la France. Les Espagnols et les Allemands, 
de leur côté, introduits en Italie, comme les Français, par les 
Italiens eux-mêmes, apprirent à diriger leurs convoitises vers ce 
beau pays, que tous ses voisins commencèrent à considérer 
comme une proie à disputer ou à partager. L'imminence du 
péril n'eut pas la vertu de réunir les états italiens; les dissensions 
intérieures de la péninsule devaient se prolonger jusqu'à ce que 
tous les mouvements et tous les bruits se fussent éteints dans le 
silence de l'esclavage * ! 

1. L'expansion d'un fléau nouveau, la syphilis, en Italie et dans le reste de l'Eu- 
rope, coïncida avec l'invasion de Charles VIII. Les Français, qui prirent dans le pays 
conquis la maladie vénérienne , l'appelèrent le mal de Naples ; les Italiens , qui igno- 
raient cette maladie avant la guerre et qui virent les Français la répandre partout sur 
leur passage au retour de Naples, l'appelèrent le mal français : les Flamands et les 
Portugais, qui la reçurent d'Espagne, l'appelèrent le mal espaiinol, et une opinion qui 
a longtemps prévalu impute, en effet, aux Espagnols d'avoir apporté cette contagion 
sur les navires de Christophe Colomb , au retour de son premier voyage dans les 
régions inconnues au delà du grand Océan Atlantique (janvier 1493). 11 parait incon- 
testable que le mal vénérien existait aux Antilles, avec un caractère moins violent que 



[1496] GUERRE DE FLORENCE. 28? 

Pendant que Charles VIII oubliait, dans les bras de ses maî- 
tresses, les valeureux soldats qui défendaient péniblement et inu- 
tilement sa trop facile conquête, la guerre avait continué en 
Toscane entre les Florentins, leurs voisins de Sienne et de Luc- 
ques et leurs anciens sujets de Pise. Le dernier traité de Florence 
avec Charles VIII (de septembre 1495) avait été à peu près mis à 
néant par la désobéissance des capitaines français. On ne restitua 
guère aux Florentins que Livourne ; d'Entraigues, commandant 
de la citadelle de Pise, gagné par son amour pour une belle 
Pisane, remit la forteresse, non point aux commissaires floren- 
tins, mais aux citoyens de Pise, qui ne voulaient rentrer, à aucune 
condition, sous la seigneurie de leurs anciens maîtres; d'autres 
officiers français vendirent Sarzane et Piétra -Santa aux Génois 
et aux Lucquois. Florence tenta en vain de soumettre Pise de vive 
force : le duc de Milan et les Vénitiens secoururent efficacement 
Pise, et dans l'espoir de s'approprier cette ville, et pour affaiblir 
les Florentins et les contraindre d'abandonner l'alliance française ; 
Florence fut attaquée sur son propre territoire : l'empereur Maxi- 
milien, attiré par le duc de Milan, vint en personne se mettre à 
la tête des coalisés, et assiéger Livourne. Les exhortations de 
Savonarola soutinrent le courage de Florence : les Florentins 
résistèrent avec une obstination magnanime et restèrent fidèles à 
la France , qui racheta enfin ses torts par l'envoi d'un secours 

celui qu'il prit en Europe ; mais les hommes les plus instniits dans l'histoire patholo- 
gique n'admettent plus que ce fléau soit exclusivement provenu du Nouveau Monde 
ni qu'il fût entièrement nouveau en Europe, lorsqu'il y éclata si furieusement à la fin du 
xv« siècle. Il n'a certainement point été inconnu des anciens ; on croit le retrouver dans 
certaines épidémies du moyen âge, par exemple dans le mal des ardents, et il paraît 
s'être plus ou moins combiné avec la lèpre. Le système de défense adopté dans toute 
la chrétienté contre la lèpre dut contribuer à empêcher la propagation des principes 
morbides de ce genre. Quand la contagion lépreuse s'affaiblit , que les précautions se 
relâchèrent (les ladreries, si nombreuses et si remplies au xiii^ siècle, étaient presque 
abandonnées au xv«), ces affections recommencèrent à se répandre d'abord sourde- 
ment, puis grandirent et se déchaînèrent avec une rage effroyable, remplaçant la 
lèpre par une de ces révolutions dont l'histoire pathologique offre maint exemple. 
Une ordonnance du prévôt de Paris, du 15 avril 14B8, qui enjoint aux lépreux de sor- 
tir de la capitale, concernait probablement déjà les syphilitiques confondus avec les 
épreux. Il n'y a plus d'équivoque pour l'ordre du parlement de Paris, du 6 mars 1497, 
qui prf>scrit aux malades étrangers à Paris de quitter la ville et les faubourgs, et 
enjoint d'enfermer et de traiter les malades parisiens. Dulaure, Histoire de Paris, t. III, 
p. 145. Sur les commencements de la syphilis, V. Guicciardini, 1. il, c. 33 ; Fracastor, 
poëme latin de Syphilis; Astruc; P. Dufour, etc. 



284 GUERRES D'ITALIE. [1497] 

maritime à Livourne. Maximilien, obligé de lever le siège, quitta 
la Toscane, puis l'Italie, laissant aux Italiens une opinion 
médiocre de sa personne et un grand mépris pour sa puissance : 
singulière figure dans l'histoire que ce monarque sans argent et 
sans soldats, qui échoua dans presque toutes ses entreprises, fut 
toute sa vie hors d'état d'égaler ses forces et ses ressources à ses 
titres et à ses prétentions, et qui, enfin, si faible, fonda une si 
énorme puissance par deux mariages conclus à propos, le sien et 
celui de son fils ' . 

Le roi de France, à qui manquaient, non pas les ressources 
matérielles, comme à Maximilien, mais la capacité et la volonté, 
essaya faiblement de se venger de la perte de Naples sur Ludovic 
Sforza. Au commencement de 1497, il confia une douzaine de 
mille hommes à Trivulce et au cardinal Julien de La Rovère. 
C'était à Milan que Ludovic était le plus faible; en l'attaquant 
brusquement dans sa capitale, on l'eût peut-être abattu d'un seul 
coup ; mais Charles YIII ne voulut pas exciter à Milan une révo- 
lution au profit du duc d'Orléans, que ses favoris lui rendaient de 
nouveau suspect , et donna ordre d'attaquer Gènes : on échoua, 
bien que sans grande perte. Cette expédition manquée fut suivie 
d'une trêve de six mois entre la France et les coalisés (mars-oc- 
tobre 1497). La trêve, au bout de six mois, fut renouvelée entre 
la France et l'Espagne seulement : les deux cours avaient entamé 
des négociations secrètes ; les Rois Catholiques commençaient à 
laisser entrevoir leurs arrière -pensées sur l'Italie : aussi peu sou- 
cieux de la foi des serments que des liens de la parenté , Ferdi- 
nand était tout disposé à tourner contre son cousin le roi de 
Naples les armes qu'il avait employées en sa faveur, et à violer 
ses engagements envers l'Italie, ainsi qu'il l'avait fait envers la 
France -. 

1. Avec les héritières de Bourgogne et d'Espagne. On a exprimé cette fortune de la 
maison d'Autriche dans un vers latin devenu célèbre : 

Bella gérant alii; tu, felix Austria, nube! 

il Que d'autres fassent des conquêtes par la guerre ; toi, heureuse Autriche, demande 
les tiennes à l'hymen ! » 

2. Contrairement au traité de Barcelone , Ferdinand et Isabelle avaient marié, en 
1496, leur fils et deux de leurs filles aux deux enfants de Maximilien et au fils aîné de 
Henri VII. L'un de ces mariages, celui de Jeanne d'Aragon avec Philippe d'Au- 



11497] PIAGNONI ET ARRABIATf. 285 

De nouveaux orages s'amassaient ainsi sur l'Italie, pendant que 
l'issue de la tentative que Florence, la cité italienne par excel- 
lence, avait faite pour se régénérer, présageait les destinées de la 
péninsule. Une lutte inévitable s'était engagée entre le pontife de 
Rome et le prophète de Florence, après de longues hésitations de 
la part d'Alexandre YI , à qui Savonarola semblait inspirer une 
sorte de terreur. Savonarola avait résisté à une défense de prê- 
cher intimée par le pape : il continuait à foudroyer la corruption 
romaine, à annoncer de nouvelles vengeances du ciel, à imposer 
dans Florence, avec la dernière rigueur, sa réforme ascétique. Le 
mardi gras de 1497, il fit brûler sur la place publique un mon- 
ceau de livres, de tableaux, d'instruments de musique et d'usten- 
siles de toilette, enlevés de gré ou de force à leurs possesseurs. 
Des chefs-d'œuvre de peinture, des livres et des manuscrits pré- 
cieux périrent en foule. L'ascétisme monastique ne brûlait pas 
seulement la Renaissance païenne, mais, avec elle, la pure et 
immortelle poésie du moyen âge : on ne distingua rien : Pétrar- 
que fut mis sur le bûcher avec Boccace et Pulci. La réforme de 
Savonarola était condamnée par ses actes : elle rejetait le rxxonde 
vers le désert du monachisme ; elle ne le conduisait pas à la cité 
de l'avenir. 

La Renaissance était trop forte pour succomber sous une réac- 
tion du moyen âge, qui ne représentait pas même le moyen âge 
tout entier : l'Italie tourna contre le prophète : dans Florence 
même, le fanatisme des réformateurs, la compression qu'ils exer- 
çaient, avaient rejeté dans le parti opposé une foule d'esprits qui 
acceptaient la réforme politique, non la réforme ascétique ; Flo- 
rence était divisée en trois factions , qui échangeaient les noms 
injurieux de piagnoni (pleureurs, plaignards), d'arrabiati (enra- 
gés) et de bigi (gris). Les premiers étaient les pénitents, les 
dévots de Savonarola; les seconds, les épicuriens, les libertins , 
comme on dit plus tard; les troisièmes, les partisans des Médicis. 
Ariabiati et bigi se réunirent contre les piagnoni , et Alexandre VI, 
encouragé par les discordes des Florentins, lança enfin l'excom- 

triche , eut de bien vastes conséquences. V. le livre vu de Comines sur toutes ces 
négociations. L'infant d'Espagne mourut peu après son mariage avec la fille de Maxi 
milieu. 



286 GUERRES D'ITALIE. [1497-1498] 

munication sur Savonarola (12 mai 1497). Le prophète de Flo- 
rence protesta contre la validité de l'excommunication ; mais il 
hésita à son tour à pousser la lutte aux dernières extrémités; il 
reculait devant le schisme. Sur ces entrefaites, le parti des Médicis 
ayant comploté une contre- révolution, qui avorta, plusieurs des 
chefs furent condamnés à mort par les magistrats ; ils appelèrent 
au grand conseil populaire. La loi qui autorisait l'appel avait été 
rendue sous l'inspiration de Savonarola. Lespiagnoni, cependant, 
craignant un acquittement qui, suivant eux, perdait la république, 
passèrent outre à l'appel et firent exécuter les condamnés. Savo- 
narola approuva, au moins par son silence (21 août 1497). Il se 
justifia sans doute à ses propres yeux par ces maximes et ces 
exemples de rigueur biblique qui ont entraîné tant d'autres chefs 
de parti; mais cet acte de salut public ne sauva rien. La sei- 
gneurie de Florence, plus faible après ce sang illégalement versé, 
louvoya devant une nouvelle sentence papale (octobre), et Savo- 
narola dut quelque temps s'abstenir de la chaire. Il y remonta 
avec un terrible éclat durant le carnaval de 1498. Son parti était 
pris. Il attaqua nettement l'infaillibilité du pape : « le pape , en 
tant que pape, est infaillible: s'il se trompe, il n'est plus pape... 
Vous croyez que Rome me fait peur : je n'ai aucune peur; nous 
marcherons contre eux comme contre des païens nous ouvri- 
rons la cassette , et il sortira tant d'ordure de la cité de Rome, 

que l'infection s'en répandra par toute la chrétienté ' L'Église 

ne me paraît plus l'Église! Il viendra un autre héritier à 

Rome » ! 

Il avait eu la vision d'une croix noire plantée sur Rome! En 
même temps, il écrivit aux principaux souverains de l'Europe 

1. Les fêtes du Vatican rappelaient celles des plus immondes d'entre les Césars ; le 
sang s'y mêlait à de monstrueuses orgies : au mois de juin précédent, César Borgia, 
cardinal de Valence, avait fait assassiner le duc de Gandia, son frère aîné et son rival 
heureux auprès de leur sœur Lucrèce Borgia : « le bruit couroit que les deux frères 
avoient dans leur propre père un rival auprès de leur sœur. " Guicciardini, 1. m, c. 47. 
Alexandre VI, qui aimait ses enfants avec fureur, comme les tigres aiment leurs petits, 
fut d'abord si étourdi par ce coup de foudre , qu'il confessa ses crimes en plein con- 
sistoire et annonça la résolution de s'amender, lui et sa cour; mais, au bout de quel- 
ques jours, il reprit son train de vie accoutumé, reporta sur l'assassin l'affection qu'il 
avait eue pour la victime, et se dédommagea de sou éphémère repentir par un nou- 
veau débordement de débauches et de cruautés. 



[1498] ÎMORT DE SAVONAROLA. 287 

pour les exciter à provoquer un concile général et la déposition 
du pape. La lettre adressée au roi de France fut interceptée par 
Ludovic Sforza, qui l'envoya au saint-père. Alexandre VI, furieux, 
fulmina un nouveau bref plein de menaces contre Florence. Le gou- 
vernement florentin, découragé par l'inaction et l'abandon du roi 
de France, plia et interdit la chaire à Savonarola (17 mars 1498). 
Les dominicains virent se déchaîner contre eux les autres ordres 
mendiants, depuis longtemps jaloux de leur suprématie. Savona- 
rola, dans ses harangues passionnées, s'était dit maintes fois prêt à 
subir l'épreuve du feu pour attester la vérité de sa mission. Tn fran- 
ciscain le défia d'entrer dans le feu avec lui. Le bûcher fut dressé. 
Dominicains et franciscains, piar/noni et arrabiati, tout le peuple 
s'assembla sur la place de la Seigneurie : on disputa pendant des 
heures sans pouvoir s'entendre sur les conditions de l'épreuve; 
évidemment, Savonarola se repentait, mais trop tard, d'avoir 
parlé de tenter Dieu. Une grosse pluie finit par disperser l'assis- 
tance (7 avril). 

Le prestige était dissipé. Savonarola était perdu. Le lende- 
main, les arrabiati arrachèrent aux magistrats l'ordre d'arrêter 
le prophète, et assaillirent en armes le couvent de Saint- Marc. 
Savonarola fut traîné en prison, et traduit devant un tribunal 
à la tête duquel le gouvernement florentin appela deux com- 
missaires du pape. L'un des deux était le général même des domi- 
nicains. A la torture, Savonarola rétracta sa mission : sorti de 
la torture, il rétracta sa rétractation; il en fut ainsi à plusieurs 
reprises; œ lutte admirable entre la faiblesse du corps et l'éner- 
gie de l'âme » '. Les fautes et les erreurs du réformateur dispa- 
raissent dans la sainteté de ses derniers moments. Il fut condamné 
au feu : c'était la papauté brûlant de ses propres mains la foi du 
moyen âge. Quand on le mena au supplice, le juge ecclésias- 
tique lui déclara qu'il était retranché de l'Église : — De la mili- 
tante, répondit Savonarola, donnant à entendre que son martyre 
l'introduisait dans V Église triomphante (23 mai 1498). Comme 
Jeanne Darc, il soutint jusqu'au bout la vérité de sa mission ; mais 
il n'eut pas, comme Jeanne, le bonheur de sauver sa patrie en 

1. Pen-ens, Vie de Savonarole, p. 276. 



î>88 GUERRES D'ITALIE. [1498] 

mourant pour elle ' ! Son œuvre , à lui , mêlée d'ombre et de 
lumière, ne venait pas de si haut que l'œuvre de Jeanne, et, si la 
philosophie lui doit le respect que méritent les fortes convictions 
et les morts héroïques, elle ne peut revendiquer de lui que le 
sentiment et non la doctrine. La papauté, qui l'avait tué quand 
elle était païenne ou athée, le revendiqua lorsqu'elle redevint 
catholique et qu'elle accomplit vers le moyen âge, avec plus de 
politique et moins d'ascétisme, le retour qu'il avait tenté. La 
Réforme le disputa au papisme, pour ses attaques contre l'infail- 
libilité et ses prophéties contre la Babylone romaine ; elle en fit 
un héritier de Jean Huss, un précurseur de Luther. En réalité, les 
armes de cet Achille n'appartiennent complètement à personne ; 
son cœur avait de puissantes aspirations ; mais sa pensée était plus 
au passé qu'à l'avenir. Pour mesurer sa force, qu'il suffise de dire 
que Michel- Ange et Machiavel sont sortis de lui tous les deux, 
l'un par filiation directe, l'autre par réaction. 

Peu de jours après le supplice du martyr, une lettre du roi de 
France arriva pour demander sa grâce. Le roi de France ne se 
nommait plus Charles VIII, mais Louis XII. 

Dans l'année qui précéda la mort de Savonarola, le prophète, 
suivant le témoignage de Comines, avait écrit plusieurs fois à 
Charles VIII pour le menacer d'un châtiment prochain de la part 
de Dieu, s'il ne revenait promptement en Italie « réformer l'Église 
par l'épée et chasser les tyrans ». Charles n'était pas venu, mais 
les menaces de Savonarola s'étaient accomphes , et le roi de 
France, après avoir vu disparaître successivement trois fils au 
berceau, était lui-même descendu dans la tombe. 

Vers les derniers mois de 1497 et les premiers de 1498, on 
avait remarqué dans la conduite et dans l'esprit de Charles VIII 
une amélioration qui n'était peut-être que le résultat de l'affai- 
blissement de sa santé. Sa vie était moins désordonnée ; il s'en- 
tretenait plus volontiers de choses sérieuses. Au commencement 
de 1498, il s'était établi au château d'Amboise, et y faisait faire 
de vastes constructions et de grands travaux d'art par « plusieurs 

1. V. Guicciardini et les autres historiens florentins, la Vila del jmdre Girolamo Sa- 
vonarola, les Annales ecclesiastic. Raùialdij et Comines, 1. vill, C. 26 ; — Comment le saint 
homme frère Hiéronyme fut biille à Florence, etc. 



[1498] CHARLES VIII A AMBOISE. 289 

ouvriers excellents, comme tailleurs (sculpteurs) et peintres, qu'il 
avoit amenés de Naples », dit Comines '. 

« Il avoit pourtant toujours en son cœur de faire le retour en 
Italie, et confessoit bien y avoir fait des fautes largement, et lui 
sembloit que , s'il pouvoit recouvrer ce qu'il avoit perdu , il pour- 
voiroit mieux que par le passé à la garde du pays ». Il entrete- 
nait toujours des intelligences avec les Florentins, avec le duc de 
Ferrare, le marquis de Mantoue, le seigneur de Bologne , et même 
avec le pape ; il parlait beaucoup de la guerre , sans faire grand 
effort pour s'y préparer. D'autre part, il songeait « à vivre désor- 
mais selon les commandements de Dieu, à mettre la justice, 
l'Église et les finances en bon ordre , en sorte qu'il ne levât plus 
sur son peuple que 1 ,200,000 francs de taille, outre son domaine ». 
C'était la taille primitive de 1439, renouvelée pour deux ans, en 
1484, par les États Généraux, qu'on n'avait plus assemblés depuis; 
les tailles avaient été arbitrairement reportées par degrés, à partir 
de cette époque, à deux millions deux cent mille livres. « Il met- 
toit grand' peine à réformer les abus de l'ordre de Saint-Benoît 
et d'autres religions (d'autres ordres); il avoit bon vouloir, s'il eût 
pu, qu'un évoque n'eût tenu que son évèché, et un cardinal, 
deux, et qu'ils eussent résidé sur leurs bénéfices... Il avoit mis 
sus une audience publique , où il écoutoit tout le monde , et spé- 
cialement les pauvres... Il avoit suspendu aucuns de ses officiers 
pour pilleries... 

« Étant le roi en ce bon vouloir, le septième jour d'avril, veille 
de Pâques fleuries, il partit de la chambre de la reine Anne 
de Bretagne, sa femme, et la mena avec lui pour voir jouer à la 
paume ceux qui jouoient aux fossés du château ^ ». En passant 
par une vieille galerie obscure et « dérompue » , il se heurta le 
front contre la porte; quoique un peu étourdi du choc, il pour- 

1. C'est la première indication que nous fournissent les historiens sur l'introduction 
des arts italiens en France. On ne sait le nom que d'un seul de ces " ouvriers excel- 
lents » : il s'appelait Paganini ; c'était un statuaire modénais. Il exécuta le tombeau 
de Charles VIII, en marbre noir, avec figures en bronze doré. V. l'Histoire de l'Abbaye 
de Sainl-Denis. Les grosses tours du château d'Amboise, entre autres celle " par où l'on 
monte à cheval », datent de Charles VIII. Cette tour offre, au lieu d'escalier, une 
rampe si large et si douce, qu'on peut faire monter jusqu'à la plate-forme un escadron 
de cavalerie. 

2. Comines, 1. vni, c. 25. 

VII. 49 



290 GUERRES D'ITALIE. [1489] 

suivit son chemin et regarda longtemps les joueurs , en « devi- 
sant » avec tout le monde. Tout à coup on le vit tomber à la ren- 
verse : on le releva; il étouffait; il ne pouvait parler; on le trans- 
porta dans un galetas voisin , et on le coucha « sur une pauvre 
paillasse »; il ne se releva plus, et, après neuf heures d'agonie, 
« ce grand et puissant roi se départit du monde en si misérable 
lieu » : il avait été étouffé par un catarrhe ou frappé d'apoplexie. 
Il n'avait pas vingt -huit ans. Il laissa de vifs regrets à tout 
ce qui l'entourait : les registres du parlement assurent que, le 
jour de ses funérailles, la plupart des assistants étaient « comme 
demi -morts », et qu'un sommelier et un archer de la garde 
moururent subitement de douleur; c'était là une touchante orai- 
son funèbre. Ce roi, dit Comines, était « peu entendu, mais si 
bon qu'il n'étoit point possible voir meilleure créature * ». 

Par la mort de Charles VIII, la ligne directe des Valois prit fin, 
et la couronne fut transférée à la branche collatérale de Valois- 
Orléans, descendue de Louis I", duc d'Orléans, second fils de 
Charles V ^. 

Si importants qu'eussent été pour l'Europe les événements du 
règne de Charles VIII , des événements d'un caractère bien plus 
extraordinaire et d'une portée bien plus vaste encore, d'une por- 
tée que rien n'avait jamais égalée dans l'histoire , s'étaient passés 
pendant ce règne hors de la sphère d'action de la France. Une 
découverte bien plus merveilleuse encore que l'imprimerie ache- 
vait d'inaugurer magnifiquement l'ère moderne; un monde nou- 
veau, une moitié inconnue du globe terrestre, se révélait inopi- 
nément à l'Europe, au moment où celle-ci aspirait seulement 
à relier par de nouveaux liens les diverses parties de l'ancien 
monde. 

L'existence du double continent de l'hémisphère occidental 
n'était probablement pas restée entièrement ignorée des Phéni- 

1. Il y a là des phénomènes très-intéressants à observer : rattachement passionné 
du serviteur pour le maître, et l'extrême violence , mais aussi la mobilité des impres- 
sions appartiennent à un ordre moral diflérent du nôtre, et que le moyen âge avait 
hérité des barbares. 

2. Le marc d'argent, qui était à 8 liv. 15 s., et le marc d'or, qui était à 118 liv. 10 s. 
du temps de Louis XI, furent portés, sous Charles VIII, le premier à 10, puis à 11 liv., 
et le deuxième à 130 liv. 3 s. 4 d. — Art de vérifier les dates. 



[1498] MORT DE CHARLES VIIL 291 

ciens et des Carthaginois , maîtres des Açores , de Madère et des 
Canaries : les vagues traditions des Grecs sur l'Atlantide prou- 
vent qu'un attrait mystérieux appelait déjà la pensée des anciens 
vers les régions où le soleil se couche ; ils sentaient , pour ainsi 
dire, le monde incomplet, et les heaux vers de Sénèque le tra- 
gique semblent prophétiser Colomb : « Des siècles lointains vien- 
dront où l'Océan dévoilera les secrets qu'il tient sous sa garde : 
on verra s'ouvrir un vaste continent; de nouveaux Typhi s décou- 
vriront de nouveaux mondes, et Thulé ne sera plus l'extrémité 
de la terre ' » . L'empire romain cependant ne chercha point à 
exhumer des sépulcres de Tyr et de Carthage les secrets que ces 
dominatrices des mers avaient peut-être emportés avec elles en 
mourant. Plusieurs siècles après la chute de l'empire romain, les 
pirates Scandinaves, qui avaient colonisé l'Islande, poussant plus 
loin à l'ouest leurs courses hardies à travers la mer du Nord, 
découvrirent le Groenland , puis d'autres régions plus méridio- 
nales, avec lesquelles leurs communications furent bientôt inter- 
rompues ^ ; mais ces voyages téméraires des Scandinaves aux 
X» et XI* siècles n'eurent aucune influence sur l'Europe : c'était 
du côté de l'Orient que se tournait alors la chrétienté : il fallait 
que le mouvement des croisades eût cessé , et surtout que l'Eu- 
rope, quittant les voies du moyen âge et renonçant à des agres- 
sions stériles contre l'Asie musulmane , n'enfermât plus sa pen- 
sée dans le bassin de la Méditerranée , et aspirât à se répandre 
plus largement sur le monde; il fallait enfin que les nations chré- 
tieimes de la péninsule espagnole, sentinelles avancées de l'Europe 
vers la grande mer Atlantique , eussent achevé leur lutte de huit 
cents cuis avec les restes des conquérants arabes, et fussent 
libres de s'élancer dans la carrière sans bornes que leur ouvrait 
l'Océan, 
Ces temps vinrent : avec le xv« siècle naquit la grande naviga- 

1. Venient annls 

S%cnla seris, quibus Oceanus 
Viiicula rerum laxet, et ingens 
Pateat tellns, Typhisque novos 
Detegat orbes, nec sit terris 
Ultima Tliule. 

Medea. 

2. On croit que c'étaient le Labrador, Terre-Neuve et l'Acadie. 



292 GUERRES D'ITALIE. [xv<= siècle.] 

tion; mais ce qu'il faut se garder d'oublier, c'est qu'en se hasar- 
dant sur l'Océan Atlantique, c'était encore vers l'Asie qu'on 
tendait : on espérait retrouver par mer ces régions du haut 
Orient où les Marco -Polo, les Rubruquis, les Mandeville, avaient 
pénétré par terre au prix de tant d'efforts , de périls et d'éton- 
nantes aventures. Au Portugal appartint la gloire d'entreprendre 
et d'accomplir cette œuvre, sous l'impulsion d'un de ces génies 
initiateurs qui président aux phases principales de l'histoire : ce 
fut l'infant don Henri, majestueuse figure qui semble planer 
encore , comme le génie de la navigation moderne , sur ce cap 
Saint- Vincent du haut duquel don Henri dirigea, pendant un 
demi-siècle, les nefs aventureuses des découvreurs portugais. Des 
instruments inconnus à l'antiquité donnaient enfin au navigateur 
des guides plus certains que les étoiles à travers les déserts de 
l'Océan, et l'assuraient de reconnaître non-seulement sa direction 
par les quatre points cardinaux , mais la hauteur relative du pôle 
et des astres, et par conséquent la hauteur à laquelle lui-même 
se trouvait sur le globe. La boussole , connue en Chine de temps 
immémorial , avait été communiquée par les Chinois aux Arabes, 
et importée par ceux-ci en Occident vers le xii* siècle : l'inven- 
tion de l'astrolabe, vers le milieu du xv« siècle, par le savant con- 
seil d'astronomes et de géographes qu'avait groupés autour de lui 
don Henri, acheva d'armer les marins pour les voyages de long 
cours : les Portugais bravèrent les terreurs fantastiques de cette 
zone torride qui passait pour entourer le globe d'une ceinture 
de flammes, résolurent de tourner le vaste continent de l'Afrique, 
et, après lui, le monde musulman, pour gagner le monde indo- 
chinois que les régions musulmanes séparent de l'Europe, y por- 
ter la croix et les armes chrétiennes, et en arracher le commerce 
aux sectateurs de l'islamisme. C'était seulement par ses richesses 
que la Haute Asie enflammait alors l'avide imagination de l'Eu- 
rope; l'Europe retournait vers sa mère sans la connaître, et ne 
soupçonnait pas que cet antique berceau du genre humain gar- 
dait à l'avenir des secrets plus précieux que les trésors de Gol- 
conde ou de Delhi. 

Des navigateurs français avaient montré la route aux décou- 
vreurs de don Henri : suivant des traditions qui paraissent dignes 



[xv siècle.] LES DÉCOUVREURS PORTUGAIS. 293 

de foi , les Dieppois , alors les meilleurs marins et les armateurs 
les plus actifs de la Normandie , avaient , dès la seconde moitié 
du xiv^ siècle, pénétré dans des parages où ne se hasardaient 
point encore les Espagnols ni les Portugais : ils avaient dou- 
blé le cap Non, le cap Bojador, le cap Blanc, le cap Yert, 
reconnu une grande partie du golfe de Guinée, fondé plusieurs 
comptoirs et établi un commerce régulier jusque par delà la 
Côte- d'Or. Les terribles catastrophes du règne de Charles VI et la 
conquête de la Normandie par les Anglais ruinèrent ces établisse- 
ments et fermèrent l'avenir maritime et commercial qui s'était 
offert à la France dans cette direction ^ Le Portugal en protlta : 
la grandeur de l'ambition portugaise se révéla, dès 1440, par une 
bulle que la couronne de Portugal obtint du pape Martin V : le 
souverain pontife attribuait aux Portugais la souveraineté de 
toutes les terres qui seraient découvertes le long de l'Afrique 
jusqu'aux Indes inclusivement. La bulle partait du principe que 
la terre appartient au Christ, et que le vicaire du Christ a droit 
de disposer de tout ce qui n'est point occupé par les chrétiens, 
les infidèles ne pouvant être légitimes possesseurs d'aucune por- 
tion de la terre. Le don des terres « détenues » par les infidèles 
entraînait implicitement l'assujettissement des habitants, « pour 
leur plus grand bien » , pour leur conversion volontaire ou for- 
cée à la foi chrétienne : la résistance des infidèles légitimait 
toutes les violences. Ce droit des gens du catholicisme, si con- 
traire à l'esprit chrétien, était plus inhumain que le droit des gens 
de l'islamisme, qui prescrit l'assujettissement du djiaour au tribut, 
mais non sa conversion forcée ou sa destruction ! L'on vit bientôt 
les affreuses conséquences des principes proclamés par la papauté 

1. F. sur les voyages des Dieppois à la côte d'Afrique, l'ouvrage de M, Estancelin. 
Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands en Afrique, dans les Indes 
et en Amérique. Paris, 1832. — Les traditions romanesques des Dieppois sur le capi- 
taine Cousin, qui, de 1488 à 1490, aurait devancé Vasco de Gama aux Indes Orien- 
tales et Colomb en Amérique, sont trop vagues pour être discutées sérieusement. Les 
Dieppois prétendent que Cousin, naviguant sur les côtes d'Afrique, fut poussé vers 
rOccident par le grand courant qui porte du cap Yert sur le cap Saint- Augiistin au 
Brésil, et qu'il toucha le continent de l'Amérique méridionale, à l'embouchure d'un 
grand fleuve supposé être la rivière des Amazones. Un des frères Pinzon, qui furent 
depuis les lieutenants de Colomb, aurait été le compagnon de voyage de Cousin, et 
aurait ensuite guidé Colomb vers l'Amérique. 



294 GUERRES D'ITALIE. [xv^ siècle.] 

et appliqués par d'avares et impitoyables conquérants ; avec les 
premiers établissements des Portugais dans les régions habitées 
par la race nègre, commença la traite des noirs ' : la race supé- 
rieure ne se révéla aux races inférieures que par la violence et la 
tyrannie. 

Tandis que les Portugais plantaient successivement leurs comp- 
toirs et leurs forteresses sur les plages de la Guinée et du Congo, 
qu'ils s'emparaient du commerce de la poudre d'or, de l'ivoire 
et des esclaves, qu'ils passaient la ligne équinoxiale (1471), 
découvraient la pointe méridionale de l'Afrique (1485), et ne 
reculaient un moment effrayés devant le terrible cap des Tour- 
mentes que pour le saluer bientôt du nom plus heureux de cap 
de Bonne-Espérance, tandis qu'ils s'apprêtaient à entrer de l'Océan 
Atlantique dans la mer des Indes, un pauvre et obscur marin 
ç-énois rêvait quelque chose de bien plus grand et plus hardi : un 
homme, qui réunissait un sublime enthousiasme de religion et 
d'humanité au plus exact et au plus sévère esprit scientifique , et 
qui mérita, par ses admirables élans vers l'unité du genre 
humain en Dieu * , d'être choisi pour relier les deux moitiés du 
globe, Christophe Colomb, d'après ses conjectures sur la forme 



1. Ce ne fut pas toutefois sans que le véritable esprit chrétien et le sentiment de la 
solidarité humaine se soulevassent contre les cruelles maximes de Rome et l'abus de 
la force qu'elles autorisaient. Il y a, dans un chroniqueur portugais contemporain, un 
beau passage sur le premier jour de la traite à Lagos en Algarves (1444). « toi, 
Père céleste... je t'en supplie, que mes larmes n'oppressent pas davantage ma con- 
Bcience! J'oublie quelle loi (quelle religion) gardoient ces hommes, mais ils appar- 
tiennent à l'hmnanité, et je ne puis m'empêcher de pleurer amèrement sur leurs 

maux Si les brutes... poussées par le seul instinct, compatissent aux misères de 

leurs semblables , que veux-tu que fasse ma nature hmnaine , quand j'ai devant les 
yeux ce misérable troupeau... criant vers le ciel conmie s'ils demandoient secours au 
père de la nature... et que je sais que ces hommes appartiennent à la génération des 
fils d'Adam ! » — Gomez Eannez de Azurara ; Chronica de Descuberla et Conquista de 
Guine ; fragment cité par M. Ferdinand Denis, Chroniq. chevaleresques de l'Espagne et 
du Portugal, t. II, p. 44. Cette belle Chronique, inconnue des Portugais eux-mêmes, a 
été découverte par M. Ferdinand Denis entre les manuscrits de la Bibliothèque Natio- 
nale de Paris. 

2. « Je dis que UEsprit saint agit dans les chrétiens, les Juifs, les Maures et dans 
tous autres de toutes religions. » Carta del Almiranle; cité par Edgar Quinet; Révolu- 
tions d'Italie, t. II, l^e part., p. 197. Il écrivait ces paroles au moment des horribles 
exterminations de Juifs et de Maures eu Espagne, sous ce Ferdinand et cette Isabelle 
qu'il allait servir. C'était pour les démons de l'inquisition que ce héros de l'Évauaile 
et de l'humanité allait conquérir un monde I 



[xv« siècle.] CHRISTOPHE COLOMB. 295 

sphéricpie de la terre , corroborées par l'étude des anciens et par 
l'opinion du savant Florentin Toscanelli , avait jugé qu'on devait 
rencontrer, en voguant toujours au couchant, ces Indes que les 
explorateurs portugais cherchaient au sud-est : s'il eût connu 
l'énorme distance qui , dans cette direction , sépare l'Europe de 
l'Asie, il eût reculé d'épouvante; mais il croyait l'intervalle infini- 
ment moindre, suivant les conjectures des anciens et les rapports 
de Marco-Polo, qui donnaient au continent asiatique une place 
incomparablement trop étendue sur la surface du globe. L'er- 
reur des anciens, adoptée par Colomb, nous valut un monde. 
Durant vingt ans, ce grand homme mûrit sa pensée, la fortifia 
de toutes les lumières que lui fournissaient la tradition, l'obser- 
vation et la théorie ' , l'offrit successivement à toutes les puis- 
sances européennes qui pouvaient lui prêter les moyens de la 
réaliser : Gênes, sa patrie déchue, n'eut pas le génie de chercher 
une compensation splendide de ses pertes du Levant; Venise, 
l'heureuse rivale de Gênes, devait repousser tout projet qui ten- 
dait à éloigner de la Méditerranée le commerce de l'Inde : quant 
au Portugal, il avait sa voie tracée, il touchait au but, et ne voulut 
point s'engager dans une route nouvelle et pleine de hasards. 
Colomb s'adressa donc à l'Espagne; mais Ferdinand et Isabelle, 
absorbés par la guerre de Grenade, le traînèrent de délai en délai 
pendant plusieurs années : il écrivit aux rois de France et d'An- 
gleterre; Charles VIII et Henri VII répondirent favorablement; 
Colomb se mettait en route pour la France quand Isabelle le rap- 
pela!... Quel changement dans les destinées de notre patrie et de 
l'univers, si la France eût été détournée de l'Itafie vers l'Amé- 
rique!... L'Espagne l'emporta, pour le malheur du Nouveau 
Monde, pour le malheur de l'Espagne elle-même! Mystères ter- 
ribles de la Providence! 

Colomb eut encore à surmonter bien des obstacles : les doutes 
de l'économe et prudent Ferdinand, l'opposition du conseil ecclé- 
siastique , qui considérait la doctrine de la sphéricité de la terre , 
empruntée par Colomb aux philosophes grecs, comme contraire 
aux livres saints, et qui appelait à son aide tous les Pères de 

1. Il alla jusqu'en Islande recueillir les souvenirs consignés dans les sagas de Sncrro 
sur le Groenland et le Vinland. 



296 GUERRES D'ITALIE. [1492-1497] 

l'Église pour confondre le téméraire novateur ' ; mais la grande 
Isabelle, dont le génie avait compris l'aventurier génois, leva 
toutes les difficultés , et l'expédition fut décidée dans ce même 
mois de janvier 1492 qui avait vu tomber Grenade. Christophe 
Colomb partit, avec trois navires, du port de Palos, en Anda- 
lousie, le 3 août 1492, jour qui ne s'effacera jamais de la mémoire 
des hommes ! Après quelque relâche aux îles Canaries , il remit 
à la voile le 6 septembre : cinq semaines après, le 14 octobre, il 
rencontrait , entre lui et les Indes , un monde dont il n'avait pas 
soupçonné l'existence , et les Européens se trouvaient face à face 
avec cette race rouge qui occupait , à l'insu de nos aïeux , ime 
moitié inconnue de la terre. Colomb se rendit d'abord si peu 
compte de sa découverte, qu'il prit l'archipel des Antilles pour 
l'archipel du Japon. 

La nouvelle de la découverte des Antilles ^, quoiqu'on ne devi- 
nât pas encore derrière cet archipel le nouveau continent, et 
qu'on n'y vît que l'avant-garde de l'Inde, excita une vive fermen- 
tation parmi les peuples maritimes : un Vénitien établi en Angle- 
terre, Jean Cabot, voulut perfectionner l'idée de Colomb et join- 
dre l'Inde par le nord-ouest, route qu'il estimait avec raison plus 
courte que celle de la zone torride, d'après la forme de la sphère. 
Henri VII lui donna deux vaisseaux : il fit voile par le nord pour 
le Japon et l'Indo- Chine, et fut arrêté par le continent septen- 
trional du Nouveau -Monde : le Labrador fut la première partie 
le ce continent qu'aperçut le regard des Européens (1497). De 
Gênes et de Venise, œs deux reines bientôt déchues de la navi- 
gation méditerranéenne, sortirent ainsi les deux hommes qui 
inaugurèrent la navigation transatlantique : ce fut le glorieux 

1. Saint Augustin déclare formellement la croyance à l'existence des antipodes 
incompatible avec les fondements de la foi. Les principaux des Pères grecs et latins 
pensent de même. Ils rejetaient tout le progrès de l'astronomie et de la géograpliie 
opéré il partir du vu» siècle avant J.-C. (l'ère druidique et pythagoricienne), pour 
reprendre la tradition hébraïque et homérique de la terre plate et entourée de l'Océan. 
On fit de la terre un parallélogramme au-dessus duquel le ciel s'élevait comme une 
tente. Le tabernacle dressé par Moïse dans le désert était , disait - on , l'image du 
monde. 

2. Colomb avait touché d'abord à Guanahini, une des îlcsLucayes, qu'il nomma 
San-Salvador (Saint-Sauveur), puis il découvrit les grandes Antilles, Cuba, Haïti, etc., 
et enfin les petites Antilles. 



[1493-1498] LE NOUVEAU MONDE. 297 

testament des mannes italiennes du moyen âge. L'expédition de 
Cabot eut du reste peu de retentissement : les terres glacées du 
Nord n'avaient rien qui pût attirer l'imagination européenne, 
fascinée par les prestiges de ces riches contrées intertropicales 
de ces régions d'or, que lui ouvraient d'une part Colomb, de 
l'autre les Portugais. Le Portugal , repentant d'avoir repoussé la 
fortune offerte par la main de Colomb, eut un moment la pensée 
de disputer à l'Espagne les fruits de l'heureuse décision d'Isa- 
belle : les Rois Catholiques en appelèrent au pape , qui venait de 
leur octroyer la souveraineté des terres découvertes par Colomb 
et de toutes celles qui pourraient l'être dans la même direction. 
Les Portugais acceptèrent l'arbitrage pontifical, et Alexandre VI, 
partageant le monde par une ligne tirée du nord au sud par le 
méridien de la Grande -Canarie, donna l'Orient au Portugal, 
l'Occident à l'Espagne (1493) *. C'était Satan qui partageait la 
terre au nom du Christ. 

Les Portugais reprirent avec une ardeur nouvelle et réalisèrent 
enfin le grand dessein de don Henri : du 20 au 26 novembre 1 497, 
au milieu de la saison des tempêtes, Vasco de Gama doubla le 
cap de Bonne -Espérance; puis, après avoir remonté le long de 
la côte orientale d'Afrique jusque vers l'équateur , il entra dans 
la mer des Indes, fît voile vers l'orient, et toucha la côte de Mala- 
bar le 18 mai 1498, au port de Galicut. 

La même année où Gama jeta les fondements de la puissance 
portugaise dans l'Indoustan, Christophe Colomb découvrit, au 
delà des Antilles, le continent de l'Amérique du Sud, vers les 
bouches de l'Orénoque , un de ces fleuves géants devant lesquels 
les rivières de l'ancien monde semblent de faibles ruisseaux. Le 
continent de V Amérique, disons-nous en parlant de ce nouveau 
monde qui ne devrait porter d'autre nom que celui de Colombie! 
La postérité en effet a été aussi injuste envers Colomb que la cou- 
ronne d'Espagne : celle-ci lui a refusé la récompense de ses tra- 
vaux; celle-là lui a laissé ravir l'honneur de nommer le monde 
qu'il avait trouvé. Le Florentin Améric Vespuce (Amerigo Ves- 
pucci) vola au grand Génois cette gloire par la fraude la plus 

1. La ligne de démarcation fut fixée définitivement à trois cent soixante-dix lieues 
ouest des îles du cap Vert. 



298 GUERRES D'ITALIE. [1499-1507] 

gigantesque dont l'histoire ait gardé le souvenir : Améric, ayant 
fait, en 1499, un voyage sur la côte de terre ferme reconnue l'an- 
née d'avant par Colomb, prétendit plus tard avoir devancé d'un 
an Colomb, qu'il n'avait fait que suivre : ses lettres, adressées à 
d'illustres personnages, à Laurent de Médicis •, au duc René de 
Lorraine, eurent ime vaste publicité ; sa lettre au duc René fat 
imprimée à Saint- Dié en 1507, et l'éditeur lorrain y proposa de 
donner le nom ô.'A7nérigue à la quatrième partie du monde, qu'il 
croyait découverte par Vespuce. « Cette proposition , faite par un 
inconnu dans un coin obscur de la Lorraine, a été accueillie par 
l'univers, afin que rien ne manquât à la triste destinée de 
Colomb ^ » 

1. Ce n'est pas le grand Laurent , mais son cousin, chef de la branche cadette des 
Médicis. 

2. T. Lacordaire, art. Améric Vespuce ; Encyclopédie nouvelle. — F. sur les grandes 
découvertes du xv* siècle, Malte-Brun^ Histoire de la Géographie; — J. Reynaud, art. 
Colomb, Cabot, Beheim, Encyclopédie nouvelle; et l'éloquent chapitre d'Edgar Qui- 
net; Révolutions d'Italie, t. Il, l'e part., c. 7. u Si Christoplie Colomb personnifie, dans 
ses plus nobles traits, humanité, universalité, cosmopolitisme, le génie de l'Italie, il 
la représente aussi mieux que personne dans ses retours de fortune. Ramené, les fers 
aux pieds, du nouveau monde qu'il vient de donner à Tunivers, quelle image plus fidèle 
de l'Italie enchaînée, garrottée, prisonnière de tous les peuples, pour prix du nouveau 
monde idéal qu'elle a donné au genre humain ! » Ibid, p. 108. 




wyQi mi 



Pal)lié -par Furne. Paris. 



txDp F Quirdan A^ Du 



LIVRE XLIV 

GUERRES D'ITALIE (suite). 



Louis XII et Georges d'Amboise. — Divorce de Louis XII. Il se remarie avec Anne 
de Bretagne. — Le Grand Conseil. Parlements de Normandie et de Provence. 

— Affaires d'Italie et d'Espagne. L'Inquisition d'Espagne , les Juifs et les Maures. 

— Conquête du Milanais. Gènes se donne à la France. Le Milanais reperdu et 
repris. Captivité de Ludovic Sforza. — Les Enfants Sans Souci. — Alliance avec les 
Borgia. Alliance avec l'Espagne. Conquête de Xaples et partage du royaume de 
Naples avec l'Espagne. Brouille avec l'Espagne. Les Français chassés de Xaples. — 
Fautes de Louis XII et de Georges d'Amboise. Influence pernicieuse d'Anne de Bre- 
tagne. — Etats Généraux de Tours. Grand danger évité. Ptupture du traité de 
mariage avec l'Autriche. 



l/l98 — 1500. 



La transmission de la couronne de France à une autre branche 
de la maison royale s'était opérée sans agitation et sans obstacle : 
on murmura bien bas, autour de madame de Bourbon, l'ancienne 
ennemie du duc Louis, que ce prince avait « forfait » ses droits, 
en portant les armes contre la couronne de France dans la guerre 
de Bretagne ' ; mais ces velléités n'osèrent se manifester au dehors, 
et le nouveau roi, par sa conduite sensée et généreuse, prévint 
toute chance de troubles. « Il ne seroit décent et à honneur à un 
roi de France de venger les querelles d'un duc d'Orléans^ : » telle 
fut la maxime qui régla les premiers actes de Louis XII. Il manda 
le sire Louis de La Trémoille, ce capitaine renommé qui l'avait 
fait prisonnier à la bataille de Saint- Aubin, et « le confirma en 
tous ses états, offices, pensions et bienfaits ». Il déclara qu'il 

1. Belcarius, 1. viii, p. 215. 

2. Chronique abrégée de Humbert Vêlai, publiée par Paul L. Jacob (Paul Lacroix), 
i la suite de Jean d'Auton. 



300 GUERRES D'ITALIE. [1498] 

« maintiendroit tout homme en son entier et état », et ne voulut 
pas se rappeler quels étaient ceux des serviteurs du feu roi qui 
avaient excité Charles VIII, dans les derniers temps de sa vie, à 
tenir dans une sorte d'exil le premier prince du sang. Il invita 
enfin madame Anne de France et son mari, le duc Pierre de Bour- 
bon, à se rendre près de lui à Blois, et leur prodigua toutes sortes 
de marques d'estime et de faveur; sa générosité envers eux parut 
même, à bien des gens, dépasser grandement les bornes que 
prescrivait l'intérêt de l'État. Louis XI , en mariant sa fille Anne 
au sire Pierre de Beaujeu, avait stipulé, dans le contrat, que, si 
Pierre héritait des biens de la branche ducale de Bourbon (ce 
qui arriva), ces grands domaines, quoique fiefs féminins d'ori- 
gine , retourneraient à la couronne , au cas où Pierre décéderait 
sans hoirs mâles. Or le duc Pierre était vieux et n'avait qu'une 
fille appelée Suzanne; la dernière grande seigneurie de la France 
centrale allait donc disparaître dans l'unité de ce domaine royal 
qui avait absorbé successivement tous les grands fiefs. Le roi se 
laissa aller à sacrifier ce dernier résultat des travaux de Louis XI, 
et annula, par lettres patentes du 12 mai , « les contrats et traités 
anciens » qui écartaient Suzanne des fiefs paternels. Le mariage 
de Suzanne avec son cousin Charles de Bourbon, comte de Mont- 
pensier, encore enfant comme elle, assura que l'héritage ne sor- 
tirait pas de cette maison. Le parlement de Paris, habitué à 
défendre contre les rois eux-mêmes les intérêts permanents de 
la couronne, n'enregistra les « lettres royaux » qu'après une 
résistance de plusieurs mois. 

Louis XII ne montra pas moms de bienveillance aux bonnes 
villes qu'aux princes et qu'aux anciens serviteurs de Charles VIII : 
il promit aux députés bourgeois, qui étaient venus le compli- 
menter, de s'occuper à soulager le pauvre peuple ; il publia une 
ordonnance rigoureuse pour la répression des « pillerics et vio- 
lences » commises par les gens de guerre; il diminua les tailles 
de 200,000 livres, et dispensa Paiùs et tout le royaume du don 
de joyeux avènement. Louis XII tint les promesses de son début : 
son activité réfléchie, sa volonté de faire le bien, ne se démen- 
tirent point. Le jeune prince frivole et libertin était devenu un 
roi modéré, humain, dévoué à ses devoirs, administrateur éco- 



[1498] LOUIS XII. — GEORGES D'AMBOISE. 301 

nome et vigilant de la fortune publique, protecteur de l'ordre 
et de la justice, équitable appréciateur du mérite et de la probité : 
malheureusement, il avait peu d'initiative et peu d'étendue dans 
l'esprit, et la facilité de son caractère le livrait outre mesure à 
l'influence de ceux qu'il aimait. Il eut souvent, à la vérité, le bon 
sens et le bonheur de bien placer ses affections : son principal 
ministre et son meilleur ami, Georges d'Amboise, archevêque de 
Rouen, qui avait partagé sa mauvaise fortune et qui partagea, 
pour ne pas dire qui absorba sa puissance, fut certainement 
digne de gouverner le roi et le royaume, si l'on ne considère que 
l'administration intérieure ; mais, au dehors, la politique aveugle 
et souvent coupable, à laquelle Georges entraîna Louis, compensa 
tristement les services du dedans. 

Les premiers mois du règne de Louis XII furent remplis par 
une importante affaire qui ne touchait pas moins aux plus chers 
intérêts du royaume qu'à l'existence privée du roi. Par le contrat 
de mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les deux époux 
avaient confondu, au profit du dernier vivant, leurs droits res- 
pectifs sur la Bretagne ; ce duché revenait donc à la veuve, et se 
trouvait de nouveau séparé de la France. Madame Anne de Breta- 
gne était déjà retournée dans sa ville de Nantes, et s'était remise 
en pleine possession de sa souveraineté. Il est vrai qu'un autre 
article du contrat, afin d'obvier à cette séparation, obligeait la 
duchesse à ne convoler en secondes noces qu'avec le successeur 
de Charles YIII , ou avec l'héritier présomptif de la couronne ; 
mais le roi était marié, depuis vingt-deux ans ', à la seconde fille 
de Louis XI , et n'avait point de fils. Louis résolut de briser l'ob- 
stacle qui le séparait de la reine veuve, et entreprit de divorcer 
avec la difforme Jeanne de France, pour épouser la belle souve- 
raine de Bretagne. On a partout répété, sur la foi de quelques 
écrivains contemporains de Louis XII, que le duc d'Orléans et la 
duchesse Anne s'étaient autrefois aimés, et que Louis, pendant la 
guerre de Bretagne, avait disputé secrètement la main d'Anne aux 
autres prétendants. Cette tradition est démentie par le simple 
rapprochement des dates : lorsque le duc d'Orléans se retira en 

1. Il en avait maintenant trente-six. 



302 GUERRES D'ITALIE. [1498] 

Bretagne, en 1484, la princesse n'avait que huit ans : elle n'en 
avait pas douze, quand il fut pris à Saint- Aubin -du- Cormier. Ce 
qui paraît certain, c'est que Landois, l'intrigant favori de Fran-, 
çcis II, avait dès lors suggéré au duc Louis des idées de divorce 
dans des vues purement politiques , et que le duc François II 
promit secrètement sa fille au duc d'Orléans. Quoi qu'il en soit^ 
le duc d'Orléans, après sa sortie de prison, figura, sans répu- 
gnance apparente, dans les négociations aui amenèrent l'union 
de Charles et d'Anne, et fut même un des témoins du roi à 
Rennes et à Langeais. Tant que vécut Charles VIII, rien n'indiqua 
que le duc et la reine eussent l'un pour l'autre de tendres senti- 
ments; ils furent même, quelque temps, fort mal ensemble, à 
l'occasion de la mort du petit dauphin Charles- Orland, mort qui 
avait fait Louis héritier de la couronne. Anne garda rancune à 
Louis du peu de part qu'il avait pris à sa douleur maternelle. 
Anne enfin exprima un désespoir un peu théâtral de la mort de 
Charles VIII, époux très-peu fidèle, mais doux et affectueux; elle 
fut la première reine de France qui porta le deuil en noir; jus- 
qu'alors les veuves des rois s'habillaient de blanc, ce qui leur 
avait valu le titre de reines blanches. Anne prit la couleur noire, 
comme symbole de la constance, « parce qu'elle ne se peut 
déteindre » '. 

Malgré ces démonstrations d'un deuil fastueux, la fière et am- 
bitieuse Anne accueillit gracieusement les premières avances du 
nouveau roi, qui lui proposait de ne pas quitter le trône de 
France, et Louis eut peu de peine à l'amener, le 19 août, à signer 
une promesse de mariage réalisable « aussitôt que faire se pour- 
roit ». Le roi, sans perdre de temps, avait présenté au pape 
Alexandre VI une requête en cassation de mariage. Les circon- 
stances étaient favorables : le pontife romain voulait retirer son 
fils, le cardinal de Valence (César Borgia), de Fétat ecclésiastique, 

1. Clôment Marot, t. III, p. 92, éd. de Lenglet-Dufresnoi. Ce fut alors qu'Anne 
adopta pour devise cette fameuse cordelière qu'on retrouve sur tant de monuments de 
cette époque , comme sur ceux d'un autre rèpne , les croissants de Diane de Poitiers. 
La cordelière ou cordetiée , qui formait le corps de la devise, était acconipagfnée de 
cette légende : J'ai le corps délié. Les jeux de mots étaient en grande faveur à la cour 
d'Anne de Bretagne , où le mauvais goût littéraire contrastait tvec le bon goût dans 
les arts. 



[1498] DIVORCE DE LOUIS XIL 303 

pour en faire un prince séculier ; il avait demandé pour lui la 
main d'une fille du roi Frédéric de Naples. Frédéric refusa cette 
honteuse alliance. Alexandre, irrité, se rejeta dans le parti français, 
et s'engagea non-seulement à autoriser le divorce du roi, mais à 
seconder ses projets sur l'Italie, à condition que César Borgia eût 
sa part. Une bulle du 29 juillet chargea trois commissaires ecclé- 
siastiques d'informer et de procéder juridiquement sur la requête 
du monarque. Deux de ces délégués, le cardinal de Luxembourg 
et l'évèque d'Albi, frère de Georges d'Amboise, étaient tout dévoués 
au roi. Louis reconnut ce service en investissant César Borgia des 
comtés de Valentinois et Diois en Dauphiné ; il lui donna en outre 
une compagnie de cent lances et 20,000 li\Tes de pension, et pro- 
mit d'aider le saint- siège à soumettre les petits princes de la 
Romagne. Georges d'Amboise reçut d'Alexandre VI le chapeau de 
cardinal : c'étaient les arrhes de l'odieuse alliance qui fut la 
tache ineffaçable du règne de Louis XII. L'excuse du bien public, 
le besoin qu'on avait du pape pour le divorce, ferma les yeux à 
Louis, et lui fit faire les premiers pas ; il ne sut plus s'arrêter, et 
son règne ne cessa guère d'avoir deux faces offrant un étrange 
contraste, l'une de droiture, de bon sens et d'humanité à l'in- 
térieur ; l'autre d'injustice, de violence et de déraison à l'extérieur. 
On a parfois comparé Louis XII à saint Louis : saint Louis ne se 
faisait pas le complice du tyran Ezzelin ! 

Jeanne de France, qui n'avait point été couronnée avec son 
mari, et à qui l'on ne rendait pas les honneurs de reine, fut citée 
à comparaître, le 30 août, au doyenné de Tours, par-devant les 
commissaires du pape. Les détails de ce procès ont quelque chose 
de triste et d'ignominieux. Jamais raisons d'État plus graves 
n'avaient milité en faveur d'un divorce : il semble que , tant que 
le sort des peuples se trouve lié à celui de chefs héréditaires, le 
mariage, comme l'héritage, devrait être réglé, pour ces personnes 
exceptionnelles, par des conditions particulières ; mais l'Église ne 
voulait pas admettre ces exceptions en principe et ne pouvait les 
repousser absolument en fait : il s'était donc établi à cet égard, 
comme à beaucoup d'autres, un système de transactions hypo- 
crites, dont le divorce de Louis XU fut un des principaux exem- 
ples. Le roi, ne pouvant alléguer officiellement les ATais et 



304 GUERRES D'ITALIE. [1498-1499] 

valables motifs de sa requête , fut réduit à mentir, à suborner 
une foule de témoins, gens d'église et de cour, à jurer faussement 
qu'il n'avait pas consommé son mariage. Un moyen plus légitime 
était de rappeler la contrainte exercée par le terrible Louis XI sur 
le duc d'Orléans, enfant encore, pour l'obliger à épouser Jeanne ; 
mais la longue cohabitation des deux époux, sans protestation du 
mari, rendait ce moyen insuffisant. 

Jeanne, résignée d'avance à un sort trop prévu, ne se défendit que 
par devoir de conscience : la dissolution du mariage fut prononcée 
le 17 décembre ; l'épouse répudiée se retira dans un couvent à Bour- 
ges, où elle fonda l'ordre des religieuses Annonciades ; elle passa le 
reste de ses jours dans les œuvres d'une dévotion exaltée et chari- 
table, et dans la société de saint François de Paule et d'autres 
pieux personnages. La vénération publique la suivit au fond de son 
asile, et le peuple, touché de ses vertus et de ses malheurs, lui fit 
un grand renom de sainteté. L'opinion populaire, choquée des 
moyens tortueux employés dans le procès , s'était prononcée avec 
force en faveur de la pauvre Jeanne : les prédicateurs s'élevèrent 
hardiment en chaire contre le divorce du roi ; un des docteurs les 
plus renommés de l'université, Jean Standonc, principal du col- 
lège de Montaigu , soutint , dans ses leçons publiques , conformé- 
ment aux paroles de l'Évangile, qu'il n'est pas permis de répudier 
une épouse non adultère : le fameux cordelier Olivier Maillard 
s'exprima si librement dans ses sermons, que quelques courti- 
sans le menacèrent de le faire jeter à l'eau : « J'aime autant » , 
repondit- il, « aller en paradis par eau que par terre '. » Le roi 

1. Doni d'Attichi, Hisloire de Jeanne de France. — Suivant d'autres, c'est à Louis XI 
que Maillard aurait fait cette réponse dans une occasion toute différente : cette version 
est peut-être la plus vraisemblable. Olivier Maillard et quelques autres des prédica- 
teurs de ce temps, î\Ienot, Raulin, etc., méritent une mention dans l'histoire, et par 
la haute popularité dont ils ont joui, et par la valeur réelle de leurs œuvres, qui nous 
ont été conservées en partie : on a trop dédaigné ces humbles précurseurs des illustres 
orateurs sacrés du xvii« siècle ; la familiarité souvent triviale et cynique où ils tom- 
bent était inévitable à une époque où le style soutenu était encore à naître et où les 
éléments du langage n'étaient ni dégagés ni classés; les prédicateurs de ce temps 
n'eussent pu échapper au mauvais goût qu'en imitant servilement les anciens et en se 
rendant incompréhensibles au peuple , pour lequel ils parlaient. Ce fumier de no3 
vieux sermonnaires contient bien de l'or pur : on y rencontre une profusion de fortes 
pensées, de vives images, de plaisanteries acérées et tranchantes, de véhémentes apo- 
8troi>hes, d'apologues ingénieux, où ont puisé plus d'une fois et les grands orateurs 
de la chaire moderne et les écrivains les plus originaux de notre littérature , llabelais 



[1498-1499] LOUIS XII ET ANNE DE BRETAGNE. 305 

calma l'opinion, non par des violences contre les mécontents, 
mais par de grands dons et des marques d'estime et de respect 
offerts à l'épouse délaissée ^ 

Louis XII n'attendait plus que la dispense de parenté nécessaire 
pour épouser Anne de Bretagne : César Borgia , que le roi avait 
attiré en France pour se faire de lui un instrument , et qui était 
arrivé à la cour dans un appareil quasi royal, tâchait d'extorquer 
à Louis de nouvelles faveurs avant de souscrire à ses vœux ; l'é- 
vêque de Ceuta , un des commissaires du pape , révéla au roi que 
la dispense était signée d'Alexandre VI et se trouvait dans les 
mains de César. Louis s'apprêta à passer outre : César alors 
exhiba la huile qu'il n'avait plus d'intérêt à garder; mais l'évêque 
de Ceuta mourut empoisonné peu de jours après. (Guicciardini. 
— Tomaso - Tomasi. ) 

Trois semaines après le prononcé du divorce, Louis XII épousa, 
dans le château de Nantes , la veuve de Charles VIII : le traité de 
mariage, signé, le 6 janvier 1499, par les principaux seigneurs de 
France et de Bretagne , fut beaucoup moins avantageux à la cou- 
ronne que ne l'avait été le contrat de Langeais entre Charles VIII 
et Anne. Anne et ses sujets, visant au rétablissement de l'indépen- 
dance bretonne , exigèrent que le duché de Bretagne fût destiné 
au second enfant mâle ou femelle à naître du futur mariage, ou, 
si les époux n'avaient qu'un seul héritier , au second enfant de 
cet héritier; si la duchesse mourait sans enfant avant le roi, Louis 
garderait la Bretagne sa vie durant , mais , après lui , le duché 
retournerait aux plus prochains hoirs de madame Anne. La Bre- 

etLa Fontaine, par exemple; mais ce qui recommande surtout les vieux sermonnaires 
à l'estime de la postérité, c'est leur sympathie énergique pour les souffrances du peu- 
ple et la généreuse audace de leurs attaques contre les vices des grands , des prélats, 
des gens de loi, de tous les oppresseurs des pauvres et des faibles. Jamais la liberté 
de la cliaii'e chrétienne n'a été poussée aussi loin. Les sermonnaires des xt« et xvi^ 
siècles ont été réhabilités, dans la mesure et avec la discrétion convenable, par M. Rau- 
lin. Bévue française, 1836, et par M. Géruzez, dans son cours d'éloquence française, 
1836-1837. M. Géruzez a combattu l'opinion accréditée sur le langage macaronique, 
c'est-à-dire grotesquement mêlé de français et de latin, qu'auraient employé ces pré- 
dicateurs : le macaronisme serait, suivant lui, le fait de copistes qui ont recueilli et lati- 
nisé les sennons français des prédicateurs, en conservant seulement les expressions 
françaises les plus caractéristiques. V. aussi les articles de M. Ch. Labitte; Revue de 
Paris des 12 août 1838, 3 février 1839 et 26 juillet 1840. 

1. V. l'analyse du procès, d'après le manuscrit original, dans l'Histoire du xvi« siècle 
en France, par P.-L. Jacob, bibliophile (P. Lacroix), 1. 1, p. 116-147. 

VII. 20 



306 GUERRES D'ITALIE. [1499] 

tagne ne tenait encore à la France que par un bien faible lien ! 
Le roi jura de conserver à la Bretagne tous ses droits et libertés 
et son administration particulière, chancellerie, conseil, parle- 
ment , chambre des comptes , trésorerie générale , assemblée des 
Trois États pour la réforme des coutumes, pour l'octroi et la levée 
d es subsides ; il promit que les bénéfices ne seraient donnés qu'aux 
gens du pays , d'après le choix exclusif de la reine ; qu'aucune 
juridiction nouvelle ne pourrait être établie, et que les libres 
élections épiscopales seraient défendues contre les prétentions du 
pape. 

Toute la conduite de Louis avait montré qu'il désirait cette 
alliance aussi vivement comme homme que comme roi : soit 
qu'il eût ou non aimé la reine du vivant de Charles VIII , il lui 
porta, durant tout le cours de leur union, une affection constante 
et unique, qui contrasta singulièrement avec les banales et licen- 
cieuses amours de sa jeunesse. Ce fut sans doute par une sorte 
de flatterie délicate que des écrivains contemporains reculèrent 
l'origine de la passion du roi jusqu'à l'enfance de 'l'héritière de 
Bretagne. La Bretonne, qui avait l'obstination plus que la sensibi- 
lité de sa race, répondit faiblement à cette tendresse, et en abusa 
pour entraîner son trop docile mari à de déplorables erreurs 
politiques. 

L'affaire du divorce n'avait point absorbé toutes les pensées du 
roi ni de ses conseillers, et d'importantes mesures législatives 
signalèrent l'avènement de Louis XII. Jusqu'à Charles VIII, le 
grand conseil, ambulatoire à la suite du roi, avait été à la fois 
conseil d'État ou de gouvernement, et tribunal jugeant les procès 
des officiers de la maison du roi et d'autres cas assez mal définis. 
Le nombre de ses membres n'était pas fixé, et ses sessions étaient 
irrégulières. En 1497, Charles VIII, à l'instigation du chancelier 
Gui de Rochefort, avait séparé le grand conseil du conseil d'État 
et érigé le grand conseil en cour souveraine, sous la présidence 
du chancelier ; le nombre des conseillers avait été fixé à vingt, 
« tant d'Église que laïques », outre les maîtres des requêtes de 
l'hôtel et deux secrétaires; les conseillers au grand conseil avaient 
été assimilés ponr le rang et pour le salaire aux membres du 
parlement, et astreints à résider alternativement six mois en 



[1499] GRAND CONSEIL, 301 

cour pour leur service. Louis XII confirma l'ordonnance de 
Charles VIII. C'était un contre-poids que la royauté voulait don- 
ner au parlement de Paris; aussi ce grand corps ne vit-il pas de 
bon œil la nouvelle cour souveraine, avec laquelle il devait avoir 
de fréquents conflits de juridiction. « Le but de cette institution », 
dit Beaucaire [Belcarius) , « étoit d'assurer à la justice une plus 
haute impartialité dans les procès qui concernent les grands; 
mais il arriva tout le contraire , et aucun tribunal ne donna plus 
à la faveur » (p. 222). Le grand conseil, en contact continuel avec 
la cour, présentait en effet moins de garanties d'équité que le 
parlement. 

Sous la main de Louis XII et de ses ministres habiles et zélés, 
le grand conseil fut toutefois un instrument utile : ses membres 
firent partie de l'assemblée de notables que Louis XII réunit à 
Blois pour travailler à la réforme de la justice ; le reste de l'as- 
semblée se composait de prélats , de présidents et conseillers des 
parlements de Paris, de Toulouse et de Bordeaux, de sénéchaux 
et de baillis. Les ordonnances de Charles VII étaient déjà réduites 
à l'impuissance : il fallait une réforme par génération. Les deux 
frères Guillaume et Gui de Rochefort , qui se succédèrent dans 
l'office de chancelier, avaient déjà suggéré à Charles VIII deux 
édits de réformation, en 1490 et 1493, motivés par la nécessité de 
remédier « à la longueur et importables frais des procès » . L'as- 
semblée de Blois travailla sur un plan plus étendu , et prépara 
mie grande ordonnance en cent soixante -deux articles, qui fut 
publiée au mois de mars 1499. Le premier article débutait par 
une éclatante déclaration en fav-eur de la Pragmatique , et sanc- 
tionnait, après quinze ans, les principes posés par les États Géné- 
raux de 1484 : les libertés gallicanes étaient nettement procla- 
mées , et les prélats et gens d'église étaient invités à les observer 
et à les défendre. L'ordonnance tâchait d'arrêter les progrès tou- 
jours croissants de la chicane : la justice mangeait le royaume ; 
les gens de loi aimaient la monarchie, mais pour l'exploiter, et 
leurs exactions remplaçaient celles de la vieille féodalité qu'ils 
avaient détrônée. L'ordonnance interdit aiix juges, sous des peines 
sévères, de prendre dépens ni aucune chose des parties, hors les 
épices réduites à un taux raisonnable , et réprima les exigences 



308 GUERRES D'ITALIE. [1499] 

des greffiers, des sergents, de tous les agents subalternes : il fal- 
lait payer pour être assigné , payer pour être jugé , payer pour 
avoir copie du jugement, payer quand on perdait, payer quand 
on gagnait, payer quand on entrait en prison, payer quand on en 
sortait, acheter enfin ce que l'État doit gratuitement à tous , la 
justice. On a souvent comparé les impôts publics des anciens 
temps avec les modernes budgets, bien plus exorbitants en appa- 
rence; miais alors l'impôt était partout en détail, partout où il ne 
doit pas être. 

L'ignorance des magistrats et la confusion des coutumes n'é- 
laient pas moins préjudiciables au public que les frais et les lon- 
gueurs de la justice : afin d'obvier à l'ignorance des juges en 
matière de lois, l'édit de 1499 prescrivit l'envoi d'un exemplaire 
du recueil des ordonnances royales à chaque chambre des cours 
de parlement et aux auditoires des baillis et sénéchaux, et statua 
que les présidents au parlement s'assembleraient une fois par 
mois pour redresser et punir les infractions des ordonnances et 
coutumes par les magistrats'. La libre élection des officiers de 
justice fut assurée à leurs collègues, et le roi promit de ne jamais 
vendre les offices de judicature -. Les procureurs du roi n'eurent 
plus le pouvoir de lancer d'ajournement sans mandat d'un juge, 
et les notaires durent désormais faire constater par deux témoins 
l'identité des personnes qui requéraient leur ministère ; ces deux 
articles n'ont plus été effacés de nos lois. Les procureurs, qui s'é- 
taient multipliés à l'infini et « rougeoient la substance du povre 
peuple » , furent réduits « en nombre compétent » , au moins 
pour quelque temps; car les ongles de la chicane, un peu rac- 
courcis, ne tardèrent pas à repousser de plus belle ^. 

1. Ces séances disciplinaires furent qualifiées de mercuriales, parce qu'elles se tenaient 
le premier mercredi de chaque mois. 

2. Cette promesse ne fut pas très-scrupuleusement tenue, et, dans les besoins de 
rÉtat, Louis XII fit vendre plus d'une charge sous forme d'emprunt fictif. Ce fut ainsi 
que le fameux Duprat, entre autres, se glissa dans la magistrature, comme nous rap- 
prend le procès du maréchal de Gié. 

3. V. l'ordonnance dans le Recueil d'Isambert, Anciennes lois françaises, t. XI, 
p. 323-379. Le grand recueil des Ordonnances, ce majestueux monument du vieux 
droit français, s'arrête à Louis XII. Le Recueil de M. Isambert n'a pas des proportions 
assez étendues pour y suppléer complètement, et la plus considérable des anciennes 
collections de lois, celle de Fontanon, classée par ordre de matières et non par ordre 
de dates, est d'un usage assez incommode et difficile pour les recherches historiques. 



[1499-1501] PARLEMENTS DE ROUEN ET D'AIX. 309 

Celte ordonnance, pleine d'utiles dispositions, laissait pourtant 
subsister d'énormes abus ; elle maintenait, en matière criminelle, 
la torture et la procédure secrète, cjue la philosophie moderne 
était seule appelée à effacer de notre législation. Toutefois, il faut 
tenir compte de la défense de redoubler la torture. 

Dans ce même mois de mars 1499, l'échiquier de Normandie, 
qui n'était jusqu'alors qu'une sorte de grmuls jours tenus par des 
membres du parlement de Paris, fut constitué en cour souve- 
raine permanente, à la requête des Trois États de Normandie, et 
devint le parlement de Rouen. La grande sénéchaussée de Nor- 
mandie ne fut plus qu'un titre honorifique. Le conseil souverain 
de Provence, séant à Aix, fut, bientôt après, érigé aussi en parle- 
ment (juillet 1501 ). 

Les nouvelles lois de Louis XII causèrent une vive agitation à 
Paris dans le cours du printemps de 1499; on n'avait pu opérer 
la reforme judiciaire sans toucher aux pri^iléges des universités, 
qui entravaient sans cesse le cours de la justice. L'ordonnance de 
1445, qui soumettait l'université de Paris au parlement et ses 
suppôts au Chàtelet, n'avait pas été maintenue : tous les procès 
intéressant les maîtres ou écoliers étaient jugés par le tribunal 
exceptionnel des « conservateurs des privilèges de l'université » : 
ce privilège était déjà bien assez exorbitant; on en franchissfjt 
encore les limites ; quiconque avait un procès et voulait en sous- 
traire la connaissance aux juges ordinaires, introduisait ou fei- 
gnait d'introduire un écolier dans la cause, et la faisait ainsi 
évoquer devant les conservateurs. Une multitude de gens de 
toute espèce n'avaient d'écolier que le nom, et s'inscrivaient 
parmi les étudiants pour partager leurs privilèges sans partager 
leurs études. Suivant la relation des funérailles de Charles VIII ', 
l'université de Paris comptait, en 1498, plus de vingt- cinq mille 
étudiants ou prétendus tels : quatre à cinq mille étudiants seule- 
ment étaient gradués. Les édits royaux attaquèrent de front ces 
abus; il fut statué qu'aucun écolier ne pourrait s'adjoindre en 
aucune cause sans justifier qu'il y eût un intérêt réel et raison- 
nable ; des conditions rigoureuses de stage et de présence furent 

1 Recueil de Godefroi, p. 754. 



310 GUERRES D'ITALIE. [1199] 

prescrites aux écoliers, afin d'acquérir « le degré » et de jouir des 
privilèges : c'étaient quatre ans d'études non interrompues pour 
les artiens, sept pour les décrélistes, huit pour les médecins, qua- 
torze pour les théologiens ; personne enfui ne put plus être cité 
devant les conservateurs, « de plus loin que quatre journées ». 

Un violent orage éclata dans l'université : les écoles furent mises 
en interdit; les prédications cessèrent; peu s'en fallut qu'on ne 
défendît aux médecins, de par la « mère université », de conti- 
nuer leurs soins aux malades. Standonc, Maillard, Raulin, les 
docteurs et les prêcheurs les plus renommés, excitaient à la résis- 
tance ; les écoliers parcouraient tumultueusement la ville, le 
bâton ferré au poing; la révolte semblait imminente. Le roi et le 
parlement ne s'effrayèrent pas de ces démonstrations, empruntées 
à des temps écoulés sans retour : l'État se sentait fort; la bour- 
geoisie n'avait qu'à se louer des réformes , et se montrait plus 
disposée à réprimer qu'à seconder le désordre. Le roi et le car- 
dinal d'Amboise accueillirent sévèrement les députés de l'univer- 
sité , qui dut révoquer ses interdictions et courber la tête devant 
la loi. Olivier Maillard s'était enfui en Flandre; le savant Jean 
Standonc fut banni du royaume; le roi se souvint peut-être un 
peu trop de l'énergique opposition de Jean Standonc dans l'affaire 
du divorce. On ne vit plus désormais reparaître ces interdits uni- 
versitaires qui avaient tant de fois troublé le vieux Paris '. 

Heureuse la France, si Louis XII se fût contenté de ces 
pacifiques labeurs, ou du moins n'eût dirigé ses armes que 
vers des conquêtes vraiment nationales! L'occasion lui en fut 
offerte. A la mort de Charles VIII, Maximilien, rompant le 
traité de Sentis, avait jeté brusquement sur la Bourgogne 
un corps de troupes allemandes et franc -comtoises : le vicomte 
de Narbonne , envoyé à la hâte avec quelques compagnies 
d'ordonnance, eut bientôt refoulé les agresseurs en Franche- 
Comté. Reconquérir la Comté eût été une belle inauguration du 
nouveau règne; mais Louis XII ne reprit [)as l'offonsive : il 
accueillit les propositions du jeune archiduc Philippe, qui était 

1. V. les ordonnances dans le Recueil de Fontanon et dans Isarabert, Anciennes loi* 
françaises, t. XI, p. 301 ; et le n'cit détaillé des troubles dans P.-L. Jacob, Histoire du 
xvi^ siècle en France, 1. 1, p. 183 -202. — Jeau Standonc fut rappelé l'année suivante. 



[1498-1499] AFFAIRES DE BOURGOGNE. 311 

entré en possession de ses états et avait rendu hommage à 
Charles VIII, comme comte de Flandre, en 1495; le traité de 
Senlis fut renouvelé le 20 juillet 1498 : Philippe promit de ne 
faire valoir que par les voies de droit ses prétentions sur le duché 
de Bourgogne, durant sa vie et celle de Louis XII, et le roi prit 
le même engagement quant aux châtellenies de Lille, de Douai et 
d'Orchies. 

Louis XII, comme son prédécesseur, n'avait d'yeux que pour 
l'Italie! Dès le jour de son sacre, il avait annoncé hautement ses 
intentions, en joignant au titre de roi de France ceux de roi des 
Deux-Siciles et de Jérusalem et de duc de Milan. Il employa, 
pendant un an, les ressorts d'une vaste diplomatie pour s'assurer 
l'amitié ou la neutralité de tous les états qui, en Italie ou au 
dehors, pouvaient entraver ses desseins. Le pape était son allié, 
et le mariage de César Borgia avec une d'Aibret, sœur du roi de 
Navarre, venait de consolider cette scandaleuse alliance. Venise 
répondit aussi aux avances de Louis ; cette république , irritée 
contre Ludovic Sforza, qui contrariait ses vues sur Pise, oublia 
sa prudence accoutumée au point de conclure un pacte offensif 
avec le roi de France contre le duc de Milan (février 1499). Le 
vertige que montra , en cette occurrence , im gouvernement aussi 
sagace excuse un peu , par comparaison , la déplorable politique 
que nous verrons pratiquer par Louis XII et Georges d'Amboise. 
Louis promit aux Vénitiens la cession du Crémonais et de toute 
la rive gauche de l'Adda, pour prix de leur coopération. Un traité 
assura également au roi l'assistance de la maison de Savoie, 
habituée à mettre les clefs des Alpes à la discrétion de la France : 
la sœur du jeune duc Philibert II, Louise de Savoie, réservée à 
un grand et funeste rôle dans nos annales, avait épousé le comte 
d'Angoulème, premier prince du sang; les ducs de Savoie, ainsi 
que ceux de Lorraine, semblaient se considérer en fait, sinon 
en droit, comme de grands vassaux de la couronne de France. 
Les Suisses, enfin, étaient d'autant plus disposés à resserrer leur 
alliance avec la France, que la guerre venait d'éclater entre eux et 
l'empereur : les anciens traités furent renouvelés à Lucerne, le 16 
mars 1499. Le pacte était offensif et défensif envers et contre tous, 
le saint-siége excepté. 



oi2 GUERRES D'ITALIE. [U99] 

La situation des grands états européens n'était pas moins favo- 
rable aux projets de Louis XII ; l'Angleterre se resserrait en elle- 
même ; Henri VII avait vu son trône ébranlé par la révolte du 
fameux imposteur Perkins Warbeck ' , et ce prince avait d'ailleurs 
pour système de se tenir à l'écart des affaires du continent; il 
s'occupait exclusivement de fortifier l'autorité royale à l'intérieur, 
et de grossir son trésor, le plus considérale que possédât aucun 
prince de ce temps, par toutes sortes d'exactions : l'insuffisance 
des ressources pécuniaires de la couronne avait été la cause la 
plus apparente des revers de l'Angleterre sur le continent, et l'on 
peut croire qu'une aveugle passion de l'or ne fut pas le seul mo- 
bile de la tyrannie de Henri VII. L'Angleterre dut à ce monarque 
un traité de paix perpétuelle avec l'Ecosse, traité qui, par l'alliance 
des deux maisons de Tudor et de Stuart, prépara la réunion des 
deux états et balança l'effet de la réunion de la Bretagne à la 
France. Ce fut seulement par ces moyens pacifiques que HenriVII 
tâcha de rétablir l'équilibre avec la puissance croissante de la 
France : il avait signé, en 1497, avec Charles VIII, des conven- 
tions pour la sûreté du commerce maritime, sans cesse compro- 
mis par les violences réciproques des marins anglais et français; 
il ratifia et confirma le traité d'Étaples avec Louis XII, le 14 juil- 
let 1498. 

Il y avait chez l'empereur plus de malveillance, mais bien 
moins de pouvoir : le vieux fédéralisme féodal et germanique, 
l'esprit d'isolement et d'indépendance nobiliaire et municipale , 
plus ou moins dompté dans le reste de l'Occident par le principe 
monarchique, s'était jusqu'alors maintenu en Allemagne : l'em- 
pereur, sans revenu public, sans domaine impérial, sans soldats, 
presque sans juridiction, n'eût été qu'un fantôme ridicule, si ses 
domaines patrimoniaux ne lui eussent assuré quelques ressources 
personnelles. La diète germanique se décida à modifier cet état de 
choses, dont les énormes abus finissaient par frapper tous les 
yeux et par blesser tous les intérêts : la célèbre diète de Worms, 
en 1496, supprima le droit de guerre privée, qui infestait l'Em- 
pire d'éternels brigandages, et fonda une chambre impériale, ou 

1. Warbeck s'était fait passer pour le second des enfants d'Edouard IV, assassinés 
dans la tour de Londres par ordre de leur oncle Uicluird iH. 



[H99] ÉTAT DE L'EUROPE. * 313 

cour suprême, chargée d'assurer la paix publique et de juger les 
dil'lérends qui se vidaient auparavant par la guerre : les membres 
de la chambre impériale devaient être choisis par l'empereur sur 
une liste de candidats présentée par la diète. Cette grande inno- 
vation, toutefois, rencontra dans la pratique de telles résistances 
que le vaste corps germanique n'en devint guère plus désireux ni 
plus capable de porter ses forces au dehors : chacun des princes 
ou des villes libres qui composaient la diète se souciait peu des 
droits de l'Empire sur l'Italie; la Suisse les intéressait un peu 
plus, à cause des froissements multipliés qui avaient lieu entre 
les Ligues Suisses et la Haute -Allemagne; néanmoins la diète 
soutint fort mal Maximilien dans la tentative qu'il fit sur ces entre- 
faites pour obliger les Suisses à subir l'autorité de la chambre 
impériale (février 1499) : les Autrichiens furent battus comme à 
l'ordinaire, et l'empereur, après une lutte sanglante, fut réduit 
à reconnaître les Ligues Suisses indépendantes de la chambre 
impériale et exemptes de toutes les charges de l'Empire '. Ce 
n'était pas au milieu de tels embarras, compliqués encore par une 
révolte opiniâtre dans la Gueldre et la Frise contre l'archiduc 
Philippe, que Maximilien pouvait s'opposer immédiatement aux 
entreprises de la France; mais il avait puissamment travaillé pour 
l'avenir en scellant l'alliance des maisons d'Autriche et d'Es- 
pagne ^. 

L'Espagne était le seul état qui eût le pouvoir et la volonté 
d'intervenir activement en Italie : ce peuple , trempé par huit 
siècles de guerres nationales sur son propre sol, aspirait à 
répandre à son tour sur le monde le flot dévorant de ses passions 
jusqu'alors contenues dans d'étroites limites; il se sentait appelé 
à un rôle extraordinaire ; son orgueil hyperbolique, son enthou- 
siasme romanesque et farouche, sa soif de gloire et d'or, son 
fanatisme religieux, le portaient à tout entreprendre : sa sombre 
et persévérante énergie le rendait capable de beaucoup réaliser. La 
réunion des deux principaux royaumes espagnols et la conquête 

1. La Suisse s'était renforcée par l'accession des Ligues Grises, et engloba bientôt 
Bàle, Schaffhouse et Appenzell, qui complétèrent les Treize Cantons. 

2. En 1496, une grande flotte espagnole avait paru dans l'Escaut, à Anvers : elle 
venait amener la fiancée de l'archiduc Philippe, et chercter celle de l'héritier des 
Espagnes. 



3U • GUERRES D'ITALIE. [1499] 

du dernier royaume maure s'étaient opérées sous les auspices des 
deux souverains les plus propres à tirer parti des dispositions 
nationales. Isabelle de Castiile représentait le génie espagnol dans 
tout ce qu'il a de grandiose, d'exalté et de hardi; Ferdinand 
d'Aragon était l'élève le plus profond de cette diplomatie infer- 
nale, qui , systématisée par les tyrans italiens , infectait l'Europe 
entière : Isabelle excita les passions de l'Espagne ; Ferdinand les 
dirigea en feignant de les partager ' ; ils donnèrent à eux deux 
une impulsion décisive à l'Espagne, et préparèrent toutes ses 
funestes grandeurs et toutes ses misères ; ils engagèrent et per- 
dirent son avenir pour des siècles par le système qu'ils adop- 
tèrent dans les choses de la religion. Ce système ne fut que 
l'exagération logique de l'intolérance du moyen âge. Les chrétiens 
espagnols avaient toujours été beaucoup plus intolérants envers 
les musulmans que ceux-ci envers les chrétiens. Les Maures 
avaient été expulsés de la plupart des grandes villes recouvi'ées 
par les Espagnols, et les capitulations de la « recouvrance » chré- 
tienne avaient été fort mal observées ^. Néanmoins , il subsistait 
encore des musulmans dans les états de la couronne d'Aragon, et 
la conquête de Grenade venait de donner aux Rois Catholiques 
une multitude immense de sujets maures. Il y avait donc, en 
Espagne, deux grandes masses non chrétiennes : les Maures, 
fabricants et agriculteurs; les Juifs, négociants, marchands et 
banquiers. Il est difficile aujourd'hui d'apprécier ce qui aurait pu 
soa^tir de cette diversité d'éléments acceptée et régularisée par le 
gouvernement espagnol; mais Ferdinand et Isabelle résolurent 
d'arriver au despotisme politique par l'unité religieuse absolue : 
dès les premières années de leur règne , ils ravivèrent le « saint 
office de l'inquisition », qui ne subsistait plus guère que nomina- 
lement, et lui donnèrent une organisation nouvelle qui le rendit 
plus terrible qu'au temps même de saint Dominique et d'Arnaud- 
Amauri, mais qui le mit directement sous la main de la royauté 
et l'identifia, pour ainsi dire, avec elle, en le soustrayant complé- 

1. Les contemporains suspectaient fort la reli^^ion de Ferdinand. « Avant de croire 
k ses serments , >. disait un prince italien , •• je voudrois qu'il jur.1t par un Dieu en qui 
il crût. » 

2. L. Viardot, Hisl. des Arabes et des Mores d'Espagne, t. I, cli. v, vi, vu. 



[1499] JUIFS ET MAURES D'ESPAGNE. 315 

tement à l'autorité des évêques ' . Ils s'étaient , en même temps , 
emparés des grandes maîtrises des ordres militaires espagnols 
et de la nomination des évêques, sans beaucoup de résistance de 
la part du pape : c'était pour eux , et non pour la cour de Rome, 
qu'ils travaillaient. Ils firent un impitoyable usage de l'instru- 
ment de mort qu'ils avaient organisé : la persécution marcha 
progressivement; ils commencèrent par frapper les Maures et les 
juifs , qui, après avoir reçu le baptême, retournaient à leur « infi- 
délité » : de 1478 à 1482 seulement, plus de deux mille relaps 
furent livrés aux flammes ; après la prise de Grenade , un plus 
grand coup fut frappé : tous les juifs reçurent ordre de se faire 
baptiser ou de quitter l'Espagne, La péninsule ibérique était le 
pays de l'Europe où les juifs s'étaient le plus multipliés, et où ils 
avaient acquis le plus de richesses et de lumières : la population 
juive dépassait, assure-t-on, un million d'âmes; suivant le calcul 
le plus modéré, trente mille familles, formant vraisemblablement 
plus de cent cinquante mille têtes, émigrèrent en Portugal, en 
Afrique , en France , en Italie ^ : le reste subit l'abjuration im- 
posée. 

Sept ans après, les musulmans eurent leur tour : toutes les 
capitulations anciennes et nouvelles, y compris celle de Grenade, 
furent mises à néant , de l'avis du fameux Ximenez , archevêque 
de Tolède, et des principaux théologiens et casuistes espagnols, 
qui ne firent qu'appliquer le principe proclamé par le concile de 
Constance : On ne doit tenir aucune promesse au préjudice de la 
foi catholique ^. Les musulmans, ainsi que les juifs, furent som- 
més d'embrasser le christianisme ou de s'expatrier. La plupart 
des Maures, atterrés par le malheur, confessèrent de bouche une 
religion qu'ils détestaient dans l'âme : l'émigration, quoique 
nombreuse, fut peut-être d'abord moins vaste que chez les juifs; 

1. Un inquisiteur général et un conseil souverain de Tinquisition, à la nomination 
royale, furent institués pour tous les états des Rois Catholiques : le grand inquisiteur 
nommait les inquisiteurs particuliers, mais avec le consentement du roi. 

2. Ferreras, Histoire d'Espagne, xi» partie. — An. 1492-1493. — Le Portugal suivit 
bientôt l'exemple de l'Espagne. Mariana et d'autres historiens , probablement avec 
exagération, élèvent l'émigration jusqu'à huit cent mille âmes. Elle eut sans doute plu- 
sieurs recrudescences, 

3. J. Lenfant, Histoire du concile de Constance, p. 47. 



346 GUERRES D'ITALIE. [1499] 

les révoltes qui éclatèrent dans les sierras grenadines furent com- 
primées par la force, et l'inquisition se chargea de surveiller les 
rechutes des infidèles convertis : les plus grands seigneurs avaient 
accepté avec empressement les fonctions de familiers de l'inqui- 
sition ; tout un peuple, entramé par ses rois et par ses prêtres, se 
rendit l'instrument de cette eflroyahle tyrannie; tout vieux chré- 
tien devint l'espion des nouveaux chrétiens; la délation fut sanc- 
tifiée ; la générosité, naturelle au caractère espagnol , fut profon- 
dément altérée et pervertie, et l'alliance signée entre l'État et 
l'Église à la lueur des hûchers frappa de malédiction l'avenir de 
l'Espagne. Mais elle lui donna dans le présent une force terrible, 
et l'exaltation du fanatisme religieux doubla l'ardeur de l'esprit 
de conquête : les Rois Catholiques, un œil sur le grand Océan, où 
ils lançaient Colomb et ses successeurs , l'autre œil sur la Médi- 
terranée, qu'ils dominaient par les Baléares, la Sardaigne et 
la Sicile, visaient à la conquête des états Barbaresques et du 
royaume de Napics, et n'avaient assisté les princes napolitains 
contre Charles VIII que dans l'espoir de s'approprier un jour 
leurs dépouilles. Ferdinand et Isabelle avaient déjà insinué 
naguère à Charles VIII qu'on pourrait s'entendre sur le partage 
du royaume de Naples : loin de s'opposer aux desseins de 
Louis XII sur l'Italie, ils agréèrent ses propositions secrètes, et 
le partage fut convenu; Ferdinand comptait bien tromper le roi 
de France après le roi de Naples , et garder à lui seul la proie 
tout entière : la supériorité de sa marine, la possession de la 
Sicile, les diversions qui pouvaient et devaient, d'un moment à 
l'autre, partager l'attention de la France, en contact continuel 
avec toute l'Europe , promettaient en effet à l'Espagne les meil- 
leures chances. 

Ainsi, d'aucun côté, Louis XII ne voyait surgir d'obstacle im- 
médiat : il poussait avec vigueur ses préparatifs; l'épouvante 
régnait à la cour de Naples et surtout à la cour de Milan, qui 
allait essuyer la première tout l'effort de la tempête : Florence, 
tiraillée entre les républicains et les partisans desMédicis ', épui- 

1. La coalition qui avait immolé Savonarola s'était rompue au pied de son bûcher. 
La jeunesse épicurienne, qui n'avait frappé en lui que le réformateur ascétique, s'était 
retournée contre le parti de la tyrannie princiùre, et avait maintenu la république. 



[I499J L'ARMÉE FRANÇAISE. 317 

sée par ses efforts incessants pour reconquérir Pise , paraissait 
disposée à ne prendre aucune part à la guerre de Lombardie : le 
duc de Ferrare lui-même , le beau-père de Ludovic , refusait de 
se compromettre pour son gendre ; Ludovic , abandonné de tout 
le monde, recourut aux Othomans, et supplia Bajazet de le 
secourir par une diversion contre les Vénitiens ; mais les ravages 
que les hordes turques commirent dans le Frioul ne servirent 
qu'à rendre odieux l'allié des infidèles, et n'arrêtèrent pas les 
Français. L'armée française se réunissait à Lyon : le roi, ne vou- 
lant pas augmenter les impôts, qu'il avait réduits à son avène- 
ment, s'était procuré de l'argent en vendant les charges de 
finances et tous ceux des offices royaux qui n'étaient pas de judi- 
cature ; tout fut prêt avant la fin de juillet 1 499 ; Louis XII vint à 
Lyon passer la revue de son armée, qu'il ne devait pas conduire 
en personne, et lui donna l'ordre de franchir les monts, sous le 
commandement de trois vaillants et habiles chefs , Stuart d'Au- 
bigni, Jean- Jacques Trivulce, « très-bon françois », tout Lom- 
bard qu'il fût de naissance , et Louis de Luxembourg , comte de 
Ligni , dont la maison était une école « de toute prouesse de che- 
valerie », et qui eut l'honneur d'être le maître et le patron de 
l'illustre Bayart * . Les noms de Luxembourg, de La Tréraoille, 
de Chabannes , si odieux , si sinistres du temps de Jeanne Darc et 
de Charles YII, devenaient des types de vertu guerrière : les fils 
rachetaient la honte des pères. Tandis que la diplomatie était au 
comble de la dépravation, la moralité se relevait dans la noblesse 
militaire des compagnies d'ordonnance, forte école de discipline 
et de patriotisme guerrier. L'armée de France était forte de seize 
cents lances (neuf mille six cents chevaux) , cinquante-huit pièces 
de canon, et treize mille fantassins, dont cinq mille Suisses, 
quatre mille Gascons et quatre mille hommes des autres pro- 
vinces françaises : les volontaires gascons et surtout leurs voisins 
les Basques , avec lequels on les confondait , formaient une infan- 
terie légère qui commençait d'acquérir grande renommée. Quant 
à la gendarmerie, jamais elle n'avait été si bonne et si belle; il 
y avait là une foule de jeunes héros destinés à un renom national 

1. " De sa nouiTiture sont sortis trente vaillants et vertueiix tap'taiues. " Les Gates 
du bon chevalier sans peur et sans reproche, par le Loyal Serviteur. 



318 GUERRES D'ITALIE. [1499J 

que la postérité a consacré et qui ne s'effacera jamais de nos 
fastes militaires. 

L'armée , qui avait achevé de s'assembler à Asti , après avoir 
traversé le Piémont, se mit aux champs le 13 août : beaucoup de 
places furent rapidement emportées ou achetées; Jean- Jacques 
TriMilce , proscrit autrefois par Ludovic Sforza comme chef du ' 
parti guelfe , avait de telles intelligences dans le pays et dans l'ar- 
mée ennemie, que Galéas de San-Severino , général des troupes 
de Ludovic, n'osa essayer un seul instant de tenir la campagne, 
et fut réduit à s'enfermer dans Alexandrie avec presque toutes ses 
troupes, peu inférieures en nombre à l'armée française, mais 
composées quasi uniquement de nouvelles levées italiennes : 
Ludovic n'avait pu tirer que de bien faibles secours d'Allemagne, 
à cause de la guerre de Suisse. Les Français s'apprêtèrent à cer- 
ner Galéas dans Alexandrie : Galéas perdit la tête ou se laissa 
corrompre; il quitta, pendant la nuit, l'armée et la ville qui lui 
étaient confiées pour courir à Milan. Sitôt que ses soldats surent 
sa désertion, ils évacuèrent Alexandrie en désordre. Les Français 
entrèrent sans opposition; mais, malgré tous les efforts du comte 
de Ligni et des autres chefs , les fantassins suisses et gascons se 
ruèrent au sac de la ville avec une irrésistible furie, et ajou- 
tèrent l'incendie au pillage. Le comte de Ligni punit ce qu'il 
n'avait pu empêcher, et fit pendre les principaux auteurs du 
hutin. Les généraux n'avaient pu employer la gendarmerie à 
arrêter le désordre : elle s'était lancée à la poursuite de l'armée 
fugitive, qu'elle acheva de disperser. 

Le malheureux duc de Milan apprenait chaque jour quelque 
nouveau revers : les Vénitiens avaient envahi le Crémonais et 
s'avançaient déjà jusqu'aux portes de Lodi ; les villes se rendaient 
sans coup férir ou se révoltaient d'elles-mêmes ; partout le peuple 
se montrait indifférent ou hostile; la catastrophe d'Alexandrie ne 
fit que confirmer les Milanais dans la résolution de ne pas soute- 
nir de siège, et l'argentier du duc fut massacré en pleine rue, à 
Milan , pour avoir voulu procéder à une levée de deniers. Ludovic 
jugea tout perdu, s'il n'obtenait promptcment un puissant secours 
de Maximilicn : le More se décida donc à confier Milan et tout ce 
qui restait encore sous son obéissance à quelques aflidés, puis il 



[1499] MILAN ET GÊNES A LA FRANCE, 319 

partit pour aller trouver Maximilien en Tyrol. A peine le More 
était-il en route, que le comte de Caiazzo, frère de son général 
Galéas de San-Severino, lui déclara de vive voix qu'il renonçait 
à le servir, et passa dans les rangs des Français avec ses soldats. 
Ludovic, poursuivi de près par ce traître et par l'ennemi , ne 
gagna qu'à grand'peine les montagnes de la Valteline : avant 
qu'il fût arrivé à Inspruck , les lis de France avaient remplacé 
dans « toute la duché » la gui^TC milanaise; Milan et Pavie 
avaient remis leurs clefs aux généraux de Louis XII , et « toute 
cette duché, la plus belle et la plus riche du monde », avait 
reconnu la domination du roi de France. Cette magnifique con- 
quête fut achevée en un mois : l'armée était partie d'Asti le 
13 août; le château de Milan, « vendu pour argent et promesses 
par celui qui l'avoit en garde», capitula le 14 septembre. Ce 
rapide triomphe attestait moins la valeur et la science militaire 
des Français que la perfidie des condottieri et l'anéantissement 
de l'esprit public chez les Lombards ^ 

La soumission du Milanais entraîna celle de Gênes : cette répu- 
blique suivait en vassale les mouvements de la politique mila- 
naise; au bruit des revers de Ludovic, Gênes chassa ses « gou- 
verneurs », créatures du More, et se replaça, comme elle l'avait 
fait tant de fois, sous la suzeraineté du roi de France. Le roi 
Louis, transporté de joie à la nouvelle des éclatants succès de 
ses lieutenants, accourut au delà des monts, passa par Pavie, afin 
de faire homieur à la célèbre université de cette ville , et entra, 
le 6 octobre , en grande pompe, dans « sa bonne ville » de Milan, 
aux cris de viva Francia! poussés par des milliers de voix. Tout 
le peuple , paré de la croix blanche , était sorti au-devant du nou- 
veau souverain, avec le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens -, tou- 
jours dévoué jusqu'alors à la France , le duc de Ferrare , le mar- 
quis de Mantoue , le comte de Caiazzo , les alliés , les voisins , les 
capitaines du prince détrôné. Louis reconnut le bon accueil des 



1. V. Jean d'Auton, Chroniques de Louis XH. Les Chroniques de cet historiographe 
de Louis XII ont été, pour la première fois, publiées en entier en 1834 par P.-L. Ja- 
cob (P. Lacroix). Elles ne s'étendent que de 1499 à 1508. Sur cette guerre, V. aussi 
Saint-Gelais ; — La Trémoille ; — Le Loyal Serviteur; — Guicciardini ; — Belcarius, etc. 

2. Julien de La Rovère. 



3^0 GUERRES D'ITALIE. [1499] 

Milanais en réduisant notablement les énormes contributions que 
percevait le More; au rapport d'un historien contemporain', 
Ludovic avait levé sur ses sujets jusqu'à « un million six cent 
huit mille six cent quatre-vingt-six livres tournois •» en un an; 
le royaume de France tout entier ne payait alors que quatre 
millions à quatre millions et demi, et cette charge paraissait 
lourde, et Louis XII tâcha de l'alléger graduellement. Louis et 
son ministre, Georges d'Amboise, saisis d'une sincère admira- 
tion pour la civilisation italienne, prodiguèrent toutes les mar- 
ques de faveur aux savants et aux artistes qui remplissaient la 
Lombardie. Le roi repassa les Alpes au bout de quelques semaines, 
après avoir établi un parlement à Milan sur le modèle des cours 
souveraines de France , révoqué les ordonnances vexatoires des 
Sforza sur la chasse , et conclu , en vue de la conquête de Naples, 
des traités d'alliance avec la république de Florence , le marquis 
de Mantoue, le duc de Ferrare et le seigneur de Bologne 2. Il 
avait nommé Trivulce son lieutenant général dans le Milanais, et 
Philippe de Clèves, sire de Ravenstein, son proche parent du côté 
maternel, gouverneur de Gênes, que ce seigneur devait régir de 
concert avec Batistino Fregoso , chef du parti français à Gênes. 

Rien ne semblait pouvoir arrêter les prospérités du roi de 
France; Maximilien avait renouvelé sa trêve avec Louis XII 
jusqu'en mai 1500; Naples semblait devoir subir bientôt le sort 
de Milan, et déjà le roi, remplissant ses engagements envers 
les Borgia, avait donné au duc de Valentinois , comme on appe- 
lait le fils du pape , un petit corps d'armée pour conquérir les 
seigneuries de la Romagne. Le drapeau de la France allait 
couvrir les crimes sans nom de ces deux monstres, le père et 



1. Rob. Gaguin. Compendium ; la livre valait alors 4 fr. 55 à 60 c. Comines dit 
que Ludovic levait 650,009 à 700,000 ducats, et que le ^^lilanais en pouvait payer 
500,000 sans peine. 700,000 ducats faisaient un peu plus de 1,300,000 livres tournois, 
le ducat valant de 37 sou 3 à 37 sous et demi. 

2. Plusieurs littc'-rateurs et artistes suivirent le roi à son retour en France ; entre 
autres le grand architecte Fra-Giocondo et l'historien Paolo-Emili , qui se foisait 
appeler Paulus-^miliui, et qui fut chargé de rédiger en latin classique les annales de 
la France. Paulus-zEmilius détrôna notre premier historien national, Robeit Gaguin. 
Ce fut aussi vers ce temps que Louis Xll s'attacha le Savoyard Claude de Seissel, qui 
a écrit son panégyrique en 1508. V. le Recueil sur l'histoire de Louis XII, publié par 
Théod. Godefroi en 1615. 



[1499-1500] RÉ VOTE DU .MILANAIS. 321 

le fils. Dans le Milanais, la politique royale, plus honnête, ne fut 
pas heureuse. Louis XII, pensant qu'il serait plus agréable à ses 
nouveaux sujets d'être gouvernés par un de leurs compatriotes 
que par un Français, avait donné le gouvernement du Milanais 
à Jean- Jacques Tri\'ulce. Par malheur, Trivulce employa son 
autorité moins en lieutenant du roi de France qu'en chef du 
vieux parti guelfe : au lieu de chercher à réconcilier les restes 
des deux factions qui se transmettaient, de génération en géné- 
ration, leurs haines héréditaires, il vexa les Gibelins et s'aliéna 
les classes populaires par sa rudesse et sa violence : ses agents, 
pour exciter le peuple contre Ludovic, avaient répandu le bruit 
que les Français aboliraient tous les impôts : cette espérance 
chimérique n'ayant pu être complètement réalisée , une réaction 
s'opéra dans les esprits : un jour, les bouchers de Milan s'ameu- 
tèrent sur le marché , et refusèrent de payer les taxes. Trivulce 
accourut, et en tua plusieurs de sa main. L'irritation fut extrême 
parmi le peuple : les manières des soldats français, leurs hau- 
teurs envers les hommes, leurs galanteries auprès des femmes, 
n'avaient pas tardé à mécontenter ces populations vaines et ja- 
louses. Les Milanais, d'ailleurs, comme les Napolitains, avaient la 
mobilité des peuples qui , ne sachant pas ou ne sachant plus être 
libres, cherchent à se faire illusion en changeant souvent de 
maîtres. Le parti des Sforza se releva avec une extrême rapidité, 
et un vaste complot fut ourdi dans tout le duché en faveur du 
prince dépossédé. 

Ludovic était déjà en mesure de mettre à profit ce retour de 
l'opinion : grâce aux trésors qu'il avait emportés en Allemagne, 
et à la paix qui venait de se rétablir entre l'empereur et les Suisses, 
Ludovic avait attiré sous ses bannières cinq cents hommes d'armes 
franc-comtois et huit mille Suisses, quoique les cantons se fus- 
sent engagés à ne pas laisser leurs hommes s'enrôler au service 
des ennemis de la France. Dès qu'on sut dans le Milanais que le 
More et son host s'avançaient par le lac de Côme [Como), une 
insurrection presque générale éclata (25 janvier 1500). Trivulce 
fut forcé de se réfugier au château de Milan ; le comte de Ligni 
évacua Côme devant l'armée du 31ore, rejoignit Trivulce, et tous 
deux , laissant garnison au château de Milan , se replièrent sur 
VII. 21 



322 GUERRES D'ITALIE. [ISOO] 

Novarre, ville guelfe et dévouée aux Français, puis de là sur ^lor- 
tara, où ils s'enfermèrent afin d'attendre des secours de France. 
Ludovic, après avoir recouvré la meilleure partie de son duché 
plus vite encore qu'il ne l'avait perdue, se présenta bientôt devant 
Novarre, où les capitaines français avaient jeté une forte garnison 
sous le commandement d'Yves d'Allègre, accouru de la Romagne 
avec les troupes qui avaient été confiées à César Borgia. Ludovic 
avait été rejoint par dix mille lansquenets allemands et par de 
nouveaux détachements franc-comtois et albanais, et il avait levé 
force infanterie et cavalerie italiennes. Novarre fut vaillamment 
défendue, jusqu'à ce que tous les remparts « fussent par terre » : 
Yves d'Allègre capitula enfin le 22 mars, aux conditions les plus 
honorables ; la garnison sortit avec armes et bagages , et gagna 
Mortara, emmenant sous sa protection ceux des habitants qui ne 
voulurent point s'exposer à la réaction gibehne. La ville seule fut 
évacuée, et le château resta aux Français '. 

Là s'arrêtèrent les succès de Ludovic. Le roi n'avait pas perdu 
un moment pour lever de l'argent et des soldats : Paris avait 
prêté 200,000 livres; les autres villes, à proportion. Avant môme 
que Novarre eût ouvert ses portes au More, le cardinal d'Amboise 
et le sire de La Trémoille étaient arrivés en Piémont; le premier, 
avec les pleins pouvoirs du roi, « pour traiter de la réconci- 
liation des villes rebelles et besogner à tout comme le roi en 
propre personne » , le second , avec le titre de lieutenant général 
commandant les forces militaires. La Trémoille avait amené un 
corps d'armée français, qui fut renforcé, au bout de quelques 
jours, par dix mille Suisses. Toutes les troupes royales opérèrent 



1. Ce fut vers cette époque que le jeune Dauphinois Pierre du Terrail de Bayart, 
qui servait dans la cunipagnie d'ordonnance du comte de Ligni, et qui avait fait ses 
premières armes à Fornovo, se sif^nala par un trait d'une incroyable audace. A la suite 
d'une escarmouche où un détachement français avait chassé un escadron lombard 
prestiue jus([u'au.\ portes de Milan, Bayart, sans s'apercevoir que ses camarades tour- 
naient bride, continua la poursuite à lui seul avec tant d'impétuosité, qu'il traversa 
les faubourgs et entra dans la ville pêle-mêle avec les ennemis fugitifs : il poussa jus- 
que devant le palais de Ludovic, et, là seulement, entouré par tout un peuple, il fut 
démonté et fait prisonnier. Ludovic, étonné et presque etfrayé de cette héroïque témé- 
rité, qui lui sembla d'un fâcheux présage, fit rendre au jeune Français son cheval et 
ses armes , et le remit en liberté. 

Les Gestes du bon cliecaliev. etc., etc.; chap. 14-15. 



[IbOO] LUDOVIC SFOKZA, 323 

leur jonction à Mortara, qu'elles quittèrent, le 5 avili, pour aller 
droit à Ludovic. Le 8 avril, les deux armées furent en présence 
auprès deNovarre : Vhost de Ludovic avait l'avantage du nombre; 
mais ce ramas de mercenaires sans nationalité n'avait ni la disci- 
pline ni l'ardeur des troupes françaises , et les Suisses des deux 
partis avaient reçu de leurs cantons défense de se battre les uns 
contre les autres : ceux qui servaient Ludovic eussent encouru la 
peine de baute trabison en contrevenant à cette défense, les can- 
tons étant alliés du roi Louis. Après les premières canonnades, 
l'infanterie suisse et allemande du More , voyant les Français s'é- 
branler pour cbarger, tourna le dos et rentra dans Novarre : le 
reste de l'armée fut obligé de suivre cet exemple. 

Les Français établirent aussitôt leurs quartiers autour de la 
ville ; mais ce n'était point par des combats ni par des assauts que 
l'on comptait en finir avec Ludovic : la trabison environnait de 
toutes parts le duc de ]\Iilan; les Suisses, les Allemands et les 
Bourguignons (Franc-Comtois) de Ludovic commencèrent, dès la 
nuit suivante, à parlementer avec les Français et les Suisses de 
l'armée royale : les capitaines suisses avaient été gagnés à prix 
d'or; les Suisses, les Allemands et les Bourguignons promirent de 
rendre leurs armes et de vider la place et le pays, moyennant un 
sauf- conduit pour eux et leurs biens; par un reste de pudeur, 
ils demandèrent d'abord les mêmes conditions pour leurs cama- 
rades, les soldats lombards et albanais ; « les lieutenants du roi » 
refusèrent , et les négociateurs n'insistèrent pas. Le comte de Li- 
gni, ayant oui dire que Ludovic s'était écliappé de Novarre, voulut 
s'en assurer, et envoya dans la ville deux de ses capitaines, qui 
trouvèrent le malheureux duc plongé dans un sombre abatte- 
ment : ces officiers conseillèrent à Ludovic de se remettre à la 
clémence du roi. Ludovic accepta , et voulut suivre les envoyés 
français ; mais ses Allemands le retinrent par force, de peur qu'on 
n'observât point leur sauf- conduit, une fois que le duc se serait 
rendu : ils accordèrent , pour toute faveur , à la victime de leur 
perfidie la liberté de se cacher parmi eux à leur sortie de la ville 
(Jean d'Auton, c. 31). Le 10 avril, au matin, tous les Suisses, 
Allemands et Bourg-uignons de Ludovic sortirent de Novarre : les 
cavaliers lombards et les estradiots « saiUirent » aussi, espérant 



32i GUERRES D'ITALIE. [15001 

s'ouvrir un passage et gagner pays , grâce à la vitesse de leurs 
chevaux; mais les Français, qui gardaient le pont du Tésin, tuèrent 
ou prirent la plupart de ces malheureux soldats, à la vue de l'in- 
fanterie suisse et allemande, qui déposait tranquillement les 
armes, suivant les conventions de la veille. Les généraux fran- 
çais , pensant hien que Ludovic devait être dans les rangs de ces 
fantassins, les ohligèrent à défiler « deux à deux, trois à trois », 
sous les piques des Suisses du parti français : malgré cette pré- 
caution, peut-être n'eût -on pas reconnu le More, qui s'était 
déguisé en soldat suisse , « les cheveux troussés sous une coiffe , 
une gorgerette autour du col , avec un pourpoint de satin cra- 
moisi , des chausses d'écarlate , et la hallebarde au poing ' » ; des 
Allemands ou des Suisses le dénoncèrent pour 200 écus , et il lui 
fallut « bailler sa foi » au comte de Ligni , qui le ramena au châ- 
teau de Novarre. 

La part que prirent les Suisses à cette grande trahison tacha 
honteusement leur renommée : la victoire des cantons sur 
Charles le Téméraire avait été à la fois l'apogée de leur gloire et 
le commencement de leur décadence morale : dès que les Ilelvé- 
tiens, enivrés d'orgueil et avides des jouissances que leur refusait 
leur sauvage patrie , eurent commencé d'échanger leur héroïque 
pauvreté contre l'or des rois , ils ne furent plus qu'un peuple de 
dangereux mercenaires, ayant la force, le courage, mais aussi 
tous les vices de ces anciens Barbares qui remplissaient les armées 
des empereurs romains. Il fallut les passions religieuses de la 
Réformation pour leur rendre quelque chose des vertus des anciens 
temps. 

L'Italie semblait désormais « leur province » : ils voulurent 
s'assurer la faculté d'y descendre à volonté, et les Suisses de l'ar- 
mée royale, en rentrant chez eux, s'emparèrent de Bellinzona, 
place qui commande le versant italien du Saint-Golhard et la 
vallée du haut Tésin; ils la gardèrent comme leur part dans la 
conquête du Milanais, et Louis XII fut obbgé d'y consentir pour 
garder l'alliance des cantons. 

Sur ces entrefaites, le cardinal d'Amboisc entra dans Milan, le 

1 Jean U'Auton. — Uuicciardiui. — Let Geôles du bon clievalier. 



[1500] MILAN RECOUVRÉ. 325 

17 avril, jour du vendredi saint, accompagné de Trivulce et d'une 
nombreuse escorte : la consternation régnait au sein de cette 
grande ville; deux députations, expédiées au cardinal, avaient été 
accueillies par des paroles sévères et menaçantes. Georges d'Am- 
boise se rendit en solennel appareil à la maison de ville , où une 
longue procession d'hommes , de femmes et d'enfants , vôtus de 
blanc, la tète nue en signe d'humilité, vinrent requérir merci de 
leur « damnable rébellion » . Le cardinal d'Amboise n'abusa point 
de la victoire : il pardonna à Milan au nom de « son seigneur le 
roi Loys », et, parmi les moteurs de la révolte, quatre seulement 
furent mis à mort; encore ces condamnés étaient-ils coupables 
de trahison plutôt que de simple révolte. Milan et les autres cités 
rebelles furent soumises à des amendes modérées pour le paie- 
ment des frais de l'expédition ; les républiques de Sienne et de 
Lucques , le marquis de Mantoue et le seigneur de Bologne, qui 
avaient fourni quelques secours au More, détournèrent le ressen- 
timent des vainqueurs en payant des contributions de guerre. 
Louis XII remplaça., dans le gouvernement du Milanais, Jean- 
Jacques Trivulce par Charles d'Amboise, seigneur de Chaumont, 
neveu du cardinal Georges. 

La modération du roi envers le Milanais ne s'étendit pas jus- 
qu'à Ludovic Sforza : Ludovic fut envoyé en France, où Louis XII 
refusa de le voir et le traita avec une dureté barbare. Louis XII 
n'observa pas envers le More sa maxime, que le roi de France 
devait « oublier les injures du duc d'Orléans ». Le More fut ense- 
veli au fond d'un cachot , sous la grosse tour de Loches : ce fut 
seulement dans les derniers temps de sa vie qu'on adoucit sa 
captivité et qu'on lui donna le château pour prison. Le cardi- 
nal Ascanio Sforza, son frère, que les Vénitiens avaient arrêté 
et qu'ils livrèrent à Louis XII, reçut un accueil plus humain, et 
gagna même , à force de souplesse , la faveur du roi et du car- 
dinal d'Amboise. La personne qu'on plaignit le plus dans cette 
famille, ce fut le jeune Francesco Sforza, petit-neveu de Ludo- 
vic et fils du feu duc de Milan, Jean Galéas : le roi l'obligea 
de se faire moine, et retint en prison les trois bâtards du duc 
Galéas, père de Jean Galéas et frère aîné de Ludovic; le roi ne 
put cependant se rendre maître de toute la famille Sforza; les 



326 GUERRES D'ITALIE. [1500] 

deux fils de Ludovic étaient parvenus à s'enfuir en Allemagne. 

Pour la politique extérieure, il n'y avait pas grande différence 
enlre le cruel Louis XI et le bon Louis XII : nous n'en aurons 
que trop souvent la preuve. A l'intérieur, Louis XII n'était plus 
le même homme. Tandis qu'il jetait l'ex-duc de Milan dan? 
« une cage de six pieds de large su* huit pieds de long » ', il 
se laissait jouer et « hlasonner » en plein théâtre par les clercs 
de la Basoche du Palais, qui, organisés en confrérie dramatique 
sous le titre à' Enfants Sans-Souci, fondaient la comédie en 
France, dans leurs Sotties (sottises) et Moralités^. Les hasochiens 
se faisaient , avec plus de malice que de hon sens , les échos des 
courtisans et des gentilshommes, et raillaient, dans leurs farces 
allégoriques, l'économie du roi, que les grands taxaient d'avarice, 
parce que Louis ne leur prodiguait pas le fruit des sueurs du 
peuple : ils eurent l'audace de mettre en scène Louis XII buvant 
de l'or potable; le roi, informé de leur outrecuidance, ordonna 
qu'on leur permît de rire et de « gausser » en liberté, « pourvu 
qu'ils ne parlassent point de sa femme et respectassent l'honneur 
des dames » ^, 

Louis XII ne montra pas moins de bon sens et de modération 
dans une circonstance plus grave : depuis la mission d'Albert 
Catanée (voyez ci-dessus, page 255), les persécutions s'étaient 
'snouvelées dans les Alpes dauphinoises; une fureur d'inquisition 
c'était emparée du parlement de Grenoble, de l'archevêque d'Em- 
brun et de l'évêque de Gap, que secondait la cupidité de quelques 
■seigneurs, et les villages de la montagne étaient en butte à d'a- 
troces rigueurs; plusieurs victimes avaient péri; im grand nom- 
bre de familles erraient fugitives dans les gorges les plus sauvages 
des Alpes. Le roi, avec l'autorisation du pape, dépêcha en Dau- 
phiné l'évêque de Sisteron, son confesseur, et l'official d'Orléans, 

1. Belleforest, Cosmographie, t. I, 2' partie, p. 33. 

2. Ils qualifiaient ce bas monde de Sottise, ou Royaume des Sots, et élisaient entre 
eux un chef qui s'intitulait prince des sols, ou Mère-sotte. La conirdie moderne n'est 
pas sortie des sotties et moralités proprement dites , qui ne firent que traduire sur 
la scène les allégories en usage dans la littérature depuis le roman Je la liose ; mais, 
à côté de ces abstractions dramatisées, les Enfants Sans-Souci jouaient parfois des 
farces où figuraient des personnages réels et dont le Patelin était le prototype. 

3. J. Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. 340, — Arnold. Ferron. \., m, p. 43. 



.1500] FRAAÇAIS ET PISANS. 327 

pour examiner l'état des choses : ces deux commissaires ecclé- 
siastiques se transportèrent dans les vallées suspectes, et prôchè- 
i-ent les habitants. Les plus opiniâtres des vaudois se tinrent 
cachés; les autres répondirent Credo à tout ce que leur dirent les 
commisaires, et ceux-ci, après un examen rapide et indulgent, 
ne trouvèrent dans les hauts villages que « fermes croyants en la 
foi catholique ». Louis XII, suivant leur rapport, annula toutes 
les procédures dirigées contre les montagnards, et ordonna la 
restitution de tous les biens saisis. C'était chose nouvelle que de 
voir le « roi très- chrétien » protéger les opprimés contre les per- 
sécutions religieuses '. 

Entre la recouvrance du Milanais et la mise à exécution des 
projets de Louis XII sur Naplcs, toute une année fut employée en 
vastes négociations et en petites guerres où les Français ne figurè- 
rent que comme auxiliaires. Malgré les zélés protecteurs que Pise 
avait conservés parmi les capitaines et les conseillers du roi, 
Louis avait signé une alliance offensive et défensive avec Florence, 
et, conformément à ce traité, il envoya aux Florentins un gros 
corps de troupes pour les aider à subjuguer Pise (juin 1500). 
L'affection mutuelle qui unissait les citoyens de Pise et les soldats 
français, depuis l'expédition de Charles YIII, déjoua les espérances 
des Florentins et les ordres du roi. Le seigneur de Beaumont, 
commandant de ces troupes, envoya sommer les Pisans de se 
soumettre : les Pisans répondirent qu'ils étaient prêts à se sou- 
mettre au roi , mais qu'ils se défendraient jusqu'à la mort contre 
les Florentins : cinq cents jeunes filles vêtues de blanc vinrent 
s'agenouiller devant les envoyés, se recommander aux Français, 
comme « tuteurs des orphelins défenseurs des veuves et cham- 
pions des dames » , et les supplier de leur sauver l'honneur. Le 
récit de cette scène émut vivement les soldats; cependant la dis- 
cipline remporta d'abord, et, sur l'ordre de leurs chefs, ils mar- 
chèrent à l'assaut avec les Florentins : les Pisans repoussèrent 
l'attaque des Français aux cris de Vive la France ! Il fut impos- 
sible de décider les soldats à un second assaut : prières, menaces, 
argent, tout .fut inutile ; il fallut lever le siège; quand l'armée se 

1. Jean d'Auton. o* part., c, 4. 



328 GUERRES D'JTALIE. [1500-1501] 

retira, les femmes de Pise allèrent chercher les blessés et les ma- 
lades français, et les ramenèrent dans la ville, d'où on ne les ren- 
voya que bien guéris et munis d'argent pour regagner leurs 
garnisons. ( J. d'Auton, part. Il, c. 43.) 

L'assistance des Français fut plus utile à César Borgia qu'aux 
Florentins : la conquête de la Romagne, interrompue par le 
retour offensif de Ludovic Sforza en Lombardie, fut reprise aus- 
sitôt après sa seconde et dernière défaite, et un corps français aux 
ordres d'Yves d'Allègre seconda les opérations militaires du duc 
de Valentinois; les petites principautés de celte contrée furent 
entièrement subjuguées avant le printemps de 1501 ', et Alexan- 
dre VI , aliénant la Romagne à peine recouvrée sur les vicaires 
rebelles qui l'avaient enlevée au saint -siège, créa son fils duc de 
Romagne : toute la conduite d'Alexandre dément les vues politi- 
ques qu'on s'est plu à lui prêter; il ne pensait nullement, comme 
on l'a prétendu, à conquérir au saint-siège une grande puissance 
temporelle en échange de sa puissance spirituelle affaibhe ; il ne 
songeait qu'à satisfaire ses passions personnelles et la féroce am- 
bition de son fils. Louis XII, qui ne s'était que trop souillé de 
complicité avec cette famille maudite, ne crut pas devoir cepen- 
dant permettre l'agrandissement illimité de César Borgia, et lui 
défendit de rien entreprendre contre Bentivoglio, seigneur de 
Bologne, ou contre les Florentins, que César avait voulu obliger 
de rappeler les Médicis. 

Rien ne s'opposait plus à la marche des Français sur Naples : 
Maximilicn, après beaucoup de menaces demeurées sans effet, 
comme à l'ordinaire, avait consenti à une nouvelle prorogation 
de trêve, bien qu'il eût reçu de l'argent du roi Frédéric pour ne 
pas l'abandonner : la diète germanique ne se départait pas de son 
inertie habituelle; le roi Louis s'était ménagé des alliés en Alle- 
magne,- le duc de Gueldre - et l'électeur palatin ; enfin le jeune 
archiduc Philippe et ses sujets des Pays-Bas ne voulaient que paix 



1. V. dans îilichelct, Renaissarire, p. 112-117, les cITroyablcs détails de l'extermina- 
tion des familles princièrcs. — Yves d'Allègre sauva des mains de César Bor^^ia l'hon- 
neur et la vie de la dame de Forli, mais ne put empcV-lier bien d'autres forfaits. 

2. L'ancienne maison ducale de Gueldre était parvenue à reconquérir la plus grande 
partie de ses domaines sur l'arcliiduc l'iiiliiipe. 



[1500-1501] LES BORGIA FERDINAND. 329 

et libre commerce avec la France comme avec l'Angleterre. Le roi 
de Naples, don Frédéric, épouvanté de l'orage qui s'amassait sur 
sa tète, renouvela les propositions faites naguère par son père 
Ferdinand I" à Charles YIII, à savoir : de reconnaître la suzerai- 
neté du roi de France, de lui payer tribut et de recevoir garnison 
française dans plusieurs places maritimes : ces offres, qui assu- 
raient à la France une paisible suprématie sur l'Italie, furent fol- 
lement rejetées; le 11 novembre 1500, les agents de Louis XII 
avaient signé à Grenade, avec les Rois Catholiques, un secret 
traité de partage, pacte gros de périls, de discordes et de trahi- 
sons, infâme de la part de Ferdinand et aussi peu honorable que 
peu avantageux pour son allié. On convint que Louis aurait 
Naples, la Terre de Labour et les Abruzzes, avec le titre de roi de 
Naples et de Jérusalem, et Ferdinand, la Pouille et la Calabre, 
avec le titre de duc de ces deux provinces. Ce traité de spoliation 
était déjà conclu depuis plusieurs mois , que Ferdinand jurait 
encore à son parent Frédéric de le défendre contre les Français. 
Des bruits de croisade couvrirent les préparatifs militaires .de 
l'Espagne : le renouvellement des hostilités entre les Turcs et les 
Vénitiens, la prise de Modon, en Morée, par les Othomans, et le 
massacre de l'évèque et de la population chrétienne, avaient 
excité une assez vive agitation en Occident ; les deux monarques, 
qui s'apprêtaient à détrôner le malheureux roi de Naples, prolitè- 
rent de cette catastrophe pour jeter de l'odieux sur Frédéric, qui, 
de môme que Ludovic Sforza et aussi inutilement que lui, avait 
sollicité la protection de Bajazet II. Alexandre YI, de son côté, 
vit dans les progrès des Turcs un excellent prétexte pour remplir 
ses coffres ; d'accord avec les principaux souverains de l'Europe, 
il proclama la croisade, ordonna la levée d'un dixième des 
revenus ecclésiastiques dans toute la chrétienté ', et fit en grand 
le commerce des indulgences, non-seulement pour les vivants, 
mais pour les morts, car il fut le premier pape qui imagina de 
revendiquer le pouvoir de tirer les âmes du purgatoire. Louis XII 
et Ferdinand affectèrent de rivaliser de zèle en faveur de la croi- 
sade; Louis prétendait n'ambitionner la conquête de Naples que 

1. L'université de Paris voulut en vain résister à cette exaction, qu'elle déclarait 
contraire aux libertés gallicanes. Hist. U7nversit. Paris, t. VI, p. 3-4. 



330 GUERRES D'ITALIE. [1501] 

pour combattre plus efficacement les infidèles, et il signa un 
traité d'alliance contre les Turcs avec Jean- Albert, roi de Pologne, 
et son frère Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie. Ferdinand fit 
plus, et envoya dans la mer Ionienne, au secours des Vénitiens, 
une flotte chargée de troupes de débarquement sous les ordres de 
Gùnsalve de Gordoue, «. le grand capitaine » ; mais cette flotte ne 
tarda pas à rentrer dans les ports de Sicile pour exécuter les des- 
seins secrets du Roi Catholique, 

L'armée française , forte seulement de neuf cents lances , de 
sept mille hommes de pied et de trente -six canons, quitta ses 
garnisons de Lombardie, le 26 mai 1501, pour se diriger sur 
Naplcs : elle était commandée par Stuart d'Aubigni, à qui César 
Borgia devait servir de lieutenant. L'armée de mer partit en 
même temps de Toulon, pour prendre à Gênes le vice-roi Phi- 
lippe de Ravenstein, chargé des opérations maritimes : les gros 
vaisseaux ronds de Bretagne et de Normandie se joignaient pour 
la première fois aux galères provençales sous l'étendard de 
France ; quatorze navires étaient arrivés par le détroit de Gibral- 
tar à Toulon : plusieurs avaient des dimensions énormes et tout 
à fait inusitées, surtout « la grand nef » ou « carraque » nommée 
la Charente, et la Cordelière, que la reine Anne avait fait con- 
struire durant son veuvage. Jean d' Anton prétend que la Cha- 
rente portait douze cents hommes de guerre sans les aides et 
deux cents pièces d'artillerie. Il est difficile de croire le chroni- 
queur sur parole. 

D'Aubigni, renforcé par César Borgia, arriva le 25 juin de- 
vant Rome, sans avoir rencontré d'obstacle, et les ambassadeurs 
de France et d'Espagne signifièrent ensemble au pape le traité 
des deux rois touchant le partage du royaume de Naples : les 
droits de suzeraineté du saint- siège s'y trouvaient réservés et 
garantis. Alexandre VI reçut cette communication avec surprise, 
mais ne témoigna aucun mécontentement, et accorda par avance 
aux rois de France et d'Aragon * l'investiture des provinces qu'ils 
s'attribuaient. 

Le malheureux Frédéric, attaqué en face par les Français, en 

1. CV'tait comme roi d'Aragon que Ferdinand prétendait à Naples. Isabelle n'j- 
avait point de prétention. 



[1501] KAPLES RECONQUIS. 331 

queue par Gonsalve de Cordoue , qui s'était fait ouvrir en allié 
les places de la Calabre et qui les occupait en ennemi, n'essaya 
pas de tenir la campagne : il répartit le gros de ses troupes dans 
Naples, Averse et Capoue, et envoya son fds aîné Ferdinand à 
Tarente. Capoue seule se défendit : les Colonna, chefs du parti 
romain ennemi des Corgia, s'y étaient enfermés avec un corps 
d'aventuriers de la Campagne de Rome; Capoue fut emportée 
d'assaut le 25 juillet : les Suisses, les Gascons, et surtout les gens 
de César Borgia y commirent d'horribles excès : toutes les femmes 
furent abandonnées à la brutalité du soldat', et la plupart des 
habitants furent massacrés. La ruine de Capoue répandit partout 
la terreur : le roi Frédéric ne voulut pas prolonger les misères 
de ses sujets par une résistance inutile; il entra en négociations 
avec d'Aubigni, et préféra se livrer à Louis XII, son ennemi 
naturel, plutôt qu'au parent qui l'avait si indignement trahi; 
moyennant la liberté et les biens pour lui , sa famille et ses par- 
tisans, il rendit la ville et les châteaux de Naples, Gaëte et tout 
ce qu'il possédait encore dans la Terre de Labour et l'Abnizze, et 
partit pour la France sur une escadre de dix bâtiments qui lui 
restaient. Louis XII ne fut pas insensible au malheur et à la con- 
fiance de ce prince , dont le caractère était digne de toute estime. 
Moyennant sa renonciation, au profit de Louis XII, « atout le 
droit qu'il prétendoiî en la moitié du royaume de Naples devant 
écheoir audit roi », Frédéric reçut une pension viagère de 30,000 
livi'es et le comté du Maine, « pour lui et ses hoirs », à condition 
de ne pas sortir de France. 

Pendant ce temps, Gonsalve de Cordoue se saisissait de la Ca- 
labre et de la Fouille , malgré la répugnance des populations, 
qui, maîtres pour maîtres, eussent préféré les Français aux 
Espagnols (Guicciardini). Le jeune Ferdinand, fils aîné du roi 
Frédéric, fut bientôt réduit à capituler dans Tarente : Gonsalve 
jura, sur le saint- sacrement, de permettre au jeune prince de 
se retirer où il voudrait; mais, aussitôt que Ferdinand eut éva- 
cué Tarente, il fut arrêté et envoyé en Espagne. Gonsalve s'était 
fait autoriser par son confesseur à violer son serment, en vertu 

1. Sauf quarante que César envoya au sérail de son père, au Vatican ! 



332 GUERRES D'ITALIE. [1501] 

de quelqu'une de ces arguties de casuistes qui ne manquèrent 
jamais dans ce siècle à la politique espagnole : Fimmoralité dé- 
vote des Espagnols procédait d'une tout autre source que l'im- 
moralité sceptique des Italiens; celle-ci venait de l'abus delà 
raison; celle-là, de son abdication ; mais toutes deux aboutis- 
saient au môme résultat, l'étouffcmcnt de la conscience '. 

La faute du partage de Naples ne devait pas tarder à porter ses 
fruits. Elle fut suivie d'une autre faute pire encore! Dans le môme 
mois où les Français entrèrent à Naples (août 1501), Louis XII, 
circonvenu par les obsessions d'Anne de Bretagne, qui, deux fois 
reine de France, fut toujours mauvaise française, et qui n'associa 
jamais, dans ses affections, les intérêts du royaume à ceux de 
« sa duché », Louis XII avait consenti àlîancer sa tille « Madame 
Claude », âgée de deux ans, avec Charles d'Autriche, duc de 
Luxembourg, petit- fds de Fempereur Maximilien et fils de Far- 
chidiic Philippe et de Jeanne d'Aragon ^. Cette alliance insensée, 
d'après les clauses du contrat de mariage de Louis et d'Anne, 
pouvait avoir pour résultat d'arracher la Bretagne à la France et 
de la livrer à la maison d'Autriche , et cela au moment où cette 
maison allait atteindre une effrayante prépondérance en absor- 
bant la famille royale d'Espagne. Le 20 juillet 1500, était mort 
en bas âge don Miguel de Portugal, fils unique du roi de Por- 
tugal et de la fille aînée de Ferdinand et d'Isabelle : un autre 
enfant, Cbarles d'Autriche, fds de la seconde fille des Rois Catho- 
liques, hérita, du chef de sa mère, des droits de Miguel sur 
l'Espagne : cet enfant fut Charles-Quint/ Ce fut un grand malheur 
pour l'Europe et pour FEspagne elle-même; Fhéritier du Portu- 
gal, en réunissant pacifiquement ce pays à la Castille et àFAra- 
gon , eût donné à FEspagne sa vraie et naturelle grandeur terri- 
toriale et maritime : au contraire, Fhéritier d'Autriche et des 
Pays-Bas, devenu héritier d'Espagne, constitua, par les hasards 
de l'hérédité, une i)uissance anormale, hétérogène, monstrueuse, 
qui rompit l'équilibre de FEurope, en menaça la liberté durant 
tout un siècle, et finit par épuiser et ruiner l'Espagne dans mi 



1. Paul. Jov. Vita Mar/ni Consah-i. 

2. 11 n'avait qu'un au (ué eu 1500). 



[1501] FAUTES DE LOUIS XII. 333 

long et stérile effort à la poursuite d'un but impossible , la con- 
quête du monde. 

Les accordailles de Claude de France et du petit Charles furent 
suivies d'un traité de paix signé à Trente , entre Maximilien et le 
cardinal d'Amboise, représentant de Louis XII (13 octobre). Le 
roi de France, par ce traité qui comprenait les Rois Catholiques 
et Philippe d'Autriche, reconnaissait les prétentions de la maison 
d'Autriche sur la Hongrie et la Bohème , et s'engageait à seconder 
Maximilien dans une prochaine expédition contre les Turcs, et à 
adoucir la captivité de Ludovic Sforza , jusqu'à ce que le sort de 
ce malheureux prince eût été décidé à l'amiable; Maximilien, de 
son côté, promettait à Louis XII l'investiture du Milanais. Des 
projets menaçants contre Venise furent agités dans la conférence 
de Trente : la maison d'Autriche revendiquait une grande partie 
des possessions de Venise sur la terre ferme , et une autre por- 
tion du territoire vénitien avait été jadis enlevée au ^lilanais : il 
s'agita là des idées de partage encore plus absurdes , au point de 
vue français , que le partage de Naples , puisqu'il s'agissait de 
rou\Tir aux Allemands la Haute Italie, Ces projets n'eurent pas 
de suite immédiate, non plus qu'un dessein d'une autre nature, 
qu'avait insinué le cardinal d'Amboise. Les crimes des Borgia 
criaient vengeance de toutes parts , et le roi Louis et son ministre 
n'étaient pas sans rougir de leurs indignes alliés : Georges pro- 
posa secrètement à l'empereur la convocation d'un concile géné- 
ral qui réformerait l'Église et déposerait Alexandre VI; une haute 
ambition s'était allumée dans l'âme du cardinal Georges; Maxi- 
milien la pénétra, et ne voulut point aplanir au premier ministre 
du roi de France le chemin de la papauté; il y eut donc dans la 
conférence de Trente beaucoup de paroles et peu d'effets. 

Louis XII, cependant , sans attendre Fempereur, s'était engagé 
dans la « guerre sainte » , pour prouver à la chrétienté qu'il 
n'avait conquis Naples que dans Fintérêt général ; aussitôt après 
la soumission de Naples, Philippe de Ravenstein reçut ordre de 
faire voile pour les mers de Grèce avec la flotte franco-génoise. 
Ravenstein invita Gonsalve de Cordoue à fournir le contingent 
naval promis par FEspagTie : Gonsalve s'en excusa sous de vains 
prétextes : c'était là un avertissement de se tenir sur ses gardes 



334 GUEnr.ES D'ITALIE. [1501-1502] 

et de ne point passer outre. Ravenstein, néanmoins, renforcé par 
une escadre vénitienne, entra dans l'Arcliipel et assaillit Mételin 
(l'ancienne Mitylène, dans l'île de Lesbos). L'attaque fut repoussée 
par les Turcs : il fallut se rembarquer, et, au retour, une tempête 
dispersa et fracassa en partie la flotte française (octobre -décem- 
bre 1501). 

Les Français de Naplcs auraient eu grand besoin en ce moment 
de toutes leurs forces. Louis d'Armagnac, duc de Nemours ', que 
Louis XII avait nommé vice- roi de Naples, de préférence au 
brave d'Aubigni, et Gonsalve de Cordoue, lieutenant de Ferdinand 
dans les Deux-Siciles, n'avaient pas tardé à se brouiller à l'occa- 
sion du partage du royaume. Le traité de partage était si mal 
rédigé, qu'on eût dit que les deux rois avaient voulu se réserver 
mutuellement un prétexte de rupture. On avait stipulé, d'après 
l'ancienne division du royaume en quatre grandes provinces, que 
le Roi Très- Chrétien aurait la Terre de Labour et les Abruzzes, 
et qu'aux Rois Catholiques appartiendraient la Calabre et la 
Fouille; mais cette division n'existait plus depuis longtemps, et. 
de nouvelles provinces avaient été formées aux dépens des an- 
ciennes; c'est à savoir : la Casilicate, la Capitanate et le Principat 
(Principautés ultérieure et citérieurc); on ne put s'entendre ni 
sur ces contrées démembrées, qui formaient presque le tiers du 
royaume, ni sur le partage des droits de douanes de la Capitanate, 
qui devaient être divisés entre les deux rois : ces droits de 
douanes, qui s'élevaient à 200,000 ducats, étaient perçus sur les 
troupeaux du royaume , à l'époque de leur migration annuelle : 
de même que , dans notre Provence , les troupeaux passent l'été 
dans les vallées des Alpes et l'hiver dans l'île de la Camargue, 
les bestiaux napolitains habitaient, l'été, les montagnes des 
Abruzzes, l'hiver, les plaines de la Capitanate. Gonsalve ne voulut 
pas céder sur un point de telle importance ; il s'avança dans la 
Capitanate, et les i)rovinces contestées furent, durant l'hiver et le 
prinleini^s suivant, le théâtre d'une petite guerre d'embuscades 
et d'escarmouches, quoique les deux vice -rois fussent convenus 

1. Fils du malheureux Jacques d'Arniapnac, duc do Nemours, décapité en 1477. 
C'était lui qu'on avait fait intervenir d'une manière si draniatitiue aux Etats (iénéraux 
de 1484. 



[1502-1503] GUERRE AVEC L'ESPAGNE. 335 

d'attendre l'issue des négociations rouvertes entre leurs souve- 
rains. Les hostilités devinrent tout à fait sérieuses vers les mois 
de juin et de juillet. Le roi Louis , ne pouvant rien obtenir de 
Ferdinand par la douceur, manda au duc de Nemours qu'il eût 
à sommer Gonsalve d'évacuer la Capitanate et le Principat, et à 
l'y contraindre par les armes ; le roi envoya par mer à Naples 
trois mille Suisses et deux mille Gascons. 

Gonsalve avait aussi reçu des renforts espagnols, basques et 
allemands, et les deux armées étaient presque égales; cependant 
le général espagnol évita le premier choc des Français, et s'en- 
ferma dans Barlctte, sur la côte de Bari, espérant lasser la fougue 
française par l'opiniâtreté espagnole, Barlette était mal fortifiée, 
et Stuart d'Aubigni, le plus habile des lieutenants de Nemours, 
conseilla au vice- roi d'assaillir sur-le-champ cette place, avant 
que Gonsalve pût tirer de nouveaux secours de Sicile et d'Espa- 
gne : le jeune duc de Nemours, brave chevalier, mais orgueilleux, 
obstiné et médiocre capitaine, n'écouta pas d'Aubigni, l'envoya 
guerroyer en Calabre avec des forces insuffisantes, laissa seule- 
ment un petit corps d'armée, sous les ordres de Jacques de Cha- 
bannes, sire de La Palisse, en observation devant Barlette , et 
fatigua le reste de ses troupes à prendre de mauvaises places dans 
la Capitanate et la Pouille, tandis que le seul ennemi que les 
Français dussent redouter se renforçait à l'abri des murs de Bar- 
lette, rendue imprenable par de vastes travaux. Les compagnons 
de La Pahsse et la garnison de Barlctte, qui supporta une longue 
disette avec une patience et une sobriété tout espagnoles, firent 
diversion aux ennuis du blocus par des défis et des combats che- 
valeresques, que les historiens du temps ont célébrés à l'envi : 
ce fut le fameux duel où Bayart tua Sotomayor, cousin du roi 
d'Espagne ; ce fut le combat de onze Français contre onze Espa- 
gnols ; puis le combat de treize Français contre treize Italiens : 
les Italiens eurent le dessus dans cette dernière rencontre, faible 
consolation pour leur amour-propre tant froissé depuis quelques 
années '. 

L'hiver se passa ainsi : le duc de Nemours avait ramené le gros 

1. r. J. d'Auton, t. II, 4^ partie ; — Guiceiardini, 1. v; — les Gestes du bon chevalier 
sans peur et sans reproche , etc. 



336 GUERPxES D'ITALIE. [1303] 

de ses troupes autour de Barlette; avec le printemps de 1503, la 
fortune commença de changer, suivant les prévisions de Gonsalve; 
d'Aubigni, qui s'était emparé de la Calabre presque entière, fut, à 
son tour, réduit à la défensive, par les renforts qui ne cessaient 
d'arriver de Sicile aux Espagnols; la connivence des Vénitiens, 
qui occupaient Trani, Brindes et Otrante, permit à Gonsalve de 
ravitailler Barlette par mer, et causa la destruction de quatre 
galères françaises devant Otrante. Sur ces entrefaites, le duc de 
Nemours, que la longue inaction de Gonsalve a^ait rempli d'une 
confiance téméraire, partit pour la terre d'Otrante avec la plupart 
de ses troupes, malgré les représentations de La Palisse, laissé 
dans Ruvo près de Barlette, avec une poignée de soldats. A peine 
Nemours se fut-il éloigné, que Gonsalve sortit à la tête de toutes 
ses forces, emporta Ruvo d'assaut et fit prisonnier La Palisse, en 
dépit de son héroïque résistance. Les autres capitaines rejetèrent 
avec raison ce malheur sur le duc de Nemours, et les divisions du 
vice- roi et de ses lieutenants furent encore une cause d'affaiblis- 
sement pour les Français. 

Les dépêches qui furent, sur ces entrefaites , expédiées de 
Fi'ance au vice -roi, semblaient dispenser l'armée de nouveaux 
efforts : une transaction qui devait terminer la guerre, avait été 
jurée à Lyon, le 2 avril, par le roi Louis et l'archiduc Philippe, 
fondé de pouvoirs de son beau- père Ferdinand. Louis et Ferdi- 
nand renonçaient, chacun, à leur part du royaume de Naples, en 
fa\ eur des jeunes fiancés Charles d'Autriche et Claude de France : 
jusqu'à l'accomplissement du mariage, Louis XII conservait en 
garde la Terre de Labour et les Abruzzes, Ferdinand, la Pouille 
et les Calabres ; les provinces contestées devaient être adminis- 
trées en commun par l'archiduc Philippe, « procureur » de son 
fils Charles, et par un commissaire du roi de France. Aux termes 
d'un second traité que signa également l'archiduc, les rois de 
France, d'Espagne et des Romains ' devaient convoquer inces- 
samment un concile et provoquer la déposition du pape, et 
« les rois des Espagnes » , ainsi que le roi des Romains, favo- 

1. Maximilien, dans les actes officiels, ne portait pas le titre d'empereur, pa-oc 
qu'il n'avait pas été couronné à Rome : on rappelait le roi des Komaius, ou « l'empe- 
reur élu ». 



[1503] GONSALVE DE CORDOUE. 337 

riser les prétentions du cardinal d'Amboise sur la tiare pon- 
tificale *. 

Il fallait que la fureur de la tiare aveuglât étrangement le 
cardinal Georges, pour qu'il pût tomber dans un piège aussi 
grossier et y entraîner son trop facile maître. C'était une vraie 
démence que de croire que Maximilien et Ferdinand aideraient le 
premier ministre du roi de France à hériter d'Alexandre VI. Ce 
qui était probable, c'est que les rivaux de la France accepteraient 
le premier traité, et éluderaient le second. 

Cette probabilité ne se réalisa même point. Ferdinand ne se 
contenta pas de voir Naples promis dans l'avenir à son petit -fils. 
Tout l'avantage du traité étant pour les maisons d'Autriche et 
d'Espagne, on ne soupçonnait pas qu'il pût refuser sa ratification : 
Louis avait donc suspendu tous envois de soldats à Naples, et dé- 
pêché au duc de Nemours Tordre de cesser les hostilités. Ferdi- 
nand, au contraire, n'avait voulu qu'endormir son ennemi par 
de frauduleuses négociations, et il avait expédié à Gonsalve ren- 
fort sur renfort, avec l'ordre secret de n'avoir égard à aucune 
signification de traité : Gonsalve, après avoir si longtemps évité 
tout engagement sérieux, prit soudain l'offensive avec autant 
d'énergie que de rapidité. Deux batailles décisives furent livrées 
à huit jcurs de distance l'une de l'autre : la première en Calabre, 
entre d'Aubigni et don Fernand d'Andrada, capitaine d'un grand 
secours arrivé d'Espagne ; la seconde en Fouille, entre le duc de 
Nemours et Gonsalve de Cordoue. D'Aubigni, peu de jours après 
avoir défait à Terranova une forte division espagnole, fut accablé 
par le nombre à Séminara, le 21 avril, dans le môme lieu où, huit 
ans auparavant, il avait vaincu le jeune roi Ferdinand II de Naples 
et Gonsalve de Cordoue : il se réfugia dans la forteresse d'Angitola, 
et fut contraint de se rendre après quelque temps de siège. Le 
vendredi suivant, 28 avril 2, Gonsalve, sorti de Barlelte, ren- 
contra Nemours près de Cérignoles : l'armée espagnole avait 
couvert son front d'un large fossé; le jour finissait, et la prudence 
commandait aux Français d'attendre au lendemain; néanmoins, 

1. P.-L. Jacob, Histoire du xvie siècle, d'après les manuscrits de Béthune, n» 8486. 
— Léonard, Recueil de Traités, t. II, p. 3-9. 

2. Le vendredi était réputé jour iieureux par les Espagnols. Guicciardini. 

VU. 22 



338 GUERRES D'ITALIE. [1503] 

l'attaque immédiate fut décidée, après une violente altercation 
entre le vice -roi et deux de ses capitaines. Nemours, cette fois, 
penchait pour le parti le plus sage ; Yves d'Allègre le piqua au 
vif en paraissant douter de sa valeur ; Nemours irrité donna le 
signal et s'élança à la tète de l'avant- garde, sans môme faire 
reconnaître la position de l'ennemi. 

Le sort d'un combat commencé sous de tels auspices ne fut pas 
longtemps douteux : les Français , arrêtés court par le fossé qui 
protégeait les Espagnols , tentèrent en vain de le franchir sous le 
feu meurtrier d'une nombreuse artillerie ; le désordre était déjà 
dans leurs rangs, lorsque deux charrettes qui renfermaient les 
poudres de l'armée espagnole sautèrent avec un bruit épouvan- 
table ; cet accident, qui semblait devoir être fatal aux ennemis, 
décida leur victoire : l'arrière-garde française, saisie de ces pani- 
ques si ordinaires dans un assaut nocturne, prit la fuite au fracas 
de l'explosion, entraînant avec elle son commandant, Yves d'Al- 
lègre, ce même capitaine qui avait forcé le vice-roi à combattre : 
la cavalerie de Gonsalve, s'élançant hors du camp, enfonça et 
culbuta le reste de l'armée ; le duc de Nemours fut tué ' , et l'ar- 
mée de France fut dispersée et presque détruite ; ses débris recu- 
lèrent jusqu'au Garigliano et à Gaéte , tandis que la plupart des 
villes napolitaines et la capitale elle-même ouvraient leurs portes 
au vainqueur. Gonsalve entra dans Naples le 14 mai : les châteaux 
de Naples se défendirent vaillamment, mais durent céder aux 
formidables moyens d'attaque qu'employa contre eux un des lieu- 
tenants de Gonsalve, Pedro Navarro, le plus grand ingénieur 
militaire de ce temps, qui avait inventé ou du moins perfectionné 
l'art de faire jouer les mines avec la poudre -. 

La colère de Louis XII fut égale à sa douleur , quand il apprit 
la perte de son royaume de Naples, la mort de son vice- roi et de 
tant de braves gens d'armes : Philippe d'Autriche, qui avait été 
l'instrument involontaire de hi trahison de Ferdinand, partagea 

1. Avec lui finit cette maison d'Amiagrnac, qui avait joué un si grand rôle dans 
rhistoire du moj eu âj,'C, et qui prétendait faire remonter son origine jusqu';\ llariljert 
frère du roi Dagobert. 

2. C'étiit un soldat de fortune, né en Biscaye, dans la dernière classe du pcuido : 
nos historiens l'appellent Pierre Navarre. — V. Guicciardiiii. — Jean d'Autou. — Taul 
Jove. — Alfonso de Ulloa, etc. 



[1503] PERTE DE NAPLES. 339 

le ressentiment du roi de France et manda « au Roi Catholique » 
que lui, Philippe, ne quitterait pas la cour de Louis XII avant que 
Ferdinand eût ratifié le pacte de Lyon. Mais Ferdinand prélendil 
que Philippe avait excédé ses pouvoirs, refusa de ratifier le traité, 
et ne s'émut çuère des reproches de félonie qu'on lui adressait : 
il se fit gloire, au contraire, du « hon tour » qu'il avait joué à 
Louis XII ; informé que le roi de France se plaignait d'avoir été 
trompé deux fois par lui, on prétend qu'il s'écria : « Il en a 
menti, V ivrogne-, je l'ai trompé plus de dix fois! » 

Louis, altéré de vengeance, chassa de France les envoyés de 
Ferdinand, sans vouloir écouter de nouvelles propositions; il 
résolut d'envoyer une armée et une flotte puissantes à la recou- 
vrance de Naples, et d'attaquer les Rois Catholiques chez eux par 
la Biscaye et par le Roussillon, 

Les entreprises de Louis XII avaient été jusque-là peu oné- 
reuses à la France : la guerre nourrissait la guerre ; les contri- 
butions de la riche Italie entretenaient les armées françaises , et 
la France avait ra, chose inouïe, diminuer les impôts en temps 
de guerre. Louis imposa pour la première fois quelques sacrifices 
au royaume , et demanda aux bonnes villes et aux États Provin- 
ciaux une aide assez modique; car Paris ne donna que 30,000 li- 
vres * : la taille , qui avait été considérablement réduite depuis la 
mort de Charles VIII, fut rehaussée de 288,105 livres 2, sans con- 
sulter les États Généraux sur cette crué^. Louis, obtint, sans trop 
charger le royaume, les ressources nécessaires pour pousser acti- 
vement de redoutables préparatifs. Des levées très -considérables 
furent faites en Suisse : le sire d'Albret et le maréchal de Gié 
reçurent ordre de passer la Bidassoa et de se porter sur Fonta- 

1. Regist. de l'Hôtel de Ville ; manuscrits de Colbert, vol. CCLII. 

2. Hist. de Languedoc, t. V, 1. xxxvi, p. 86. 

3. Jean d'Auton parle à plusieurs reprises du roi « tenant ses états », ce qui nous 
paraît avoir induit en erreur M. de Sismondi. « Ces états, » dit le bibliophile Jacob, 
u n'étaient pas des États Généraux, mais des assemblées du grand conseil, du conseil 
privé et des princes, sons la présidence du roi, dans lesquelles on traitait toutes les 
questions du gouvernement civil et politique . ces conférences furent nommées états, 
sans doute parce qu'on y réglait les comptes des trésoriers, et qu'on y dressait les 
états de la maison royale. » Hist. du xvi« siècle, etc., 1. 1, p. 402. Nous croyons que le 
bibliophile Jacob a raison, et qu'il n'y eut point d'Etats Généraux durant les premières 
années de Louis XII. 



340 GUERRES D'ITALIE. [1503] 

rabie avec quatre cents lances et cinq mille Suisses et Gascons ; le 
maréchal de Rieux attaqua le Roussillon , avec huit cents lances 
et huit mille fantassins suisses et français, soutenus par l'arricre- 
ban du Languedoc; enfin Louis de la Trémoille, le meilleur 
général qu'eût la France, partit pour l'Italie à la tète de huit cents 
lances et de cinq mille fantassins gascons, que devaient rejoindre, 
chemin faisant , de gros corps de Suisses , de Lombards et de 
troupes fournies par les républiques toscanes et par les petits 
princes de l'Italie centrale. Le roi paraissait enfin décidé à pren- 
dre sérieusement sous sa protection la Toscane et les petits états 
voisins, toujours menacés par César Borgia, qui avait encore 
usurpé le duché d'Urbin , la seigneurie de Pérouse , etc. , et qui 
s'efforçait de détruire, par le fer ou le pois(m, toutes les familles 
princières. Le roi ne voulait pas souffrir davantage les empiéte- 
ments des Borgia, qui avaient reconnu ses bienfaits en conspirant 
contre lui avec les Espagnols. Les affaires du royaume de Naples 
étaient en meilleur état, et faisaient bien augurer du succès de l'ex- 
pédition : quelques places , occupées par les Français et par les 
barons napolitains du vieux parti d'Anjou, se défendaient opiniâ- 
trement; le brave capitaine Louis d'Ars, cantonné dans Venosa, 
au cœur de la Fouille, se signalait par mille exploits; Gonsalve en 
personne avait été vigoureusement repoussé au siège de Gaete, où 
s'étaient retirés la plupart des Français échappés au désastre de 
Cérignoles , sous le commandement d'Yves d'Allègre ; les galères 
espagnoles , qui bloquaient le port de Gaéte , avaient été forcées 
de se retirer devant une flotte franco- génoise, qui amenait le 
marquis de Saluées, nommé vice-roi en remplacement du mal- 
heureux duc de Nemours; Gaëte fut ravitaillée , et la garnison, 
grossie par un renfort de quatre mille Gascons et Corses , devint 
un véritable corps d'armée. 

Tandis que La Trémoille traversait la Haute -Italie, la cour de 
France était retombée dans ses déplorables intrigues avec le pape : 
Louis voulait éviter de jeter Alexandre YI dans les bras de l'Es- 
pagne et le retenir dans l'alliance française , tout en essayant de 
mettre des bornes à l'ambition de César Borgia; Alexandre et son 
fils cherchaient de leur côté à obtenir ou une neutralité provi- 
soire, ou de nouvelles concessions aux dépens de leui's voisins. 



[1503] MORT D'ALEXANDRE VI. 344 

pour prix de leur alliance. Tout à coup, un « clievaucheur », qui 
avait fait, à franc étrier, en quatre jours, la route de Rome 
à Màcon, apporta au roi dans cette ville une grande nouvelle : 
Alexandre VI ji'existait plus; il avait été enlevé, le 18 août, par 
une mort digne de sa vie. Il avait coutume de Lattre monnaie avec 
le poison et le poignard : lui et César burent un jour , par mé- 
garde, le vin empoisonné qu'ils destinaient à plusieurs cardi- 
naux dont ils convoitaient la dépouille : César guérit; Alexandre 
mourut, emportant avec lui la gloire d'avoir reculé les bornes du 
mal et réuni dans une même existence toutes les fureurs de la 
passion la plus effrénée et tous les raffinements de la plus savante 
perversité, Tibère et Caligula. 

En apprenant la vacance du saint-siége, le roi et son ministre 
ne pensèrent plus qu'au conclave prêt à s'ouvrir : le moment 
était venu de réaliser ce brillant rêve, qui, depuis plusieurs 
années, poursuivait le cardinal d'Amboise, et qui lui faisait fermer 
les yeux sur de si honteuses et de si odieuses réalités. Georges 
avait préludé à sa propre élévation en faisant nommer son frère 
Aimeri grand maître de Rhodes, et déjà il se voyait assis sur la 
chaire de saint Pierre. C'était surtout en rae de la succession du 
vieux Borgia que Georges avait tant ménagé l'abominable fils du 
monstre. Il croyait que l'élection papale serait dans les mains de 
César et des cardinaux de sa faction , et il s'étourdissait sur les 
moyens en \ue du but. Sans doute, il s'excusait à ses propres 
yeux, en se promettant d'assurer à la fois la grandeur de la 
France et la réforme de l'Église : il projetait de purifier Rome, 
d'arracher la papauté à cet abîme de sang et de fange où on l'avait 
plongée, et d'ôter ainsi un aliment inépuisable à ce formidable 
esprit de discussion et d'examen qui s'éveillait en tous lieux, cri- 
tique en France, incrédule en Italie, religieux en Allemagne, où 
de nombreux novateurs célébraient déjà, suivant l'expression d'un 
historien du xvi^ siècle, « les fiançailles de Luther ' » . Illusion de 

1. Pontus-Heuterus , Rerum Austriacarum, etc. — Il y avait eu de violents mouve- 
ments religieux à Spire. — A Pai-is, dans la Sainte-Chapelle, un écolier arracha l'hostie 
consacrée des mains du célébrant, en s'écriant : « Quand donc finira cette folie ? » II 
refusa de s'amender et fut brûlé vif. C'était l'antiquité qui lui avait tourné la tête ; 
tantôt il invoquait les dieux de l'Olympe, tantôt il disait qu'il suivait la loi de Nature. 
— J. d'Auton, — Nicole Gilles. — Le cardinal d'Amboise, qui avait obtenu les pou- 



342 GUERRES D'ITALIE. [1503] 

ces politiques qui ne savent être franchement ni dans le bien ni 
dans le mal, et qui veulent aller au Christ par le chemin de Satan. 
La main qui venait de serrer celle des Borgia n'était pas destinée 
à remettre l'Église dans la voie. 

Georges d'Amboise partit en hâte pour Rome, accompagné d'un 
ancien ennemi qu'il avait cru changer en un partisan dévoué : 
c'était le cardinal Ascanio Sforza. Georges l'avait tiré de prison, 
comblé de bienfaits et de marques d'estime, et Ascanio avait juré 
d'user de son influence au profit de la France. César Borgia, de 
son côté , pour obtenir la sauvegarde du roi contre les ennemis 
qui l'assaillaient de toutes parts, promettait les voix des cardinaux 
de sa faction. Georges suspendit, à tout risque, l'expédition de 
Naplcs; il fit arrêter l'armée française à Nepi, pour appuyer son 
élection, et entra dans Rome aux acclamations d'un peuple nom- 
breux , qui semblait saluer d'avance le nouveau chef de l'Église. 

Mais l'intrigue , pendant ce temps , s'agitait dans l'ombre : 
Georges avait à son insu un concurrent redoutable dans un 
homme qui avait été jusqu'alors l'allié fidèle de la France; c'était 
le cardinal de Saint- Pierre-ès-Liens, Julien de La Rovcrc. Julien 
ne se mit point en avant; il laissa faire Ascanio Sforza, et celui-ci, 
qui avait conservé au fond de l'âme toute sa haine pour le roi de 
France et pour le ministre, ces destructeurs de sa famille, usa dû 
l'imprudente confiance de Georges pour faire avorter ses projets : 
il emprunta 100,000 ducats, afin d'acheter la « voix du Saint- 
Esprit ». Le jour de l'élection venu, Georges n'obtint que treize 
voix sur trente-sept : ce fut pour lui un coup dé foudre ! Georges 
ne se résigna pas encore ; il reporta ses voix sur Franccsco Picco- 
lomini, cardinal de Sienne, vieillard atteint d'une maladie mor- 
telle. Les adversaires de Georges consentirent à celle espèce de 
trêve, et le cardinal de Sienne fut proclamé sous le tilre de Pie III 
(21 septembre). 

Georges se décida enfin à laisser l'armée s'éloigner de Rome ; 

voirs de légat en France, avait tenté, en 1501-1502, nne réforme générale des béné- 
dictins et des ordres mendiants, qui foulaient aux pieds leurs règles et vivaient de la 
façon la plus débordée : la résistance fut si vive, et le légat fut si mal soutenu par la 
cour de Uome, que la réforme avorta. Les scènes d'émeute les plus burlesques eurent 
lieu chez les jacol)ins et les cordeliers de Paris. Les écoliers prirent parti pour leurs 
maîtres et leurs camarades engagés dans les ordres monastiques. 



[1503] GEORGES D'AMBOISE ET JULES II. 3i3 

mais six semaines de halte aux bords malsains du Tibre avaient 
été funestes aux troupes françaises : la malaria (le mauvais air) 
les avait décimées ; La Trémoille , tourmenté de la fièvre depuis 
plusieurs mois, se trouva si malade, qu'il fut contraint de rési- 
gner son commandement : le roi lui donna pour successeur le 
marquis de Mantoue , maintenant allié des Français , qu'il a^ait 
autrefois combattus à Fornovo. Ce prince italien était loin d'in- 
spirer aux soldats la même confiance que La Trémoille, et le 
cardinal d'Amboise lui-môme ne vit point commencer la cam- 
pagne sans de fâcheux pressentiments, comme l'atteste sa lettre 
du 27 septembre : il eût bien voulu qu'on pût rétablir Frédéric 
sur le trône de Naples, conquis par les armes françaises au profit 
de l'Espagne. '. 

Pie III ne siégea pas un mois sur la chaire de saint Pierre : il 
mourut le 19 octobre, et le conclave se rouvrit sous de fâcheux 
auspices : la protection accordée par les Français à César Eorgia 
avait rallié à la faction espagnole les Orsini , tous les autres sei- 
gneurs des états romains et la population de Rome, et, quelques 
jours avant la mort de Pie III , une furieuse émeute avait forcé 
Georges d'Amboise à se réfugier au château Saint-Ange. Georges 
reconnut l'impossibilité de réaliser ses espérances , et , considé- 
rant le long attachement que Julien de La Rovère avait témoigné 
à la cause française , il crut prendre le parti le plus sage en se 
ralliant à ce prélat : Julien déploya une dextérité qu'on n'eût point 
attendue de son naturel ouvert et de son humeur violente; il 
gagna les Français en leur rappelant son passé , les ennemis de 
la France en leur annonçant un avenir tout contraire , les indif- 
férents en leur promettant faveurs et richesses; il fut élu, au 
premier tour de scrutin, le 31 octoljre -. Toute chance de réforme 
ecclésiastique s'était évanouie avec la candidature du cardinal 
d'Amboise : Julien de La Rovère prit le nom césarien de Jules II, 
comme un présage du caractère tout politique et temporel que 
devait avoir son règne : Jules II rappela le paganisme et la Rome 
impériale sous un plus noble aspect qu'Alexandre VI, mais ne fut 

1. Manuscrits de Bélhune, n» 8469, feuillet 30. 

2. J. Burchardi Diarium. — G uicciardini. — Belcariut. •— Lettres de Machiavel j 
Legazione da Roma. 



344 GUERRES D'ITALIE. [1503] 

pas plus chrétien que lui. On le connaissait pour un homme cou- 
rageux, ardent et opiniâtre, ami chaud et implacable ennemi ; 
mais on ne soupçonnait pas ce qui avait fermenté dans cette tète 
puissante durant ces dix années où Julien était resté confondu 
parmi les courtisans des rois français conquérants de l'Italie. Il 
n'avait point brigué le souverain pontificat par une ambition mi1- 
gaire; le pouvoir était pour lui un moyen plutôt qu'un but : 
exécuter au profit du saint- siège ce qu'avaient entrepris Sixte IV 
et Alexandre VI au profit de leurs familles, refaire un état romain 
puissant par le territoire et par les armes, resplendissant de la 
gloire des arts, le rendre l'arbitre de l'Italie à la faveur des que- 
relles de la France et de l'Espagne, balancer les étrangers les uns 
par les autres jusqu'au jour de les rejeter tous hors de la pénin- 
sule, tels étaient les vastes plans, ou les vastes rêves, conçus par 
le nouveau pape : quant à l'état moral de la chrétienté, aux 
périls intérieurs de l'Église, il ne parut pas môme y songer; 
c'était un grand roi qui venait de s'asseoir sur le trône de 
Rome, et non un souverain pontife sur la chaire de saint 
Pierre. 

Rien ne transpira d'abord des desseins de Jules II : il prit le 
temps de se reconnaître; il montra beaucoup d'égards au car- 
dinal d'Amboise, qui repartit, triste et découragé, pour la France ; 
il laissa crouler devant lui, sous la haine universelle, la puissance 
de César Borgia, partagea ses dépouilles avec quelques-uns des 
princes dépossédés par César et avec les Vénitiens ', et attendit 
l'issue de la guerre de Naples sans s'engager dans la querelle. 

La lutte ne tarda pas à être décidée : l'armée française , moins 



1. Jules n'oublia pas tout à fait que César l'avait puissamment aidé à obtenir la 
tiare, et ne voulut point permettre qu'on infligeât à ce monstre le châtiment dû à ses 
crimes : il le fit cependant arrêter pour l'obliger à céder ses places de Komagne ; César 
s'échappa et alla chercher un asile à Naples, auprès de Gonsalve ; le grand capitaine 
le reçut d'abord très-honorablement , puis , un beau jour, le fit enlever et l'envoya 
prisonnier en Espagne. César s'évada encore, se réfugia à la cour du roi de Navarre, 
son beau-frère, prit une part active aux troubles qui agitaient la Navarre, et y trouva 
une fin romanesque et tragique. Un matin, une bande d'insurgés navarrois rencon- 
trèrent dans un défilé, près de Viana, im chevalier couvert d'une arnmre dorée. 
Environné, seul contre une foule d'ennemis, il se défendit jusqu'à la mort; après 
ravoir terrassé et percé de mille coups, on lui arracha sou heaume, et l'on reconnut 
César Borgia. 



[1503] GUERRE DE NAPLES. 345 

nombreuse que le roi ne l'avait pensé ' , était entrée dans le 
royaume de Naples, au commencement d'octobre : elle opéra sa 
jonction avec la garnison de Gaëte, jeta un pont de bateaux sur 
le Gariyliano, et força le passage de ce fleuve (5 novembre). Le 
marquis de Mantoue ne sut point profiter de cet avantage pour 
attaquer sur-le-cliamp Gonsalve et marcber sur Naples : il 
perdit plusieurs jours en hésitations, et bientôt la saison devint 
si mauvaise qu'il fut impossible à l'armée de traverser les fameux 
marais de Minturnes, en présence d'un ennemi qui avait eu le 
temps de se retrancher fortement. Le marquis de Mantoue, fatigué 
des reproches de ses lieutenants, se retira, sous prétexte de ma- 
ladie, et laissa l'arniée entre les mains du marquis de Saluées, 
vice -roi de Naples (l*"" décembre); mais le nouveau général, 
Italien comme son devancier, ne fut guère plus respecté des 
troupes françaises : les chefs étaient divisés ; les soldats, bivoua- 
ques dans la boue au bord du Garigliano, désertaient ou mou- 
raient par centaines; la température était d'une rigueur inouïe 
dans ce beau climat : la pluie, la neige et les vents d'hiver bat- 
taient sans cesse le camp français : les tempêtes avaient écarté la 
flotte; les vivres et l'argent manquèrent bientôt. Le roi n'avait 
rien épargné pour assurer la subsistance de l'armée ; mais les 
impudentes malversations des trésoriers et des commissaires des 
vivres rendirent les soins de Louis XII inutiles : on dut alors 
commencer à reconnaître les inconvénients de la vénalité des 
charges de finances, ressource plus onéreuse à l'État que l'aug- 
mentation des impôts ; les financiers se dédommageaient ample- 
ment de leurs débours aux dépens de Farmée. Les Espagnols, 
campés près de Sessa, ne souffraient pas moins que les Français ; 
mais Fordre et la discipline régnaient parmi eux, et Fexemple 
du grand capitaine, qui partageait toutes leurs misères, leur 
donnait l'énergie de tout endurer. « J'aime mieux perdre ici la 
vie », avait dit Gonsalve, « que de reculer de quelques pas pour 
la prolonger de cent ans » . 

La nature des deux armées justifiait la résolution de Gonsalve ; 
l'infanterie, qui faisait la principale force des Espagnols, résistait 

1. Elle ne comptait que douze cents lances, et dix mille hommes de pied. 



346 GUERRES D'ITALIE. [1503-1504] 

beaucoup mieux aux privations et aux rigueurs de l'atmosphère 
que la belle cavalerie des Français, qui se fondait de jour en 
jour : enfin l'arrivée d'un rentort italien , amené par les Orsini , 
fit passer la supériorité du côté des Espagnols. Après cinquante 
jours d'immobilité, Gonsalve saisit l'offensive, et jeta à son tour 
un pont sur le Garigiiano (27 décembre) : les capitaines français, 
qui avaient dispersé leurs quartiers sur un espace de huit à dix 
milles, ne s'étaient nullement attendus ni préparés à cette sou- 
daine attaque : ils tentèrent de se replier sur Gaëte ; mais leur 
retraite se changea promptcment en déroute : ils perdirent leur 
artillerie légère, leur bagage, beaucoup de soldats, et les exploits 
de Pierre du Terrail, si fameux sous le nom (Ju chevalier Bayart, 
et de quelques autres intrépides hommes d'armes, ne purent que 
sauver l'honneur français sans rendre le désastre moins irrémé- 
diable. Les éléments s'étaient conjurés avec l'ennemi contre les 
Français; la grosse artillerie, embarquée sur les chaloupes de 
l'escadre, fut submergée avec ces barques et tout ce qu'elles por- 
taient : Pierre de Médicis , l'ancien « gouverneur » de Florence, 
fut au nombre des victimes. Les restes de l'armée, entassés dans 
Gaete, eussent encore suffi à défendre cette place ; mais la ville 
n'était point approvisionnée, et les soldats étaient tellement 
épuisés et découragés, que les généraux crurent devoir accepter 
sur-le-champ une capitulation honorable : ils rendirent Gaëte le 
le' janvier, en stipulant, pour eux, leurs gens et tous les parti- 
sans de la France, la liberté et la conservation des biens; plus, 
la délivrance sans rançon de d'Aubigni, de La Palisse et de 
tous les Français faits prisonniers dans le cours de la guerre. 

Bien peu de ces malheureux soldats revirent la France : la 
plupart d'entre eux, parfis malades et affamés des bords du Gari- 
giiano, jonchèrent de leurs cadavres les chemins et les cités de 
l'Italie. Beaucoup de capitaines, et le marquis de Saluées lui- 
môme, moururent, au retour, de fatigue et de chagrin. Il ne 
resta rien à Louis XII de sa florissante armée, ni de son beau 
royaume de Naples ', et le châtiment de quelques financiers, en- 

1. Excepte quol(iuc.s forteresses de la Pouille, où Louis d'Ars, qui avait refusé d'ôtre 
compris daus le traité de Guctc, coutiuuu queU^ue temps encore de guerroyer avec uue 



[1504] DÉSASTRE DE GARIGLIANO. Ul 

graisses du sang des gens de guerre, fut la seule vengeance que 
le désolé monarque put tirer de tant de revers, plus imputables à 
ses fautes qu'à la fortune. Rien ne lui avait réussi durant cette 
fatale année 1503 : sa double attaque contre l'Espagne avait 
échoué; le petit corps d'armée confié au sire d'Albret et au maré- 
chal de Gié pour attaquer Fontarabie ne fit rien, faute d'argent, 
et surtout faute d'accord entre les deux chefs : le sire d'Albret se 
conduisit de manière à se faire soupçonner d'intelligence avec 
l'Espagne ; son fils et sa bru, le roi et la reine de Navarre, gar- 
daient une neutralité obséquieuse envers les Rois Catholiques : 
cette maison devait payer cher ses complaisances pour l'Espagne'. 
Du côté du Roussillon, les hostilités furent plus sérieuses : le ma- 
réchal de Rieux, à la tête de seize à dix -huit mille combattants, 
avait, le 10 septembre, mis le siège devant Salées , place récem- 
ment fortifiée par Pedro Navarro, à l'entrée du Roussillon ; mais 
Ferdinand rassembla toutes les forces de FEspagne pour secourir 
Salées, et s'avança contre les Français, à la tête de quarante mille 
hommes; les Français se retirèrent sur Narbonne, et Fcscadre 
qui les avait secondés fut presque abîmée par une tempête : une 
suspension d'armes particulière au Roussillon fut conclue pour 
cinq mois, le 15 novembre. Les pilleries des trésoriers n'avaient 
pas été moins effrontées dans cette armée que dans celle de 
Naples -. 

Une trêve générale de trois ans fut signée ensuite par le roi de 
France et les Rois Catholiques le 31 mars 1504 : Ferdinand ne 
demandait qu'à se consolider à loisir dans sa conquête, et le dé- 
couragement avait succédé à la colère dans Fâme de Louis, qui 
avait craint un moment que Gonsalve ne marchât contre le Mila- 
nais. Louis avait entraîné la France dans des guerres malheu- 
reuses pour soutenir ce qu'il nommait ses droits ; il sut du moins 



poignée d'aventuriers français et albanais. — J. d'Auton. — Guicciardiai. — Paul. 
Jov. Vita magni Consaîvi. — Machiavelli, Legazione da Roma, etc. 

1. La maison d'Albret penchait vers TEspagne, parce qu'elle craignait les vieilles 
prétentions de la branche de Foix-Xarboniie sur le royaume de Navarre. L'héritier 
de cette branche, le jeune Gaston de Foix, était le neveu de Louis XII. 

2. Les trésoriers et fournisseurs volèrent, dit-on, plus de 1,200,000 livres dans la 
campagne de 1503, qui coûta au roi plus de 3 millions (près de 14 millions, qui en 
vaudraient plus de 60) outre la solde ordinaire des troupes. Seissel. 



348 GUERRES D'ITALIE. [1504] 

s'arrêter sur cette pente, et comprit assez ses devoirs pour ne pas 
ruiner la France en poursuivant à tout prix ses prétentions 
dynastiques. 

Le cliagrin des revers qui avaient succédé à de rapides et faciles 
triomphes faillit être mortel à Louis XII, dont le tempérament, 
naturellement frôle, était fort altéré à cette époque par un flux de 
sang chronique. Son mal s'aggrava; il perdit l'appétit et le som- 
meil, maigrit jusqu'à l'étisie, et les médecins crurent reconnaître 
chez lui les symptômes d'une fin prochaine. Ces pronostics furent 
démentis par l'événement : une crise heureuse sauva Louis; 
il put se faire transporter de Lyon à Blois, et la douce atmosphère 
des rives de la Loire, tant aiménîs des rois aux xv"> et xvi* siècles, 
ranima le malade défaillant, qui revint à la vie, sinon à la 
santé. 

Le roi avait été si près du tombeau, qu'Anne de Bretagne, se 
croyant déjà veuve pour la seconde fois, avait tout disposé pour 
se retirer à Nantes avec sa fille Claude, « sitôt que Dieu auroit 
fait son plaisir du roi » : Anne craignait que les partisans du pre- 
mier prince du sang, François d'Orléans, comte d'Angoulôme et 
duc de Valois ', ne s'emparassent de madame Claude pour empê- 
cher son funeste mariage avec Charles d'Autriche et la marier au 
jeune François ^. Le parti de François d'Angoulôme avait pris 
aussi ses précautions, et les bagages que la reine expédiait à 
Nantes par la Loire furent arrêtés à Saumur, d'après l'ordre du 
maréchal de Gié, gouverneur du jeune prince, qui, tout Breton 
qu'il fût de naissance, s'était entièrement dévoué aux intérêts du 
royaume. Anne n'oublia pas cet outrage d'un de ses sujets, et, 
lorsque Louis XII fut convalescent, elle obséda tellement le 
pauvre prince, qu'elle l'obligea de disgracier le maréchal, puis 
de laisser mettre en jugement ce vieux serviteur de trois rois, 
pour avoir trop bien soutenu la cause de l'État. Anne influença 
les témoins et les magistrats de la manière la plus scandaleuse : 
tous les moyens de corruption furent employés afin de perdre le 

1. Le comte J'Angoulênie , novcu du roi " à la mode de Brutajine ", c'est-à-dire 
fils du cousin germai» du roi, était le seul représentant mâle de la branche cadette do 
la maison d'Orléans. Il avait alors neuf ans. 

2. On prétend qu'Anne avait projeté d'enlever elle-même le jeune François et rcvô 
de faire abolir la Loi Saliquc au proCt de sa fille. 



[5504] INTRIGUES D'ANNE DE BRETAGNE. 349 

maréchal, et Louise de Savoie, comtesse douairière d'Angoulème 
et mère de riièrilier présomptif du trône, voulant regagner la 
faveur de la reine Anne, son ennemie, n'eut pas honte de se 
joindre aux accusateurs du plus fidèle ami de son fils; néanmoins 
les chefs d'accusations étaient si vagues et si puérils, qu'il ne se 
trouva point de juges assez pervers pour condamner Pierre de 
Rohan, sire de Gié, à « perdre le corps et les biens » ; le sire de 
Gié fut seulement suspendu de son office de maréchal , et dé- 
pouillé de ses commandements et de la « garde et gouvernement » 
du comte d'Angoulème ' . 

La reine Aime n'était pas encore satisfaite d'avoir extorqué à 
Louis XII un pacte d'alliance qui menaçait d'enlever la Bretagne 
à la France; elle continua d'intriguer dans l'intérêt de la maison 
d'Autriche, qu'elle semblait avoir adoptée pour sa famille (elle 
regretta, dit- on, toute sa vie, de n'avoir pas épousé Maximilien), 
et ne cessa d'assiéger son mari, toujours faible et languissant, 
afin de lui arracher de nouvelles concessions : non-seulement 
indifférente, mais foncièrement hostile à la France, qui l'avait 
deux fois couronnée, elle ne songeait qu'à faire de sa fille une 
grande souveraine en démembrant le royaume de son mari. Les 
menées de la reine et de Farchiduc Philippe, secondées par le 
pape et par l'empereur, aboutirent à la conclusion d'un triple 
traité secret, signé le 22 septembre 1504 à Blois. Le premier de 
ces traités était une confédération entre Jules II, Louis XII el 
Maximilien contre la république de Venise : le domaine de la 
république en terre ferme avait été formé aux dépens de tous ses 
voisins; le royaume de Hongrie, la maison d'Autriche, l'Empire, 
le duché de Milan, le saint-siége et le royaume de Naples avaient 
tous à revendiquer quelque lambeau de la seigneurie de Venise ; 
maîtresse depuis longtemps en Romagne de Ravenne et de Cervia, 
la république venait encore d'usurper Faënza et Rimini , au mo- 
ment de la chute de César Borgia , et seule elle s'accroissait tou- 
jours parmi la décadence du reste de l'Italie; elle était l'obstacle 
le plus immédiat aux projets d'agrandissement territorial que 
méditait le pape, et Jules II fut la cheville ouvrière de la coalition 

1. V. le récit du procès dans l'Hist. du xvi* siècle, etc., par le bibliophile Jacob, 
t. Il, p. 32 et suivantes, d'après le manuscrit unique du procès. 



350 GUERRES D'ITALIE. [1504] 

contre elle : le pape devait recouvrer les places de la Romagne ; 
l'empereur, les domaines autrichiens et les villes libres et impé- 
riales assujetties par Venise (Vérone, Padoue, Vicence, Trévise), 
et Louis XII, le Bressan, le Bergamasque et le Crémonais, an- 
ciennes dépendances de Milan. Louis XII sacrifiait les intérêts les 
plus évidents de la France au désir aveugle de recomjiléter « sa 
duché » de Milan et à son ressentiment contre les Vénitiens, qui 
avaient eu le tort et la maladresse de favoriser les Espagnols dans 
la guerre de Naples. Quant à Jules II, il immolait l'Italie à 
son rêve de papauté conquérante. Maximilien seul était dans le 
vrai rôle de l'Autriche. Le second traité était une alliance perpé- 
tuelle entre Louis XII, Maximilien et l'archiduc Philippe : le roi 
des Romains assurait l'investiture du Milanais au roi de France, 
à ses hoirs mâles , et, s'il n'en avait pas, à celle de ses filles qui 
épouserait un des fils de Farchiduc. Louis XÏI payait Finvestiture 
200,000 francs. On s'engageait à n'admettre les Rois Catholiques 
dans Falliance que s'ils délivraient, sous quatre mois, le royaume 
de Naples à l'archiduc, pour le garder aux jeunes fiancés, Charles 
d'Autriche et Claude de France. Par le troisième traité, le roi assu- 
rait à sa fille Claude et à son futur gendre le duché de Bourgogne, 
dans le cas où il mourrait sans hoir mâle, et, dans tous les cas, 
le Milanais, la Bretagne, Gènes, "Asti et le comté de Blois. 

Malgré le secret dont on les enveloppait, ces traités transpirè- 
rent dans le public : les pernicieux desseins de la reine n'étaient 
plus un mystère, et le mécontentement qu'ils inspiraient aux 
gens haut placés dans l'État descendait dans toutes les classes de 
la société : la reine fut fort mal accueillie à Paris, lors d'une 
entrée solennelle qu'elle y fit au mois de novembre, et les clercs 
de la basoche, dans les moralités et comédies satyriqucs qu'ils 
jouèrent devant elle sur la table de marbre, dans la Grande-Salle 
du Palais, ne craignirent pas de Fattaquer en face par des allu- 
sions hardies au procès du maréchal de Gié : le maréchal fut mis 
en scène sans déguisement, avec beaucoup d'autres personnages. 
C'était quelque chose de surprenant que de voir la comédie poli- 
tique d'Aristophane renaître en pleine monarchie, non pas certes 
avec le génie du poète athénien, mais avec toute son audace et sa 
licence. Le roi, qui avait souffert des attaques imméritées contre 



[1504] ANNE ET LES ENFANTS SANS SOUCI. 351 

sa personne, punit les amères, mais trop justes railleries adres- 
sées à sa femme; plusieurs de ces languards (médisants) furent 
châtiés, et leurs jeux furent quelque temps interdits. Plus tard, 
Louis sut tourner contre ses ennemis cette arme populaire qui 
l'avait d'abord blessé lui-même; mais la comédie politique ne 
put soutenir longtemps son essor en France : cette plante vigou- 
reuse demandait un air trop vif et trop libre; l'air de la monar- 
chie devait l'étouffer. 

La cour passa un sombre hiver à Paris cette année -là : l'épi- 
démie et la disette, suites d'une extrême sécheresse, sévissaient 
par toute la France; la santé de Louis XII ne se rétablissait pas ; 
la reine était irritée et inquiète de la malveillance qu'elle inspi- 
rait au peuple, et le concert de fades louanges, que faisaient 
incessamment retentir autour d'elle ses poètes à gages, avait 
peine à effacer de sa mémoire les voix railleuses des Enfants sans 
souci *. Louis XII reçut, sur ces entrefaites , une nouvelle de 
haute importance : la reine de Castille, la grande Isabelle, était 

1. Anne entretenait toute une pléiade d'écrivains, qui, pour la plupart, faisaient 
assez peu d'honneur à leur protectrice : l'école de l'équivoque, fondée par le clironi- 
queur-poëte Molinet, était passée de la cour de Bruxelles à la cour de France, et les 
franches et naïves traditions de Froissart, de Charles d'Orléans, de Villon, le génie 
de la langue et le sens commun étaient étouffés sous l'invasion du néologisme grec et 
latin , de l'amphigouri et des tours de force poétiques les plus extravagants : Jean 
d'Auton et ses complices, les versificateurs de la reine, prosateurs quelquefois pas- 
sables, mais détestables poètes, arrivaient au dernier terme du mauvais goût gonflé 
d'une éradition indigeste. Octavien de Saint Gelais, mort en 1502, avait lutté cou- 
rageusement pour la défense de la tradition nationale. Deux ou trois autres noms 
méritent qu'on fasse quelque réserve à leur égard : Jean Marot est parvenu à la pos- 
térité, à la faveur de la renommée de son fils Clément ]\Iarot ; le Poitevin Jean Bou- 
chet a laissé, comme Jean Marot, des poésies d'un tour quelquefois facile et agréable; 
le Hennuyer Jean Lemaire est digne de mention pour avoir, avec Octavien de Saint- 
Gelais, reconnu le vrai génie de la prosodie française, en proposant d'adopter, comme 
règles fixes, l'entrelacement des rimes masculines et féminines, déjà quelquefois em- 
ployé par les trouvères, et la proscription des e muets à la césure de l'hémistiche. Ces 
règles essentielles ne furent généralement adoptées que plus d'un demi-siècle r.près. 
Il y avait, dans le mauvais goût des écrivains de ce temps, une certaine force vive, et 
leurs fantasques exercices sur la langue et le rhythme ont contribué à tremper et à 
assouplir ces instruments de la poésie : le fumier littéraire de la cour d'Anne de Bre- 
tagne a engraissé le sol pour engendrer Marot, Rabelais et la pléiade de Ronsard. — 
Biblioth. française de Lacroix du Maine. — Id. de Goujet. — Poésies de J. Lemaire, 
J. Bonchet, etc. Le meilleur prosateur de ce temps est incontestablement Claude de 
Seissel, écrivain clair, ferme et précis, digne d'être placé tout à fait hors ligne. — Ni- 
cole Gilles, auteur des Annales et Chroinques de France, et rival de Robert Gaguin, était 
mort en 1503. 



352 GUERRES D'ITALIE. [1504-1505] 

morte le 26 novembre 1504, et le faisceau de la monarchie espa- 
gnole se trouvait dissous, au moins momentanément, l'Aragon 
restant à Ferdinand, la Castille passant à la fille de Ferdinand et 
d'Isabelle, à Jeanne la Folle, dont le triste surnom indique assez 
l'incapacité absolue : le cerveau faible et ardent de cette prin- 
cesse n'avait pu résister aux transports d'une jalousie excitée par 
l'indifférence et le dédain de son mari, Phili])pe le Beau. Isabelle 
avait bien légué à Ferdinand, à condition qu'il ne se remarierait 
pas, la régence de Castille jusqu'à la majorité de son petit- fils 
Charles d'Autriche; mais l'archiduc Philippe contestait cette dis- 
position, et la plupart des seigneurs castillans appuyaient ouver- 
tement Philippe, quoique les cortès de Castille eussent rccomiu 
la régence de Ferdinand. La querelle de Philippe avec son beau- 
père amena des complications favorables à la France ; mais 
Louis XII était peu en état d'en profiter, et tout semblait présa- 
ger qu'il ne survivrait guère à Isabelle : pour la troisième fois 
depuis peu de temps, sa vie était sérieusement en danger; son 
goût pour la table et la chasse aggravait une situation qui eût 
exigé une abstinence rigoureuse et un repos complet : l'air de 
son pays natal n'eut pas la même influence que l'année précé- 
dente, et son mal empira à Blois, où il était revenu avant le piin- 
temps : le cardinal d'Âmboise, qui était allé à Hagucnau, en 
Alsace, recevoir des mains de Maximilien l'investiture du Mila- 
nais pour le roi, retrouva Louis mourant à son retour (fin 
avril 1505). 

Le deuil fut général dans le royaume quand on sut que le roi 
avait reçu l'extrème-onction ' : ce n'étaient que processions, 
neuvaines et pèlerinages pour le rétablissement de Louis XII; 
une véritable désolation régnait surtout dans les villes de la 
Loire, à Clois, le séjour favori de Louis XII, à Amljoise, à Tours, 
où le peuple voyait de plus près le roi et l'aimait « chèrement » : 
on regrettait le passé, on s'effrayait de l'avenir. Le ministre et 

1. Le bruit de sa mort se réiiamlit en Italie, et une belle dame de la f;uuillc génoise 
desSpinola, qui s'était éprise du roi à sou dernier voyage en Italie, et qui l'avait 
choisi pour son inlendio (sigisbé), fut si frappée de cette nouvelle, qu'elle en mourut 
de chagrin. Louis XII porta le deuil de Tomasina Spinola. On prétend que leurs 
amours n'avaient pas dépassé les bornes de la galanterie chevaleresque, l'. les poé- 
sies de J. d'Auton. 



[1505] MALADIE DE LOUIS XIL 353 

l'ami du roi mourant, Georges d'Amboise, répara des erreurs bien 
graves en se faisant l'interprète des sentiments publics et des 
intérêts de l'État : Louis, au moment de paraître devant Dieu, 
se repentit de s^s complaisances coupables pour sa femme, et, 
par un testament secret, il révoqua les engagements pris avec 
la maison d'Autriche « contre l'utilité du royaume et les pro- 
messes du sacre », et ordonna que sa fille Claude fût mariée au 
comte François d'Angoulême, héritier du trône, aussitôt qu'elle 
serait en âge ( 10 mai). Cette résolution, qui tranquillisa sa con- 
science, sembla lui porter bonheur : au moment où l'on n'at- 
tendait plus que son dernier soupir, « il revint en amendement 
et alla toujours depuis en amendant » ; il maintint dans sa conva- 
lescence ce qu'il avait fait au lit de la mort, et la reine à son tour 
fut contrainte de céder : le testament du 10 mai fut renouvelé le 
31, et confirmé par le serment d'Anne de Bretagne : un conseil 
de régence fut institué pour le cas de mort du roi, et l'on prit les 
mesures nécessaires pour assurer l'accomplissement du mariage 
de François et de Claude, déclarée héritière du Milanais et de 
toutes les possessions et prétentions d'Italie '. 

Cet heureux revirement changeait nécessairement toute la poli- 
tique do Louis XII : quelques semaines après la signature de 
l'acte secret du 31 mai, arriva un ambassadeur de Ferdinand, 
chargé d'une importante mission ; le roi d'Aragon, brouillé avec 
la maison d'Autriche, avouait ses torts envers le roi de France, en 
sollicitait l'oubh, demandait à Louis la main de sa nièce Germaine 
de Foix, tille de sa sœur et du vicomte de Narbonne, et proposait 
une transaction sur le royaume de Naples, en faveur de ce mariage. 
Les avances de Ferdinand furent accueillies, en vue de la rup- 
ture qu'on méditait avec le gendre et le rival du roi d'Aragon : 
le pacte de mariage fut conclu le 12 octobre; les deux rois s'y 
promettaient aide et secours pour la défense « de leurs états et de 
leurs droits » ; Ferdinand accordait amnistie entière et restitution 
de biens à tous les partisans de la France dans le royaume de 
Naples, et s'engageait à payer un million de ducats d'or en de- 
dans dix ans à Louis XII, comme dédommagement des pertes et 

1. P.-L. Jacob, d'après les manuscrits de Colbert, iu-f", 1. 1, et de Dupui, ii» lxxxi. 
— Recueil d'Isambert, XI, 443. 

VII. 23 



3o4 GUERRES D'ITALIE. [1505-1506] 

dépenses de la guerre de Naples : le royaume de Naples était con- 
stitué en dot à « madame Germaine », devait passer aux enfants 
qu'elle aurait de Ferdinand, ou, si elle mourait sans enfants, 
retourner à Louis XII ou à ses successeurs : le roi d'Angleterre 
était nommé garant et conservateur du traité *. C'était la première 
fois que Louis XII faisait un pacte avantageux. 

Ce second mariage ôtait à Ferdinand ses droits à la régence de 
Castille, d'après le testament d'Isabelle , et Philippe d'Autriche se 
disposait à passer en Espagne pour arracher le pouvoir à son 
beau-père; mais Louis XII intervint au profit de Ferdinand, en 
même temps qu'il pressa vivement la solution de contestations 
élevées entre lui et Philippe , touchant la suzeraineté royale sur 
la Flandre. Philippe, qui espérait encore l'union de son fils et de 
la princesse Claude, céda sur tous les points à Louis XII, reconnut 
la juridiction du parlement de Paris sur la Flandre et le droit de 
régale réclamé par Louis, sur Févèché de Tournai, et accepta des 
conventions qui partageaient les droits et les honneurs de la 
régence de Castille entre lui et Ferdinand; puis il s'embarqua 
pour FEspagne avec sa femme, Jeanne la Folle, sur ime flotte 
flamande et hollandaise (10 janvier 1506). Une violente tempête 
abîma plusieurs de ses navires et jeta les autres sur la côte d'An- 
gleterre. Henri VII usa, comme aux temps barbares, du droit de 
bris et naufrage envers le souverain d'un pays ami : tout en pro- 
diguant les honneurs à Philippe , il le retint dans une captivité 
déguisée jusqu'à ce que ce prince eût signé un traité de commerce 
qui sacrifiait les intérêts des Pays-Bas à ceux de FAngleterre, et 
souscrit à d'autres concessions encore : Ferdinand avait secrète- 
ment excité Henri à garder Philippe en Angleterre le plus long- 
temps possiljlc. 

Tandis que Philippe, à grand'peine échappé à la déloyale 
hospitalité du roi anglais, allait enfin descendre en Castille (fin 
avril 1506), les liens dans lesquels la maison d'Autriche avait 
tenté d'enlacer la France étaient rompus avec éclat : le cardinal 
d'Amboise, le chancelier de Rochefort, le sire de La Trémoille, 
tous les conseillers de Louis XII, le i)rcssai('iit de couper court 
aux ol)sessions de la reine, en s'ùtant la possibilité de revenir sur 

1. Léonard , Uecucil de Traités , t. II , p. 35. 



[1506] LE PÈRE DU PEUPLE. 355 

ses pas ; le roi éprouvait quelque embarras à déchirer ses traités 
avec Maximilien et Philippe; il s'y prit avec adresse pour se 
faire imposer ses propres résolutions par la nation , qui depuis 
bien longtemps n'avait point eu de part directe aux affaires 
publiques, et qu'on ne pouvait appeler à y intervenir dans une 
meilleure occasion. Ce fut chose facile : l'opinion était en mouve- 
ment : partout on souhaitait l'union de la fille du roi avec le 
jeune prince François; partout on repoussait l'alliance autri- 
chienne. Il suffit de lancer dans les provinces le mot magique 
d'États Généraux pour que tout s'ébranlât. Le roi ne se fit pas 
prier longtemps ; il se hâta d'inviter ses parlements et ses bonnes 
villes à lui expédier des députés , afin d'exposer leurs vœux ' . La 
haute noblesse et le haut clergé affluèrent aussi à Tours , où l'as- 
semblée avait été convoquée , et les Trois États demandèrent au 
roi une audience solennelle le 14 mai 1506, dans la grand' salle du 
château de Plessis-lez-Tours. Thomas Bricot, chanoine de Notre- 
Dame et député de Paris , porta la parole au nom des États : il 
énuméra les bienfaits et les louables actions du roi , la réduction 
des tailles aux trois quarts-, la répression des désordres des gens 
de guerre, la réforme de la justice, et décerna à Louis XII le titre 
glorieux de Père du peuple, que l'histoire lui a conservé; puis il 
mit le genou en terre, ainsi que tous les autres membres des 
États. « Sire » , ajouta-t-il, « nous sommes venus ici, sous votre 
bon plaisir, pour vous faire une requête tendant au bien général 
de votre royaume, à savoir qu'il vous plaise donner madame 
votre fille unique à monsieur François, ci présent, qui est tout 
François (Français). » 

Le roi s'était pris à pleurer , en s'entendant nommer de « ce 
doux et saint nom de père du peuple » , et toute l'assistance par- 
tageait son attendrissement; Louis chargea son chancelier de 
répliquer que, « s'il avoit bien fait, il espéroit encore mieux faire », 
et qu'il conférerait avec les sires de son sang et les gens de son 



1. Il n'y eut pas d'élections véritables comme en 1484, mais des députations des 
cours de justice, des corps de ville et autres corporations. Ce ne furent pas des ÉLits 
Généraux dans le vrai sens du mot. 

2. Charles VIII avait laissé les tailles à 2,200,000 livres ; elles étaient donc réduite? 
à environ 1,650,000 livres, en 1506 



356 GUERRES D'ITALIE. [1506] 

conseil, sur la requête qui lui était adressée et dont « il n'avoit 
jamais ouï parler ». On eût pu se dispenser de cette feinte gros- 
sière, qui termina peu dignement une scène noble et touchante; 
mais il semblait que le mensonge dût marquer invariablement de 
son cachet tous les actes de la politique de ce temps, même ceux 
qui, par exception, étaient louables. 

Le lendemain , les députés de la Bretagne se présentèrent au 
roi , et appuyèrent la demande des députés de la France. La Bre- 
tagne ne voulait point être absorbée dans le royaume de France, 
mais désirait sincèrement lui rester unie : les Bretons étaient 
meilleurs Français que la reine de France. 

La réponse du roi n'avait été différée que pour la forme ; tout le 
grand conseil, renforcé par les membres des parlements , se pro- 
nonça pour l'affirmative : les États furent rappelés le 19 mai; le 
chancelier déclara aux États que les fiançailles allaient être célé- 
brées dès le prochain jeudi, 21 courant, et les invita d'assister en 
corps à la cérémonie. Les États répondirent par de bruyantes 
acclamations, et jurèrent de faire « accomplir et consommer ledit 
mariage », si le roi venait à mourir. Les fiançailles eurent lieu le 
surlendemain au château du Plessis, devenu aussi joyeux et aussi 
bruyant qu'il avait été triste et morne du temps de « Loys le 
onzième ». François d'Angoulême (depuis François I") avait alors 
près de douze ans : Claude de France n'en avait pas encore sept '. 

L'assemblée se sépara aussitôt après les fiançailles , sans adres- 
ser au roi aucune observation sur l'administration du royaume 
ni sur l'assiette de l'impôt, acceptant implicitement la perma- 
nence des tailles au taux où Louis XII les avait réduites : les 
députés se contentèrent de demander quelques grâces, chacun 
pour sa localité. 

Cette assemblée ne compte pas dans l'histoire des libertés 
publiques, mais elle doit compter dans les fastes de la nationalité. 
L'œuvre d'Anne de France , complément de l'œuvre de Louis XI, 

1. V. la relation des États dans le recueil des Lettres de Louis XII, t. I, p. 43. — 
Saint-Gclais, 181. — Jean d'Auton, 1. 111, p. 152. — Le recueil des Lettres de Louis XII, 
qui contient une foule de pièces, de mtmoires et de lettres du cardinal d'Aniboise et 
de beaucoup d'autres personnages françiiis et étrangers, est une source très-précieuse 
de documents; il 3 été publié à Bruxelles, en 1712, par Jeau Godefroi. 



[1506] ÉTATS GÉNÉRAUX DE TOLKS. 357 

était sauvée. Que fût devenue la France, dans la lutte immense à 
laquelle elle était destinée contre la maison d'Autriche, si elle 
avait eu son ennemi cantonné sur le sol gaulois, non- seulement 
à Bruxelles, à Dôle, à Perpignan, mais à Rennes et à Nantes! Il 
restait encore bien assez de pièges et de périls dans le berceau de 
l'enfant d'Autriche qui devait être CHARLES- QUINT, ce berceau 
funeste où était « déjà centralisée la moitié de l'Europe ' ». 

1. Michelet, lieuaissance, p. 134. 



LIVRE XLV 

GUERRES D'ITALIE [suite\ 



Louis XII, suite. — Révolte de Gênes. Gênes reconquise. — Marguerite d'Autriclie. 

— JcLES II. Ligue entre le pape , l'empereur, Louis XII et Ferdinand le Catho- 
lique contre Venise. Bataille d'Agnadel. Invasion des états vénitiens. Violences de 
Louis XII. Les deux politiques. Louis XII au dedans et au dehors. Belle défense 
des Vénitiens. — Prospérité de la France. Progrès de la population et de la richesse. 
Éclat des arts. Première période de la Renaissance en France. Brou et Gaillon. — 
JMort de Geoi'ges d'Amboise. — Guerre avec le pape. Menaces de schisme. Louis XII 
oppose concile à concile. Coalition contre la France. Gaston de Foix. Le cheva- 
lier Bataut. — Bologne secourue. Prise de Brescia. L'infanterie française. 
Bataille de Ravenne. — Pei-te du Milanais et de Gènes. Les ]\Icdicis rétablis à Flo- 
rence. — Ferdinand se saisit de la Navarre. — Léon X. — Le Milanais et Gênes 
recouvrés et reperdus. Déroute de Novarre. — Prejean de Bidoul.x. et la Cordelière. 

— La France attaquée par la coalition. Journée des Eperons. Henri VIII et Maximi- 
lien prennent Térouenne et Tournai. Les Suisses assiègent Dijon. Traité de Dijon 
avec les Suisses. — Mort d'Anne de Bretagne. Paix avec l'Angleterre. Louis XII 
épouse Marie d'Angleteri'e. Mort de Louis XII. — Progrès de la législation sous to 
règne. Publication des coutumes. 



150G — 1515. 

La rupture des conventions de mariage entre l'héritier d'Autriche 
et la fille de Louis XII semblait annoncer une grande guerre 
entre la France et l'Aragon, d'une part, l'Autriche et la Castille 
de l'autre, guerre que la France n'eût certes pas redoutée. Maxi- 
milien et son fils Philippe avaient accueilli d'abord assez cour- 
toisement les excuses de Louis XII , parce qu'ils n'étaient pas en 
mesure d'éclater sur-le-champ : Phili[)pe, arrivé en Castille, avait 
rompu, à son tour, la transaction conclue avec son beau- père 
par l'intermédiaire de Louis XII : il avait rallié presque toute la 
grandesse castillane à sa cause, et forcé Ferdinand d'abdiquer 
toute participation à la régence et de se retirer en Aragon ; il visait 



(IS'iuj PHILIPPE LE BEAU. 359 

même à se faire livrer le royaume de Naples par le vice-roi Gon- 
salve , Castillan de naissance , et Ferdinand passa en Italie pour 
prévenir l'effet de ces menées. Philippe , demem'é maître du ter- 
rain en Espagne et assuré de l'alliance de la Navarre contre la 
France, s'apprêta à repartir pour ses états du nord, oîi le duc de 
Gueldre , prince belliqueux qui servait de sentinelle avancée à la 
France entre les Pays-Bas et l'Allemagne, avait commencé les 
hostilités , avec l'appui du roi Louis et de l'évoque de Liège. Phi- 
lippe était avide de vengeance , et son père Maxim ilien intriguait 
en Angleterre, en Suisse, en Italie, partout, contre Louis XII. 

Philippe d'Autriche ne revit pas la Flandre : au moment de se 
rembarquer, il fut pris à Burgos d'une pleurésie qui l'enleva en 
quelques jours (25 septembre 1506); on dit qu'en mourant il fit 
appel à la générosité de Louis XII en faveur de ses enfants ; un 
historien contemporain, Martin DuBellai, va jusqu'à prétendre 
que Philippe confia par testament à Louis la tutelle de ses deux 
fils Charles et Ferdinand, afin de le détourner d'envahir leur 
héritage : le silence des historiographes et panégyristes officiels 
du roi , Jean d'Auton et Claude de Seissel , sur une circonstance 
aussi honorable pour leur maître, prouve, d'accord avec d'autres 
indices, due cette assertion est erronée; mais Louis XII se con- 
duisit comme si elle eût été vraie. Il fit cesser la guerre de Guel- 
dre, promit de traiter les orphelins « comme ses propres enfants », 
et tint parole : il remplit, et au delà, les devoirs de la suzeraineté 
envers son jeune .assal, l'héritier de Flandre. Vis-à-vis des mai- 
sons souveraines par droit héréditaire, de la famille des rois^ 
comme on l'a dit , Louis XII retrouvait cette équité , cette bien- 
veillance , cette facilité , qui disparaissaient absolument chez lui 
s'il s'agissait ^'usurpateurs ou de républiques. 

La mort de Philippe avait délivré Louis XII de grands embar- 
ras; cependant il restait encore au roi maint sujet d'inquiétude : 
Maximilien briguait la mainbournie des Pays-Bas, comme aïeul 
du petit Charles, et parlait toujours d'aller en Italie a prendra sa 
couronne » et rétablir son autorité impériale; le pape commençait 
à déployer sa politique conquérante , et , obligé par la mésintelli- 
gence survenue entre le roi Louis et l'empereur de suspendre ses 
projets contre les Vénitiens , il se dédommageait aux dépens des 



360 GUERRES D'ITALIE. [150G| 

usurpateurs des états romains, montait à cheval en personne à la 
tète de ses troupes, et faisait rentrer Pérouse, puis Bologne, sous 
l'autorilé du saint -siège. Le roi, bien éloigné de s'attendre à ce 
coup d'éclat, avait pris des engagements à la fois avec le pape et 
avec le seigneur de Bologne , Bentivoglio : Jules II somma tout à 
coup le roi de remplir les conditions de l'alliance qui les unissait, 
et Louis, après quelque hésitation, ordonna au gouverneur du 
Milanais de seconder le pape. Jules s'en montra peu reconnais- 
sant; certaines brigues du cardinal d'Amboise avec le roi Ferdi- 
nand étaient probablement arrivées jusqu'à ses oreilles , et il 
savait que Georges avait tâché de s'assurer de sa survivance et 
pensait peut-être même à le faire déposer par un concile : Jules 
était peu disposé a quitter de longtemps la place. 

La situation de Gènes donnait encore plus de souci au roi que les 
entreprises du pape : celte grande ville et son territoire étaient le 
théâtre d'une guerre civile qui compromettait gravement, quoique 
indirectement, la domination française : les vieilles querelles des 
nobles et des plébéiens s'étaient renouvelées avec une violence 
extrême, au commencement de l'année 1506. Le peuple avait eu 
l'avantage dans les anciennes luttes politiques; la moitié de tous les 
emplois publics, avec l'aptitude exclusive à la dignité de doge, 
avait été attribuée aux familles bourgeoises : aucun membre des 
familles féodales ne pouvait aspirer au dogat; mais, lorsque les 
fonctions de doge eurent été transférées à un lieutenant du roi de 
France, au sire de Ravenstein, petit prince allemand imbu des pré- 
jugés nobiliaires de son pays, les nobles génois relevèrent la tète, 
circonvinrent le roi et le gouverneur étranger parleurs flatteries, et 
s'efforcèrent de « seigneurier et prendre autorité sur les vilains ». 
Ravenstein tâcha d'abord de se montrer impartial et de contenir 
les deux factions; mais l'insolence des nobles, les excès qu'ils 
commirent, et l'abus qu'ils liront du droit exclusif de porter l'é- 
pée, lassèrent la patience du peuple : le 15 juin, à la suite d'une 
rixe élevée dans le marché, le peuple courut sus aux nobles et en 
massacra plusieurs. Ravenstein était absent; son lieutenant apaisa 
les principales familles qui dirigeaient le mouvement, en leur 
promettant désormais les deux tiers des emplois; mais le menu 
peuple ne se calma point, et saccagea les i)alais des nobles : toute 



[150C] TROUBLES DE GÊNES. 364 

la noblesse s'enfuit de Gênes , se réfugia , soit dans ses fiefs des 
montagnes , soit à Asti , et députa vers le roi pour réclamer sa 
protection. Le peuple, de son côté, essaya de se justifier auprès 
de Louis XII, qui renvoya le gouverneur Ravenstein à Gênes avec 
deux commissaires chargés de ménager une transaction (15 août). 
Ravenstein trouva la ville dans une fermentation croissante, et 
crut devoir ratifier l'attribution des deux tiers des emplois aux 
plébéiens et l'élection de huit tribuns du peuple. La multitude ne 
s'en contenta pas : sans écouter le gouverneur, elle sortit de 
Gênes en armes, attaqua et prit les forteresses que le principal 
chef du parti nobiliaire, Jean-Louis de Fiesque (Fieschi), tenait 
dans la rivière du Levant, soit en son propre nom, soit au nom 
du roi. Fiesque et la plupart des nobles passèrent en France, et 
n'épargnèrent rien pour exciter la colère de Louis XII contre les 
« orgueilleux vilains » de Gênes ; la noblesse française , fidèle à 
l'esprit de caste , fit cause commune avec les émigrés : le roi ne 
céda point tout d'abord à leurs clameurs, et dépêcha aux Génois 
le premier président du parlement de Provence, porteur d'un 
ultimatum qui confirmait les lois nouvelles établies par le parti 
populaire, moyennant que le peuple restituât aux nobles leurs 
biens et leurs châteaux. L'aristocratie bourgeoise voulait accepter, 
mais le peuple refusa de rendre aux nobles les forteresses féodales 
qui leur donnaient ime existence princière incompatible avec la 
condition de citoyens d'une république, et qui leur permettaient 
de couper les communications de la ville par terre. Le peuple 
entendait que toute la côte ligurienne fût soumise aux lois et aux 
magistrats. Gênes consulta ses sentiments et ses souvenirs plus 
que ses forces : ce peuple, autrefois le plus belliqueux de l'Ilalie, 
était bien déchu, et l'industrie manufacturière ', qui se substituait 
peu à peu chez les Génois au commerce maritime, précipitait 
plutôt qu'elle n'arrêtait la décadence militaire du pays. La « sen- 
tence » du roi fut repoussée, et le gouverneur français quitta 
Gênes, laissant garnison dans les forteresses de cette ville (25 oc- 
tobre). Les Génois commencèrent à négocier secrètement avec le 
pape, leur compatriote, et avec l'empereur, mais sans abattre les 

1. Les soieries en étaient la principale branche. 



362 GUERRES D'ITALIE. [1506-1507] 

insignes de l'autorité royale et sans commettre d'hostilités contre 
les Français. Ils détachèrent une petite armée contre Monaco, fief 
de Lucien Grimaldi, un des nobles exilés; mais leur cri de guerre 
était encore Francia e pnpolo! 

Ces ménagements ne détournèrent pas l'orage : Louis XII voyait 
le Milanais ébranlé par l'exemple de Gènes, et tous les ennemis 
de la France prêts à se déclarer au premier échec , au premier 
signe de faiblesse; il voulut effacer par un coup de vigueur la 
mémoire des désastres de Naples , et accepta enfin les propositions 
de la noblesse génoise, qui offrait cent mille ducats d'or pour les 
frais de la guerre : l'intervention de Maximilien en faveur des 
Génois , ses réclamations menaçantes des droits de l'Empire sur 
Gênes, ne servirent qu'à affermir Louis dans la résolution de 
dompter les rebelles; le roi ne reçut pas mieux les représentations 
du pape, qui, né à Savone, d'une famille pauvre et obscure, « pen- 
choit pour le peuple au préjudice de la noblesse », et remontrait 
au roi que « la dernière révolution ne lui donnoit point juste cause 
de porter ses armes contre Gènes » (Guicciardini). Jules, irrité du 
peu de succès de ses remontrances, n'osa toutefois pousser plus 
loin les marques de l'intérêt qu'il portait à Gênes : il attendit les 
événements; ainsi fit Venise. Ferdinand exécuta, bien qu'à regret, 
les engagements de son pacte avec Louis XII, et envoya six navires 
joindre devant Gênes l'escadre du brave « capitaine de mer » Pre- 
jean de Bidoulx. Maximilien convoqua la diète germanique pour 
tâcher de la remuer contre la France. Les événements se précipi- 
taient, pendant ce temps. Les hostilités s'étaient engagées au mois 
de février 1507; tandis qu'Ives d'Allègre^ commandant de Savone, 
renforcé par le gouvci'neur du Milanais et par le duc de Savoie, 
obligeait les Génois à lever le siège de Monaco, le capitaine du 
Castelletto (cbàtelet) de Gènes enlevait brusquement comme otages 
un grand nombre de citoyens réunis dans une église voisine de 
cette forteresse, et commençait à tirer sur la ville. La multitude 
alors cessa de se contenir, brisa partout les nciirs de lis, proclama 
que Gênes ne serait plus jamais sujette à aucun prince, et choisit 
pour doge un pauvre teinturier en soie appelé Paolo de Novi, 
a vieil homme et de très- petit élat », mais de grand courage 
(15 mars). Le Caslclluccio (petit château), le plus faible des postes 



[1507] GUERRE DE GÊNES. 363 

occupés par les Français à Gênes, fut assailli et contraint de se 
rendre : la capitulation fut violée, et la petite garnison du Castel- 
laccio fut égorgée par une populace forcenée , malgré les efforts 
des chefs génois. C'était entamer sous de tristes auspices une 
(iMivre de régénération nationale! 

Les Génois mirent ensuite le siège devant les autres forteresses, 
à savoir : le Casteltetto, la citadelle et le couvent fortifié de Saint- 
François; mais les garnisons françaises se défendirent vaillam- 
ment, et, avant que les Génois eussent pu s'en rendre maîtres, 
Louis XII arriva devant les "murs de Gènes. Ce monarque, dont 
la santé s'était beaucoup améliorée depuis un an, s'était décidé à 
conduire son armée en personne et à déployer de telles forces 
que la lutte ne put se prolonger. Quarante à cinquante mille 
combattants vinrent de France, de Suisse et de Lombardie se 
réunir autour d'Asti et d'Alexandrie; le roi passa les Alpes au 
commencement d'avril, et prit le commandement des troupes, 
que conduisaient sous lui tous les plus vaillants capitaines de 
France, excepté La Trémoille et Trivulce, demeurés en Bourgogne 
et en Milanais pour surveiller les mouvements de Fempereur. Le 
duc de Ferrare, les marquis de Mantoue et de Montferrat, et plu- 
sieurs autres princes italiens, s'étaient rangés sous les étendards 
du roi. 

Le doge et les tribuns avaient fortifié le môle du port et le 
Castellaccio , construit un gros bastion et beaucoup d'autres 
retranchements sur la montagne du Promontoire, qui domine 
la ville et le port , et fait occuper par leurs gens les défilés qui 
défendent la vallée de la Polsevera; mais le premier aspect de 
Favant- garde française suffit pour mettre en fuite ces bandes 
inaguerries : les défilés presque inaccessibles des Alpes ligu- 
riennes furent abandonnés à peu près sans combat, et Farmée 
royale, maîtresse de la vallée de Gênes, vint se loger à Ponte- 
Decimo (23 avril). Un désordre extrême régnait dans la ville : les 
riches, le « peuple gras », comme les appelaient les Français, 
voulaient se rendre ; le menu peuple passait tour à tour de l'abat- 
tement à la fureur. Le doge Paolo de Novi ranima la multitude 
par ses exhortations, et l'entraîna aux retranchements du Pro- 
montoire, dernier espoir de Gènes , qu'attaquaient déjà les Fran- 



Mi GUEIIUES D'ITALIE, [1507] 

çais. La Palisse, chargé d'une reconnaissance à la tète, de trois 
mille fantassins, s'était élancé tout droit à l'assaut des boulevards 
de la montagne; l'élite de la noblesse française avait mis pied à 
terre pour le suivre, et Chaumont d'Amboise, gouverneur du 
Milanais, qui commandait en chef, s'était vu entraîné à engager 
inopinément une affaire générale : on se battait à la fois sur toutes 
les pentes et dans tous les replis de la montagne. La résistance 
des Génois fut opiniâtre et sanglante : La Palisse fut blessé et mis 
hors de combat ; l'impétuosité française et la farouche valeur des 
Suisses, secondées par la supériorité des armes et de la disci- 
pline, l'emportèrent enfin : tous les passages et les retranche- 
ments furent enlevés pied à pied ; la garnison du gros bastion 
i'évacua et s'enfuit, et le reste du peuple fut refoulé dans la ville 
avec un grand carnage. 

Le lendemain matin , deux députés se présentèrent au camp 
français, où le roi arrivait en ce moment avec le cardinal d'Am- 
i)oise : Louis refusa d'entendre les ambassadeurs et les renvoya 
au cardinal. Tandis qu'on parlementait, les trompettes sonnèrent 
falarme de toutes parts; le peuple sortait de Gênes en masse, à 
la fois du côté de la mer et du côté des montagnes : le doge Paolo 
avait compté endormir les Français par un semblant de négocia- 
tion et les assaillir à l'improviste; mais l'armée fut bientôt en 
bon ordre de bataille, et l'issue du combat ne fut pas longtemps 
douteuse ; le courage du vieux doge ne put préserver ses compa- 
triotes d'une déroute complète et in'émédiable. Le doge et les 
hommes les plus compromis s'échappèrent, soit par mer, soit par 
les montagnes, tandis que la cité se rendait à discrétion et ouvrait 
ses portes au vainqueur irrité. Tous les postes furent occupés par 
la gendarmerie, et Louis XII entra dans Gènes le 29 avril, escorté 
de sa maison militaire, qui formait, à elle seule, un brillant corps 
•d'armée. Devant la porte de la ville, les trente Anciens {Anziani) 
et les principaux citoyans, vôtus de deuil et la tôte rase, se pro- 
sternèrent aux pieds du roi, en criant miséricorde; une niullilude 
4e femmes et d'enfants, couverts de vêtements blancs, imitèrent 
cet exemple près du Duotno (la cathédrale), où Louis XII mit pied 
à terre. 

Louis n'avait pas l'intention de livrer la ville au sac et au pil- 



[1507] GENES RECONQUISE. 365 

lage, comme le craignaient les vaincus, et l'entrée de Gênes avait 
été interdite à l'infanterie, qu'on craignait de ne pouvoir contenir : 
une amnistie fut accordée, mais elle fut chèrement achetée, et 
souffrit de nombreuses exceptions. Louis, aigri par les vœux 
hostiles qu'avait laissé échapper l'Italie, crut devoir contenir ses 
ennemis par la terreur : après avoir désarmé la population, il 
institua une commission chargée de poursuivre et de juger les 
« mutineries » : beaucoup de fugitifs avaient été arrêtés et ra- 
menés à Gênes; le doge Paolo de Novi, saisi par trahison en 
Corse, où il s'était réfugié, fut condamné à mort et décapité avec 
plus de soixante citoyens, dont plusieurs, il est vrai, avaient mé- 
rité la mort par leur participation au massacre de la garnison du 
Castellaccio '. Les chartes, lois et statuts de la république génoise, 
et les traités qui garantissaient sa liberté, furent brûlés de la 
main du bourreau ; la seigneurie de Gênes, avec les îles de Corse, 
de Chio et toutes ses autres dépendances, fut annexée au domaine 
royal, pour être régie désormais en toute souveraineté par le roi 
et ses lieutenants, et les Génois, taxés à 200,000 écus d'amende, 
eurent, en outre, à payer les frais de construction d'un nouveau 
fort destiné à contenir leur ville, et auquel sa destination valut le 
surnom de la Briglia (la bride). Le roi, avant de repartir, rendit 
pourtant aux Génois les libertés et les lois qu'il venait d'anéantir; 
mais ce fut comme un don de sa pure grâce, révocable à volonté ; 
l'ancien partage par moitié des offices publics entre les nobles et 
les plébéiens fut rétabli, et le gouvernement de Gênes fut confié à 
Raoul de Lannoi, bailli d'Amiens. 

Tous les ennemis secrets de Louis XII avaient espéré que sa 
puissance se briserait ou du moins serait longuement arrêtée 
sous les murs de la grande cité qu'il voulait soumettre ; aussi, la 
rapidité surprenante de son triomphe produisit -elle une impres- 
sion générale d'étonnement et de frayeur. Louis se relevait for- 
midable des bords du cercueil où on l'avait cru longtemps près 
de descendre. Les Vénitiens adressèrent d'obséquieuses félicita- 
tions au vainqueur, qui parcourait triomphalement la Lombardie 



1. Le tribun Demetrio Giustinianl fut décollé avec une machine dont .a descrip- 
tiou se rapporte exactement à la guillotine moderne. V. J. d'Auton, t. IV, p. 5(5. 



366 GUERRES D'ITALIE. [1507] 

au milieu des fêtes et des tournois ' : Ferdinand le Catholique, 
retournant de Naples en Espagne avec Gonsalvc, alla visiter 
Louis XII à Savone, afin de resserrer leur alliance (28 juin) et 
de s'entendre contre Maximilien , qui réclamait la mainbournie 
des Pays-Bas et la régence de Castille. Le pape, au contraire, à la 
nouvelle de la prise de Gônes, resta trois jours enfermé, sans 
vouloir parler à personne, et se rejeta dans les bras de Maxi- 
milieu. 

Le roi rassura Jules II par son retour en France : il ne quitta 
pas toutefois l'Italie sans laisser des forces considérables dans le 
Milanais et la seigneurie de Gênes ; car l'attitude de Maximilien 
devenait de plus en plus hostile. Le roi des Romains avait con- 
voqué à Constance une diète générale de l'Empire, à laquelle il 
demanda une assistance efficace pour se faire couronner empe- 
reur à Rome, chasser les Français de la Lombardie, et rétablir la 
suzeraineté impériale sur l'Italie. La diète montra d'abord une 
grande chaleur, et parla de lever cent mille hommes; mais, 
quand elle sut que le roi de France ne poussait pas ses entre- 
prises plus loin que la rccouvrance de Gênes, elle se calma; elle 
octroya bien à Maximilien trente mille combattants soldés pour 
six mois (20 août), mais ne se soucia guère d'assurer cette 
solde. 

Louis XII , avec moins de fracas, se préparait à la guerre plus 
activement encore que le roi des Romains : dégoûté du service 
des auxiliaires suisses, aussi mutins, aussi indisciplinables, aussi 
cupides qu'ils étaient braves, le roi de France cherchait à créer 
une bonne infanterie parmi ses sujets; Louis XII, qui se sentait 
populaire, ne craignait pas le peuple, et, renouvelant une ancienne 
ordonnance de Charles VI, il invita expressément les citoyens de 
tous états à s'appliquer et faire appliquer leurs enfants et servi- 
teur à l'exercice ctjcu de l'arc, arbalète et coulevrine (on confondait 
encore à cette époque, sous le nom de coulcvrines, toutes les 
armes à feu de calibre inférieur, qu'elles fussent portées à la 
main ou montées sur affût). Vingt mille hommes de pied furent 

1. Jean d'Autoii raconte que, dans une des fêtes, les cardinaux dansèrent comme 
les autres avec les dames après le banquet. Les descriptions qu"il donne de ces fètee 
eont très-curieuses. 



[1307J SlAr.GUEUITE D'AUTRICHE. 367 

levés dans le royaume : la moitié étaient Gascons; à la vérité, on 
appelait Gascons à l'armée tous les Méridionaux , les Languedo- 
ciens comme les gens de Guyenne. La marine française fut remontée 
par des dons que le roi sollicita des bonnes villes : chacime paya 
l'équipement d'un navire * . 

Maximilien, toujours retardé par d'inextricables difficultés, ne 
fut point prêt à entrer en campagne cette année -là, et plusieurs 
mois s'écoulèrent en pourparlers et en intrigues. Marguerite d'Au- 
triche, comtesse de Bourgogne, cette fille de Maximilien et de 
Marie de Bourgogne, qui avait été autrefois fiancée à Charles YIII, 
puis mariée successivement à l'infant d'Espagne et à un duc de 
Savoie, morts tous deux dans leur première jeunesse, était allée 
s'établir dans les Pays-Bas après la mort de son frère Philippe ^ ; 
elle y était très- aimée et très-influente. Malgré les lettres du roi 
Louis aux bonnes villes de Flandre et d'Artois, elle amena les 
États des dix -sept provinces à déférer au roi des Romains la 

1. Le corps-de-ville de Paris fut peu généreux : il ne donna qu'une nef de moins de 
quatre cents tonneaux. — Reg. de l' Hôlel-de-Ville. 

2. Cette princesse , qui avait failli , tour à tour, monter sur les trônes de France, 
d'Espagne et d'Angleterre, av^it cruellement éprouvé, dès son plus jeune âge, Uinsta- 
bilité des choses humaines : fiancée à deux ans, répudiée à treize, remariée à dix-huit, 
elle manque de périr dans une tempête en allant trouver son second mari, lïnfant des 
Esnagnes; l'infant mourut sLx mois après; au bout de quatre ans de veuvage, elle se 
remarie à Philibert le Beau , duc de Savoie , et s'attache passionnément à ce nouvel 
époux: il lui est enlevé; à deux ans de distance, les deux êtres qu'elle aime le plus au 
monde, son mari et son frère Philippe, descendent au toinbeau. Des vers touchants 
ont conservé jusqu'à nous l'expression de ses douleurs : 

Me faadra-t-U toujours ainsi languir? 

Me faudra-t-il enfin ainsi morir? 

Nul n'ara il (n'aura-t-ill de mon mal connoissance? 

Trop a duré, car c'est des mon enfance I 

Elle ne mourut pas : c'était une nature forte et tenace. Elle se reprit à la vie par un 
côté peu féminin, par la politique. Elle se consacra aux intérêts et à Téducation des 
enfants de son frère , se fixa auprès d'eux à Malines , dirigea le gouvernement des 
Pays-Bas avec l'intelligence du diplomate et de l'administrateur le plus consommé, 
et, il faut bien le dire, dans un sens constamment hostile à la France, à qui elle ne 
pardonnait pas de l'avoir répudiée comme reine. Tête bien plus forte que celle de son 
père Maximilien, elle étendit son influence dans toutes les cours. Les affaires ne l'ab- 
sorbaient pas tout entière; elle encouragea autour d'elle la poésie, la peinture, la scul- 
pture . la musique, tous les arts et toutes les sciences. Dans cette existence, devenue 
si positive, si livrée aux intrigues de la politique la moins idéale et la moins morale 
qui ait existé, d'une politique à la Louis XI, cette femme étrange avait réservé une 
part , et comme un mystérieux sanctuaire , aux nobles souffrances de l'âme esseulée. 



368 GUERRES D'ITALIE. [1508] 

mainbournie du jeune Charles, leur seigneur, quoique l'an- 
cienne administration de Maximilien leur eût laissé de fâcheux 
souvenirs. Le roi des Romains coniîa la régence des Pays-Bas à 
Marguerite, qui devait les gouverner durant bien des années; 
puis il partit pour Trente, où ses troupes achevaient lentement de 
se rassembler. 

Au commencement de février, le roi des Romains entra en 
ennemi dans la seigneurie de Venise par le Tyrol : les Vénitiens, 
après beaucoup d'hésitations, s'étaient décidés pour l'alliance 
française, et avaient déclaré à Maximilien qu'ils ne lui donne- 
raient point passage, s'il se présentait avec une armée allemande 
pour escorte. Jules II , qui avait excité vivement Maximilien à pas- 
ser en Italie, le craignit autant que Louis XII lui-même, quand 
il le vit à la tête d'un corps d'armée , et , afin de le détourner du 
voyage de Rome , il lui conféra par une bulle le titre de César 
et d'empereur, de même que s'il eût été couronné à Rome selon 
les rites accoutumés. Maximilien affecta d'être satisfait de cette 



aux reg^rets et aux espérances d'outre-tombe. En Belgique, elle apparaît comme une 
autre Anne de France : à Brou en Bresse, dans la patrie de l'époux regretté, elle se 
montre sous un bien autre aspect. Là, ses pleurs ont enfanté une merveille : elle vou- 
lut donner au mort bien-aimé une demeure plus splendideque les palais des rois, et 
dans laquelle elle pût reposer un jour près de lui. Artémise chrétienne, elle appela 
tous les arts à concourir à l'érection du vaste mausolée qui devait renfermer les restes 
de Philibert, et, durant ^ngt-cinq années, architectes, peintres, sculpteurs travail- 
lèrent à élever pour elle l'église de Brou (près de Bourg en Bresse), ce temple de 
Vamour qui survit à la mort, de l'amour de Dante et de Pétrarque, édifice d'une grâce 
et d'une tristesse infinie, œuvre d'une mélancolie religieuse qu'exalte et que rassérène 
le sentiment de l'immortalité : ce n'est plus cette grandeur audacieuse de l'architec- 
ture du xiii* siècle s'élançant tout droit vers Dieu seul; c'est la passion individuelle, 
la passion humaùie, mais religieuse et chrétienne encore, empruntant, pour vêtir sa 
triste pensée et orner sa douleur, toutes les riches créations d'un art nouveau. L'archi- 
tecte qui donna les plans était le Flamand Louis Van-Boghen : parmi les artistes 
qui contribuèrent avec lui à ce grand ouvrage, on cite le << célèbre tailleur d'images " 
Michel Columb et ses neveux, et Jean Perréal, dit Jean de Paris, peintre du roi 
Louis XII. Quelques » ouvriers «> italiens et suisses figurent parmi les Français et les 
Flamands. L'édifice coûta, en vingt-cinq ans, 2,200,000 francs (environ dix millions, 
qui en vaudraient peut-être quarante-cinq). ^Larguerite, outre son douaire, était, de 
son chef, comtesse souveraine de Bourgogne et deCharolais, par suite du partage de 
la succession bourguignonne entre elle et son frère, ce qui explique comment elle put 
suffire à de telles dépenses. V. la notice sur Marguerite d'Autriche, à la suite du 
recueil des Lettres de Manjuerite et de Marimilien, 2 vol. in-8\ 1839; publié par ^L Le 
Glay, aux frais de la Société de l'histoire de l-"rancc. — M. Edgar Quinet a écrit de 
belles pages sur l'église de Brou dans le tome I'^'' de son livre : llulie et Allemagne. 



[1508] L'ÉGLISE DE BROU. 369 

concession : « souffreteux d'argent » , suivant son habitude , il se 
trouvait déjà sans ressource au début de son expédition , et, la 
dicte germanique ne lui accordant point de nouveaux subsides, il 
retourna en Allemagne, laissant ses lieutenants se tirer d'affaire 
comme ils pourraient. Après quelques rencontres malheureuses 
avec les Vénitiens et les Français du Milanais, les troupes de l'em- 
pereur se débandèrent, faute de vivres et de solde, et les Vénitiens 
s'emparèrent de Goritz, de Trieste et de Fiume, villes autri- 
chiennes, puis conclurent une trêve particulière de trois ans avec 
Maximilien, pour tâcher de s'asseoir dans la possession de ces 
places importantes , qui commandent le fond de l'Adriatique , et 
que Venise convoitait depuis longtemps. Le roi Louis n'ayant pas 
voulu consentir à une trêve générale sans que le duc de Gueldre 
y fût compris, et Maximilien refusant celte condition, les Vénitiens 
passèrent outre (20 avril 1508). 

Louis XII s'irrita fort de ce procédé , et le sénat vénitien déro- 
gea étrangement à sa prudence accoutumée en ménageant si peu 
le roi de France, à l'instant où Venise venait d'offenser mortelle- 
ment l'empereur par la conquête de Trieste. Cette aristocratie 
persévérante et envahissante, par ses entreprises continuelles sur 
tous les états qui l'environnaient, s'était fait autant d'ennemis 
qu'elle avait de voisins. Le moment était venu oîi tant d'intérêts 
lésés et d'amours- propres froissés allaient s'unir pour se venger. 

Ce fut Jules II qui rallia par son intervention tous les adver- 
saires de Venise, et qui (ît renouveler le redoutable traité de 1504. 
Ce pontife ardent et passionné sacrifia l'intérêt général de l'Italie 
à l'intérêt particulier du saint- siège, et conjura la destruction de 
la puissante république qui était le seul centre de résistance de 
la nationalité italienne. Les Vénitiens, saisis de ce vertige qui 
précède et annonce les catastrophes, bravèrent le pape au 
lieu de chercher à l'apaiser. Jules s'adressa d'abord au roi de 
France; mais de nouveaux sujets de refroidissement survinrent 
entre eux, et la négociation faillit encore se rompre. Elle fut 
renouée par une autre main plus adroite et moins rude : Margue- 
rite d'Autriche, épousant la colère de son père contre Venise, se 
mit en correspondance avec Louis XII, lui offrit, pour lui et tous 
ses alliés sans restriction, la trêve dans laquelle Maximilien n'a- 
VII. 24 



370 GUERRES D'ITALIE. [1508] 

vait pas voulu comprendre le duc de Gueldrc , et lui proposa de 
s'accorder aux dépens des Vénitiens. Il y eut de vifs débals dans 
le conseil du roi : l'évèque de Paris, Etienne Poncher, l'homme 
le plus capable et le plus sensé du conseil, appuya fortement sur 
la fatale expérience qu'on avait faite à Naples des traités de par- 
tage et sur l'imprudence qu'il y aurait à introduire les Allemands 
en Italie : il prouva , mais en vain , que la conservation de l'état 
vénitien n'importait à personne autant qu'aux possesseurs du 
Milanais. La passion l'emporta sur la raison : le roi et le cardinal 
d'Amboise ne voulurent voir ([ne le châtiment du mauvais vou- 
loir que les Vénitiens avaient souvent montré envers la France, 
et que la « recouvrance » des anciennes provinces milanaises. 
Georges d'Amboise, sauf dans le moment où il intervint si à pro- 
pos entre Louis XII et l'obstinée Anne de Bretagne, fut toujours 
aussi nuisible à la France au dehors qu'il lui fut utile au dedans! 
Il faut le dire aussi, non-seulement le pape, mais la république 
de Florence, les princes de Ferrare et de Mantoue, les Milanais, 
toute l'Italie enfin, excitait la cour de France contre Venise. L'Ita- 
lie était toujours le principal auteur de ses propres calamités! 

Une trêve générale fut donc conclue au commencement d'oc- 
tobre 1 508, et des conférences s'ouvrirent à Cambrai entre le car- 
dinal d'Amboise et madame Marguerite , fondée de pouvoirs de 
l'empereur son père , sous prétexte de régler l'accommodement 
du duc de Gueldre avec le jeune archiduc Charles, seigneur des 
Pays-Bas. Deux traités, l'un public, l'autre secret, furent signés 
le 10 décembre. Le premier était un pacte d'alliance enlre Louis XII 
et l'empereur, pour toute la vie des deux contractants, et un an 
après la mort du dernier mourant: les alliés des deux souverains 
y étaient compris; la question de l'héritage de Gueldre était 
remise à des arbitres, et Maximilien, au prix de 100,000 écus 
d'or, ratifiait la rupture du traité de mariage de son i)0lit-fils 
avec Claude de France , et renouvelait l'investiture du Milanais à 
Louis et à ses hoirs : toutes les autres contestations existant enlre 
la France et les héritiers de Bourgogne étaient ajournées. Le 
second traité décidait la formation d'une ligue entre le pape, 
l'empereur et les rois de France et d'Aragon , })our reconquérir 
les domaines que la seigneuiie de Venise retenait à ces quatre 



[1508] LIGUE CONTRE VENISE. 37) 

puissances. Les deux plénipotentiaires se portèrent fort de Jules 
et de Ferdinand : il fut convenu que le roi de France commence- 
rait l'attaque le 1" avril prochain; que le pape mettrait le terri- 
toire de la république en interdit, requerrait l'assistance de 1 em- 
pereur comme « avoué » de l'Église, et le délierait du serment 
qu'il avait prêté pour une trêve de trois ans avec Venise. Le roi 
d'Aragon devait attaquer de son côté, et le roi d'Angleterre môme 
était invité à se joindre à la ligue, ainsi que le roi de Hongrie. Les 
confédérés s'engageaient à ne point déposer les armes, avant que 
le saint- père eût recouvré Ravenne, Cervia, Faènza et Rimini; 
l'empereur, Vérone, Vicence et Padoue, au nom de l'Empire, et 
Trévise, le Frioul, Roveredo, Goritz, Trieste et Fiume, au nom de 
la maison d'Autriche ' ; le roi « très -chrétien », Brescia, Bergame, 
Crème, Crémone, la Ghiara d'Adda, toutes les anciennes dépen- 
dances du Milanais; et le roi d'Aragon, Trani, Brindes, Otrante, 
Gallipoli et tout ce qui appartenait au royaume de Naplcs^. 

L'ambassadeur de Venise auprès de Louis XII soupçonna ce qui 
venait de se conclure à Cambrai : il s'efforça en vain de détourner 
le roi de ses projets contre la seigneurie : « — Sire », dit- il entin, 
« ce seroit folie que d'attaquer ceux de Venise ; leur sagesse les rend 
invincibles. — Je crois qu'ils sont prudents et sages », repartit le 
roi, « mais tout à contre-poil (contre -temps) : s'il faut venir à 
guerroyer, je leur mènerai tant de fous que vos sages n'auront le 
loisir de remontrer la raison à mes fous ; car ceux-ci frappen